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Idéologie et Utopie

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Souvent, je vous conseille des livres et je vous dis de vous jeter dessus. Là, pour le coup, c’est l’inverse : ne lisez surtout pas le livre dont je vais vous parler ! Ce n’est pas qu’il n’est pas intéressant, au contraire, mais il est vraiment difficile à lire, pour plein de raisons. Donc pour une fois : la lecture de ce billet vous servira plus que la lecture du livre.
Il s’agit du bouquin « Idéologie et Utopie » de Paul Ricœur. Deux facteurs, au moins, pour que ce livre soit réellement pénible à lire : premièrement, ce n’est pas un livre, c’est un recueil de cours donné en 1975 par Ricœur à l’Université de Chicago ; deuxièmement, la manière d’aborder le sujet par Ricoeur – s’appuyer sur des auteurs pour faire une archéologie des concepts, passionnant ! – le conduit à aller fouiner dans les écrits d’auteurs qui me paraissent vraiment peu intéressants (pour ne pas dire peu rationnels, voire à moitié fous). Marx, pour commencer. Je n’ai jamais lu Marx, et je sais maintenant que je ne le lirai jamais. Pas clair, utilisant des mots en permanence détournés de leur usage habituel, volontairement abscons. Bref, très lourdingue pour pas grand-chose en sortie.
Passons. Ricœur s’appuie, heureusement sur d’autres auteurs beaucoup plus intéressants et rationnels : Mannheim, Weber et Geertz, notamment. Pour ceux qui souhaitent une fiche de lecture détaillée, je vous invite à aller sur cette page du CNAM qui fait la recension complète du livre. Pour les autres, voici les éléments qui me paraissent utile à garder.
Quelques éléments communs entre les deux concepts d’idéologie et d’utopie :

  • tous les deux décrivent des décalages de la pensée par rapport au réel, dont l’analyse conduit d’abord à des aspects pathologiques (négation du réel, déformation exagérée de la réalité factuelle, etc…), mais qui comportent des versants positifs également
  • Ricœur les décrits tous les deux comme des aspects de « l’imagination sociale » (c’est pour cela que j’avais acheté ce livre, car je m’intéresse aux imaginaires)
  • In fine, ces deux notions sont toujours reliées avec la notion de pouvoir, d’autorité. L’idéologie légitime la structure de pouvoir ou de domination existante, et l’utopie en propose une alternative

Mais ces deux modes de pensée, ou ces deux dynamiques de représentation/modélisation, ont également des différences. Outre le fait que l’idéologie n’est jamais assumée, mais toujours dénoncée ou dévoilée, l’utopie est en général revendiquée par son auteur. L’idéologie est toujours à dénoncer, dévoiler, démasquer, et l’utopie est plus souvent valorisée comme une invention, une création.
Ce qui m’a paru vraiment intéressant, c’est le fait de montrer les rapports entre idéologie, utopie et pouvoir. Les apports de Geertz sont très intéressants aussi pour montrer qu’on ne peut pas sortir complètement de l’idéologie, et qu’elle est certainement structurante pour garantir l’identité (individuelle comme collective).
L’analyse de Ricoeur est régressive, comme il le dit. Il commence à un premier niveau, celui du sens courant de ces termes, puis en creusant il arrive sur les relations au pouvoir, et dans un troisième niveau il atteint la notion d’identité.
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Je trouve particulièrement intéressant d’utiliser le troisième niveau comme une description de mécanismes mentaux à l’œuvre dans toutes nos réflexions. Ce qu’on pourrait appeler la composante imaginaire, justement. Une forme de dynamique permanente entre le réel et nos représentations du réel, dont certainement le « sens » (pris comme une fonction mentale) est ce qui permet d’évaluer la qualité et la performance. C’est ce que laisse penser la conclusion de Ricoeur, que j’interprète avec mon propre point de vue.

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  1. Une petite citation pour préciser ce que j’ai mis dans le tableau ; Ricoeur mentionne le dipôle Tableau/Fiction pour faire l’analogie avec Idéologie/utopie. C’est éclairant en ce qui concerne l’arrivée du « sens » dans la problématique :

    J’ai été attiré précisément par le paradoxe qu’on rencontre chez [Mannheim] : ce qui caractérise l’utopie, ce n’est pas son incapacité à être actualisée, mais sa revendication de rupture. C’est l’aptitude de l’utopie à ouvrir une brèche dans l’épaisseur du réel. […] En tant qu’elle véhicule l’ironie, l’utopie peut fournir un outil critique afin de miner la réalité, mais elle est aussi un refuge contre cette même réalité. Dans ce cas, nous ne pouvons pas agir : nous écrivons. L’acte d’écrire permet une fuite qui reste l’une des caractéristiques de l’utopie littéraire. […] Les fictions sont intéressantes quand elles ne sont pas seulement des rêves hors de la réalité mais qu’elles dessinent une nouvelle réalité. Ma curiosité a donc été attirée par le parallèle entre la polarité du tableau et la fiction et celle de l’idéologie et de l’utopie. En un sens, toutes les idéologies répètent ce qui existe en le justifiant, et cela donne ainsi un tableau – un tableau déformé – de ce qui est. En revanche, l’utopie a le pouvoir fictionnel de redécrire la vie.

    C’est intéressant parce que le vocabulaire renvoie assez directement aux mots utilisés en théorie de la conception. Notamment, comment ne pas faire l’analogie entre « la brèche dans l’épaisseur du réel » et la « pointe » mentionnée par A. Hatchuel (Quelle analytique de la conception ? Parure et pointe en design à lire absolument)

    • et pour poursuivre le raisonnement : si l’on prend comme définition des imaginaires celle donnée par Wunenburger : « […] L’imaginaire désigne une totalité de représentations mentales qui déborde sur la perception et l’intellection, qui surcharge la réalité de retentissements affectifs, d’analogies et métaphores, de valeurs symboliques secondes, mais selon des formes et forces très variées. »
      et si l’on garde en tête le modèle pluraliste de Popper pour la réalité, on peut précisément placer les imaginaires juste entre le monde 2 (le monde des vécus conscients ou non) et le monde 3 (le monde des productions de l’esprit humains, physiques ou non). Les imaginaires seraient donc cette ensemble de représentations. La vérité pourrait jouer le rôle de critère de correspondance entre ces représentations et le réel, et le sens pourrait jouer le rôle de critère de correspondance entre ces représentations et nous-mêmes. à creuser.

      • Salut Lomig,
        Très intéressant ce post qui étudie les relations entre idéologie et utopie. Je suis pourtant surpris que tu puisses nous dire deux fois de ne pas lire (Ricoeur, puis Marx). Il faut lire, même si je comprends ton souci de ne pas nous faire perdre de temps. La lecture de Marx est une claque; c’est très puissant, quelles que soient les réserves idéologiques ou historiques qu’il faut faire. Il faut jeter un oeil au capital pour comprendre le monde d’aujourd’hui. C’est aussi fort que Weber.
        Ricoeur m’a surpris aussi, bien que je n’en ai pas beaucoup lu.
        Je trouve que ton dernier commentaire est important et il m’inspire une réponse à une question que je me posais en lisant ton post: que devient une utopie réalisée? Une utopie est-elle réalisable ou par nature irréalisable? Pour ma part je pense que toute utopie vise à sa réalisation et je pense que la plupart des utopies sont réalisées ou réalisables.
        Si je reprends les termes de ton dernier commentaire je dirais que la vérité et le sens caractérisent le réel humain; l’utopie humaine, car il n’y a pas d’utopie qui ne soit fondée sur une idéologie, et aucune idéologie qui puisse se passer de proposer une utopie.

        • salut Pap, merci pour ton commentaire.
          oui tu as raison, il faut lire. Ricoeur, bien sûr, mais celui là piquait quand même les yeux, parce que ce n’est pas vraiment un livre…Marx, sincèrement, je n’ai pas trop l’envie car le peu que j’en connais me parait quand même vraiment abscons. Ce n’était pas une posture de principe (de ne pas lire Marx) mais plutôt une question de priorité. Je suis plongé dans « L’action Humaine » de Ludwig Von Mises, et ça me parait bien plus puissant (a priori puisque je n’ai pas lu Marx). Mais bien sûr, je n’empêche personne de lire, c’est juste une question de temps, donc de priorité…
          Je suis d’accord que toute utopie vise à sa réalisation, et ok aussi pour dire que la plupart des utopies sont réalisées ou réalisables.
          Je suis 100% d’accord également avec ta dernière phrase, et c’est un des apports, apparemment de Mannheim puis de Ricoeur, d’avoir réuni utopie et idéologie pour montrer que c’était deux faces d’une même médaille (appelée « imaginaire social » par Ricoeur). Ricoeur montre bien avec ses trois niveaux de significations de ces concepts (le tableau de mon billet) les différents sujets que ça peut permettre de décrire, ou d’éclairer.
          Pour finir sur Ricoeur, j’ai sous le coude « Soi-même comme un autre » qui apparement est plus simple à lire. Je vous en toucherai deux mots sur ce blog, bien sûr…