Au-delà de l’émotion


Quelques jours après les horribles meurtres commis par des djihadistes, il convient de faire, chacun à notre niveau, un effort pour que ces crimes, et l’émotion collective qui s’en est ensuivie, ne débouchent pas sur un dangereux et illusoire statu quo. Est-ce qu’un homme politique aura le courage de demander aux responsables religieux musulmans français de se réunir en « Grand Sanhédrin » ?
Napoléon l’avait fait et avait posé 12 questions à la communauté juive, par le biais d’un Grand sanhédrin regroupant 71 rabbins. Il s’agissait de « forcer » une reconnaissance par les responsables juifs, de la prééminence du droit français sur les règles internes à la communauté juive. Bien sûr ne soyons pas naïfs : l’enjeu était de pouvoir, tout autant qu’idéologique. Je pense que la communauté musulmane française, et le peuple français dans son ensemble donc, en sont exactement à ce tournant de leur histoire commune. L’intégration pleine passera par ce genre de déclaration de la part des responsables religieux musulmans. Actualisons les questions, bien sûr. Parlons de liberté de conscience, d’égalité hommes-femmes, de droit à l’exogamie et à l’apostasie. 5 ou 6 questions permettraient d’aller à l’essentiel. Malika Sorel pourrait les rédiger, à la tête d’un collectif de représentants du peuple (on peut rêver).
Il s’agirait pour la communauté musulmane, par la voix de ses responsables, d’affirmer en réponse haut et fort – ce qui n’irait pas sans quelques déchirements internes – son attachement à la France, société ouverte, tolérante et pacifique. Et où la liberté d’expression et la laïcité ne sont pas des mots vains. Je veux croire que la majorité des musulmans français vivraient cela comme un progrès. Je suis sûr que le peuple français en sortirait, au complet, grandi et pacifié.

Idéologie et Utopie

vincy-utopie
Souvent, je vous conseille des livres et je vous dis de vous jeter dessus. Là, pour le coup, c’est l’inverse : ne lisez surtout pas le livre dont je vais vous parler ! Ce n’est pas qu’il n’est pas intéressant, au contraire, mais il est vraiment difficile à lire, pour plein de raisons. Donc pour une fois : la lecture de ce billet vous servira plus que la lecture du livre.
Il s’agit du bouquin « Idéologie et Utopie » de Paul Ricœur. Deux facteurs, au moins, pour que ce livre soit réellement pénible à lire : premièrement, ce n’est pas un livre, c’est un recueil de cours donné en 1975 par Ricœur à l’Université de Chicago ; deuxièmement, la manière d’aborder le sujet par Ricoeur – s’appuyer sur des auteurs pour faire une archéologie des concepts, passionnant ! – le conduit à aller fouiner dans les écrits d’auteurs qui me paraissent vraiment peu intéressants (pour ne pas dire peu rationnels, voire à moitié fous). Marx, pour commencer. Je n’ai jamais lu Marx, et je sais maintenant que je ne le lirai jamais. Pas clair, utilisant des mots en permanence détournés de leur usage habituel, volontairement abscons. Bref, très lourdingue pour pas grand-chose en sortie.
Passons. Ricœur s’appuie, heureusement sur d’autres auteurs beaucoup plus intéressants et rationnels : Mannheim, Weber et Geertz, notamment. Pour ceux qui souhaitent une fiche de lecture détaillée, je vous invite à aller sur cette page du CNAM qui fait la recension complète du livre. Pour les autres, voici les éléments qui me paraissent utile à garder.
Quelques éléments communs entre les deux concepts d’idéologie et d’utopie :

  • tous les deux décrivent des décalages de la pensée par rapport au réel, dont l’analyse conduit d’abord à des aspects pathologiques (négation du réel, déformation exagérée de la réalité factuelle, etc…), mais qui comportent des versants positifs également
  • Ricœur les décrits tous les deux comme des aspects de « l’imagination sociale » (c’est pour cela que j’avais acheté ce livre, car je m’intéresse aux imaginaires)
  • In fine, ces deux notions sont toujours reliées avec la notion de pouvoir, d’autorité. L’idéologie légitime la structure de pouvoir ou de domination existante, et l’utopie en propose une alternative

Mais ces deux modes de pensée, ou ces deux dynamiques de représentation/modélisation, ont également des différences. Outre le fait que l’idéologie n’est jamais assumée, mais toujours dénoncée ou dévoilée, l’utopie est en général revendiquée par son auteur. L’idéologie est toujours à dénoncer, dévoiler, démasquer, et l’utopie est plus souvent valorisée comme une invention, une création.
Ce qui m’a paru vraiment intéressant, c’est le fait de montrer les rapports entre idéologie, utopie et pouvoir. Les apports de Geertz sont très intéressants aussi pour montrer qu’on ne peut pas sortir complètement de l’idéologie, et qu’elle est certainement structurante pour garantir l’identité (individuelle comme collective).
L’analyse de Ricoeur est régressive, comme il le dit. Il commence à un premier niveau, celui du sens courant de ces termes, puis en creusant il arrive sur les relations au pouvoir, et dans un troisième niveau il atteint la notion d’identité.
tableau
Je trouve particulièrement intéressant d’utiliser le troisième niveau comme une description de mécanismes mentaux à l’œuvre dans toutes nos réflexions. Ce qu’on pourrait appeler la composante imaginaire, justement. Une forme de dynamique permanente entre le réel et nos représentations du réel, dont certainement le « sens » (pris comme une fonction mentale) est ce qui permet d’évaluer la qualité et la performance. C’est ce que laisse penser la conclusion de Ricoeur, que j’interprète avec mon propre point de vue.