A l’épreuve du réel

Quel est le rapport entre Ivan Rioufol et Boualem Sansal ? Il y en a plusieurs :

  • l’un et l’autre viennent de publier un livre, « La guerre civile qui vient » pour le premier, et « 2084 » pour le second
  • ces deux livres sont excellents, bien écrits, et portent des valeurs humanistes et démocrates
  • l’un comme l’autre parlent du même sujet : l’islam, mais en l’abordant par deux aspects très différents. Rioufol propose un essai politique, qui va droit au but, et qui montre – à mon sens avec des très bons arguments – pourquoi les tergiversations d’un Pierre Manent sont dangereuses. Notre société doit résister à des formes d’organisations qui remettent en question ses valeurs de tolérance, de liberté et d’égalité des personnes. Sansal, romancier, propose un récit qui permet de toucher du doigt la manière dont la vérité disparait dans un univers totalitaire, et avec elle une partie de ce qui fonde les rapports humains tels que nous les connaissons. Comme dans « 1984 », auquel il fait de nombreux clins d’oeils, nous découvrons un pouvoir totalitaire qui pour se maintenir est prêt à tout ; violences, bien sûr, mais aussi conditionnement, exactions, distorsions du réel, inégalité totale des citoyens.
  • Ce réel que l’un comme l’autre décrivent, l’un dans un futur lointain, et l’autre dans le présent, c’est la manière subtile avec laquelle les idéologies – l’islam en est une – peuvent se jouer de la réalité, des faits, et influencent peu à peu les discours, et finalement la pensée.

Il me semble que ces deux livres, que je relie artificiellement dans ce billet, méritent d’être lus. De manière urgente, et insoumise. Si vous les avez lus, ou si vous comptez le faire, ou si vous ne comptez pas le faire, laissez donc un commentaire ! C’est très exactement ce que les totalitaires et les idéologues ne supportent pas : l’échange, la discussion, la controverse, le débat d’idées critique et pluraliste.

Situation de la France

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Grâce au commentaire d’un de mes lecteurs (Quentin, pour ne pas le nommer), j’ai découvert et dévoré l’excellent bouquin de Pierre Manent, « Situation de la France« . L’auteur y revient sur les problèmes d’identité qui peuvent se poser aux français, en 2016. Des problèmes qui tournent bien sûr, comme toujours lorsque l’on parle d’identité et de culture (ou de civilisation), autour de la question religieuse, et du fait religieux.
C’est un livre fort, dense, que nous livre Pierre Manent, et qui présente beaucoup de points vraiment positifs et stimulants.

  • en quelques cent pages, il dresse un constat sans appel d’un certain nombre de problème posés par l’islam dans une société chrétienne, en termes de chocs de valeurs. Pas de chichis, pas de politiquement correct pour se protéger de – fort prévisibles – attaques de la bien-pensance. C’est clair, à la fois respectueux des personnes, et sans concession pour les idées.
  • Pierre Manent amène des idées fortes, et des questions clés à cette question épineuse. Il constate par exemple que la laïcité, sous la forme qu’on lui connait, c’est-à-dire sous une forme ayant consisté à vider l’espace public du « fait religieux », n’est pas efficace pour « réformer » l’islam. Force est de lui donner raison, même si pour ma part, je mettrais un bémol. Il me semble qu’une conception stricte de la laïcité, libérale, vise simplement à séparer le politique du religieux, et non pas à cacher, ou à empêcher l’expression religieuse dans l’espace public. Notre société, en partie d’ailleurs, sous les provocations de radicaux, a eu tendance récemment à vouloir lutter contre cette radicalisation par une sorte d’oubli des signes religieux (ce qui se défend), mais aussi à une forme d’effacement du religieux.
  • Cet effacement du fait religieux a conduit à nier longtemps le problème posé par l’islam. Ce n’est pas que nous ne voulions pas, collectivement, voir les problèmes posées par l’idéologie islamique, c’est simplement que nous ne voyions pas cela comme une religion, c’est-à-dire à la fois comme élément identitaire fort, et comme corpus idéologique structuré
  • Il propose des éléments intéressants également sur nos racines et notre culture : assumons donc d’être une culture chrétienne, qui accueille un certain nombre de cultures différentes, mais qui pour autant n’en demeure pas moins chrétienne. assumons que notre histoire, et nos valeurs peuvent nous permettre d’assumer que la Nation joue un rôle intégrateur, en tant qu’idéal, à la fois structurant et inclusif.
  • Les pistes proposées par Pierre Manent sont vigoureuses, et « simples » : l’Etat et la Nation doivent « forcer » (« commander » est le terme qu’il utilise) les responsables musulmans à couper les ponts avec toutes les sources de financement extérieures. Par ailleurs, la communauté musulmane et le reste du pays doivent faire une sorte de « pacte », une sorte de geste de bonne volonté, de main tendue de part et d’autre. Pour cela, un certain nombre de concessions doivent être faites, de part et d’autres, et un certain nombre d’éléments fondamentaux, non négociables, doivent être rappelés. Liberté de conscience, bien sûr. Et d’autres éléments fondateurs d’une société ouverte et libre. Cela me rappelle un de mes billets, parlant d’un Sanhédrin de l’Islam.

Je ne saurais assez vous recommander la lecture de ce livre indispensable pour alimenter la réflexion politique, la vraie. Pas celle des courses de lévriers électorales, mais celle qui touche à l’identité, à ce que nous voulons construire, ensemble, comme société.

Deux points me posent problème dans le livre de Manent, et mériteraient d’être approfondis par des échanges (en commentaire?). D’une part, Pierre Manent semble prêt à des concessions sur la place de la femme chez les musulmans, et cela me parait, à moi, inacceptable. Et incompatible avec l’idée que je peux me faire d’un pays dont la devise comporte le mot ambitieux et exigeant d' »Égalité ». Et d’autre part, après avoir constaté que la laïcité ne permet pas d’aider l’islam à se réformer, Pierre Manent semble considérer que la Nation peut le faire. Cela soulève bien des questions, car il me semble que notre Nation, et notre culture française, comporte justement dans ses gènes une forme de laïcité (qui peut être un outil). De plus, après décrit l’Etat et ses institutions comme passablement affaiblis, ils semblent finalement capable de réaliser un tour de force exceptionnel, que seuls une volonté forte et une capacité d’action durable peuvent rendre possible.
Un dernier point aveugle dans l’ouvrage (mais ce n’est pas une critique, c’est un appel) : si une telle évolution – souhaitable – était possible, elle ne pourrait se faire qu’en ayant au préalable ou en parallèle réduit fortement les flux migratoires entrants dans notre pays. Comment intégrer bien si l’on est trop ouvert ? Qu’en pensez-vous ? L’islam peut-il, en France, se réformer ? Nos institutions sont-elles suffisantes ? Quelles modalités de mise en France ? N’hésitez pas à partager vos commentaires, idées et suggestions en commentaire !

Confusion (im)morale

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La confusion morale est grande dans notre pays. Sur beaucoup de sujets, nous avons collectivement un peu perdu la tête, c’est-à-dire que nous avons simplement oublié qui nous sommes, et qui nous voulons être. Je voudrais souligner dans ce billet un des aspects sur lequel nous sommes dans une schizophrénie complète. Il s’agit de la nature des échanges. Et de l’impact de cette mauvaise compréhension sur la manière de penser la nature du travail. Le principe est simple pourtant : un échange librement consenti est un acte légitime, moralement juste, et la somme des échanges libres est une source de prospérité collective. Les intérêts des uns et des autres ne sont pas divergents, mais convergents.

Commençons par une première idée : l’échange libre est juste. Pourquoi ? Parce que la valeur des deux choses échangées est la même.

La valeur, c’est le rapport de deux services échangés.
L’idée de valeur est entrée dans le monde la première fois qu’un homme ayant dit à son frère: Fais ceci pour moi, je ferai cela pour toi, — ils sont tombés d’accord; car alors pour la première fois on a pu dire: Les deux services échangés se valent.
Frédéric Bastiat, De la valeur

L’échange, c’est un échange de service, et non un vol. Certains, pourtant, n’arrivent à concevoir un échange libre que comme une action ou l’un bénéficie et l’autre non. La valeur n’est pas intrinsèquement dans les choses, dans les services, mais elle existe à partir du moment où un échange libre a lieu. Un échange librement consenti et choisi par les deux parties, c’est nécessairement un échange dont les deux termes ont la même valeur.

La deuxième idée touche à notre conception du travail : le travail, c’est aussi un échange. Une grande partie de la population souffre d’une mauvaise perception de ce qu’est un échange libre, et notamment en ce qui concerne le travail. Combien de personnes peu impliquées dans leur travail, parce qu’il ne faut pas trop se faire avoir par son patron ? Combien de personnes persuadées que dans un échange, il y en a forcément un qui se fait avoir ? Comment peut-on être heureux dans une société d’échanges libres, si l’éducation que l’on a reçue, le conditionnement idéologique, nous font confondre l’échange et le vol. L’acte libre, juste, et l’acte injuste ? Le bien et le mal ?
Echanger de l’argent contre du pain est-ce du vol ? Acheter, ou vendre du pain, est-ce du vol ? Non, bien sûr, tant que l’on est libre de le faire ! Alors pourquoi échanger son travail contre de l’argent (ou l’inverse), serait du vol ? L’argument consistant à dire que l’on n’est pas libre de travailler est spécieux : dans le cas de l’achat ou de la vente du pain, suis-je libre de devoir manger ? Ce n’est pas le besoin que vient remplir l’objet de l’échange qui en détermine la légitimité, c’est son caractère libre ou contraint.
Le jeu est d’autant plus pernicieux que les mêmes qui expliquent que l’échange libre, c’est du vol, utilisent ou sont d’accord pour utiliser la contrainte, fiscale le plus souvent, pour faire advenir une société supposément plus juste. Lutter contre le vol (supposé), en utilisant le vol (réel), quelle fumisterie ! En faisant croire que l’échange (qui est juste), c’est du vol (ce qui est injuste), ils poussent l’idée que pour plus de justice il faudrait utiliser la spoliation fiscale (injuste).

La confusion morale, par conséquent, est grande dans ce pays. Une bonne partie de la population croit et pense, encouragé en cela par d’éminents intellectuels, que les services échangés en permanence dans la société sont condamnables, en partie, moralement et concrètement. Ils sont en cela les dignes héritiers de Rousseau, qui voyait dans les institutions, et dans la société en général, la source de tous nos maux. Rien n’est plus faux. Ces services échangés chaque jour, dans Travailler, c’est rendre service à d’autres, directement ou indirectementune grande partie de nos actions, sont des éléments de solidarité. Nous sommes tous solidaires, y compris par ces échanges constants, nombreux, libres, de services. Nous nous rendons service, directement ou indirectement, les uns aux autres en permanence. Nous sommes solidaires dans l’échange libre. Travailler, c’est rendre service à d’autres, d’une manière ou d’une autre. Par le travail, je trouve un moyen de gagner de quoi subsister et combler un certain nombre de mes besoins, et pour ce faire je rends service à d’autres. Travailler c’est participer à bâtir une société libre et juste. Ceux qui ont injecté l’idée d’un vol dans le travail sont coupables d’avoir injecté un grand désarroi moral dans les actions quotidiennes de millions de gens. Comment ensuite améliorer les manières de travailler, et les comportements au travail, si une partie des gens a la ferme conviction que tout ce qui vient de l’entreprise (via ses managers, ou ses dirigeants), ou de la société, ou des échanges, est forcément synonyme de contrainte injuste, donc de manipulation et/ou de mensonge ?

Résumons, donc. La société, c’est l’échange. « Union des forces et séparation des occupations », comme dit Bastiat. Échange de services. Réfléchissez chaque jour au nombre de personnes, vivantes ou mortes qui vous rendent service. La vie en société, c’est d’abord une somme de services énormes qui s’échangent, entre les hommes. La société libre, ce sont avant tout des gens qui, en se répartissant le travail et en se spécialisant, se rendent service les uns aux autres. L’idée résumée comme suit par Bastiat me semble évidente : « Dans l’isolement, nos besoins surpassent nos facultés. Dans l’état social, nos facultés surpassent nos besoins ». Il y a lieu de rappeler cela en permanence, et faire progresser l’idée que les intérêts des personnes ne sont pas antagoniques, mais bien plutôt harmoniques et convergents.

Prochain billet, dans la foulée, et en conséquence : Quelques doutes sur la « mode » de la RSE