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Situation de la France

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Grâce au commentaire d’un de mes lecteurs (Quentin, pour ne pas le nommer), j’ai découvert et dévoré l’excellent bouquin de Pierre Manent, « Situation de la France« . L’auteur y revient sur les problèmes d’identité qui peuvent se poser aux français, en 2016. Des problèmes qui tournent bien sûr, comme toujours lorsque l’on parle d’identité et de culture (ou de civilisation), autour de la question religieuse, et du fait religieux.
C’est un livre fort, dense, que nous livre Pierre Manent, et qui présente beaucoup de points vraiment positifs et stimulants.

  • en quelques cent pages, il dresse un constat sans appel d’un certain nombre de problème posés par l’islam dans une société chrétienne, en termes de chocs de valeurs. Pas de chichis, pas de politiquement correct pour se protéger de – fort prévisibles – attaques de la bien-pensance. C’est clair, à la fois respectueux des personnes, et sans concession pour les idées.
  • Pierre Manent amène des idées fortes, et des questions clés à cette question épineuse. Il constate par exemple que la laïcité, sous la forme qu’on lui connait, c’est-à-dire sous une forme ayant consisté à vider l’espace public du « fait religieux », n’est pas efficace pour « réformer » l’islam. Force est de lui donner raison, même si pour ma part, je mettrais un bémol. Il me semble qu’une conception stricte de la laïcité, libérale, vise simplement à séparer le politique du religieux, et non pas à cacher, ou à empêcher l’expression religieuse dans l’espace public. Notre société, en partie d’ailleurs, sous les provocations de radicaux, a eu tendance récemment à vouloir lutter contre cette radicalisation par une sorte d’oubli des signes religieux (ce qui se défend), mais aussi à une forme d’effacement du religieux.
  • Cet effacement du fait religieux a conduit à nier longtemps le problème posé par l’islam. Ce n’est pas que nous ne voulions pas, collectivement, voir les problèmes posées par l’idéologie islamique, c’est simplement que nous ne voyions pas cela comme une religion, c’est-à-dire à la fois comme élément identitaire fort, et comme corpus idéologique structuré
  • Il propose des éléments intéressants également sur nos racines et notre culture : assumons donc d’être une culture chrétienne, qui accueille un certain nombre de cultures différentes, mais qui pour autant n’en demeure pas moins chrétienne. assumons que notre histoire, et nos valeurs peuvent nous permettre d’assumer que la Nation joue un rôle intégrateur, en tant qu’idéal, à la fois structurant et inclusif.
  • Les pistes proposées par Pierre Manent sont vigoureuses, et « simples » : l’Etat et la Nation doivent « forcer » (« commander » est le terme qu’il utilise) les responsables musulmans à couper les ponts avec toutes les sources de financement extérieures. Par ailleurs, la communauté musulmane et le reste du pays doivent faire une sorte de « pacte », une sorte de geste de bonne volonté, de main tendue de part et d’autre. Pour cela, un certain nombre de concessions doivent être faites, de part et d’autres, et un certain nombre d’éléments fondamentaux, non négociables, doivent être rappelés. Liberté de conscience, bien sûr. Et d’autres éléments fondateurs d’une société ouverte et libre. Cela me rappelle un de mes billets, parlant d’un Sanhédrin de l’Islam.

Je ne saurais assez vous recommander la lecture de ce livre indispensable pour alimenter la réflexion politique, la vraie. Pas celle des courses de lévriers électorales, mais celle qui touche à l’identité, à ce que nous voulons construire, ensemble, comme société.

Deux points me posent problème dans le livre de Manent, et mériteraient d’être approfondis par des échanges (en commentaire?). D’une part, Pierre Manent semble prêt à des concessions sur la place de la femme chez les musulmans, et cela me parait, à moi, inacceptable. Et incompatible avec l’idée que je peux me faire d’un pays dont la devise comporte le mot ambitieux et exigeant d' »Égalité ». Et d’autre part, après avoir constaté que la laïcité ne permet pas d’aider l’islam à se réformer, Pierre Manent semble considérer que la Nation peut le faire. Cela soulève bien des questions, car il me semble que notre Nation, et notre culture française, comporte justement dans ses gènes une forme de laïcité (qui peut être un outil). De plus, après décrit l’Etat et ses institutions comme passablement affaiblis, ils semblent finalement capable de réaliser un tour de force exceptionnel, que seuls une volonté forte et une capacité d’action durable peuvent rendre possible.
Un dernier point aveugle dans l’ouvrage (mais ce n’est pas une critique, c’est un appel) : si une telle évolution – souhaitable – était possible, elle ne pourrait se faire qu’en ayant au préalable ou en parallèle réduit fortement les flux migratoires entrants dans notre pays. Comment intégrer bien si l’on est trop ouvert ? Qu’en pensez-vous ? L’islam peut-il, en France, se réformer ? Nos institutions sont-elles suffisantes ? Quelles modalités de mise en France ? N’hésitez pas à partager vos commentaires, idées et suggestions en commentaire !

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  1. Merci pour ton billet,
    Je viens de lire l’ouvrage aussi, qui effectivement se dévore rapidement (d’autant plus qu’il n’est pas long), mais un autre point me semble un peu vite discuté dans le libre : Manent semble décrire une situation ou tous les français « de souche » serait chrétiens et qu’il faudrait affirmer cette identité là face à l’islam. Je ne suis pas sûr qu’un retour au religieux en tant que tel soit une si bonne idée que ça – peut-être même un piège – d’une part, et je pense qu’une partie non négligeable des français se sont déjà éloignés assez fortement du fait religieux chrétien et que l’idéal chrétien ne soit pas un mobilisateur suffisant dans la lutte contre l’obscurantisme. Mais je suis d’accord, en revanche, qu’il faut bien commencer par accepter son Histoire et donc les racines Judéo-chretiennes de l’Europe.

    • salut Maks(!)
      et merci pour ton commentaire. Je crois, avec Manent, que les français et la culture française est chrétienne, quel que soit le rapport que l’on entretienne avec le fait religieux. Nos valeurs humanistes, d’ouverture, d’amour comme élément de salut, tout cela vient du christianisme. ça n’est pas grave. Ton commentaire me pose une question : sans le christianisme, la France (et l’Europe) sont elles encore ce qu’elles sont ?

  2. Merci pour ce compte rendu d’un ouvrage qualifié d’important par bien des commentateurs.
    Plusieurs points sont à rapprocher je crois:
    « la laïcité ne permet pas d’aider l’islam à se réformer »
     » l’Etat et ses institutions … passablement affaiblis »
     » Comment intégrer bien si l’on est trop ouvert ?  »
    A partir de ces rapprochements je vous propose les réflexions suivantes:
    La pensée judéo-chrétienne (et greco-latine) tire sa force de son aptitude à maîtriser le doute, de son choix d’une ré-évaluation permanente, de son option vers l’ouverture. Mais, à un certain niveau de déstructuration (choix délibéré de ré-évaluer les repères) on aboutit à une incapacité de repenser de nouvelles propositions. Quand Nieztsche dit que dieu est mort, il ne dit pas il faut tuer Dieu. C’est toute la différence entre « falsifier une hypothèse  » et « penser contre soi ». Or aujourd’hui, les intellectuels qui nous dirigent (« les élites ») sont dans « le penser contre soi ». J’ai entendu Michel Lussault, responsable de la fameuse réforme des programmes au ministère de l’éducation nationale, dire explicitement (5 fois) au cours d’une conférence il y a 15 jours, qu’il fallait apprendre aux élèves à « penser contre eux ». Je n’en ai pas cru mes oreilles. Et dans l’esprit de cet inspirateur du changement du monde, « penser contre soi » c’est « penser comme l’autre », c’est « accepter les valeurs de l’autre comme meilleures que les siennes ». Rien à voir donc avec le doute salutaire ou la falsification d’hypothèses pour avancer vers une connaissance opposable; c’est un suicide organisé ou assisté. Une maladie auto-immune en terme de civilisation.
    Si cette pathologie se développait dans un cadre clos, où une rémission ou un traitement sélectif permettaient d’envisager un sursaut salvateur, on pourrait encore y voir une façon de progresser. Mais, dans un cadre mondialisé, ou la confrontation entre les sociétés ouvertes et les sociétés fermées sont immédiats, les civilisations de la violence refusant la mise en doute ont toutes les chances de détruire les sociétés déstructurées, sans valeurs refuges, sans volonté de défense. Autrement dit, si l’islam se confronte à notre société post chrétienne, culpabilisée, généreuse et « pensant contre elle », c’est un boulevard qui s’ouvre pour son développement. Ni la laïcité, ni nos institutions affaiblies ne permettront d’établir un modus vivendi respectueux avec l’islam. Il n’y a malheureusement que l’affrontement physique qui pourra faire la part des choses si l’affrontement des valeurs est à priori considéré comme perdu.
    Plus grave, et comme conséquence des observations ci dessus, il faut observer que la pression démographique des sociétés « autoritaires » (où ni la femme ni les enfants ne sont respectés en tant que tels) est bien supérieure à celle des sociétés ouvertes. Dès lors, entre des valeurs contre lesquelles on appelle les populations à « penser contre » et une démographie de looser, rien ne permettra, aux valeurs européennes de résister par rapport à la violence islamique, qui, au train actuel, en 2 ou 3 générations aura fini de digérer notre Europe.

    Alors, si on voulait espérer une inversion du processus, il faudrait à mon avis s’orienter vers les directions suivantes:
    – dénoncer et écarter du pouvoir tous ceux qui organisent le « penser contre soi »; et simultanément, soutenir toute démarche qui pose le doute comme valeur civilisationnelle et invite à maîtriser les stratégies de falsification d’hypothèses.
    – reprendre une politique d’éducation fondée sur le respect absolu des valeurs de la république (y compris laïcité forte style Badinter)
    – stopper l’immigration musulmane et de toutes les cultures s’opposant aux valeurs européennes
    – construire au plus vite l’Europe des nations, solidaires sur leurs valeurs et leur histoire communes, en éliminant toutes les strates administratives qui déstructurent le continent. Nous avons besoin de structuration commune et non d’une explosion contraire à nos siècles communs.
    – organiser nationalement eu au niveau européen une opposition à l’islamisation: contrôle des mosquées (comme en Egypte ou en Tunisie), incarcération de tous les vecteurs de l’islamisation, mettre en place une politique énergétique volontaire pour réduire au plus vite et au maximum l’utilisation du pétrole importé, rompre les relations économiques avec les pays qui financent l’islamisation (Arabie saoudite, Quatar…), s’opposer à l’entrée de la Turquie en Europe si elle n’est pas réformée dans le sens d’un retour à la politique d’Ataturk…

    Mais quel homme politique aura le courage de dire les choses avant que l’effondrement soit total et que la partie soit perdue?

    • salut Pap,
      merci beaucoup pour ton commentaire éclairant et avec lequel je suis en grande partie en accord, tu le sais. La dernière question que tu poses me semble cruciale, car la réponse m’apparait être négative : il n’y a pas d’homme ou de femme politique capable en France de dire ces choses là de manière claire. Un équivalent serait Geert Wilders aux PaysBas, et on voit l’accueil médiatique qui lui est réservé en France : c’est un facho. Je pense qu’un Geert Wilders en France serait totalement discrédité directement par les médias. Le seul espoir serait que ce discrédit ne conduise pas au rejet de ce politicien, mais au rejet … des médias.
      Ta conclusion est bien pessimiste, penses-tu donc la guerre civile généralisée inéluctable ?

    • Je vous rejoins dans le diagnostic que vous formulez très bien sous le symptôme penser contre soi, symptôme d’un pays malade de son histoire (il y aurait beaucoup à dire) et qui se traduit par une impossibilité pratique (par manque de force/ conviction, par culpabilité) à penser et à vivre ce qui a été la vocation de la France (éclairer les nation, annoncer un universel cf les DDHC).
      Les propos de Bellamy sur son blog http://www.fxbellamy.fr/blog/ et dans son bouquin Les déshérités : Ou l’urgence de transmettre https://www.amazon.fr/d%C3%A9sh%C3%A9rit%C3%A9s-Ou-lurgence-transmettre/dp/2259223435 précise le caractère suicidaire du renoncement, notamment en matière d’éducation. C’est intéressant de voir qu’un bouquin comme celui là puisse susciter autant l’intérêt (et par seulement d’un public circonscrit).

  3. Je vais relire ton billet ainsi que les commentaires. Dans l’immédiat je reviens sur le mot qui te servait de lien entre ton billet du jour (Rioufol/Sansal) et celui-ci pour caractériser l’approche de Manent : « tergiversation ».
    Je dirai plutôt « effort de nuance », qui me semble particulièrement précieux aujourd’hui, où l’on est trop souvent pressé de sauter aux conclusions et aux principes d’action. « Il ne faut pas faire l’Un trop vite » prévenait Platon, qui avait oublié d’être con.

    • salut Quentin,
      oui « tergiversation » n’est peut-être pas le bon mot. Mais j’ai trouvé dans le livre de Manent des concessions qu’il présente comme inévitables et qui m’ont choqué ; notamment la place de la femme. Il ne s’agit pas d’un principe d’action ou une conclusion, il s’agit d’un principe tout court. Il est à mon sens hors de question de « brader » l’égalité des citoyens pour acheter une illusoire paix civile (qui est déjà de toute façon menaçée)

  4. @Lomig, j’avais le souvenir inverse considérant la position de Manent sur l’égalité homme femme. Il me semble que c’est un point sur lequel il est intransigeant.

    Quant à la faiblesse des institutions et de la Nation, Manent avoue d’emblée la difficulté et le caractère peut être utopique de sa proposition, qu’il a néanmoins pris la peine de rechercher en se positionnant avec le plus de pragmatisme possible pour répondre à la question : que pouvons nous faire, que peut on espérer.

    L’intérêt de la démarche est de provoquer un électrochoc dans une nation fragmentée plus que jamais en communautés tentées par l’entre soi (que le digital permet et favorise, davantage semble t il que l’utopie de diversité) pour sortir la population de l’apathie et proposer finalement un nouveau pacte social, reposant sur l’engagement de toutes les parties. A ce titre, la laïcité est un outil qu’il faut peut être mieux comprendre au regard de sa vocation initiale et de ses développements. Sa place n’est pas avec le triptyque liberté / égalité / fraternité.