Conception Réglée et conception Innovante

J’ai eu la chance de pouvoir suivre une semaine de formation à Mines ParisTech. L’intitulé était clair : « Conception de produits et innovation, raisonnements de conception et organisation de la firme innovante« . C’était tout simplement génial : passionnant, riche d’exemples historiques ou actuels / vécus (par le biais de conférences). Cela m’a permis de mieux comprendre mon travail, l’articulation entre l’amont et l’aval, et j’ai trouvé utile de partager. Voici donc quelques éléments qui structurent cette semaine de cours.

Régimes de conception

La formation commence par donner un cadre général, historique, à l’activité de conception, en rappelant le paradoxe bien connu de l’innovation : il ne suffit pas d’injecter plus d’argent dans la R&D pour que l’innovation fonctionne bien (voir le rapport Booz). Pour avancer dans la compréhension de ce paradoxe, il faut décrire deux régimes de conception différents : le régime de conception réglée, et le régime de conception innovante. Qu’est-ce qu’un régime de conception ? Un régime de conception est une forme de conception industrielle caractérisée par sa viabilité, et la conception industrielle est une forme d’action collective caractérisée par :

  • des raisonnements de conception
  • une forme d’organisation collective
  • une logique de performance

Pour décrire les deux régimes assez différents de « conception réglée » et « conception innovante », il faudra donc décrire, pour chaque régime, chacune de ces 3 dimensions (raisonnements, organisation, performance).

Conception réglée

La conception réglée est ce que nous connaissons au quotidien, dans la plupart des secteurs de l’ingénierie tout au moins. C’est le cœur de métier : être capable de passer d’une lettre d’intention produit à un produit physique est un exploit industriel réel. Et ce régime de conception réglée peut être décrit comme suit :

  • Le raisonnement : les raisonnement de la conception réglée sont exprimés dans des langages, qui sont les suivants :
    • Design fonctionnel : clarification du produit & spécification
    • Design conceptuel : Espace des fonctions et des sous-fonctions, mobilisation de modèles conceptuels (sélection et évaluation)
    • Embodiment design : conception physico-morphologique – « mise en organisme »
    • Design détaillé
  • Performance : le QCD est l’outil d’évaluation de la performance du régime de conception réglée. Qualité, Coût, Délai : on mesure la dérive par rapport à l’objectif initial sur ces trois éléments fondamentaux, et c’est ce qui permet de piloter le projet, et de gérer les risques.
  • Organisation : l’organisation du régime de conception réglée est notre quotidien, et Renault est une firme experte en la matière. L’organisation en projet est le cœur de la conception réglée, avec tous les outils de gestion de projets.

La conception systématique est donc convergente et réutilise au maximum les connaissances acquises sur les projets précédents. La place y est donc restreinte pour les ruptures : celles-ci viennent mettre en péril le QCD, en tout cas augmenter le niveau d’incertitude. Et c’est justement tout l’intérêt de la conception réglée que d’être capable de tenir ce QCD pour mettre en œuvre des projets importants.

Conception innovante

Un objet ou un service innovant introduit une rupture dans l’identité : l’identité même de l’objet est revisitée. Un Iphone revisite l’identité du téléphone. Twizy revisite l’identité de l’automobile, etc…Si l’identité de l’objet est modifiée dans l’innovation, c’est donc qu’elle est, au moment de la conception, incertaine. Cette incertitude se traduit par une incertitude sur l’un des quatre langages de la conception systématique. Et la conséquence directe est que la conception systématique ne permet pas de concevoir l’identité des objets innovants. Comment concevoir ces objets à l’identité instable ? C’est ce que remplit comme fonction le régime de conception innovante. Passons en revue ses caractéristiques, comme nous venons de le faire pour le régime de conception réglée :

  • Raisonnement : la théorie de la conception innovante C-K a été inventée et travaillée à l’Ecole des mines, et il est logique qu’elle soit enseignée dans le cadre de cette formation. C’est une théorie qui permet de rendre compte de la mobilisation des connaissances existantes, de la création de connaissances nouvelles, des alternatives, des « surprises ». Ce type de raisonnement doit permettre de revisiter l’identité des objets / produits / prestations. Dans la pratique, elle est basée sur une distinction importante entre ce qui est de l’ordre des connaissances (Knowledge), c’est-à-dire ce qui a un statut logique défini, et ce qui est de l’ordre des Concepts (ce qui n’a pas un statut logique défini). Je referai un billet pour décrire plus en détail la méthode C-K.
  • Organisation : le régime de conception innovante prend plusieurs formes, selon les firmes. Nous avons traité en détail le cas de Tefal. Réutilisation maximale de la connaissance produite, lignées de produits, prototypage rapide, CdC implicite. D’autres exemples sont intéressants comme 3M, Pixar ou Google. Chaque entreprise construit son régime de conception innovante à partir de sa culture, de son passé et de son activité. Il faut garder à l’esprit que tout cela doit être piloté par la valeur
  • Performance : comment évaluer la performance de l’activité de conception innovante ? Quatre items sont importants : Valeur de solutions imaginées, Variété des concepts explorés, Originalité des partitions réalisées dans l’espace des concepts, et Robustesse (Risques) des solutions. Ces items sont regroupés en V²OR.

RID

Pour finir, je voudrais revenir sur une proposition intéressante de l’Ecole des Mines. Ils reviennent sur le dialogue habituel entre R (Recherche) et D (Développement), et ils y introduisent le I de l’Innovation, pour former un système « RID ». Quelques définitions utiles :

  • La Recherche est un processus contrôlé de production de connaissance
  • le Développement est un processus contrôlé, activant les compétences existantes pour spécifier un système en accord avec le cahier des charges prédéfini
  • L’Innovation définit la valeur, et est un processus de construction des compétences

Ces définitions permettent de construire le tableau suivant, utile pour bien cerner les différents champs d’activité, tous utiles et complémentaires, mais dont l’articulation n’est pas simple.

 

Recherche (R)​ ​Conception Innovante (I) Conception Réglée (D)​
Mission​ ​Répondre à des questions indépendantes de la science Investiguer des champs d’innovation Répondre aux ​spécifications du client
​Buts ​Connaissances validées ​Stratégies de conception (plateformes, lignées de produits, etc…) ​Accomplir des projets
​Ressources / moyens ​Laboratoires, groupes de compétences, universités, littérature, … ​Groupes coordonnés d’exploration et de gestion de la valeur ​Equipes projet, tâches
​Horizon ​Dépend des techniques d’investigation ​Contingent & stratégique (jalons stratégiques) Fin du projet, jalons projet
​Valeur économique ​Valeur de la question initiale ​Gestion des risques, stratégies alternatives et utilisation maximale de la connaissance ​Valeur du projet

 

Qu’en pensez-vous ? N’hésitez pas à rebondir ou à éclairer ce billet par votre expérience, pour amorcer la discussion !

Deux liens pour aller plus loin :

Mettez la peur au placard, et abreuvez-vous des critiques !

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Je suis en ce moment en train de mettre en place un dispositif dédié à l’innovation, basé sur des appels à idées : il s’appuie sur l’utilisation d’outils collaboratifs, et sur une animation favorisant le travail transverse, les échanges informels.

Rien de foudroyant, rien de bien nouveau, mais cela fait quand même changer quelques lignes, et il faut donc déployer de l’énergie pour le faire. Entre autres, le dispositif implique d’utiliser des sortes de projets « à la Google » ou « à la 3M », et bouscule les habitudes selon lesquelles toute activité doit rentrer dans une case prédéfinie. On sait bien que l’innovation doit intégrer une part d’incertitudes, de risques, pour exister.

J’ai pu constater plusieurs choses depuis que je mets tout cela en place (avec d’autres). En voici qui est particulièrement importante, et que j’avais vue dans un Le feedback permanent est le meilleur moyen de concevoir bien les choses.excellent article de Cassie McDaniel (@cassiemc) : le feedback permanent est le meilleur moyen de concevoir bien les choses. L’image repiquée de son article l’illustre bien : c’est le feedback qui permet d’utiliser la réalité, d’interagir avec l’environnement pour atteindre l’objectif.

Tout cela est connu. Il faut communiquer pour bosser ensemble, et cela est vrai dans le domaine de l’innovation autant qu’ailleurs. Pourquoi est-ce si difficile, au jour le jour ? Parce que pour prendre ce feedback, il faut être capable d’une vraie écoute. Il faut être capable, comme le rappelait Scott Belsky dans un tweet récemment, de « concevoir comme si on avait raison, et d’écouter comme si on avait tort. » Rien n’est plus vrai ; le but n’est donc pas d’écouter tout ceux qui ne veulent pas que ça bouge :

Lorsque tu fais quelque chose, sache que tu auras contre toi, ceux qui voudraient faire la même chose, ceux qui voulaient le contraire, et l’immense majorité de ceux qui ne voulaient rien faire.

Confucius

Il s’agit bien de prendre en compte le point de vue de tout ceux, critiques mais justes, qui apportent leur pierre à l’édifice. Et pour cela, il faut être capable de se remettre en cause, de faire et défaire, incessamment. Il ne faut pas avoir peur de montrer ce qu’on fait, même quand ce n’est pas terminé ou parfait ; il faut rechercher la confrontation avec le point de vue des autres. Il faut arrêter d’avoir peur du jugement, pour profiter du feedback.

Et d’ailleurs, si vous ne montrez pas votre travail maintenant, pourquoi le faire plus tard ? Il ne faut pas miser sur le temps pour rendre vos productions plus acceptables, ou moins critiquables ! C’est tout l’inverse : ce sont les critiques, et leur prise en compte, qui rendent votre travail plus fort, plus juste, et qui l’intègrent dans son environnement.

Dès la conception, mettez vos peurs au placard, et montrer vos travaux. Cherchez les critiques. Il ne s’agit pas de laisser les peureux et les grincheux décider à votre place ; il s’agit de mener vos projets en profitant de toutes les compétences et de tous les regards différents autour de vous.