A propos du rire

Très beau court-métrage datant de 2002 : « Merci! » de Christine Rabette (vu passer sur Twitter dans le feed de Stéphanie Mitrano). A regarder pour le rire, bien sûr, mais aussi pour les questions terribles posées sans un mot par ces rires.

La complexité de l’humain comme fil conducteur

magic-mirrorDans le cadre de mon travail, je fais partie d’une communauté d’innovation regroupant des chercheurs et des industriels, des philosophes et des start-ups. C’est d’une grande richesse, intellectuelle, humaine. Je me sens très humble dans ce cadre, car conscient des gens de grande valeur que j’ai la chance d’y côtoyer. Je ressors toujours de ces rencontres stimulé, excité, et à la fois conscient de l’ampleur du travail à accomplir pour se hisser à un tel niveau. Passons ; comme le disait Voltaire « Il faut cultiver notre jardin ».

J’ai donc la chance de croiser et d’échanger avec Dominique Christian, et de profiter d’ateliers philosophiques qu’il nous concocte. Dans le cadre de la communauté d’innovation, il a écrit un ensemble de textes dédié à la mobilité (qui devraient être publiés sous forme d’un livre très prochainement), éclairé par une démarche philosophique et par des focus historiques et thématiques particuliers (la mobilité corsaire, la mobilité grecque autour d’Hermès et Hestia, la mobilité homérique, celle de Pinocchio, etc…). C’est un travail admirable, passionnant et incroyablement structurant.
Dominique est un homme charmant, lucide, plein d’humour, piquant parfois, ayant toujours à cœur d’être dans le vrai et la complexité de la réalité. Il est par ailleurs peintre, immergé dans la culture chinoise. Il a passé sa vie à accompagner les entreprises, après avoir accompagné les drogués. C’est un grand connaisseur de l’être humain, des organisations, des jeux entre l’individuel et le collectif.

livre_DCJe viens de terminer le livre de Dominique Christian « Philosophie pour la crise du management ». C’est un livre passionnant, construit d’une étrange manière : chaque chapitre intègre un certain nombre de citations d’un auteur différent (elles sont un peu cachées au milieu du texte de Dominique Christian). Cela fait un étrange mélange de voix ; une multiplicité d’interlocuteurs pendant la lecture. Cela donne la sensation à la fois étrange, déstabilisante, d’écouter une personne aux visages multiples nous parler, et en même temps l’agréable impression d’un auteur qui a la courtoisie, ou la rigueur, de mettre sa propre personne un peu en retrait.
Sur le fond, c’est une plongée vraiment superbe dans une multitude d’outils de pensées, utiles pour réfléchir sur la personne, l’individu, son histoire, et l’articulation de cette individualité avec le groupe, le collectif, le monde, avec en filigrane bien sûr le fonctionnement des entreprises, notamment la manière dont se passent leur mutation permanente. Je retournerai souvent dans ce livre pour y piocher des choses, c’est une vraie boite à outils, dans le sens positif du terme. Dominique Christian, philosophe bricoleur ?

J’ai fait part à Dominique Christian de remarques à la fois positives et critiques dans une correspondance privée. Une question pourrait lui être posée de manière publique, et je le fais donc. Puisque Montaigne (un de mes auteurs de chevet aussi) est invité parmi les contributeurs du livre, se pose l’articulation entre l’auteur et son œuvre. Montaigne, dans ses Essais, est parti d’une réflexion sur le monde, pour peu à peu se dévoiler, se livrer en tant que personne. J’ai eu l’impression en tant que lecteur de côtoyer Montaigne, d’apprendre à le connaitre en lisant les Essais. Même si Montaigne souligne le caractère changeant, « ondoyant » de l’homme, il se livre dans ses Essais comme peu d’auteurs l’ont fait. Dans le livre de Dominique Christian, j’ai le sentiment d’être tenu à l’écart de Dominique Christian, qu’il m’échappe. D’où la question : n’est-il pas temps de « ré-emboiter » un peu ? N’est-ce pas un des efforts que nous impose le « désemboitement » des identités souligné dans le livre ? N’est-ce pas un des enjeux majeurs pour le monde Occidental ? En refusant – à juste titre souvent – les simplifications, ne peut-on se perdre soi ? Est-ce qu’on ne se construit pas aussi, dans sa personne, dans son rapport avec les autres, par la simplification ? L’élagage peut-il être un art utile pour la construction de soi ?
Pour finir, un avis personnel. Si chaque manager avait lu Dominique Christian, les entreprises tourneraient certainement un peu différemment. Son livre est un appel lucide et utile pour échapper aux croyances, aux dogmes, à tout ce qui peut réduire l’homme à une seule de ses facettes. L’humain dans toute sa complexité et sa richesse au centre des choses, c’est ce qui ressort du livre. Et qui rend la question ouverte encore plus criante…

Habiter

Je viens de terminer coup sur coup deux livres de Michel Serres. L’un (« Eclaircissements », entretiens avec Bruno Latour) montrant un peu qui est Michel Serres, quelle est son histoire et comment s’est construit sa pensée, et l’autre – « Habiter » – qui montre très bien ce dont il est capable.

« Habiter » est un livre dont le format surprend : du texte en format presque poche, et des photos très belles en grand format. Il déroute, même, et pour ma part j’aurais préféré un livre « classique ». Mais c’est surtout un livre magnifique, par le style, par l’ampleur du propos en même temps que par son humilité. C’est Michel Serres que l’on découvre en filigrane, avec ses thématiques, avec sa manière de dire les choses, et de tout connecter à tout, dans une gymnastique infiniment séduisante et stimulante.

Le mot « Habiter », sous la plume et avec l’esprit de Michel Serres, devient un fil tiré sur l’ensemble du temps, et pour parler d’à peu près tout ce qui concerne l’humain. Dense, profond, émouvant parfois, je ne peux que vous recommander la lecture de ce livre admirable. Je laisse le mot de la fin à Michel Serres qui présente très brièvement son ouvrage :