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Essais Sceptiques

220px-Bertrand_Russell_in_1924Les Essais Sceptiques (1928), de Bertrand Russell, est un recueil de petits textes très directs, pleins d’humour et de doute, sur des sujets très variés. C’est un ouvrage facile et agréable à lire, percutant sur plein d’aspects. Daté en terme de réflexions « géopolitiques », mais clairvoyant sur les modes d’éducations qui formaient des enfants, quelques années avant la seconde guerre mondiale, à devenir des êtres « intolérants, cruels et belliqueux ». Notons au passage qu’il mentionne déjà des travaux montrant que les structures cognitives sont en place, dans les grandes lignes, avant l’âge de 6 ans.
Bertrand Russel, d’après ce que j’ai pu lire, a eu une vie romanesque et digne d’être racontée. Original, libre penseur, philosophe et logicien de premier plan, prix Nobel de littérature. Son scepticisme pourrait être résumé par ce principe d’éducation : « apprendre aux gens à n’accepter une proposition que s’il y a quelque raison de penser qu’elle est vraie. »
Je trouve qu’il est bien résumé par cette phrase :

Si vous êtes certain, vous vous trompez certainement, parce que rien n’est digne de certitude ; et on devrait toujours laisser place à quelque doute au sein de ce qu’on croit ; et on devrait être capable d’agir avec énergie, malgré ce doute. — Bertrand Russell

J’aime beaucoup cette citation de Russell, car elle montre bien la manière qu’il avait d’être sceptique. Non pas un nihiliste qui ne croit en rien, mais simplement un esprit libre et lucide. Et scientifique : qui valorise la raison humaine, et la démarche scientifique et logique comme des outils d’émancipation par la connaissance. Elle résonne avec cette phrase d’Amin Maalouf :

Le doute […] n’est pas une absence de croyance, c’est un mode de croyance. Amin Maalouf

Bien sûr : L’être humain est un animal croyant, c’est bien clair, et n’a pas le choix. Une partie de nos structures mentales et de nos représentations, importantes, utiles, sont des croyances. D’ailleurs le moteur de l’action, mentionnée par Russell dans sa phrase, est bien un ensemble de croyances. Mais ce ne doit pas être une raison pour se faire croire que ces croyances sont des connaissances. Douter, donc, toujours et de tout. Et croire.
Les écrits de Russell transpirent d’ailleurs une croyance que je partage : notre raison nous permet de nous confronter au monde et au réel d’une manière riche, utile. Le doute est un des instruments de la raison. Qui pose un postulat simple et puissant (une croyance), celui de la science : le réel existe (« est ») et c’est la réalité qui a le dernier mot sur la véracité de nos représentations. Ce qui revient à penser l’esprit humain comme « limité », et le monde comme « stable », et « formulable », « compréhensible ».

Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible. Albert Einstein

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  1. Merci ! Cela me fait penser à Simone Weil, qui évite la dialectique certitude / doute, positivisme / mysticisme pour une approche de l’intelligence qui a besoin de se confronter aux limites du réel pour être peut-être un jour capable de le lire de l’intérieur (intus legere / intelligence). Une détox de l’égo en somme, nécessaire (autrement l’intelligence, mue par un instinct vorace, s’empare du réel qu’elle saisit – la certitude de Russel). Détox qui est loin d’être béatement passive. En effet,  » la notion de mystère est légitime quand l’usage le plus logique, le plus rigoureux de l’intelligence mène à une impasse, à une contradiction qu’on ne peut éviter, en ce sens que la suppression d’un terme rend l’autre vide de sens, que poser un terme contraint à poser l’autre ». Dès lors que faire ?
    « conce­voir clairement les problèmes insolubles dans leur insolubilité, puis à les contempler sans plus, fixe­ment, inlassablement, pendant des années, sans aucun espoir, dans l’attente. (…) Le passage au transcendant s’opère quand les facultés humaines ‑ intelligence, volonté, amour humain – se heurtent à une limite, et que l’être humain demeure sur ce seuil, au‑delà duquel il ne peut faire un pas, et cela sans se détourner, sans savoir ce qu’il désire, et tendu dans l’attente. C’est un état d’extrême humiliation. Il est impossible à qui n’est pas capable d’accepter l’humiliation. Le génie est la vertu surnaturelle de l’humilité dans le domaine de la pensée. »
    Bref, tu m’as donné envie de relire Simone, you made my day ;)

    • Hello ! merci pour ton commentaire… oui la raison naturellement fait prendre du recul par rapport à l’ego : le processus réflexif nous place en position « meta », et fait prendre naturellement du recul..
      J’ai loupé dans ton commentaire l’articulation entre mon post, et la notion de mystère. C’est à partir de la croyance que tu glisses vers le « mystère »… ? Je trouve le passage que tu cites très intéressant, mais la phrase de fin me questionne « Le génie est la vertu surnaturelle de l’humilité dans le domaine de la pensée. »

      A vrai dire, je « crois » que l’humain n’a pas de vertu « surnaturelle ». La nature, pour moi, c’est la même chose que le réel, l’entièreté de ce qui existe (est). Il n’y a pas de surnaturel. Du coup j’ai du mal à décoder la phrase. Peux-tu m’éclairer ?