Le sens de la vie : quelques écueils à éviter

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Trois écueils – au moins ! – sont à éviter lorsqu’on réfléchit sur cette notion un peu étrange du sens de la vie.

Le premier consiste à croire qu’il existe un sens absolu, qui serait à trouver hors de nous et de nos représentations. Comme une sorte d’objet mystérieux à trouver, de Graal. Il me semble que la quête du sens n’est pas une chasse au trésor. C’est un écueil mental difficile à contourner, car dans notre esprit, la recherche de quelque chose est associée à l’idée d’un objet séparé de nous entièrement. La quête de sens est nécessairement à la fois une exploration du monde, mais aussi de nous, et de nos rapports avec le monde. Le premier écueil, donc: croire qu’on pourra résumer le sens de la vie en une phrase. Aucune ne le pourrait, et comme le sens est une construction permanente, ce serait bien triste et figé si c’était possible. On cherche spontanément une définition stable, et c’est une dynamique et des méthodes que l’on trouve. Peut-être la meilleure analogie pour décrire cet écueil est celui de la quête de connaissance : la science progresse, et nous en savons toujours plus sur le monde, mais plus la connaissance progresse, et plus l’ampleur de ce que nous ne connaissons pas augmente. La marche vers la connaissance, cumulative, est également infinie. On trouve bien quelque chose, mais qui nous échappe toujours en même temps. Il s’agit d’une frontière qui bouge, pas d’un lieu auquel on accède. C’est le paradoxe de la connaissance, et certainement celui du sens également. Le sens, cependant, n’est pas la connaissance, et la similitude de mécanisme d’appréhension ne doit pas faire prendre l’un pour l’autre. Il y une dimension rhétorique, narrative, discursive, dans le sens qui ne me semble pas aussi présente dans la connaissance.

Le deuxième écueil consiste à croire qu’il n’existe aucun sens. C’est l’attitude logique lorsqu’on comprend le premier écueil : puisqu’il n’existe pas de sens absolu, et que le monde, définitivement est « déraisonnable » (Camus), alors rien n’a de sens. Cette position radicale est erronée aussi, au moins en partie : rien n’indique que le sens ne peut pas être quelque chose de relatif, et à bien y réfléchir, on se demande comment il pourrait en être autrement. Il me semble qu’accorder de l’importance au sens est simplement une manière de se positionner dans une bonne attitude réflexive pour toujours remettre nos représentations en question. Questionner le sens de nos actions, de nos idées, de nos représentations, c’est une manière de prendre de la distance par rapport à nous-mêmes. Une sorte d’émancipation de soi.

Plus profondément, je pense que nous pouvons être véritablement acteur de la construction du sens. Je prends le mot sens dans son acception complète (sensation – direction – signification). Nous sommes acteurs de notre vie, y compris spirituelle (voilà un troisième écueil : la question du « sens de la vie » ne peut faire l’économie de penser aussi la « vie », en plus du « sens ». Il y a deux mots dans la phrase). Donc nous sommes acteurs, pleinement, de la construction de nos représentations, de nos méthodes de pensée. Qu’est-ce que le sens, sinon un ensemble de représentations particulières et de méthodes ?

On voit poindre naturellement un quatrième écueil : croire que la construction du sens repose entièrement sur nos frêles épaules. Cette construction, et c’est en cela que la question est passionnante, dépend en partie de nous, et en partie du monde et des autres. Sauf à tomber purement et simplement dans l’idéologie ou l’utopie. Nous avons besoin, pour penser bien, de « sortir » mentalement du monde, de rêver, d’imaginer, mais le sens est bien ce qui nous relie au monde, à la réalité, autant qu’à nous-mêmes. Pour le dire autrement, il y a des choses qui font sens.
Je considère que nos représentations, d’ailleurs, font partie de la réalité, ce qui complexifie encore un peu la tâche…La suite du travail consiste donc à identifier ce que peuvent être des « bonnes » représentations et des « bonnes » méthodes de pensée pour cette quête de sens. Mais je reviendrai d’abord dans le prochain billet sur les représentations et la réalité. C’est un intéressant paradoxe.

Le réel et son double

le_réel_et_son_double20100423La thèse de ce magnifique petit livre tient en quelques mots (merci pour le travail réalisé par les contributeurs de wikipedia!) : « la difficulté de penser le réel tient à ce qu’il ne manque de rien, qu’il se suffit à lui-même, qu’il se passe de tout fondement (car au fond, il n’y a rien à expliquer, rien à comprendre). D’où la thèse majeure du Réel et son double : le réel est ce qui est sans double et le fantasme du double trahit toujours le refus du réel. L’ontologie du réel sur laquelle débouche cette réflexion a la particularité de ne pas reposer sur la pensée de son être ou de son unité, mais de s’en tenir à sa seule singularité, ce qui n’est possible que par la grâce d’une joie sans raison. Le réel auquel j’ai accès, aussi infime soit-il, en rapport de l’immensité qui m’échappe, doit être tenu pour le bon ».
Clément Rosset analyse en détail et en finesse de quelle manière la structure du double est toujours un refus du réel, singulier. La démonstration est claire, magistral et d’une finesse jouissive à découvrir. Magnifique petit essai ! Pour en savoir plus, vous pouvez aller écouter l’interview de Clément Rosset sur le site de France Culture. Cet essai m’a refait penser à une citation dans un champ différent (la politique), mais qui décrit finalement un peu le même phénomène mental :

“L’utopie n’est astreinte à aucune obligation de résultats. Sa seule fonction est de permettre à ses adeptes de condamner ce qui existe au nom de ce qui n’existe pas.” Jean-François Revel, La Grande parade, 2000, p. 33

Il me semble utile de toujours méditer cela, surtout lorsque – comme moi – on est idéaliste, donc en partie utopiste : comment faire co-exister la nécessaire acceptation du réel, avec l’action portée et orientée vers une vision, un double du réel (pour reprendre les mots de Rosset) ?

Leçon 2 : mettre des chaussures

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Après avoir accueilli les sentiments, et compris leur sens, c’est-à-dire la direction que doit prendre l’action, il convient d’organiser cette action. Je suis un ingénieur frustré, qui ne se sent pas a sa place, et je veux devenir community manager animateur de communauté. La deuxième leçon, c’est qu’à ce stade il faut commencer par accepter de se changer soi-même, avant de vouloir changer l’environnement. Si l’on veut changer une situation, c’est que l’on veut changer un rapport entre nous et le monde. Pourquoi ne pas jouer d’abord sur ce qui est dans nos mains ? Ou dans nos pieds, comme le dit un vieux proverbe indien :

On peut se promener partout en douceur en mettant une paire de chaussures, ou en exigeant que la Terre entière soit recouverte de cuir souple.

Mes employeurs ne vont pas comprendre tous seuls que j’ai d’autres compétences que la physique, ils ne vont pas aller tous seuls découvrir 3 ans de travail passionné en faisant une recherche Google. Et c’est normal : c’est à moi de prendre mon courage a deux mains, et d’aller leur dire, leur montrer, leur vendre tout cela. Leur montrer ce que j’ai appris et mis en œuvre comme compétences et comme énergie en étant blogueur. Comment le mettre en forme ? Ce sera pour la leçon numéro 3… Ce que je referais a l’identique : la réflexion que j’ai menée dans mon coin pour faire le point, identifier les compétences que j’avais acquises en animant mes blogs, et une réseau de blogueurs, en lisant et en écrivant plus que la moyenne. Se changer c’est avant tout comprendre ce qui a changé. On n’est pas toujours conscient qu’on n’est plus tout à fait le même. Et surtout, donc : accepter que le meilleur moyen de changer la situation n’est pas de changer l’environnement, mais ma manière de l’appréhender et de le vivre. Le monde est ce qu’il est. Ce que je ferais différemment : Comprendre plus vite qu’il faut commencer le changement au niveau que l’on maîtrise : soi-même. J’ai passé du temps à critiquer l’environnement de travail (parfois à juste titre), et à finalement rester dans une attitude très répandue et stérile consistant à blâmer toujours l’environnement au lieu d’agir.

Se changer pour changer le monde

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La conduite du changement m’intéresse. Parce que j’aime l’action, et que l’action c’est le changement. Comment agir sans rien changer ?

Pour agir, il faut accepter le monde comme il est. Pas comme on le voudrait, mais simplement comme il est. Seth Godin revient là-dessus avec talent dans son dernier bouquin.

J’ai toujours aimé cette citation de Marc-Aurèle :

Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre.

Marc-Aurèle

Œuvrer efficacement, cela implique d’avoir un but. Cela peut-être inconscient, ou simplement faire changer les choses, se faire sa place, évoluer vers ce qui nous plait, peu importe. Chacun ses motivations. Mais chacun est bien obligé, dans la poursuite de ses buts, de se fixer certaines limites. Les règles morales, éthiques, servent à cela, à mon sens. Cela permet de chercher l’efficacité, mais pas de manière brutale : de manière humaine. C’est-à-dire en prenant en compte les autres, leurs propres intérêts, en prenant en compte notre volonté de continuer à se regarder dans une glace sans rougir : la fin ne justifie pas tous les moyens, c’est une question de fidélité à ce que nous sommes. Pas d’accomplissement dans l’action, si cela devait se faire au détriment de l’estime que l’on a de soi.

Il faut arriver à lutter contre l’attachement qui nous lie à des choses irréelles (un passé fantasmé, un présent illusoire, un avenir utopique), pour œuvrer sur les choses telles qu’elles sont, tout en restant fidèle à ce que nous sommes.

C’est cela, l’action, non ? Se défaire d’une partie de soi, en conservant une autre partie de soi. Accepter le changement en nous, tout en le conduisant à l’extérieur.

On ne peut rien changer sans se changer soi-même.