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Confusion (im)morale

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La confusion morale est grande dans notre pays. Sur beaucoup de sujets, nous avons collectivement un peu perdu la tête, c’est-à-dire que nous avons simplement oublié qui nous sommes, et qui nous voulons être. Je voudrais souligner dans ce billet un des aspects sur lequel nous sommes dans une schizophrénie complète. Il s’agit de la nature des échanges. Et de l’impact de cette mauvaise compréhension sur la manière de penser la nature du travail. Le principe est simple pourtant : un échange librement consenti est un acte légitime, moralement juste, et la somme des échanges libres est une source de prospérité collective. Les intérêts des uns et des autres ne sont pas divergents, mais convergents.

Commençons par une première idée : l’échange libre est juste. Pourquoi ? Parce que la valeur des deux choses échangées est la même.

La valeur, c’est le rapport de deux services échangés.
L’idée de valeur est entrée dans le monde la première fois qu’un homme ayant dit à son frère: Fais ceci pour moi, je ferai cela pour toi, — ils sont tombés d’accord; car alors pour la première fois on a pu dire: Les deux services échangés se valent.
Frédéric Bastiat, De la valeur

L’échange, c’est un échange de service, et non un vol. Certains, pourtant, n’arrivent à concevoir un échange libre que comme une action ou l’un bénéficie et l’autre non. La valeur n’est pas intrinsèquement dans les choses, dans les services, mais elle existe à partir du moment où un échange libre a lieu. Un échange librement consenti et choisi par les deux parties, c’est nécessairement un échange dont les deux termes ont la même valeur.

La deuxième idée touche à notre conception du travail : le travail, c’est aussi un échange. Une grande partie de la population souffre d’une mauvaise perception de ce qu’est un échange libre, et notamment en ce qui concerne le travail. Combien de personnes peu impliquées dans leur travail, parce qu’il ne faut pas trop se faire avoir par son patron ? Combien de personnes persuadées que dans un échange, il y en a forcément un qui se fait avoir ? Comment peut-on être heureux dans une société d’échanges libres, si l’éducation que l’on a reçue, le conditionnement idéologique, nous font confondre l’échange et le vol. L’acte libre, juste, et l’acte injuste ? Le bien et le mal ?
Echanger de l’argent contre du pain est-ce du vol ? Acheter, ou vendre du pain, est-ce du vol ? Non, bien sûr, tant que l’on est libre de le faire ! Alors pourquoi échanger son travail contre de l’argent (ou l’inverse), serait du vol ? L’argument consistant à dire que l’on n’est pas libre de travailler est spécieux : dans le cas de l’achat ou de la vente du pain, suis-je libre de devoir manger ? Ce n’est pas le besoin que vient remplir l’objet de l’échange qui en détermine la légitimité, c’est son caractère libre ou contraint.
Le jeu est d’autant plus pernicieux que les mêmes qui expliquent que l’échange libre, c’est du vol, utilisent ou sont d’accord pour utiliser la contrainte, fiscale le plus souvent, pour faire advenir une société supposément plus juste. Lutter contre le vol (supposé), en utilisant le vol (réel), quelle fumisterie ! En faisant croire que l’échange (qui est juste), c’est du vol (ce qui est injuste), ils poussent l’idée que pour plus de justice il faudrait utiliser la spoliation fiscale (injuste).

La confusion morale, par conséquent, est grande dans ce pays. Une bonne partie de la population croit et pense, encouragé en cela par d’éminents intellectuels, que les services échangés en permanence dans la société sont condamnables, en partie, moralement et concrètement. Ils sont en cela les dignes héritiers de Rousseau, qui voyait dans les institutions, et dans la société en général, la source de tous nos maux. Rien n’est plus faux. Ces services échangés chaque jour, dans Travailler, c’est rendre service à d’autres, directement ou indirectementune grande partie de nos actions, sont des éléments de solidarité. Nous sommes tous solidaires, y compris par ces échanges constants, nombreux, libres, de services. Nous nous rendons service, directement ou indirectement, les uns aux autres en permanence. Nous sommes solidaires dans l’échange libre. Travailler, c’est rendre service à d’autres, d’une manière ou d’une autre. Par le travail, je trouve un moyen de gagner de quoi subsister et combler un certain nombre de mes besoins, et pour ce faire je rends service à d’autres. Travailler c’est participer à bâtir une société libre et juste. Ceux qui ont injecté l’idée d’un vol dans le travail sont coupables d’avoir injecté un grand désarroi moral dans les actions quotidiennes de millions de gens. Comment ensuite améliorer les manières de travailler, et les comportements au travail, si une partie des gens a la ferme conviction que tout ce qui vient de l’entreprise (via ses managers, ou ses dirigeants), ou de la société, ou des échanges, est forcément synonyme de contrainte injuste, donc de manipulation et/ou de mensonge ?

Résumons, donc. La société, c’est l’échange. « Union des forces et séparation des occupations », comme dit Bastiat. Échange de services. Réfléchissez chaque jour au nombre de personnes, vivantes ou mortes qui vous rendent service. La vie en société, c’est d’abord une somme de services énormes qui s’échangent, entre les hommes. La société libre, ce sont avant tout des gens qui, en se répartissant le travail et en se spécialisant, se rendent service les uns aux autres. L’idée résumée comme suit par Bastiat me semble évidente : « Dans l’isolement, nos besoins surpassent nos facultés. Dans l’état social, nos facultés surpassent nos besoins ». Il y a lieu de rappeler cela en permanence, et faire progresser l’idée que les intérêts des personnes ne sont pas antagoniques, mais bien plutôt harmoniques et convergents.

Prochain billet, dans la foulée, et en conséquence : Quelques doutes sur la « mode » de la RSE

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  1. Toujours super stimulant tes articles ! … Mais je ne suis pas d’accord : l’échange libre n’est pas toujours juste. Les conditions dans lesquelles s’exercent la loi de l’offre et de la demande ne sont pas toujours réunies pour que l’exercice de cette loi soit juste, humaniste, éthique. Dans certaines conditions, elle s’apparente à la loi du plus fort. Exemples criants, visibles dans certains pays du monde, où le choix libre, d’être intoxiqué, usé, maltraité (par un employeur qui ne vit pas le même régime) et pour un salaire de misère, plutôt que de mourir, ne correspond pas un échange juste.

    • Salut Jean-marc, merci pour ton commentaire. J’ai oublié de préciser un truc très important dans mon article ; je parle – de manière un peu ethnocentrée – de ce qui peut être la règle dans une société libre, avec un état de droit. Cela n’escamote pas ta remarque sur d’autres pays, mais la nuance parce que dans certains pays l’état de droit n’est pas la règle. Dans un état de droit, celui qui intoxique les autres ou les maltraite, est passible de peine de justice. Cela ne veut pas dire que personne n’abusera jamais les autres, cela veut dire qu’en appliquant la loi de manière rigoureuse, les abus diminuent dans le temps (car ils sont punis).
      Ton commentaire pose la question de ce qui est « juste ». J’en donne acception assez restreinte, il est vrai et cela nécessite précision. j’ai tendance à y mettre, dans un régime et une société ouverte et libre, une forme d’égalité de traitement des uns et des autres par la loi. c’est la phrase d’Hayek :

      « Il y a toute les différences du monde entre traiter les gens de manière égale et tenter de les rendre égaux. La première est une condition pour une société libre alors que la seconde n’est qu’une nouvelle forme de servitude. »

      Et je parle bien de l’égalité devant la loi.

      Je ne crois pas que le monde soit juste ; je crois que l’humain fait un effort pour le rendre un peu moins injuste. C’est un but (qui ne sera jamais atteint), et il doit guider la construction de nos institutions. aider les plus démunis ou les plus faibles, ne doit pas conduire à mettre en place des règles ineptes ou « injustes »… à continuer

      • Très beau post, instructif et qui fait réfléchir en apportant des éléments concrets.
        Je m’interroge: et si la démarche qui vise à toujours diviser le monde entre exploiteurs et exploités n’était, en elle même, qu’un des éléments de l’échange, une façon de faire monter le prix du temps humain dans les échanges contre des matières premières? Autrement dit, la contestation systématique de la valeur de l’échange ne vise -t-elle pas à exiger toujours plus de volume de matières premières ou d’énergie contre le travail humain? Ne serait elle pas une manière inconsciente pour l’humanité de légitimer l’exploitation éhontée des animaux et de l’écosystème, en la recouvrant du voile pudique de la solidarité humaine? Ne serait ce pas un des moyens inconscients que l’humanité à trouver pour mettre en oeuvre la prescription initiale de régner sur le monde?
        Si cette hypothèse a du sens, alors il faudrait baisser le coût de la main d’oeuvre (de toutes les activités humaines) pour sauver la planète.

        • salut Pap
          merci pour ton commentaire. J’ai du mal à suivre ton raisonnement, mais je suis d’accord pour dire qu’une limite au « modèle » libéral des échanges libres qui convergent vers plus de liberté et de prospérité, est le fait que cette prospérité se fait en exploitant l’environnement. Est-ce une limite, ou est-ce une donnée de base du problème ?
          Par ailleurs, je m’interroge aussi sur ces sujets : dans quelle mesure les préoccupations écologiques au sens large, pour nobles qu’elles soient et légitimes, ne sont-elles pas aussi une manière de mettre un voile pudique sur les problèmes concrets de l’humanité ?

        • pour compléter ma réponse sur l’exploitation de l’environnement: c’est obligatoire et donc le problème est bien de savoir être frugaux, et respectueux de l’intégrité de cet environnement et il y a du travail.