Philosophie et judaïsme


Je viens de terminer le livre de Sophie Nordmann, Philosophie et judaïsme. Il est consacré à trois philosophes juifs, entre lesquels l’auteur fait une liaison justifiée par les auteurs eux-mêmes (qui se réclament dans certains cas les uns des autres) et par leurs pensées qui comportent toutes une réflexion sur le judaïsme et sa place dans la philosophie, et surtout une réflexion sur la manière de penser la transcendance. Le point important et intéressant est le fait de vouloir articuler religion et raison, transcendance et philosophie. Ces trois philosophes sont Hermann Cohen (1842-1918), Franz Rosenzweig (1886-1929), Emmanuel Levinas (1906-1995).

J’ai trouvé ce livre très intéressant, notamment la découverte d’Hermann Cohen. J’ai été plus déçu par la partie sur Rosenzweig et Levinas (que pourtant j’aime beaucoup, pour le peu que j’en connais).
Voici quelques idées fortes que je garderai de cette lecture :
– l’éthique aborde l’homme uniquement sous l’angle de l’humanité, de l’Homme. Du coup, pour Cohen, la morale, nécessaire et universaliste, est incomplète pour comprendre dans toute sa singularité chaque être humain. Selon lui, c’est le rôle de la « religion de la raison » qui remplit ce rôle, complémentaire de la morale et de l’éthique. L’homme ne se réduit pas à l’Homme. Il y a, notamment sur le sujet de la souffrance (dans toute son étendue), une impuissance de la morale. L’action éthique concrète, ce n’est pas celle d’une individu abstrait face à un autre individu abstrait, c’est l’action d’un humain concret, particulier, vers un autre humain, dans une relation personnelle. il y a dans l’action morale un « tu », qui ne reste qu’un « il » dans l’éthique universaliste.
– Il y a une volonté chez Cohen que j’aime beaucoup, de construire une « religion de la raison », ancrée dans les monothéismes, mais qui exige des traditions religieuses un passage devant le tribunal de la raison. Cette volonté d’articuler transcendance et raison, foi et raison, n’est pas sans rappeler le superbe discours de Ratisbonne de Benoit XVI
– un passage très intéressant sur le monothéisme qui seul peut remplir ce rôle de « religion de la raison ». Le polythéisme, le paganisme, sont pour Cohen des voies sans issue pour qui veut articuler les exigences éthiques (universalistes) avec la transcendance (qui est en partie la conscience de la différence entre être et devoir-être). Seule l’affirmation d’un « Dieu un de l’humanité une » permet cela.

Beaucoup de choses à découvrir chez ces 3 auteurs, donc. Vous n’avez ici, via Sophie Nordmann, et avec mon filtre, qu’un tout petit aperçu.
On pourrait dire qu’Hermann Cohen est un précurseur, au même titre que le catholicisme, de la pensée personnaliste d’un Mounier, par l’accent mis sur le primat moral de la singularité et l’irréductibilité de chaque personne humaine.

Quatre lectures talmudiques

Le Talmud est la transcription écrite de la tradition orale d’Israël, du peuple juif. Le texte est particulièrement moderne dans sa forme puisqu’on y trouve des textes (qui correspondent à la partie fixée par écrit en premier, et qui constituent la Michna), avec des commentaires, positionnés autour (les discussions qui ont eu lieu autour de la Michna, et qui ont été fixées par écrit plus tard, et qui constituent la Guemara). Le Talmud – regroupement de la Michna et de la Guemara – est un recueil de textes, mais aussi de commentaires issus de plusieurs personnes, et constitue donc un appel à la réflexion, à la critique, au doute, au questionnement. Il est aussi quasiment incompréhensible sans une étude approfondie ; et c’est pourquoi il y a besoin, en tout cas pour les incultes comme moi, d’y être accompagné.

Les 4 lectures talmudiques d’Emmanuel Levinas sont une formidable manière de mettre un pied dans ce monde. Car c’est bien d’un monde dont il s’agit. Ces lectures ont été faites oralement lors de colloques d’intellectuels juifs de 1963 à 1966. La langue d’Emmanuel Levinas est magnifique, profonde et simple à la fois, précise sans être jargonneuse, et cela est très adapté à la découverte de la richesse du Talmud. A la richesse de la tradition talmudique, devrais-je dire, car sans ce travail énorme d’étude, de compréhension, d’analyse, d’émergence du sens, le Talmud ne vaudrait pas grand-chose et resterait bien silencieux.

La recherche de l’esprit par-delà la lettre, c’est le judaïsme même.

C’est un petit livre incroyable que ce recueil de « Lectures talmudiques ». On peut y suivre, pas à pas, la pensée d’Emmanuel Levinas. La structure de chaque lecture est la même à chaque fois : il fait la lecture d’un petit texte issu du Talmud (Michna et Guemara, thème et commentaires), puis le reprend point par point en l’éclairant, en le rendant compréhensible, en le reliant avec notre pensée, nos problématiques.

L’exercice est superbe : le texte du Talmud est proprement incompréhensible. L’analyse qui suit le rend lumineux, profond, complexe. Je ne saurais trop vous conseiller d’acheter ce petit livre. Je sais que je le relirai un jour. On y parle de pardon, de liberté, de Loi, de création, de justice, du Mal, de responsabilité, de la condition humaine ; et surtout on peut y sentir une culture (de Levinas ? des juifs ?) où la réflexion est toujours connectée avec la manière de conduire sa vie. Nous ne sommes pas là sur de vains questionnements métaphysiques ou philosophiques : il s’agit là de questions profondes, qui touchent nécessairement et interpellent ceux qui veulent penser leur vie.

Je précise pour finir, et pour ne pas vous prendre en traitre, que ce livre est difficile à lire. Difficile, car il faut accepter des zones d’ombres dans la compréhension, et accepter que celui qui nous livre sa lecture ne fait que sa propre interprétation. Pas de vérité universelle ici, mais vérité personnelle, réflexion à l’oeuvre. Pas de sens unique ici, mais sens multiples, questionnements, résonnances, analogies. Et c’est pour cela aussi que cette lecture a été si passionnante : cela a été difficile d’admettre pour moi que le sens ne peut naitre que de ce mélange subtil entre rationalité, émotions, étude, doute. C’est pourtant évident quand y réfléchit. Il y a du boulot, comme on dit. Le sens n’est pas à découvrir (il n’y a pas de sens absolu), mais à construire. Et pourtant, selon la phrase même de Levinas, le Talmud exprime aussi « la structure d’une subjectivité agrippée à l’absolu ». Qu’en pensez-vous ?