dans Livres

L’enracinement

C’ est un livre formidable dont je vais faire la recension aujourd’hui. Il s’agit de « L’enracinement« , de Simone Weil, dont Albert Camus avait dit (c’est lui qui avait fait publier l’ouvrage de manière posthume) qu’il était « l’un des livres les plus lucides, les plus élevés, les plus beaux qu’on ait écrits depuis fort longtemps sur notre civilisation. […] Ce livre austère, d’une audace parfois terrible, impitoyable et en même temps admirablement mesuré, d’un christianisme authentique et très pur, est une leçon souvent amère, mais d’une rare élévation de pensée. »
C’est grâce à un « discuteur » de ce blog, avec qui j’ai noué des liens à la fois professionnels et d’amitié, Quentin, que j’ai découvert cet auteur. Je l’en remercie très vivement. La pensée de Simone Weil est indispensable. Et il est tout aussi indispensable d’aller regarder un peu son parcours, si étonnant, et si courageux. Engagée auprès du peuple, des ouvriers, auprès des opposants à Franco pendant la Guerre d’Espagne, puis à Londres pendant la guerre, toujours fidèle à sa quête spirituelle, mystique, elle est morte dans un sanatorium anglais en 1943.
Comme pour G. K. Chesterton, je poste cet article avant d’avoir terminé la lecture, tant il m’apparaît évident qu’il faut lire ce livre. La structure en est simple : une première partie partie décrit les besoins de l’âme, puis elle décrit divers types de déracinements, pour enfin arriver sur l’enracinement. Qu’est-ce que l’enracinement ? La définition générale est donnée au début de la seconde partie :

L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. C’est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir. Participation naturelle, c’est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l’entourage. Chaque être humain a besoin d’avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l’intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie.

Les deux parties les plus copieuses, la deuxième et la troisième, sont pleines de choses variées, riches, profondes, déconnantes parfois, mais toujours animées par un sincère besoin de chercher et trouver la vérité. Il y a dedans quelques pages magnifiques sur la condition des ouvriers, sur la nature du travail, sur la France. Vraiment une mine d’or. J’avoue avoir encore préféré la première partie, lumineuse, et où l’on peut lire l’influence de son maître Alain : des petits textes très courts, très ciselés, et qui disent beaucoup en peu de mots. Voici le passage qui introduit ces différents petits textes, chacun dédiés à un besoin de l’âme :

La première étude à faire est celle des besoins qui sont à la vie de l’âme ce que sont pour la vie du corps les besoins de nourriture, de sommeil et de chaleur. Il faut tenter de les énumérer et de les définir.
Il ne faut jamais les confondre avec les désirs, les caprices, les fantaisies, les vices. Il faut aussi discerner l’essentiel et l’accidentel. L’homme a besoin, non de riz ou de pomme de terre, mais de nourriture ; non de bois ou de charbon, mais de chauffage. De même pour les besoins de l’âme, il faut reconnaître les satisfactions différentes, mais équivalentes, répondant aux mêmes besoins. Il faut aussi distinguer des nourritures de l’âme les poisons qui, quelque temps, peuvent donner l’illusion d’en tenir lieu.

Voici la liste des « besoins de l’âme » identifiés par Simone Weil : l’ordre, la liberté, l’obéissance, la responsabilité, l’égalité, la hiérarchie, l’honneur, la châtiment, la liberté d’opinion, la sécurité, le risque, la propriété privée, la propriété collective, la vérité. Tous ces petits chapitres sont des bijoux. Sa seule faiblesse, mais c’est aussi le risque qu’elle prend, est de vouloir préciser le détail de ce que devrait être selon elle l’ordre juste des choses. Parfois elle tape juste, parfois non.
Je ne peux que recommander très chaudement la lecture de ce livre atypique, écrit par un personnage atypique, jeune, incandescent.
Je laisse la parole avec un exemple du style si particulier de Simone Weil, à propos de l’égalité :

L’égalité est un besoin vital de l’âme humaine. Elle consiste dans la reconnaissance publique, générale, effective, exprimée réellement par les institutions et les mœurs, que la même quantité de respect et d’égards est due à tout être humain, parce que le respect est dû à l’être humain comme tel et n’a pas de degrés.

En relations

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

  1. oui cette femme est éblouissante. J’ai un petit ouvrage d’elle que je relis pas petits bouts. Des éclairs de génie qui paraissent sortis de nulle part mais construits sur une culture et une expérience hors du commun.