dans Reflexions

Le sens de la vie : quelques écueils à éviter

Hokusai_1760-1849_Ocean_waves

Trois écueils – au moins ! – sont à éviter lorsqu’on réfléchit sur cette notion un peu étrange du sens de la vie.

Le premier consiste à croire qu’il existe un sens absolu, qui serait à trouver hors de nous et de nos représentations. Comme une sorte d’objet mystérieux à trouver, de Graal. Il me semble que la quête du sens n’est pas une chasse au trésor. C’est un écueil mental difficile à contourner, car dans notre esprit, la recherche de quelque chose est associée à l’idée d’un objet séparé de nous entièrement. La quête de sens est nécessairement à la fois une exploration du monde, mais aussi de nous, et de nos rapports avec le monde. Le premier écueil, donc: croire qu’on pourra résumer le sens de la vie en une phrase. Aucune ne le pourrait, et comme le sens est une construction permanente, ce serait bien triste et figé si c’était possible. On cherche spontanément une définition stable, et c’est une dynamique et des méthodes que l’on trouve. Peut-être la meilleure analogie pour décrire cet écueil est celui de la quête de connaissance : la science progresse, et nous en savons toujours plus sur le monde, mais plus la connaissance progresse, et plus l’ampleur de ce que nous ne connaissons pas augmente. La marche vers la connaissance, cumulative, est également infinie. On trouve bien quelque chose, mais qui nous échappe toujours en même temps. Il s’agit d’une frontière qui bouge, pas d’un lieu auquel on accède. C’est le paradoxe de la connaissance, et certainement celui du sens également. Le sens, cependant, n’est pas la connaissance, et la similitude de mécanisme d’appréhension ne doit pas faire prendre l’un pour l’autre. Il y une dimension rhétorique, narrative, discursive, dans le sens qui ne me semble pas aussi présente dans la connaissance.

Le deuxième écueil consiste à croire qu’il n’existe aucun sens. C’est l’attitude logique lorsqu’on comprend le premier écueil : puisqu’il n’existe pas de sens absolu, et que le monde, définitivement est « déraisonnable » (Camus), alors rien n’a de sens. Cette position radicale est erronée aussi, au moins en partie : rien n’indique que le sens ne peut pas être quelque chose de relatif, et à bien y réfléchir, on se demande comment il pourrait en être autrement. Il me semble qu’accorder de l’importance au sens est simplement une manière de se positionner dans une bonne attitude réflexive pour toujours remettre nos représentations en question. Questionner le sens de nos actions, de nos idées, de nos représentations, c’est une manière de prendre de la distance par rapport à nous-mêmes. Une sorte d’émancipation de soi.

Plus profondément, je pense que nous pouvons être véritablement acteur de la construction du sens. Je prends le mot sens dans son acception complète (sensation – direction – signification). Nous sommes acteurs de notre vie, y compris spirituelle (voilà un troisième écueil : la question du « sens de la vie » ne peut faire l’économie de penser aussi la « vie », en plus du « sens ». Il y a deux mots dans la phrase). Donc nous sommes acteurs, pleinement, de la construction de nos représentations, de nos méthodes de pensée. Qu’est-ce que le sens, sinon un ensemble de représentations particulières et de méthodes ?

On voit poindre naturellement un quatrième écueil : croire que la construction du sens repose entièrement sur nos frêles épaules. Cette construction, et c’est en cela que la question est passionnante, dépend en partie de nous, et en partie du monde et des autres. Sauf à tomber purement et simplement dans l’idéologie ou l’utopie. Nous avons besoin, pour penser bien, de « sortir » mentalement du monde, de rêver, d’imaginer, mais le sens est bien ce qui nous relie au monde, à la réalité, autant qu’à nous-mêmes. Pour le dire autrement, il y a des choses qui font sens.
Je considère que nos représentations, d’ailleurs, font partie de la réalité, ce qui complexifie encore un peu la tâche…La suite du travail consiste donc à identifier ce que peuvent être des « bonnes » représentations et des « bonnes » méthodes de pensée pour cette quête de sens. Mais je reviendrai d’abord dans le prochain billet sur les représentations et la réalité. C’est un intéressant paradoxe.

Write a Comment

Commenter

15 Commentaires

  1. Merci pour cette réflexion. « Exister est un fait, vivre est un art » L’art de passer du « Moi » au « Soi » , donc choisir à tout instant une interprétation qui montre une facette de notre oeuvre et rennoncer à milles autres ; ce rennoncement constituant notre part d’ombre. D’où vient notre talent à savoir reconnaître l’interprétation qui nous porte ? Une autre manière de poser la question du sens…

    • salut Jean-marc (je t’attends pour le café ;) )
      merci pour ton commentaire. C’est intéressant de présenter comme tu le fais la vie comme une création (vivre c’est un art). ça me semble assez juste et je ne l’avais pas encore envisagé sous cet angle…
      Je ne suis pas sûr d’être d’accord avec toi sur la part d’ombre liée aux renoncements. Il me semble que l’on affirme notre liberté et notre volonté par les décisions que l’on prend, par le fait de trancher, justement, entre ce qui devient « notre chemin » et les autres possibles que nous n’emprunterons pas. C’est plutôt notre part de lumière, en fait. tout dépend si l’on regarde ce phénomène du côté de ce qu’on a « laissé », ou du côté de ce à quoi on a accéder. Comme tu nous l’avais amené, je reprends la citation de Bazin : « Le refus c’est un don ». Tout choix est donc aussi un don. Comment un don pourrait-il être une part d’ombre ? je comprends ta pensée, mais je trouve le mot pas trop approprié.
      Je trouve très intéressant ton point de vue : tu glisse de la vie vécu comme une création, à la notion d’interprétation. Dans quel sens prend tu ce mot ? l’interprétation du sens d’un texte ? l’interprétation du musicien ou de l’acteur ? au plaisir de te lire

      • Je réponds à la deuxième question pour l’instant : je vois l’interprétation au sens de l’acteur, du musicien… une interprétation, même si elle a un caractère éphémère est une oeuvre à part entière puisqu’elle est le fruit d’une pensée, d’une émotion, d’un choix et d’un travail. Nous avons la liberté d’interpréter notre être et ainsi de façonner notre oeuvre dans la direction qui fait sens !

        • Deuxième point : j’ai l’impression que tu mets une connotation négative à ombre ce qui n’est pas du tout l’idée que je veux faire passer. Il n’y a pas de lumière sans ombre et c’est parce qu’il y a de la lumière qu’il y a de l’ombre. L’ombre au sens psychologie c’est tout ce que l’on a pas exprimé par choix conscient et inconscient, par incapacité, par peur…. Notre ombre nous construit en bien et en mal autant que les paroles et actes que l’on a pu exprimer.

          • ok alors on est d’accord. effectivement je connotais « part d’ombre » négativement. Spontanément, la part d’ombre c’est ce qu’on veut cacher au regard des autres, or les choses que l’on abandonne parce qu’on a choisi autre chose ne sont pas forcément à cacher. J’assume assez bien les pistes que je n’ai pas prises, et je ne vois pas ça comme une part d’ombre. mais avec ta définition, pourquoi pas ?

        • hello à nouveau. je reprends un deuxième fil de discussion. Interprétation au sens de l’acteur, du musicien. très intéressant. Suivons l’analogie pour en cerner les contours, et les questions qu’elle apporte à la problématique du sens.
          Nous sommes ici dans une interprétation très particulière : le musicien est l’instrument également, et la partition qu’il joue n’existe pas, ou ne peut se lire qu’après coup. On pourrait dire qu’on a affaire à une œuvre de plus ou moins libre improvisation ? D’ailleurs, non toi tu dis que nous sommes la partition. Du coup, c’est un musicien qui est à la fois l’instrument et la partition et l’interprétant. dur à démêler, dis comme cela, non ?

          • La partition c’est la vie, constituée de suites d’événements qui viennent à nous (musicaux, si on continue à filer la métaphore). Prenons un exemple : un collègue de travail nous agresse un matin parce qu’on a utilisé son bureau. C’est la partition qui nous est demandé de jouer. On peut l’interpréter de plusieurs manières : la colère, la soumission, la diplomatie, l’empathie, l’humour…. avec pour chacune d’elle une intention différente. On choisit l’interprétation qui fait sens pour nous, en fonction de ce que l’on est, de la manière dont on s’est construit, de notre intelligence…. de nos expériences antérieures analogues, de nos capacités ….. En tout état de cause, notre réponse, notre acte aura un sens dont on a souvent la lecture complète a posteriori. C’est cette lecture du sens qui prend toute sa valeur et qui permet de décoler de son « moi » et ainsi d’accéder à son « soi ». Le sens de la vie est de passer du moi au soi. Peut-être serait – il intéressant de préciser les définitions du moi et du soi ? Cette discussion est passionnante :-)

      • Je crois qu’une fois de plus nous allons nous rejoindre. Tout d’abord les définitions du « moi » et du « soi ». Le modèle psycho-spirituel de l’homme : le « soi » est composé du « ça », du « moi » et du « surmoi ». Un philosophe a ajouté une instance appelée « surça » qui serait les pulsions de transendance, et à découpé le « ça » en deux instances, l’une correspondant à des actes légitimes et l’autre correspondant aux actes illégitimes. Ne rentrons pas dans ce débat. La conscience du « moi » ou du « je » raisonneur est le point d’application du vecteur sens. La conscience du « soi » est le point de terminaison du vecteur sens : la conscience de toute nos instances qui composent notre « soi ». Et cette conscience, ce regard permet de ne plus voir notre « je » uniquement, mais toutes les instances de notre « soi », qui parfois nous tiraillent. Ce regard permet de nous voir acteur parmi les autres et le monde. C’est en quelque sorte un regard extérieur de nous-même sur nous-même. Ce nous-meme agissant avec nous-même et avec les autres.

        • hello
          pfiou ! ça fait de la matière pour commencer la journée ! :)
          heureusement que je t’ai sous la main pour pouvoir mieux comprendre en direct et en discutant avec toi ! J’aime bien ton modèle et l’idée de coller la flèche du sens (une des trois composante du sens) entre le moi et le soi. c’est dynamique et intéressant, et je trouve assez juste (pour ce que j’en comprends). Il me manque là-dedans l’idée que j’exprimais en fin de billet : le fait que le sens n’est pas uniquement dans nos mains, et ton intervention semble pourtant le supposer. Du moins, je reformule : il faut à mon avis plutôt creuser du côté d’un modèle de l’humain en interaction avec le monde, voire d’un individu dont la frontière avec le monde est pour le moins complexe, mystérieuse, et structurante.

  2. Merci à tous les deux pour ce sujet et ses échanges passionnants!!

    Les mots que vous utilisez sont très riches de sens justement et on peut les traduire de plusieurs façons.
    « Interpréter » tout d’abord. Utilisé principalement ici pour décrire l’acte de jouer la partition autrement dit l’acte de conception de l’acteur qui émet à travers cela une intention. Mais interpréter peut aussi être l’acte de traduction de celui qui reçoit la partition jouée. Dans sa réception, il peut la traduire de différentes manières, à sa guise finalement. Comme l’a voulu le concepteur mais aussi d’une autre façon qui pour le récepteur (le spectateur) lui génère plus de sens, « lui parle davantage ».

    Enfin cette partition, décrite ici comme étant la vie, un ensemble d’évènements, de situations (définition précisée avec Jean-Marc ;-) c’est-à-dire un ensemble de faits non palpables, peut aussi très bien être un objet physique, concret ! Ah vous me voyez venir et vous souriez déjà :)

    Le sens ne provient pas que de comportement de la vie quotidienne et de nos actions, mais peut aussi provenir du regard que l’on porte sur les objets. Un objet peut effectivement avoir été pensé par son concepteur pour une fonction, un usage bien précis et chacun d’entre nous qui y voit autre chose s’en servira autrement, c’est ce que l’on appelle des détournements d’usages. Et certains, plus que d’autres ont particulièrement la capacité de générer des usages nouveaux. Mais quel serait alors un objet génératif de sens? Un objet capable d’incarner le sens pré-conçu du concepteur mais aussi d’offrir un champ potentiel de sens non préalablement pensés par ce dernier? Un objet qui offrirait à chacun d’entre nous les capacités de se projeter comme bon lui semble?!…

    • Coucou Laura, c’est sympa de venir ajouter ton grain de sens ;-) . J’aime beaucoup ton propos sur le caractère réciproque de l’interprétation. Concernant ta dernière question, l’objet qui me vient à l’esprit est une Oeuvre d’Art. Il faut faire l’expérience : le penseur de Rodin par exemple. L’observateur projete sur la statue ses propres pensées qui lui font sens. Si on revient à un objet industriel : que penses-tu du smartphone ? Chacun le personnalise. Il n’y a pas deux smartphones identique…. à creuser…

    • Salut Laura,
      merci pour ton commentaire ! et oui, comme Jean-marc, j’aime beaucoup ta remarque sur l’interprétation qui est forcément aussi support d’intention, et surtout qui doit se penser des deux côtés (émetteur et récepteur). C’est un début de modèle pour l’humain en interaction dont je parlais dans mes échanges avec Jean-marc plus haut… à creuser, pour sûr !
      pour les aspects « objets générateur de sens », j’aurais envie de dire qu’un objet est nécessairement générateur de sens, dans la mesure où les humains générent du sens en permanence. Les objets trouvent ou non leur place dans cette dynamique, et on pourrait appeler un objet générateur de sens celui qui vient « résonner » avec le sens en production chez l’individu avec qui il interagit…c’est ma réaction à chaud, ça devrait être utile de réfléchir avant de parler :)