Un personnage d’aventure

L’éducation est probablement la seule activité au monde qui ne soit jamais vaine.

Chantal Delsol vient de publier un livre essentiel : « Un personnage d’aventure » (petite philosophie de l’enfance). Essentiel, à mes yeux pour deux raisons.
La première c’est que, comme le dit Delsol, « dans son incomplétude même, l’enfant dépeint la vérité humaine, à commencer par ce sentiment d’abandon appelant sans cesse le sens, la raison et l’espoir ». Au travers de l’enfant, c’est bien de l’humain, de chacun de nous dont il est question. Non pas de manière statique, mais dans une description très belle, profonde, émouvante souvent, du processus de « grandissement » (dont l’acquisition de la réalité est le principe).
La seconde, c’est qu’il me semble lire pour la première fois un ouvrage sur l’enfance, avec une approche philosophique. Il ne s’agit pas là de décrire les apprentissages, ni d’aborder l’éducation, en tout cas pas de manière directe. Le sujet est réellement l’enfant, ce qui fait de lui un être spécifique, un adulte en devenir. Ou plutôt : l’individu comme un tout, constitué de toutes les phases de sa vie à la fois.
Ce livre est un merveilleux petit livre qui dit beaucoup de choses importantes, et qui nous replonge dans ce monde que nous avons connu, il n’y a pas si longtemps. Un monde de vérité, non pas solitaire, mais spirituelle. Un être démuni, fragile, à protéger, confronté à la réalité.
J’ai été profondément touché par ce livre dense, direct et si juste. Universel. Il y est question d’amour, de transmission (« On transmet essentiellement la passion de la vérité, et sa quête. »), de spiritualité, et de plein d’autres choses. Il est par ailleurs formidablement bien écrit, dans sa simplicité. Je laisse comme toujours le mot de la fin à l’auteur, avec ce paragraphe qui me touche beaucoup :

Devenir adulte c’est s’éveiller à la réalité, plus loin accepter et assumer la réalité. Ce qui revient à s’en distancer, afin de la regarder en face et aussi de tenter de la maîtriser. L’individualisation comme connaissance du monde est une séparation du monde.

Histoire de la philosophie occidentale

russell_bJ’ai fini il y a quelques mois le formidable livre de Bertrand Russell, « Histoire de la philosophie occidentale » (éditions Les belles lettres). C’est un livre formidable, mêlant philosophie bien sûr, mais aussi histoire de la pensée : Russell, dans sa plongée historique, met l’accent sur des auteurs. C’est-à-dire qu’il donne des éléments permettant de comprendre d’une part, qui était tel ou tel philosophe, et dans quel contexte il a produit ses idées, et d’autre part ce que ce philosophe a apporté au monde (idées, théories, ouvrages, actions.
Les chapitres sont assez courts, donc faciles à lire séparément, comme un lit on feuilleton ou comme on regarde une série, et le style est stimulant et drôle. Russell n’est jamais dans la révérence par rapport à ces grands penseurs (au contraire), et il ne se prive jamais de souligner ce qui dans les théories des uns ou des autres a pu se révéler complètement faux. Il ne se prive pas non plus de mettre en avant les décalages parfois profonds entre les théories professées, et les manières de vivre de ceux qui les portaient.
Pour finir de vous convaincre de lire cette somme indispensable, un dernier mot. Russell fait partie des philosophes qui ne sont pas « que » philosophes : wikipedia et sa biographie nous montrent qu’il était « mathématicien, logicien, philosophe, épistémologue, homme politique et moraliste ». Esprit très large, critique au sens positif du terme. Ce qui me touche dans le livre de Russell, et je crois que c’est en lien avec cette formation scientifique et philosophique, c’est son amour sincère, humble et rationnel de la vérité. Je lui laisse donc le mot de la fin (cité d’ailleurs en épilogue de l’excellentissime Impostures intellectuelles) :

Le concept de « vérité », compris comme dépendant de faits qui dépassent largement le contrôle humain, a été l’une des voies par lesquelles la philosophie a, jusqu’ici, inculqué la dose nécessaire d’humilité. Lorsque cette entrave à notre orgueil sera écartée, un pas de plus aura été fait sur la route qui mène à une sorte de folie – l’intoxication de la puissance qui a envahi la philosophie avec Fichte et à laquelle les hommes modernes, qu’ils soient philosophes ou non, ont tendance à succomber. Je suis persuadé que cette intoxication est le plus grand danger de notre temps et que toute philosophie qui y contribue, même non intentionnellement, augmente le danger d’un vaste désastre social.

Le réel – traité de l’idiotie

clement_rossetJe viens de terminer le formidable livre de Clément Rosset « Le réel« , sous titré « Traité de l’idiotie ». Il y parle du réel, de la réalité.

Remettant en question la quête obstinée de la philosophie à vouloir percer le sens et la raison du devenir et de l’histoire, Clément Rosset entend rendre le réel à lui-même, à l’insignifiance. Il ne s’agit pas pour lui de décrire la réalité comme absurde ou inintéressante, mais à dissiper les faux sens qui l’entoure : il n’y a pas de mystères dans les choses, il y a un mystère des choses. Inutile de creuser les choses pour leur arracher un secret qui n’existe pas, c’est dans leur existence que les choses sont incompréhensibles.

J’ai trouvé ce livre vraiment jouissif à lire, profond et sans concession. Il alimente et questionne mes réflexions sur le sens. Un renversement de perspective me paraitrait intéressant, puisque la problématique est tout de même bien, pour nous autres pauvres humains, celle de l’articulation entre les représentations et le réel (Rosset finit son essai par une réflexion sur le langage qui manque toujours le réel). Rosset me donne l’impression qu’il pense le réel comme « le monde sans l’humain » ? De mon point de vue, les représentations du réel font partie du réel. Car le réel est pour moi tout ce qui existe, et je trouve pour cela le découpage de Popper utile et intéressant. Bien sûr, nos représentations manquent toujours la coïncidence exacte avec le réel (c’est presque un truisme) ; mais nos représentations font partie du réel (elles existent), et leur seul attribut, ou fonction, n’est pas cette coïncidence avec leur objet. Car restreindre la valeur des représentations au fait qu’elles coïncident avec le réel, c’est les condamner d’emblée. Nos représentations surchargent le réel de sens, certes. Sens qui n’est pas dans le réel, mais bien contenu dans nos représentations. Je pense pour ma part, et c’est le sens de l’essai que je travaille, que ces représentations et ce sens sont une fonction des humains. Quelles interactions entre nos représentations et le réel ? A quoi cela peut-il servir de générer du sens en permanence dans un monde qui en est, à l’évidence, dénué ? Voilà les questions qui me viennent naturellement en rebond et dans le prolongement de ce livre incontournable.

Modérément moderne

imageC’est à un sage que nous avons affaire avec Rémi Brague. Érudit, humble, et d’une grande force dans le raisonnement. Son dernier ouvrage, « Modérément moderne », est une compilation de différents articles ou conférences de l’auteur. Plutôt : une re-composition, un arrangement. Et la densité de chacun des chapitres montre que nous avons plutôt affaire là à ce qui aurait pu constituer plusieurs ouvrages, qu’à un simple patchwork.

J’ai adoré ce livre. Rémi Brague, philosophe, est spécialiste de philosophie médiévale, et étudie l’histoire des idees sur le long terme, notamment en comparant christianisme, judaïsme et islam. Ses réflexions sont simples et profondes, et les interrogations qu’il soulève sont centrales, et ont trouvé de nombreuses résonances avec mes interrogations et mes réflexions. Je ne peux résister au plaisir de vous livrer pour finir un long extrait, qui clôture un chapitre magistral consacré à la distinction entre instruction et éducation. Moi, ça m’a secoué un peu la pulpe quand même !

Au fond, la théologie serait dans mon école, la science fondamentale. Qu’on ne se scandalise pas : il n’y a là nulle revendication de souveraineté, aucun retour à la situation (légendaire) où les sciences auraient été les « servantes de la théologie ». Dire que la théologie est la science fondamentale, ce n’est que constater un postulat sur lequel repose toute éducation. Il ne s’agirait que d’avoir l’honnêteté de l’avouer, parce que l’éducation implique une confiance fondamentale en l’Être, une foi fondamentale en l’identité de l’Être et du Bien. C’est le cas pour deux raisons. La première concerne le *mouvement* même de l’éducation, qui est de transmettre quelque chose (un savoir, des compétences, des « valeurs ») aux générations suivantes. Ce qui suppose, déjà, qu’il en existe. Avant de transmettre quoi que ce soit, il faut commencer par transmettre la vie. De plus en plus, il dépend du choix libre, conscient, voire planifié, de la génération présente, d’appeler ou non à l’existence la génération qui la suivra. Et pourquoi le ferait-elle, si elle n’est pas convaincue, au moins de façon implicite, que l’existence est, en soi, en dernière instance, quoi qu’il puisse arriver, un bien ?

La seconde raison concerne le contenu de l’éducation. Car pourquoi serions-nous obligés d’admettre ce qui est vrai ? Parce que cela « marche », parce que cela nous permet d’agir ? Mais nous voici revenus à la simple instruction. Alors, pourquoi préfèrerais le vrai a une agréable illusion ? La vérité pourrait très bien être laide, haïssable, désespérante. […] L’amour de la vérité suppose que la vérité est aimable. Il suppose, pour emprunter un terme technique à la philosophie scolastique, que les « transcendentaux », le Vrai, le Bon et le Beau peuvent « s’échanger » (*convertuntur*) l’un en l’autre. Si ce n’est pas le cas, nous pouvons certes rester honnêtes ; notre dernière vertu sera alors l’honnêteté intellectuelle. Mais cette vertu peut-elle nous faire vivre ?

Pourquoi au juste devrions-nous aimer la vérité ? En dernière instance, il s’agit là d’un impératif d’ordre éthique. Nietzsche a eu raison de comprendre notre prétendu « amour de la vérité » comme étant la dernière trace d’une conviction de nature morale qui s’enracine dans Platon et dans le christianisme, ce christianisme que Nietzsche considérait comme étant lui-même un « platonisme pour le peuple ». Mais est-il si sûr que nous devions démasquer cette foi ? Ne conviendrait-il pas bien plutôt de *l’assumer* ?

Vie spirituelle

vie_interieure_pocheLa spiritualité n’est pas un gros mot. Cela parait évident, et pourtant il est rare de pouvoir accéder à une intimité suffisamment grande avec quelqu’un pour parler « spiritualité ». Frédéric Lenoir offre dans ce petit livre facile à lire un condensé de notions, d’expériences, qu’il a trouvé utile pour vivre mieux. C’est un remarquable petit livre, plaisant, drôle parfois, très personnel, et qui revient de manière directe et humble sur un certain nombre de notions centrales pour bien « penser sa vie, et vivre sa pensée ». Jetez-vous dessus !

Résolutions 2014

Je souhaite à tous les lecteurs occasionnels ou assidus de ce blog une bien belle année 2014, pleine de santé, de joie et de surprises. En ce début d’année, j’ai voulu partager avec vous quelques résolutions. Un de mes collègues et ami, JM, m’a en effet expliqué son mode de fonctionnement concernant les bonnes résolutions et cela m’a motivé à utiliser cela aussi. Comme outil de « pilotage de soi ».

En 2014, je veux me consacrer un peu plus au dessin et à la philosophie. Je vais donc m’efforcer de faire 3 ou 4 dessins par semaine. J’ai trouvé un super moyen, qui me motive, et présente l’avantage de ne nécessiter que peu de préparation et de matériel : dessiner sur l’appli Paper (53) sur Ipad. Oui c’est moins bien que du papier. Oui, c’est limité comme taille de feuille. Oui le stylet pour Ipad est grossier et peu précis. Mais c’est tellement simple d’attraper l’Ipad et de commencer à dessiner ! L’Ipad, pour un dessinateur, c’est un peu comme la guitare pour un musicien. ça traine là, et on peut l’empoigner quand on veut. Voici un petit exemple.

magician

Autre avantage, il est facile de partager et de mettre en ligne ses dessins grâce à l’interconnexion entre l’appli de dessin et la plateforme de microblogging Tumblr. J’ai donc créé ce petit Tumblr de partage : http://lomig.tumblr.com. Très sympa de se retrouver plongé instantanément dans une communauté qui partage notre goût et nos préoccupations. Je découvre chaque jour les dessins des autres et réciproquement. Top !

En ce qui concerne la philosophie, je vais continuer à en lire, mais je vais surtout essayer de passer une soirée par semaine à écrire mes idées, et à travailler sur mon petit essai. Je vous en reparlerai très prochainement.

Du côté « pratique pro », j’ai pris la décision de bloquer une demi-journée par semaine pour une séance de réflexion avec le PC éteint. Pas de mail, pas de documents informatiques. Juste les sujets, du papier, un stylo, et des réflexions. On le fait trop peu, et à chaque fois que l’occasion s’est présentée l’an dernier, j’ai trouvé l’exercice plus que profitable : indispensable pour respirer et travailler à la bonne vitesse, et au bon niveau de qualité.

Et vous ? Avez-vous pris des résolutions ? N’hésitez pas à les partager en commentaire !