L’Europe chrétienne ?


J. H.H. Weiler a écrit en 2005 un remarquable petit livre, « L’Europe chrétienne ? », qui propose une « excursion » dans la thématique de l’identité chrétienne de l’Europe. Il y travaille en tant que spécialiste du droit européen, et constitutionnaliste. Ce livre a comme point d’ancrage historique le débat qui avait passionné (?) les européens, et qui visait à savoir s’il fallait mentionner dans le préambule de la constitution européenne les « racines chrétiennes » (peu importe la formule, la question était de savoir s’il fallait mentionner ou non l’identité religieuse, chrétienne, de l’Europe). On sait la suite, les Français notamment ont œuvré pour que cela ne soit pas le cas.
L’argumentation de Weiler est passionnante :

  • il montre qu’il est très étrange que ce soit à ceux qui veulent mentionner ces racines chrétiennes d’argumenter pour le faire, et non l’inverse. La civilisation européenne, occidentale, est à l’évidence, factuellement de racines chrétiennes. Ce serait donc assez logique que la charge de la preuve repose sur ceux qui veulent gommer ces faits. Pourquoi ne pas en faire mention ? au nom de quoi ?
  • Il montre ensuite de manière très simple et claire, à quel point une partie des peuples européens sont en dénégation de leur propre identité. Il explique en quoi l’Europe gagnerait à renoncer à sa christophobie (« chrétien », « christianisme » sont devenus presque des tabous)
  • il montre que plusieurs constitutions nationales, notamment l’anglaise, l’allemande et la polonaise, font mention de manière très équilibrée de ces racines chrétiennes. Il ne s’agit pas d’imposer une religion officielle, mais simplement de reconnaitre notre identité, à la fois issue du christianisme et laïque, ce qui fait de nos sociétés des sociétés ouvertes et tolérantes. Pas de tolérance sans reconnaissance de l’Autre. Pas de reconnaissance de l’Autre sans une identité solidement assumée

Vraiment, je recommande la lecture de ce livre très dense et direct. J’ai beaucoup aimé l’humilité de l’auteur, qui appuie son argumentation sur deux encycliques du pape Jean-Paul II (Redemptoris missio et Centesimus annus). La pensée chrétienne garde une grande pertinence pour penser l’Europe ; il est d’autant plus dommage de ne pas en avoir fait mention dans notre Constitution.
Comme la préface a été signée par l’excellent Rémi Brague, je recopie ici sa conclusion :

Weiler risque en passant une formule qui fera teinter plus d’une oreille : « La démocratie n’est pas un objectif ; (…) elle est un moyen, indispensable si l’on veut, mais un simple moyen tout de même. Une démocratie est en fin de compte aussi bonne ou mauvaise que les gens qui en font partie ». Si la démocratie n’est qu’un moyen, quelle est la fin dont elle est le moyen ? Weiler ne le dit nulle part clairement. La philosophie politique classique de la Grèce aurait répondu : la vertu, la formation de l’excellence (aretè) humaine. La façon dont Weiler rappelle le critère de la qualité d’un régime politique, à savoir la qualité morale des citoyens qui y vivent, suggère qu’il va dans cette direction. J’aurais quant à moi dit la même chose dans un langage plus moderne, et rappelé une idée commune à un juif (pas très bon, il est vrai…), Spinoza, et à un catholique, Lord Acton : la liberté n’est pas un moyen, mais une fin ; la seule fin en soi est la liberté. Encore faut-il comprendre que cette liberté n’est pas celle de se rendre l’esclave de ses penchants les plus stupides, voire les plus suicidaires, mais au contraire de laisser libre cours en soi à l’excellence humaine.