Le choc des civilisations

Je viens de terminer le grand livre de Samuel Huntington, « Le choc des civilisations ». Le propos de ce livre est à la fois simple (les civilisations sont des objets d’étude, incontournables pour celui qui veut comprendre l’histoire mondiale et les enjeux géostratégiques), et complexe (du coup, il faut étudier beaucoup pour comprendre ce que sont les civilisations, leurs modes d’interactions, la structure des conflits inter-civilisationnels, leurs modes de résolution). 

J’ai trouvé ce livre passionnant, dérangeant, et très éclairant. Un exemple : la description de la structure des conflits civilisationnels, qui permet – exemple du conflit en ex-Yougoslavie à l’appui) de comprendre de manière beaucoup plus large ce qui se passe dans le monde, et les relations diplomatiques souvent compliquées. Sous forme schématique, cela donne pour un conflit entre une civilisation A et une civilisation B : 

Huntington

Les bélligérants de premier niveau sont soutenus par des alliés de premier niveau de la même civilisation qui les financent, leur fournissent des armes, des capacités militaires, etc. Un deuxième niveau de soutien prend place (ce sont généralement les états-phares des civilisations concernées). Ces soutiens sont également actifs pour sortir du conflit : généralement moins impliqués dans le conflit direct, ils en perçoivent mieux tous les aspects, et ils peuvent mettre en place des négociations avec les nations de même niveau. Les alliés de premier et deuxième niveau sont donc à la fois des soutiens au conflit, mais également des aides pour en sortir.

Sur le fond, Samuel Huntington est clairement convaincu (et cela vient de la définition qu’il retient pour le mot « civilisation », la même que celle de Braudel) que les civilisations sont clairement « incompatibles ». Il soutient donc l’idée qu’il faut être capable de dialoguer entre civilisations, de contenir les risques d’embrasement et de conflit global, mais il se positionne avant tout en occidental, conscient de la perte d’influence et de puissance de l’Occident comparativement aux autres civilisations. Il décrit un monde multipolaire. 

Ma réflexion est en suspens sur ce point : d’un côté, je comprends bien le fait que les civilisations soient constituées d’éléments pas forcément compatibles, mais de l’autre je suis aussi (par ethnocentrisme ?) convaincu que les humains, quelque soit leur culture / civilisation d’origine ont des droits naturels identiques. Cette forme d’universalité des droits de l’homme est une manière, non pas de nier l’existence de différentes civilisations, mais plutôt d’affirmer que certaines sont supérieures à d’autres sous l’angle du respect des individus. Ce qui est une manière de juger des autres civilisations à l’aune d’une valeur qui n’appartient qu’à la mienne. Raisonnement circulaire, donc, et sans réel intérêt. D’ailleurs, Huntington explique bien que la croyance occidentale dans la vocation universelle de sa culture est fausse, immorale et dangereuse. Mais j’ai le sentiment qu’il y a tout de même une « nature » humaine, biologique, de l’espèce, qui transcende les cultures et les civilisations, et que les droits humains en découlent en partie

Huntington conclut en expliquant que le devoir des occidentaux n’est donc pas de vouloir façonner les autres civilisations à l’image de l’Occident, mais de préserver, protéger et revigorer les qualités uniques de la civilisation occidentale. 

Qu’en pensez-vous ? 

Astro Teller à propos d’innovation

Je vous invite à regarder cette vidéo excellente (uniquement en anglais, désolé) d’Astro Teller, un gars de chez Google. Il revient sur un certain nombre de caractéristiques de l’innovation, et des impacts que cela doit avoir sur l’organisation d’une firme innovante. Passionnant !

 

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=JnxAiy4DqBg]

Conception Réglée et conception Innovante

J’ai eu la chance de pouvoir suivre une semaine de formation à Mines ParisTech. L’intitulé était clair : « Conception de produits et innovation, raisonnements de conception et organisation de la firme innovante« . C’était tout simplement génial : passionnant, riche d’exemples historiques ou actuels / vécus (par le biais de conférences). Cela m’a permis de mieux comprendre mon travail, l’articulation entre l’amont et l’aval, et j’ai trouvé utile de partager. Voici donc quelques éléments qui structurent cette semaine de cours.

Régimes de conception

La formation commence par donner un cadre général, historique, à l’activité de conception, en rappelant le paradoxe bien connu de l’innovation : il ne suffit pas d’injecter plus d’argent dans la R&D pour que l’innovation fonctionne bien (voir le rapport Booz). Pour avancer dans la compréhension de ce paradoxe, il faut décrire deux régimes de conception différents : le régime de conception réglée, et le régime de conception innovante. Qu’est-ce qu’un régime de conception ? Un régime de conception est une forme de conception industrielle caractérisée par sa viabilité, et la conception industrielle est une forme d’action collective caractérisée par :

  • des raisonnements de conception
  • une forme d’organisation collective
  • une logique de performance

Pour décrire les deux régimes assez différents de « conception réglée » et « conception innovante », il faudra donc décrire, pour chaque régime, chacune de ces 3 dimensions (raisonnements, organisation, performance).

Conception réglée

La conception réglée est ce que nous connaissons au quotidien, dans la plupart des secteurs de l’ingénierie tout au moins. C’est le cœur de métier : être capable de passer d’une lettre d’intention produit à un produit physique est un exploit industriel réel. Et ce régime de conception réglée peut être décrit comme suit :

  • Le raisonnement : les raisonnement de la conception réglée sont exprimés dans des langages, qui sont les suivants :
    • Design fonctionnel : clarification du produit & spécification
    • Design conceptuel : Espace des fonctions et des sous-fonctions, mobilisation de modèles conceptuels (sélection et évaluation)
    • Embodiment design : conception physico-morphologique – « mise en organisme »
    • Design détaillé
  • Performance : le QCD est l’outil d’évaluation de la performance du régime de conception réglée. Qualité, Coût, Délai : on mesure la dérive par rapport à l’objectif initial sur ces trois éléments fondamentaux, et c’est ce qui permet de piloter le projet, et de gérer les risques.
  • Organisation : l’organisation du régime de conception réglée est notre quotidien, et Renault est une firme experte en la matière. L’organisation en projet est le cœur de la conception réglée, avec tous les outils de gestion de projets.

La conception systématique est donc convergente et réutilise au maximum les connaissances acquises sur les projets précédents. La place y est donc restreinte pour les ruptures : celles-ci viennent mettre en péril le QCD, en tout cas augmenter le niveau d’incertitude. Et c’est justement tout l’intérêt de la conception réglée que d’être capable de tenir ce QCD pour mettre en œuvre des projets importants.

Conception innovante

Un objet ou un service innovant introduit une rupture dans l’identité : l’identité même de l’objet est revisitée. Un Iphone revisite l’identité du téléphone. Twizy revisite l’identité de l’automobile, etc…Si l’identité de l’objet est modifiée dans l’innovation, c’est donc qu’elle est, au moment de la conception, incertaine. Cette incertitude se traduit par une incertitude sur l’un des quatre langages de la conception systématique. Et la conséquence directe est que la conception systématique ne permet pas de concevoir l’identité des objets innovants. Comment concevoir ces objets à l’identité instable ? C’est ce que remplit comme fonction le régime de conception innovante. Passons en revue ses caractéristiques, comme nous venons de le faire pour le régime de conception réglée :

  • Raisonnement : la théorie de la conception innovante C-K a été inventée et travaillée à l’Ecole des mines, et il est logique qu’elle soit enseignée dans le cadre de cette formation. C’est une théorie qui permet de rendre compte de la mobilisation des connaissances existantes, de la création de connaissances nouvelles, des alternatives, des « surprises ». Ce type de raisonnement doit permettre de revisiter l’identité des objets / produits / prestations. Dans la pratique, elle est basée sur une distinction importante entre ce qui est de l’ordre des connaissances (Knowledge), c’est-à-dire ce qui a un statut logique défini, et ce qui est de l’ordre des Concepts (ce qui n’a pas un statut logique défini). Je referai un billet pour décrire plus en détail la méthode C-K.
  • Organisation : le régime de conception innovante prend plusieurs formes, selon les firmes. Nous avons traité en détail le cas de Tefal. Réutilisation maximale de la connaissance produite, lignées de produits, prototypage rapide, CdC implicite. D’autres exemples sont intéressants comme 3M, Pixar ou Google. Chaque entreprise construit son régime de conception innovante à partir de sa culture, de son passé et de son activité. Il faut garder à l’esprit que tout cela doit être piloté par la valeur
  • Performance : comment évaluer la performance de l’activité de conception innovante ? Quatre items sont importants : Valeur de solutions imaginées, Variété des concepts explorés, Originalité des partitions réalisées dans l’espace des concepts, et Robustesse (Risques) des solutions. Ces items sont regroupés en V²OR.

RID

Pour finir, je voudrais revenir sur une proposition intéressante de l’Ecole des Mines. Ils reviennent sur le dialogue habituel entre R (Recherche) et D (Développement), et ils y introduisent le I de l’Innovation, pour former un système « RID ». Quelques définitions utiles :

  • La Recherche est un processus contrôlé de production de connaissance
  • le Développement est un processus contrôlé, activant les compétences existantes pour spécifier un système en accord avec le cahier des charges prédéfini
  • L’Innovation définit la valeur, et est un processus de construction des compétences

Ces définitions permettent de construire le tableau suivant, utile pour bien cerner les différents champs d’activité, tous utiles et complémentaires, mais dont l’articulation n’est pas simple.

 

Recherche (R)​ ​Conception Innovante (I) Conception Réglée (D)​
Mission​ ​Répondre à des questions indépendantes de la science Investiguer des champs d’innovation Répondre aux ​spécifications du client
​Buts ​Connaissances validées ​Stratégies de conception (plateformes, lignées de produits, etc…) ​Accomplir des projets
​Ressources / moyens ​Laboratoires, groupes de compétences, universités, littérature, … ​Groupes coordonnés d’exploration et de gestion de la valeur ​Equipes projet, tâches
​Horizon ​Dépend des techniques d’investigation ​Contingent & stratégique (jalons stratégiques) Fin du projet, jalons projet
​Valeur économique ​Valeur de la question initiale ​Gestion des risques, stratégies alternatives et utilisation maximale de la connaissance ​Valeur du projet

 

Qu’en pensez-vous ? N’hésitez pas à rebondir ou à éclairer ce billet par votre expérience, pour amorcer la discussion !

Deux liens pour aller plus loin :

Le fond et la forme

Il y a quelques semaines, j’ai vu passer une vidéo qui appelait à signer une pétition (pour le Pacte pour la Justice). La vidéo est poignante, puisque l’on y entend un père raconter la mort de son fils, agressé par une bande de voyous et tués à coups de couteau (vous pouvez aussi voir la conférence de presse donnée récemment par l’IPJ et Joël Censier, le père de la vidéo). A l’origine de cette vidéo et de cette pétition, l’Institut pour la Justice.

J’ai signé cette pétition, et j’ai fait suivre sur Facebook. Un copain m’a invité à lire la réaction de Maître Eolas : Attention manip : le « pacte 2012 » de « l’Institut pour la Justice ». J’ai été un peu interloqué à la lecture de l’article de l’avocat-blogueur.

D’un côté, il est probable – c’est le domaine de compétence d’Eolas, et je lui laisse – que les avis portés contre la justice dans la vidéo sont faits à l’emporte-pièce, et critiquables. Est-ce que pour autant le fond est condamnable ?

Il me parait important de distinguer la forme du fond.

La forme, ce sont les artifices rhétoriques, l’argumentation sans fin. Le fond, c’est d’analyser le sens de l’action de l’IPJ. Or, dès le début maitre Eolas condamne le sens de cette action. Dès lors, rien n’aura plus de valeur à ses yeux puisque l’IPJ est classé dans la catégorie des faux-instituts manipulateurs.

La forme, c’est le jeu sur l’émotion pour faire bouger des lignes, la manipulation. Le fond, c’est une action pour augmenter le nombre de places de prison, et limiter la récidive. Notons au passage que l’on peut très bien voir la vidéo, prendre du recul car on est conscient que l’on joue sur nos sentiments, et néanmoins signer la pétition, parce que l’on juge que cela fera bouger les choses dans le bon sens. C’est mon cas. Commencer par se montrer comme le démonteur de la manipulation, c’est considérer que la plupart de ceux qui ont vu la vidéo n’ont pas cette capacité de prise de recul.

La forme, c’est la distinction faite par la justice sur le niveau de responsabilité des différents participants à l’agression. Le fond, c’est de juger des actes comme il se doit. Maitre Eolas, qui a le Droit pour lui, explique que ceux qui n’ont pas porté de coups de couteau ne sont juridiquement pas considérés comme des meurtriers.

Notez que Joël Censier s’obstine à parler au pluriel des meurtriers alors qu’il a été depuis longtemps établi que Samson G. a seul porté les coups mortels.

Cela me parait moralement discutable. La justice est là pour faire appliquer la loi, c’est une chose, mais cette loi (ou cet ensemble de lois, de réglementations et de jurisprudence) est là pour faire respecter un certain nombre de règles de juste conduite. Considérer qu’une bande d’agresseurs, en s’attaquant à une personne seule, n’est pas en train de mettre en place une dynamique de meurtre, me parait tout à fait discutable, voire choquant. On est responsable de ce qu’on dit, et de ce qu’on laisse dire. On est responsable de ce que l’on fait, et de ce qu’on laisse faire. Je comprends donc M. Censier quand il appelle ceux ont participé à l’agresssion sans porter de coups de couteau des « meurtriers » ; et je crois qu’il a raison. C’est bien tout le sens de cette pétition, il me semble : ne pas fermer les yeux sur des actes qui sont inacceptables. Il est inacceptable de tolérer des agressions de ce type, quels qu’en soient les auteurs, quelles qu’en soient les victimes. Les actes commis sont grave, et ils méritent une sanction lourde.

La forme, c’est le jeu des acteurs qui défendent leurs points de vue : l’IPJ son action pour augmenter les places de prison, Maître Eolas qui se pose en défenseur du système existant. Le fond, c’est la prise de recul et les arguments. Le fond, c’est Eolas qui analyse et évalue la qualité du discours de la vidéo, et qui propose des arguments pour l’évaluer. Le fond, c’est l’IPJ qui œuvre politiquement, et non pas juridiquement. Et le fond, c’est que le combat politique n’a pas besoin que de vérité pour avancer, mais aussi de force (c’est pour cette raison exactement que je suis un peu en retrait des jeux politiques).

Ce qui compte à mes yeux, c’est le fond. Que vise l’IPJ ? Si ce qu’il vise est juste, alors j’accepte ce genre de pétitions. C’est aussi simple, et compliqué, que cela. Ce que Maître Eolas nous explique, c’est qu’il ne veut pas plus de places de prison (j’imagine, puisqu’il ne parle presque pas du fond dans son article). Pour ma part, et pour l’IPJ (je précise que je ne suis pas adhérent de l’IPJ), il en faut plus. Voilà le vrai débat : que faisons-nous, collectivement, pour éviter les multi-récidives ? Comment fait-on, concrètement, pour éviter que des personnes dangereuses puissent nuire encore et encore ? Je n’ai pas beaucoup d’autres pistes que la mise à l’écart (la prison) pour le court-terme, et l’éducation et l’amour (dans la famille) pour le long-terme.

Qu’a donc dans sa besace maitre Eolas qui lui permette de balayer d’un revers de manche le combat de l’IPJ ? Cela n’est pas visible dans son article – par ailleurs remarquable – de juriste. Car le fond de l’action de l’IPJ est politique, pas juridique.

PS : la forme, c’est aussi de mettre des liens vers les sites / blogs de ceux dont on parle. Maître Eolas n’a pas mis de liens vers la vidéo ou la pétition. Le fond, c’est qu’il méprise totalement l’IPJ, et cela se sent.

Peut-on se changer ?

J’ai animé pendant 5 ans un blog politique, Expression Libre. J’ai décidé récemment, faute de temps et d’énergie, de le fermer. Pour ne pas complètement écraser cette période, j’ai commandé l’impression papier des billets que j’avais publié. Un peu égocentrique, certes, mais intéressant quand même.

J’ai tout d’abord apprécié la qualité de l’impression et de la reliure des ouvrages réçus (commandés sur Lulu.com). C’est quelque chose quand même, de tenir un ouvrage papier, et de réaliser concrètement la quantité de travail fourni.

Ensuite, je me suis replongé par curiosité dans les premiers billets du blog, c’est-à-dire dans le début du livre. Et j’ai été frappé tout de suite par une chose : après tout ce temps passé à réfléchir, à lire, à écrire, à discuter, à argumenter, je me sens très proche, idéologiquement, de celui qui écrivait les premiers billets sur le blog. Quoi : tout ce travail pour ne pas changer ? Tout ce chemin, pour être aussi prêt du point de départ ?

C’est un sentiment complexe que j’éprouve depuis.

D’un côté, je me dis qu’il est finalement très difficile de se changer soi-même, même s’il y a eu des changements (à commencer par un changement de métier issu directement de mon activité de blogueur). Comme si une certaine conformation de l’esprit prévalait sur les éléments qu’on peut lui apporter, et sur les efforts qu’on lui fait faire. Plus d’inné que d’acquis ? Tout se joue avant six ans ? Je n’en sais rien. Est-ce simplement la continuité dans le sentiment de moi-même que je constate, ou l’inertie réelle à se décaler soi-même ?

D’un autre côté, cela m’évoque un tronc d’arbre, avec l’aubier (la partie vivante) et le duramen (la partie morte). Le duramen peut être plus important en volume que l’aubier, c’est quand même la partie vivante qui importe, mais qui se construit en s’appuyant sur la partie morte. C’est donc une question de valeur : le peu qui a changé pendant ces 5 ans a quand même beaucoup de valeurs à mes yeux. Les rencontres, ce que j’ai appris, tout cela compte plus que ce que ça a changé en moi. La dynamique est là, et cela fait partie aussi de la joie que j’ai eue à bloguer sur Expression Libre.

Photo

D’une manière générale, ça rejoint la vieille problématique du « changement » et du « permanent ». Qu’est-ce qui reste constant dans le changement ? Le mouvement et le changement n’ont de sens qu’au regard de quelque chose qui ne change pas. Pour ceux qui seraient curieux (ou pour des lecteurs nostalgiques au point de vouloir commander ces livres) :