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  • L'individualisme méthodologique est la doctrine tout à fait inattaquable selon laquelle nous devons réduire tous les phénomènes collectifs aux actions, interactions, buts, espoirs et pensées des individus et aux traditions créées et préservées par les individus.

    Karl Popper
  • Alain Boyer : à  propos de la théorie politique de Karl Popper

    Après le texte de Popper sur les fondements du libéralisme, je vous présente aujourd’hui le commentaire qu’en faisait Alain Boyer, dans le hors-série du Point consacré à  la pensée libérale. J’aime ce glissement de la pensée entre la démarche scientifique et son énorme efficacité pour appréhender le monde, et la démarche de la politique libérale basée sur la croyance en la possibilité d’un progrès, fruit de la « délibération publique contradictoire ». Je vous laisse apprécier.

    Karl Popper (Vienne, 1902 — Londres, 1994) est avant tout un philosophe des sciences, connu pour sa réponse à  la question de la démarcation entre la science empirique et les autres discours, à  savoir la « falsifiabilité« , le fait qu’une théorie qui prétend parler du monde doit en principe pouvoir être infirmée par l’expérience : nous devons laisser à  la Nature la possibilité de répondre « non » aux propositions que nous faisons pour la décrire dans ses mécanismes les plus cachés. Le débat contradictoire et la méthode des hypothèses multiples est au centre de cette conception, qui voit dans la « coopération amicalement hostile des savants » le nerf indispensable du progrès des connaissances. Le pluralisme et la liberté de discussion critique occupent la même place au sein de la théorie politique de Popper, centrée sur l’idée de « société ouverte », où les traditions et les institutions peuvent être remises en cause et améliorées au nom de normes morales, comme la liberté et la justice. Ce type de société apparaît avec la démocratie athénienne, mais elle est surtout le produit de la « tradition libérale » et de la « tradition rationaliste critique », auxquelles se rattache Popper, tout en n’ignorant pas certaines des bases morales de la critique socialiste du système libéral, que l’Etat peut aider à  réformer dans le sens de la promotion de la justice, en ne prenant pas la route dangereuse de l’utopie, mais en tâchant de lutter pas à  pas contre toutes les formes de malheur évitable, et en ne sous estimant jamais l’importance des conséquences inattendues souvent « perverses » de son action, sur laquelle il doit pouvoir revenir à  la suite d’un débat public ouvert et sans dogmes. Le libéral croit en la possibilité, mais non en la nécessité, du progrès, dans le cadre institutionnel de la démocratie représentative et délibérative, où les dirigeants peuvent être remplacés sans violence. Il ne s’agit pas de « faire le bonheur » des citoyens, projet paternaliste liberticide, mais de créer un environnement institutionnel tel que l’on puisse peu à  peu améliorer les conditions d’existence des plus mal lotis, tout en ne sacrifiant pas les libertés individuelles, en particulier la liberté d’expression critique et pluraliste. Aucune autorité n’étant infaillible, c’est par la délibération publique contradictoire sur les problèmes sociaux que l’on peut espérer avancer. Tout ce dont nous avons besoin pour cela, c’est d’être prêt à  apprendre de l’autre par la discussion rationnelle. Et la discussion sera d’autant plus féconde que la variété des points de vue sera grande. « Si la tour de Babel n’avait pas existé, nous aurions dû l’inventer ». Le libéral ne rêve pas d’un consensus parfait de l’opinion, il souhaite seulement la « fertilisation mutuelle » des opinions par leur confrontation. Mais aucun problème ne peut être résolu à  la satisfaction générale, et nous ne devons pas le regretter. Il faut promouvoir la tradition du « gouvernement par la discussion », l’habitude d’écouter les points de vue divergents, le développement d’un « sens de la justice et la capacité d’accepter des compromis ». Sur la tard, Popper a reconnu que même si l’Etat minimal était un bon idéal (il faut se méfier de toute bureaucratie), une certaine dose de « paternalisme » était compatible avec cet idéal.
    Alain BOYER
    Popper : La Société ouverte et ses ennemis (1ère éd. anglaise 1945; trad. abrégée, Seuil, 1979); Conjectures et Réfutations (1ère éd. anglaise 1963; trad. Payot, 1985); Etat paternaliste ou Etat minimal (1ère éd. allemande 1988; trad. Editions de l’Aire, 1997
    Beaudoin J. : K. Popper, PUF, 1989
    Boyer A. : Introduction à  la lecture de K. Popper, PENS, 1994

  • Karl Popper : la démocratie libérale en 8 points

    Karl Popper : la démocratie libérale en 8 points

    Avant de pouvoir vous présenter par morceaux l’interview d’Alain Boyer que j’ai réalisé vendredi dernier, voici le texte qu’il avait choisi pour illustrer la pensée de Popper dans le hors-série sur le libéralisme sorti par Le Point avant les présidentielles. Les principes libéraux explicités en huit points. Pas un de plus, pas un de moins.

    Rencontre avec Alain Boyer

    J‘avais écrit un petit billet en juin pour diriger les lecteurs vers un article magistral paru dans le Figaro, écrit par Alain Boyer, professeur de philosophie politique à  la Sorbonne. Cet article faisait le distingo entre morale de responsabilité et morale de conviction. Et expliquait en substance que Sarkozy faisait plus pour la promotion des idéaux de gauche que le PS, qui se contente de prendre des postures intellectuelles en accord avec ces idéaux, mais sans s’occuper de les promouvoir dans les faits.

    Quelle ne fut pas ma surprise de voir, en commentaire de cet article, une intervention d’Alain Boyer lui-même ! Je profitais de l’occasion pour lui proposer de l’interviewer, par écrit ou à  l’oral. Pour des raisons de temps, il m’a proposé une interview orale. Vendredi dernier, je me suis donc rendu à  son domicile, tout fébrile et intimidé, pour l’interviewer, avec mon petit enregistreur acheté pour l’occasion. Je l’ai interviewé sur son parcours, sur la politique française, sur la pensée de Karl Popper (dont il est un grand spécialiste), sur la gauche, sur l’Islam.
    J’ai eu le bonheur de rencontrer un homme très sympathique, très direct, d’une grande culture, et dont la réflexion juste et puissante n’a d’égal que son talent pour communiquer ses idées. Il n’est pas professeur pour rien ! Interview intense, donc (3h !), plus à  bâtons rompus que savamment construite (je ne suis pas journaliste). J’ai maintenant du travail pour transcrire par écrit cet échange, et que je compte vous proposer par morceaux, si possible thématiques.
    Pour vous donner de quoi patienter, chers lecteurs, je vous propose en attendant de publier ici sa contribution au hors-série du Point consacré au libéralisme, publié avant les élections présidentielles. Bien évidemment, son statut de spécialiste de Popper l’a naturellement conduit à  écrire l’article sur le philosophe autrichien. Le format choisi pour ce hors-série, consistait à  proposer un texte de Popper, et une présentation de sa pensée. Voici, pour commencer, le texte de Popper, admirable et synthétique. La contribution d’Alain Boyer suivra dans un prochain billet.

    Principes Libéraux

    1. L’Etat est un mal nécessaire : ses pouvoirs ne doivent pas être multipliés au delà de ce qui est nécessaire. On peut appeler ce principe le ”rasoir libéral » (par analogie avec le « rasoir d’Ockham », le fameux principe selon lequel les entités ne doivent pas être multipliées au delà de ce qui est nécessaire).
      Afin de montrer la nécessité de l’Etat, je ne fais pas appel à la conception hobbesienne (Léviathan, trad. Folio, I, ch. XIII.) de l’homo homini lupus. Au contraire, sa nécessité peut être montrée même si nous supposons que homo homini felis, ou même que homo homini angelus, en d’autres termes, si nous supposons qu’à cause de leur bonté angélique, personne ne nuit à personne d’autre. Dans un tel monde, il y aurait encore des hommes plus ou moins forts, et les plus faibles n’auraient aucun droit légal à être tolérés par les plus forts, mais devraient leur tenir gratitude d’être assez bons pour les tolérer. Ceux qui (forts ou faibles) pensent que cela n’est pas un état de choses satisfaisant, et que toute personne doit avoir un droit à  vivre, et une prétention (claim) légale à être protégée contre le pouvoir des forts, accorderont que nous avons besoin d’un Etat qui protège les droits de tous. Il est facile de montrer que cet Etat constituera un danger constant (ce que je me suis permis d’appeler un mal), fût-il nécessaire. Pour que l’Etat puisse remplir sa fonction, il doit avoir plus de pouvoir qu’aucun individu privé ou aucune organisation publique, et bien que nous puissions créer des institutions qui minimisent le danger que ces pouvoirs puissent être mal utilisés, nous ne pourront jamais en éliminer le danger complètement. Au contraire, la plupart des citoyens auront à  payer en échange de la protection de l’Etat, non seulement sous la forme de taxes, mais même sous la forme de certaines humiliations, par exemple, lorsqu’ils sont dans les mains de fonctionnaires brutaux.
    2. La différence entre une démocratie et une tyrannie est que dans une démocratie, les gouvernants peuvent être rejetés sans effusion de sang.
    3. La démocratie ne peut conférer aucun bénéfice aux citoyens. Elle ne peut rien faire, seuls les citoyens peuvent agir. Elle n’est qu’un cadre dans lequel les citoyens peuvent agir de manière plus ou moins cohérente et organisée.
    4. Nous sommes démocrates non parce que la majorité a toujours raison, mais parce que les traditions démocratiques sont les moins mauvaises que nous connaissons. Si la majorité se décide en faveur d’une tyrannie, un démocrate ne doit pas penser qu’il y a une contradiction fatale dans sa conception, mais que la tradition démocratique dans son pays n’était pas assez forte.
    5. Les institutions ne sont ne sont pas suffisantes si elles ne sont pas tempérées par des traditions, car elles sont toujours ambivalentes (…)
    6. Une utopie libérale, un Etat rationnellement crée sur une table rase sans traditions, est impossible. Le libéralisme exige que les limitations de la liberté de chacun rendues nécessaires par la vie en société doivent être minimisées et rendues égales pour tous autant que possible (Kant). Mais comment appliquer un tel principe a priori dans la vie réelle ? Touts les lois, étant universelles, doivent être interprétées afin d’être appliquées, et ceci nécessite certains principes de pratique concrète, qui ne peuvent être fournis que par une tradition vivante.
    7. Les principes libéraux peuvent être décrits comme des principes d’évaluation et si nécessaire de modification des institutions. On peut dire que le libéralisme est une doctrine « évolutionnaire » plutôt que révolutionnaire (sauf dans le cas d’une tyrannie).
    8. Parmi ces traditions, nous devons mettre en premier ce que l’on peut appeler le ”cadre moral » (correspondant au « cadre légal ») d’une société. Cela comprend le sens traditionnel de la justice ou équité (« fairness »), ou le degré de sensibilité morale que la société a atteint. Ce cadre sert de base pour rendre possible des compromis équitables entre des intérêts en conflit. Il n’est pas lui-même intouchable, mais il change relativement lentement. Rien n’est plus dangereux que sa destruction, laquelle fut consciemment visée par les Nazis, qui ne peut conduire qu’au nihilisme, à  la dissolution de toutes les valeurs humaines.

    Karl Popper, ”Public Opinion and Liberal Principles (1954), in Conjectures and Refutations, RKP, 1963, traduction originale d’Alain Boyer.

  • Mal intentionné ?

    J’ai pu tester, enfin, ce que je me proposais de faire ici : enregistrer un petit mémo vocal, en marchant, puis le faire mouliner avec le process suivant (adapté à ce qui suit souvent ma marche, c’est-à-dire un trajet de métro). Pourquoi enfin ? Parce qu’il fallait brancher Grok sur Google Drive, et lui faire générer un fichier de contexte permettant de faire les premiers tests.

    Process

    Dans mon Google Drive, sur lequel Grok est branché, j’ai :

    • un fichier de contexte (que Grok a généré en allant analyser mon blog, mon fil X, et dans lequel je lui ai demandé de faire une description de mon style et de mon positionnement philosophique)
    • un fichier de process, qui décrit ce que je suis en train de vous décrire, et qu’il applique à mon input (texte, vocal, autre). Ce fichier de process lui demande de prendre en compte le contexte pour travailler l’input, et je lui demande d’aller rédiger un court billet sur la base de tout ça, en l’agrémentant d’une ou deux citations d’auteurs intéressants sur le sujet.

    Je n’ai, dans Grok, qu’à lui dire : tiens prends ce « truc » (là j’ai utilisé la transcription automatique du mémo vocal créé dans iOS, très propre), passes le par le process, et il me génère un doc texte avec le résultat. Vous pouvez lire ici, avec de très légères corrections de ma part, la version produite par Grok, sur la base de 3 phrases enregistrées en marchant : « On ne pense pas bien le Mal, si on cherche d’abord à établir l’intentionnalité et à faire l’analyse des causes, avant de regarder les effets » (c’était moins clair dans mon mémo).

    Résultat

    Notre époque a du mal à nommer les êtres malfaisants parce qu’elle recouvre cette réalité d’une couche d’intentionnalité, de psychologie et de considérations juridiques. On exige de reconstituer les méandres internes de l’auteur avant d’admettre que le mal existe. Cette exigence, souvent présentée comme de la nuance, occulte la réflexion directe sur le mal et sur ses effets réels.

    Le mal existe et ses conséquences sont identiques qu’il soit intentionnel ou non. Insister sur l’intentionnalité comme condition préalable revient à subordonner les faits à nos constructions internes. Comme l’écrit Albert Camus dans L’Homme révolté, « La révolte est le mouvement par lequel l’homme se dresse contre ce qui le nie ». Karl Popper rappelait que la clarté des concepts est la première condition d’une société ouverte : brouiller la frontière entre le mal et ses excuses affaiblit précisément cette capacité critique. Refuser de nommer le mal tant que toutes les intentions ne sont pas éclaircies, c’est choisir de rester aveugle plus longtemps que nécessaire.

    Reconnaître le mal par ses effets, sans conditionner cette reconnaissance à la preuve d’une intention, est une exigence de lucidité. Le mal n’est pas une catégorie à démontrer ; c’est une réalité qui s’impose par ce qu’elle détruit. Dans une époque qui multiplie les justifications autour du mal, quelle forme de pensée morale reste possible ? Car enfin il me semble très clair que le Mal se combat, avant de se comprendre.

    Prochaines étapes

    Peaufiner la sortie, le forcer à aller soulever un ou deux problématiques conjointes ou qui prolongent le point de départ, lui faire ajouter des liens vers d’autres billets de mon blog abordant les mêmes sujets, ou d’autres ressources externes, lui faire créer un fichier d’apprentissage au long cours pour que chaque nouvelle co-création permettent d’enrichir d’affiner le process. Qu’en pensez-vous ?

  • Réfutation et méthodologie des programmes de recherche scientifique

    Réfutation et méthodologie des programmes de recherche scientifique

    Par le biais de mon réseau, j’ai réussi à mettre la main sur un article passionnant d’Imre Lakatos, logicien et mathématicien, épistémologue et philosophe des sciences hongrois qui ayant fui le stalinisme, a poursuivi sa vie et sa carrière en Angleterre, sous l’influence de Karl Popper. L’article en question est « Falsification and the Methodology of Scientific Research Programmes », un des chapitres d’un livre co-écrit avec Musgrave. Comment arrive-t-on à lire un article comme celui-là, me direz-vous ? Et bien, en lisant l’ouvrage de Bence Nanay, il y citait le travail de Lakatos sur les « programmes de recherche », et couplé au fait que ça renvoyait sur Popper (que j’apprécie beaucoup), j’ai eu envie d’en savoir plus. J’emprunte la photo de Lakatos au site New Criterion.

    Passionnant et dense

    Le chapitre en question, qui fait une trentaine de pages en anglais, est dense et passionnant. Il est agréable à suivre, rigoureux et synthétique, et on y reconnait bien la patte d’un élève de Popper. Je me suis fait une petite liste de passage à citer, de citations à garder dans ma collection, et j’y ai bien retrouvé une passionnante réflexion sur le savoir, la connaissance et la progression des connaissances. Comment « sauver » la rationalité scientifique quand aucune connaissance ne peut être certaine ? Ce que j’ai apprécié, c’est que l’article revient sur un certain nombre d’attitudes qu’il est possible d’adopter vis-à-vis de la connaissance, pour en souligner les limites, et en se basant sur des exemples très concrets de l’histoire des sciences et de la physique. Si on ne peut rien prouver de manière absolument certaine, et si on ne veut pas se contenter de l’idée d’une vérité scientifique qui ne serait qu’un consensus, quel est le modèle le plus pertinent de la progression des connaissances ? Je ne vais pas essayer de tout résumer, car c’est trop dense pour être fait, mais je vais essayer de garder quelques idées clefs, concepts importants, et partager quelques citations. Si vous voulez gagner le temps de la lecture, vous pouvez garder l’idée clef, déjà présente chez Popper, que pour l’accès à la connaissance et le progrès vers la vérité, le meilleur moyen est la compétition permanente entre les idées, théories, énoncés, pour mieux décrire la réalité déjà connues ET prédire des faits nouveaux observables. Lakatos apporte une contribution intéressante avec l’idée de « programme de recherche progressif/dégénératif », qui décrit des mécanismes permettant sur un horizon moyen-terme de distinguer les théories qui tiennent la route, de celles qui commencent à s’écarter de la réalité. Mais au delà de ses apports nouveaux ou non (je ne suis pas capable d’en juger), l’article de Lakatos remet en perspective ces discussions d’une manière très vaste et agréable à suivre, logique et sereine.

    Postures épistémologiques

    L’auteur décrit plusieurs attitudes possibles, dont Lakatos critique rarement “par principe » les fondements (tous rationnels) : il montre (a) ce que la position cherche à sauver, (b) sur quelles hypothèses elle s’appuie, (c) pourquoi ça casse, et (d) ce qu’on peut tout de même en conserver dans une approche plus robuste. J’avoue avoir demandé à l’IA (Copilot en l’occurence) de faire une lecture, puis une synthèse du document après l’avoir lu, et que, comme je suis flemmard, j’ai demandé dans la foulée à ce qu’il me fasse un tableau pour garder ces éléments en tête de manière synthétique. Je les mets en fin d’article car ils sont plutôt bien faits.
    Les idées clefs peuvent être résumées ainsi, je grossis un peu le trait mais les idées sont là :

    • Pendant longtemps, on pensait que la science produisait des vérités prouvées. Lakatos appelle cela le justificationnisme. Mais cette idée s’effondre pour deux raisons : les théories ne peuvent pas être logiquement prouvées à partir des faits, et l’histoire des sciences montre qu’elles changent. La science est une succession d’échecs, certes cumulatifs, mais c’est sans appel : aucune théorie n’est définitivement vraie.
    • le probabilisme (les théories ne sont pas vraies, mais plus ou moins probables) ne fonctionne pas non plus, car comme Popper l’a démontré, toute théorie a, sur le long terme, une probabilité nulle (puisqu’elle sera un jour dépassée, sa probabilité d’être vraie est 0).
    • la falsificationnisme (ou réfutationnisme) apporté par Popper introduit une nouvelle manière de penser cela : on ne doit plus chercher à prouver une théorie, mais à la tester pour la réfuter.
      Une théorie est scientifique si elle est testable et si elle peut être contredite par une expérience (concrète ou de pensée)

    Lakatos démonte une forme de falsificationnisme naïf (c’est là où ça devient intéressant), sur la base de deux choses factuelles qui forcent à raffiner. Premièrement, il n’y a pas de « faits purs ». Les observations dépendent toujours de cadre théoriques, qui structurent l’analyse que l’on fait des observations. Ensuite, une théorie, et c’est le cas dans la pratique, ou pour de bonnes raisons souvent, peut toujours être sauvée face à des faits qui le contredisent. Quand une anomalie apparaît, les scientifiques ne disent pas : « la théorie est fausse », mais ils ajustent en ajoutant des hypothèses auxiliaires, remettant en question les conditions initiales, ou les instruments. CE n’est pas malhonnête, c’est économe et souvent c’est une attitude pertinente. S’appuyant sur l’idée (que l’on trouve chez Kuhn aussi) que les décisions scientifiques sont en partie conventionnelles (on décide ce qu’on considère comme un fait fiable), Lakatos propose un raffinement des idées de Popper : le falsificationnisme sophistiqué. Une théorie n’est pas rejetée à cause d’une anomalie seule, ou d’un fait qui la réfute. Elle est rejetée seulement si : une nouvelle théorie apparaît et qui est meilleure : expliquer ce que l’ancienne expliquait, prédire des faits nouveaux et être partiellement confirmée.

    Programme de recherches

    Lakatos introduit donc le concept de progrès scientifique à 3 coins : faits (bien sûr), théorie A et théorie B en compétition. La science progresse par la compétition entre les théories. Par la réfutation par les faits, bien sûr, mais une théorie n’est vraiment réfutée que s’il y a une meilleure théorie à se mettre sous la dent. Et d’ailleurs, c’est l’idée des programmes de recherche : on n’a pas affaire à des théories seules, mais à des séries de théories, qu’il appelle programme de recherche. Un programme de recherche c’est :

    • Noyau dur (hard core) : des principes fondamentaux non remis en cause (par choix méthodologique). L’auteur parle d’heuristique négative : interdit d’attaquer le noyau dur & les problèmes doivent être résolus ailleurs
    • Ceinture protectrice : des hypothèses auxiliaires, modifiables pour protéger le noyau. Ici, heuristique positive : ces éléments de ceinture protectrice guident la recherche, indiquent quelles pistes explorer et
      orientent les nouvelles théories. C’est le programme de recherche associé au noyau dur non attaquable.

    Lakatos amène donc l’idée majeure, en opposition partielle avec Kuhn, que la science n’est pas qu’une affaire de consensus social sur ce qui est vrai ou non, mais qu’elle est le lieu de déploiement de programme de recherche progressistes et dégénératifs. La rationalité scientifique s’évalue dans le temps : un programme est rationnel tant qu’il est progressif (il produit du nouveau contenu corroboré) et devient irrationnel quand il dégénère (ajustements ad hoc sans gains).

    J’ai trouvé cet article passionnant, et très riche. Je laisse à la suite, en annexe, les tableaux produits par l’IA, car ils me permettent de conserver une trace d’un niveau de détail plus fin.

    Annexes

    Tableau A : justifier / douter / remplacer

    Tableau A — Positions “de fond” (justifier / douter / remplacer) chez Lakatos
    Attitude / école Prémisses / hypothèses de base Ce que ça vise / promet (norme d’“honnêteté”) Où et pourquoi ça casse (diagnostic Lakatos)
    Justificationnisme (tradition dominante)
    (rationaliste & empiriste)
    • La connaissance = énoncés prouvés.
    • Rationalistes : preuves extra-logiques (intuition, révélation, etc.).
    • Empiristes : base factuelle certaine + logique inductive.
    • Ne rien affirmer d’improuvé.
    • Réduire l’écart entre spéculation et savoir établi.
    • Impossible de prouver une base empirique certaine.
    • Impossible d’une induction infaillible qui “augmente” le contenu.
    • Résultat : les théories restent improuvables.
    Scepticisme justificationniste
    • Garde le standard : il faut des preuves.
    • Conclut : pas de preuve ⇒ pas de connaissance (seulement croyance).
    Démystifier la prétention à la connaissance scientifique.
    • Issue “toxique” du justificationnisme : si l’idéal du prouvé échoue, tout s’effondre.
    • Risque : glisser vers irrationalisme / superstition.
    Probabilisme / néo‑justificationnisme
    (ex. Carnap)
    • Remplacer la preuve par des degrés de probabilité relatifs à l’évidence disponible.
    • N’énoncer que du “hautement probable”.
    • Ou publier théorie + évidence + probabilité.
    • Sous conditions générales, les théories ont une probabilité zéro au sens strict.
    • Donc l’approche ne discrimine plus utilement.
    “Vérité par consensus”
    (Polanyi / Kuhn, cadrage Lakatos)
    • La vérité dépend d’un consensus changeant.
    • Rationalité décrite via dynamique sociale de communauté.
    Expliquer stabilité et changement des théories par le social.
    • Risque de dissoudre la rationalité dans la sociologie.
    • Utile descriptivement, insuffisant pour fonder des critères d’évaluation.

    Tableau B : Réfutation / convention / progrès

    Tableau B — Positions sur la critique empirique (falsification / convention / progrès) chez Lakatos
    Attitude / école Prémisses / hypothèses de base Ce que ça vise / promet Où et pourquoi ça casse
    Falsificationnisme dogmatique
    (= “naturaliste”)
    • Frontière “naturelle” observation / théorie.
    • Les énoncés observationnels peuvent être prouvés vrais par l’expérience.
    • Donc une observation peut réfuter définitivement une théorie (modus tollens).
    • Science : pas de preuve, mais des réfutations.
    • Honnêteté = définir à l’avance un test tel que l’échec impose l’abandon.
    • Infalsifiable ⇒ “métaphysique”.
    • Pas d’observation “pure” (théorie‑chargée).
    • Les faits ne prouvent pas des propositions (seules propositions → propositions).
    • Les grandes théories ne “forbid” pas simplement des états observables sans auxiliaires / ceteris paribus.
    Fallibilisme “catastrophe”
    (sceptique)
    • Si tout est fallible (théories + “faits”), aucune élimination rationnelle n’est possible.
    • On ne fait que constater des incohérences : “anything goes”.
    Conclure à l’absence de progrès rationnel ; science = spéculation.
    • Abandon des standards intellectuels : “Babel”, chaos.
    • Impossible de justifier une élimination rationnelle des théories.
    Conventionalisme conservateur
    (Poincaré, Milhaud, Le Roy)
    • Après succès initial, décision de rendre une théorie “irréfutable” de fait.
    • Absorption des anomalies via “stratagèmes” (auxiliaires, réinterprétations).
    Stabiliser la science mature ; réparer plutôt que renverser.
    • Enfermement : plus la science avance, moins l’évidence empirique a de pouvoir contre les théories établies.
    • Explique mal les grands remplacements théoriques.
    Simplicisme de Duhem
    • Les théories ne meurent pas par réfutation directe.
    • Elles s’écroulent quand les réparations détruisent simplicité / bon sens.
    Permettre remplacement sans “crucial experiment” strict.
    • Critère trop vague : dépend du goût, de la mode ; manque d’objectivité.
    • La simplicité est contestable et historiquement ambiguë.
    Falsificationnisme méthodologique “naïf”
    (Popper + décisions)
    • Admet la faillibilité, mais décide d’énoncés “de base” acceptables via techniques.
    • Construit une “base empirique” provisoire (entre guillemets).
    • Conserve une élimination relativement directe après “falsification” (au sens méthodologique).
    Maintenir une critique empirique “hard‑line” malgré le fallibilisme.
    • Décisions risquées : on peut éliminer une théorie vraie et garder une fausse.
    • Problèmes avec ceteris paribus : dépendance à des décisions supplémentaires.
    • L’histoire des sciences ne colle pas (lenteurs et audaces réelles).
    Falsificationnisme méthodologique sophistiqué
    (Lakatos / Popper amélioré)
    • T est falsifiée seulement si une T’ la surpasse :
    • (1) contenu empirique excédentaire (faits nouveaux),
    • (2) explique les succès de T,
    • (3) excédent corroboré.
    • Pas de falsification avant une meilleure théorie.
    Rendre la critique constructive : remplacer par mieux ; focaliser sur corroboration de l’excédent.
    • Il reste des décisions (ce qui compte comme observation, acceptation provisoire).
    • Paradoxe du “raboutage” (tacking) : nécessité de continuité.
    Programmes de recherche scientifique
    (Lakatos)
    • Programme = noyau dur protégé + ceinture protectrice d’auxiliaires.
    • Heuristique négative : ne pas attaquer le noyau ; heuristique positive : plan de construction.
    • Évaluation : progressif vs dégénératif.
    Expliquer la ténacité rationnelle et le progrès historique ; autoriser résistance intermittente aux anomalies si le programme reste progressif.
    • Ce n’est pas présenté comme “erroné”, mais comme dépassement.
    • Limites : jugements sur nouveauté/corroboration, et ligne empirique provisoire.
  • L’esthétique, une philosophie de la perception

    L’esthétique, une philosophie de la perception

    Bence Nanay est professeur à l’université d’Anvers, spécialisé en philosophie de l’esprit, philosophie de la perception et en esthétique (la page Grokipedia est très complète et bien faite). J’avais commandé son ouvrage (« L’esthétique, une philosophie de la perception ») à la suite du visionnage de la vidéo d’une conférence où il dissertait sur les « catégories » d’éléments qui pourraient être des invariants culturels dans l’appréciation esthétique, passionnante (aucune culture ne valorise de la même manière les pleins et les vides dans un tableau, mais dans toutes les cultures ce rapport entre le plein et le vide a un sens, et fait partie des éléments entrant dans les jugements esthétiques).

    Remarquable chercheur

    Plusieurs choses sont marquantes à la lecture de cet ouvrage, sur la forme et la manière de raisonner, et montrent, à mes yeux, à quel point Bence Nanay est un penseur rigoureux, honnête, et un véritable chercheur.

    • Le propos est toujours tout en nuance, avec beaucoup de finesse, ne refusant jamais ni la complexité, ni la proposition d’hypothèses réfutables : l’auteur est dans une vraie démarche de réfutation des arguments et des hypothèses. Cela rend parfois la lecture un peu difficile, ou en tout cas exigeante, car souvent le propos se ramifie pour détailler tous les contre-arguments et les passer en revue, les réfuter, ou les utiliser pour amender le propos.
    • L’auteur, dont l’approche est philosophique, s’appuie tout autant sur des penseurs de l’esthétique ou de l’histoire de l’art, comme sur des philosophes, mais aussi sur les avancées de la science (imagerie mentale, oculométrie, etc..) pour confronter les hypothèses, à nouveau avec ce que l’on sait. Multi-disciplinaire, dans le bon sens du terme, cela rend l’ouvrage très riche en termes d’apports (la bibliographie en fin d’ouvrage est impressionnante)
    • L’auteur est toujours capable de redescendre sur des exemples très concrets pour illustrer son propos parfois très conceptuel et élaboré, et toujours aussi capable d’apporter une petite touche d’humour. Vraiment très agréable.

    Concepts importants

    Loin de moi l’idée de résumer un tel ouvrage, mais je vais essayer de partager ici quelques idées clefs, et des concepts que j’ai trouvé très utile pour penser nos « expériences esthétiques ». L’objet du livre est comme le dit l’auteur de « mettre à jour le rapport complexe entre esthétique et perception ». Un axe de travail fort de Bence Nanay est la philosophie de la perception, et la thèse du livre est que certaines expériences esthétiques (une grande partie) sont éclairées, mieux comprises, en s’appuyant sur ce que l’on sait de la perception, et de l’attention en particulier. Nous savons des choses sur les différentes manières dont les humains sont attentifs, et cela apporte beaucoup à la réflexion sur ce que sont les expériences esthétiques, et sur ce qui les caractérise.

    Attention distribuée

    Au moment de rédiger mon billet, je me rends compte à quel point la richesse du texte de l’auteur sera très mal rendue : d’une part par la simplification que je vais faire pour garder une trace d’une taille raisonnable, et d’autre part mon souvenir déjà un peu moins précis. Tant pis. L’attention distribuée est un concept central dans le livre. L’attention, de manière basique, est ce sur quoi nous faisons porter notre conscience. Et l’auteur montre très bien, d’une part, que l’attention esthétique est souvent « désintéressée » (c’est-à-dire non engagée via des intérêts pratiques immédiats, autre que le plaisir et ou l’émotion recherchée), et d’autre part qu’il existe plusieurs types d’attention. Nous pouvons faire, a minima, attention à des objets ou entités (un tableau, un pomme, un ami, une idée), et/ou à des propriétés d’objets (la forme, la couleur, etc.). Et nous pouvons, par ailleurs, faire attention de manière ciblée, ou de manière distribuée. Ce double découpage, très utile pour préciser ce que l’on entend par « attention », permet de distinguer quatre manières dont nous pouvons mobiliser notre attention.

    1. distribuée en ce qui concerne les objets et ciblée en ce qui concerne les propriétés (ex : je trie des chaussettes pour mettre ensemble celles qui sont de la même couleur)
    2. distribuée en ce qui concerne les objets et distribuée en ce qui concerne les propriétés (un bon exemple, est l’état de notre esprit quand nous flânons)
    3. ciblée en ce qui concerne les objets, et ciblée en ce qui concerne les propriétés (« L’exécution de la plupart des actions guidées par la perception présuppose une attention de cette sorte »)
    4. ciblée en ce qui concerne les objets et distribuée en ce qui concerne les propriétés)


    Je simplifie la discussion, mais l’auteur explore dans le livre la thèse selon laquelle une grande partie des expériences esthétiques reposent sur le 4ème mode (attention ciblée sur un objet et distribuée sur ses propriétés).
    L’attention esthétique n’équivaut pas à un manque d’attention. Elle équivaut à une attention distribuée entre une variété de propriétés et qui est néanmoins ciblée sur le même objet. Ainsi nous pouvons dire que l’intérêt esthétique n’est pas réellement du désintérêt mais plutôt un intérêt distribué.
    Je précise que l’auteur revient en fin d’ouvrage sur des expériences esthétiques reposant sur une mobilisation ciblée de l’attention, notamment pour les expériences liées aux films, ou à la narration. Je laisserai cela de côté dans mon billet, car cela emporterait trop loin la discussion pour un modeste billet.

    Triple perception

    Cela étant posé, il faut bien sûr commencer à discuter de ce que l’on perçoit. Je reste, comme l’auteur dans une bonne partie de l’ouvrage, sur les exemples liées aux tableaux et aux images, car ils sont très parlant (mais la discussion ne s’y restreint pas). Pour comprendre la perception d’images, il est utile d’avoir un modèle de triple perception.

    Lorsqu’on traite de la perception d’image, il nous faut considérer non pas deux mais trois entités? Ce sont les suivantes :

    • A – la surface bidimensionnelle de l’image
    • B – l’objet tridimensionnel que la surface encode visuellement
    • C – L’objet dépeint tridimensionnel

    La nouveauté réside dans la distinction entre B et C qui ont été traités de manière interchangeable dans les écrits spécialisés. or bien qu’ils semblent souvent semblables, ce n’est pas toujours le cas. B et C s’écartent l’un de l’autre à partir du moment où l’image n’est pas pleinement naturalistes. Les caricatures fournissent un excellent exemple. Lorsque nous regardons une caricature (par exemple) de Mike Jagger, C est Mike Jagger lui-même. Mais B, l’objet tridimensionnel que la surface encode visuellement, possède de traits bien différents de Mike Jagger lui-même. Par exemple B a d’ordinaire des lèvres plus épaisses.

    L’auteur revient en détail sur la manière dont nous percevons une image, (via A et B, C n’étant pas perçu au moment où l’on regarde l’oeuvre). C est représenté, parfois, mais de manière quasi-perceptuelle, grâce à notre imagerie mentale. Cela permettra à l’auteur d’apporter (cf. plus bas) la notion très importante de propriétés pertinentes du point de vue esthétiques.

    Propriétés pertinentes du point de vue esthétiques

    Allant un peu plus loin, Bence Nanay, comprenant l’impatience du lecteur, passe à l’étape suivante : c’est bien beau de parler d’attention distribuée sur des propriétés, et triple perception, mais de quelles propriétés parlons-nous ? Je ne peux rentrer dans le détail de la discussion riche et passionnante, pleine de nuances, portée par l’auteur avec maestria, mais il passe en revue un certain nombre de propriétés esthétiques, classiques et utilisées de longue date dans l’histoire de l’art et en esthétique, et montre de manière convaincante qu’elles aboutissent à des contradictions ou à difficultés, qu’il est possible de lever en utilisant une notion plus ouverte, et plus large, les propriétés pertinentes du point de vue esthétiques. Il en donne la définition suivante.
    Voici ma définition (assez libérale) qui, encore une fois, devrait être considérée comme une définition de travail : si prêter attention à une propriété d’un particulier modifie la valence de l’expérience que l’on fait de ce particulier, c’est une propriété pertinente du point de vue esthétique. En d’autres termes, si prêter attention à P me conduit à apprécier d’avantage (ou moins) mon expérience, P est une propriété pertinente du point de vue esthétique. (…) Il devrait être clair que la même propriété peut être pertinente du point de vue esthétique dans un contexte et totalement non pertinente du point de vue esthétique dans un autre.

    Le semi-formalisme

    Le formalisme « radical » est l’affirmation selon laquelle « F : les seules propriétés d’une oeuvre d’art pertinentes du point de vue esthétique sont ses propriétés formelles ». C’est évident que le formalisme est faux, mais Bence Nanay prend le temps de montrer ce qu’il faut sauver du formalisme, et pourquoi il a longtemps été considéré comme justifié, avant de proposer une version plus complexe, et rendant mieux compte de la réalité de nos expériences esthétiques : le semi-formalisme. Il s’appuie sur l’introduction de propriétés semi-formelles.
    Les propriétés semi-formelles sont des propriétés de l’image qui dépendent de façon constitutive des propriétés formelles de l’image (ou sont identiques à elles). Pour être plus précis, P est une propriété semi-formelle d’une oeuvre d’art particulière, x, si P dépend de manière constitutive des propriétés formelles de x (ou est identique à elles).
    Une discussion importante est nécessaire pour détailler ce qu’on appelle « dépendance constitutive », et on sait gré à l’auteur de simplifier le propos en posant que « ce sont les propriétés formelles de x qui font des propriétés semi-formelles de x ce qu’elles sont ». Tout cela peut paraitre un peu oiseux, et inutilement complexe, mais c’est ce qui permet à Bence Nanay, quelques pages plus loin, de montrer pourquoi dans certains cas, les intentions d’un artiste, sont strictement dénuées de pertinence pour notre évaluation esthétique si elles ne dépendent pas de façon constitutive des propriétés formelles de l’image. Idem pour le contexte historique ou social. Il donne l’exemple suivant :
    Jerrold Levinson soutient qu’on ne peut comprendre (ou évaluer) les œuvres d’art en les séparant du contexte d’histoire de l’art qui est le leur (Levinson, 1979, 2007). Et la manière dont une œuvre d’art se situe dans l’histoire de l’art n’est pas une propriété formelle selon les versions classiques du formalisme. Mais est-ce une propriété semi-formelle aux yeux du semi-formaliste? Prenez un des exemples de Levinson, la propriété d’« être influencé par Cézanne ». Comme auparavant, savoir si cette propriété compte comme semi-formelle dépend des détails de l’exemple. Si les marques de pinceau du tableau en question sont ce qu’ils sont à cause de l’influence de Cézanne, alors cette propriété est semi-formelle, car elle dépend de façon constitutive des propriétés formelles de l’image. Mais si l’influence se limite à ce que le peintre du tableau en question a parcouru la Provence pour peindre des paysages, la propriété d’« être influencé par Cézanne » ne sera pas une propriété semi-formelle. La vérité est que le contexte de l’histoire de l’art est parfois pertinent (mais non toujours) pour notre évaluation esthétique des images.

    Unicité

    Je ne reviens pas non plus en détail sur cette discussion passionnante, mais l’unicité d’une oeuvre (réelle ou non) joue un rôle important dans notre expérience esthétique. De fait, ce qui compte, c’est de traiter visuellement quelque chose comme unique, et comme si nous le rencontrions pour la première fois. Cette première rencontre favorise et crée les conditions d’un attention distribuée : nous tâchons de porter notre attention à toutes sortes de propriétés de l’objet, pour en comprendre le sens.

    Histoire de la vision

    A nouveau une question passionnante : la vision et la perception ont-elle une histoire ? Notre manière de percevoir les choses ont elles évoluées au cours de l’histoire. L’auteur livre plusieurs arguments très convaincants (qu’il ne prétend être définitif) : l’apparition de manière très concentrée au XVIème siècle (renaissance italienne) de nombreuses oeuvres supposant une capacité de perception double (qui n’était que très peu présente avant), et des traités comme le De Pictura (1435, donc préalable à cette période) d’Alberti (1404-1472), décrivant la composition des oeuvres en ne parlant que de la scène dépeinte (B) et ne mentionnant jamais les relations entre A et B, pourtant caractéristiques d’une perception double. Cela rejoint un autre éclairage que j’ai eu l’autre jour, lors d’un exposé sur l’apparition du Bureau d’études (séparation/distinction entre conception et réalisation) à peu près à la même période avec le travail de Brunelleschi pour le dôme de Florence. Il y a donc eu, probablement, une période (au moins en Occident) de profonde modification dans notre manière de percevoir et voir les objets.

    Programmes de recherche

    Un dernier point qui m’a intéressé dans la lecture du livre, est la mention faite par l’auteur (né en Hongrie) des travaux d’Imre Lakatos (philosophe des sciences), lui aussi né en Hongrie. Lakatos était un prolongateur de la pensée de Karl Popper, et j’ai trouvé l’éclairage sur les programmes de recherche « dégénérescents » et « progressistes » particulièrement intéressant. Cela fait partie aussi de ce qui m’a fait me sentir en bonne compagnie dans ce livre. En gros, un programme de recherche est une séquence temporelle d’un ensemble de théories scientifiques. Un programme de recherche progressiste ne contredit pas de données nouvelles, et il effectue de nouvelles explications et prédictions. Un programme de recherche dégénérescent est un programme de recherche qui contredit parfois de nouvelles données et n’effectue pas ou presque pas de nouvelles prédictions. Le programme dégénérescent ajoute régulièrement de nouvelles hypothèses ad hoc pour protéger son noyau et justifier des contradictions. Lakatos soutient qu’il est parfois utile d’être loyal à un programme dégénérescent, car il peut se redresser parfois, mais seulement un certain temps. Bence Nanay applique cette distinction, en philosophie, au programme de recherche sur les « propriétés esthétiques » (bourré de contradiction et d’arguments ad hoc) versus le programme de recherche sur les « propriétés pertinentes du point de vue esthétiques ».

    A lire

    Un ouvrage vraiment superbe, exigeant, et qui apporte un éclairage majeur à mon sens complétant parfaitement les ouvrages plus orientés purement sur l’esthétique et les critères esthétiques, car il apporte une vue plus large en partant de la perception pour aller vers les expériences esthétiques.

  • L’étonnement philosophique

    L’étonnement philosophique

    Jeanne Hersch, philosophe Suisse, a écrit en 1993, 7 ans avant sa mort, une magnifique histoire de la philosophie intitulée « L’étonnement philosophique ». Livre de maturité, impressionnant de clarté et d’esprit de synthèse, c’est un véritable petit bijou que j’ai déjà recommandé à beaucoup de monde. Après l’avoir lu, j’avais fait un court billet (« Source d’étonnement« ) en 2009 (!), où je dissertais sur la partie concernant Héraclite et Parménide. Dans chaque chapitre, dédié à un philosophe ou à une Ecole de philosophie, Jeanne Hersch souligne le point d’étonnement, la question radicale, qui est la base de la démarche philosophique de chaque auteur.

    Kant

    Grâce à François, j’ai réouvert le livre pour lire le chapitre sur Kant. C’est une magistrale introduction à la pensée de Kant : en 50 pages, Hersch réussit à introduire la démarche de Kant, ses questions métaphysiques, et à nous partager de manière très structurée, en partageant les clefs de compréhension de son « jargon », l’intégralité des « 3 critiques ». J’aimerais pouvoir garder précieusement ces 50 pages en tête, car elles résonnent avec plusieurs parties de mon essai sur le « réel ». D’ailleurs, je dois dire que, si j’aurais bien voulu avoir lu Kant avant d’écrire mon essai, j’ai été plutôt rassuré par cette lecture : mes propres pensées, basées sur Popper et Ferraris, ne m’ont pas fait écrire ou penser trop de conneries (il faut dire qu’à coup sûr, ces deux-là, plus sérieux que moi ont très certainement lu Kant). Ce chapitre dédié à Kant me donne envie de découvrir cet auteur, et je vais déjà réintégrer des éléments de tout cela dans mon essai. Je garde ici quelques notions que je trouve intéressantes à conserver à titre de « traduction » des mots de Kant.

    Concept Définition
    Analytique Se dit d’un jugement où le prédicat est déjà contenu dans le sujet (ex. : « Tous les corps sont étendus »). Il est explicatif et ne ajoute pas de nouvelle connaissance.
    Synthétique Se dit d’un jugement où le prédicat ajoute une information nouvelle non contenue dans le sujet (ex. : « Tous les corps sont pesants »). Il étend la connaissance.
    A priori Connaissance indépendante de l’expérience, dérivée de la raison pure, nécessaire et universelle (ex. : mathématiques).
    A posteriori Connaissance dépendante de l’expérience, empirique et contingente (ex. : observations sensorielles).
    Phénomène La chose telle qu’elle apparaît à nos sens, structurée par les formes a priori de la sensibilité (espace et temps) et les catégories de l’entendement.
    Noumène La chose en soi, indépendante de notre perception et inaccessible à la connaissance humaine, par opposition au phénomène.
    Jugement Proposition qui affirme ou nie un prédicat d’un sujet ; Kant distingue les jugements analytiques et synthétiques, a priori et a posteriori.
    Nécessaire Ce qui ne peut pas être autrement ; lié aux vérités a priori, universelles et immuables.
    Universel Valable pour tous les cas sans exception ; caractéristique des jugements synthétiques a priori qui fondent la science.
    Empirique Relatif à l’expérience sensible ; opposé à l’a priori, source de connaissances a posteriori.
    Transcendantal Relatif aux conditions a priori de possibilité de l’expérience et de la connaissance (ex. : l’esthétique transcendantale pour l’espace et le temps).

    Et comme je sais que je devrais réutiliser d’une manière ou d’une autre les catégories de l’entendement dans mon dernier chapitre, je les pose ici aussi.

    Groupe Catégorie Définition succincte
    Quantité Unité Le concept de l’un, base de toute mesure.
    Pluralité Le concept du multiple, permettant la distinction des parties.
    Totalité Le concept du tout comme synthèse de l’unité et de la pluralité.
    Qualité Réalité Le concept de l’être positif, ce qui remplit l’intuition.
    Négation Le concept de non-être, absence de réalité.
    Limitation Le concept de réalité bornée par la négation.
    Relation Inhérence et subsistance (substance et accident) Le rapport entre une substance permanente et ses propriétés changeantes.
    Causalité et dépendance (cause et effet) Le rapport de succession nécessaire entre phénomènes.
    Communauté (réciprocité) Le rapport d’interaction mutuelle entre substances.
    Modalité Possibilité – Impossibilité Accord ou désaccord avec les conditions formelles de l’expérience.
    Existence – Non-existence Présence ou absence dans le temps et l’espace.
    Nécessité – Contingence Existence inconditionnelle ou conditionnelle.
  • Dr. Jekyll et Mr. Hyde ?

    Dr. Jekyll et Mr. Hyde ?

    Ce billet partage quelques éléments discutés avec l’ami Jean-Marc, parce qu’ils permettront de clarifier, peut-être, la manière de lire ce blog. Le point de départ de l’échange était le sentiment désagréable que Jean-Marc éprouvait à la lecture de mes articles : pour faire vite, nuancés lorsqu’il s’agit de parler de sujets philosophiques ou personnels, et trop radicaux lorsqu’il s’agit d’aborder des sujets politiques. Ai-je deux visages, comme Janus, ou suis-je donc une version actualisée du fameux Dr. Jekyll & Mr. Hyde ? C’est à cette question que ce billet tente de répondre.

    Politique, pour contenir la violence

    La définition de la « politique » est multiple, et recouvre des champs assez différents selon que l’on emploie le terme au sens propre (relatif à l’organisation de la société, relatif à l’organisation de l’Etat et du pouvoir) ou dans ses sens élargis (démarche structurée en vue d’atteindre des objectifs). Je parle ici du domaine politique dans son sens propre : organisation de la société et du pouvoir, et jeu démocratique. J’ai retenu de mes lectures de Comte-Sponville que la politique est le territoire du « conflit », et la lecture de Julien Freund me l’a confirmé. La politique est une manière de contenir et gérer la violence inhérente aux sociétés humaines, en lui donnant une forme organisée, ritualisée. (« C’est pour cette raison que de tous temps les sociétés stables ont essayé de domestiquer [la violence], par exemple en la ritualisant, en tout cas de la contraindre dans certaines limites. Plus exactement, une société ne se stabilise qu’à cette condition. »). J’avais entendu d’ailleurs Elisabeth Levy dire la même chose en exprimant que la politique c’est la « mise en scène du conflit ». Je trouve que tout cela est assez clair et évident si l’on y réfléchit bien, et la politique, pour reprendre les mots de Freund, est bien cette « instance par excellence du déploiement, de la gestion et du dénouement des conflits. »
    C’est donc presque un devoir, en politique, d’expliciter les conflits, les désaccords, les idées en opposition, et tout ce qui permet de souligner, d’une manière générale, les tensions qui traversent la société.

    A vouloir dissimuler coûte que coûte les conflits, on finit très souvent par bloquer toute issue, y compris celle de la négociation, et souvent on exaspère l’opposition des parties. Le conflit introduit une rupture et du même coup il débloque la situation parce qu’en général il met subitement les parties en présence de l’enjeu réel, des conséquences et des risques.

    Julien Freund (1921 – 1993) philosophe, sociologue et résistant français

    Il faut donc bien pour cela, assumer, en politique, de radicaliser un peu ses opinions, ou celles de ses adversaires, pour permettre l’apparition dans l’espace public du conflit. Voilà pourquoi, sur des sujets politiques, je fais le choix volontairement d’avoir des positions parfois radicales, légèrement trop tranchées peut-être. Il n’y a pas à mon sens de contradiction : une personne douce et tolérante peut tout à fait, en politique, se montrer plus dure et radicale, car il s’agit de rendre explicite, donner une place aux conflits, pour permettre le débat et la résolution de ces conflits.

    Radical ?

    Si le « radicalisme » désigne une attitude refusant tout compromis, il ne faut pas oublier que « radical » désigne le fait d’aller chercher les causes profondes des choses en vue de leur résolution. Il est donc louable de rejeter le radicalisme, comme posture, mais d’encourager une analyse radicale des sujets et des problèmes. Et j’irais même plus loin. Certaines formes de « radicalismes » sont tout à fait souhaitables en politique, sur certains sujets. C’est le sujet du Paradoxe de la tolérance posé et analysé par Karl Popper. Pour faire vite, nous n’avons pas à être tolérant, ou dans le compromis, avec les idées intolérantes.

    […] Mais nous devons revendiquer le droit de les réprimer [les idéologies intolérantes] si nécessaire, même par la force ; car il se peut fort bien qu’elles ne soient pas disposées à nous affronter sur le terrain de l’argumentation rationnelle, mais qu’elles commencent par dénoncer toute argumentation ; elles peuvent interdire à leurs adeptes d’écouter des arguments rationnels, car ils sont trompeurs, et leur apprendre à répondre aux arguments par la force des poings ou des pistolets.

    Karl Popper (1902 – 1994) philosophe britannique d’origine autrichienne

    J’espère avoir clarifié, un peu mieux, pourquoi mes articles personnels montrent une approche nuancée, pourquoi ceux qui traitent de politique assument une approche plus radicale. Qu’en pensez-vous ? Avez-vous le même sentiment que Jean-Marc en me lisant ?

  • Filtre à médias

    Filtre à médias

    Dans la suite de mon article précédent, je me suis amusé à demander à Grok de m’aider à séparer dans un texte :

    • Ce qui est de l’ordre des faits (réfutable au sens de Popper) (en bleu gras)
    • Ce qui est de l’ordre du récit (en lien avec le sens, l’interprétation de l’action) (en rouge italique)
    • Ce qui est d’ordre interrogatif (des questions pour le moment, mais on pourrait raffiner avec des questions implicites ou explicites, ouvertes ou fermées, etc…) (en vert)
    • les mots potentiellement « orientés » susceptibles d’être apporteur de biais dans le raisonnement (en orange)

    Il a très bien compris ce que je lui demandais, et voici ce que ça donne avec un texte copié-collé depuis Le Monde. Voici l’analyse qu’en fait Grok.

    Loi Duplomb sur l’agriculture : comment les partisans du texte ont réussi à court-circuiter les débats à l’Assemblée nationale.

    Dans une ambiance particulièrement tendue. Les députés du centre jusqu’à l’extrême droite ont voté, lundi, la motion de rejet portée, paradoxalement, par le rapporteur de la proposition de loi. Ce qui permet de l’envoyer directement en commission mixte paritaire.

    La gauche dénonce un « déni démocratique ».

    Publié aujourd’hui à 05h31, modifié à 09h15. Temps de Lecture 4 min.

    Les députés de LFI brandissent des pancartes évoquant des victimes de maladies causées par des pesticides, lors du débat sur le projet de loi Duplomb, à l’Assemblée Nationale, à Paris, le 26 mai 2025.

    L’initiative fera sans doute date à l’Assemblée nationale.

    Lundi 26 mai après-midi, les députés du bloc central, de droite et d’extrême droite ont voté à une très grande majorité la motion de rejet préalable de la proposition de loi Duplomb. Visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur. (274 voix pour et 121 contre).

    Un fait déjà exceptionnel au Palais-Bourbon. La motion de rejet a été déposée by the rapporteur même du texte, le député Julien Dive (Les Républicains, Aisne), ainsi que par les différents présidents de groupe de l’alliance gouvernementale, Laurent Wauquiez (Les Républicains), Gabriel Attal (Renaissance), Marc Fesneau (MoDem) et Paul Christophe (Horizons). Pourtant favorables au texte.

    Le calcul est purement politique.

    Paradoxalement, le vote de cette motion de rejet permet l’accélération de l’acceptation du texte. Dont le but est « de faire reconnaître que le texte proposé est contraire à une ou plusieurs dispositions constitutionnelles ou de faire décider qu’il n’y a pas lieu à délibérer ».

    En effet, après être passée au Sénat, la proposition de loi faisait l’objet de près de 3 500 amendements en séance à l’Assemblée. Dont 1 500 déposés par…

    Et la proportion :

    Faits : (12 / 19) × 100 = 63,16 %.

    Récits : (7 / 19) × 100 = 36,84 %.

    Questions : (0 / 19) × 100 = 0 %.

    Je trouve ça assez intéressant comme manière de visualiser le texte. J’aimerais pouvoir insérer plusieurs articles différents pour voir ce qui en ressort (en terme de proportions, pour pouvoir comparer différents médias, discours politiques, différentes thématiques, etc.). Qu’en pensez-vous ?

  • Faits & récits

    Faits & récits

    Cet article est plus une note pour poser quelques idées pour la suite de mon essai : veuillez pardonner sa forme approximative.

    Deux modes d’appréhension du réel

    Dans le cadre d’une réflexion sur les objets mentaux que l’on manipule, deux en particulier ont retenus pour attention, afin de les distinguer pour éviter les biais de confusion. Les « énoncés sur le réel », visant à décrire des faits, et les « récits » visant à relier entre eux des évènement ou des faits (factuels ou imaginaires). Ces deux modes pourraient être distingués ainsi :

    • Les énoncés sur le réel, qui visent à décrire des faits, de manière explicative, sont dans le champ de la connaissance ou de la science, au sens de Popper. Ils peuvent être des théories ou des modèles, ou de simple description de ce qui se passe. Leur formulation permet des les confronter à des expériences (concrètes ou de pensée). Lorsque l’énoncé ne correspond pas au réel, aux faits, c’est l’énoncé que l’on revoit, ou a minima cela doit conduire à une ré-interprétation de la manière dont on comprend les faits. Par exemple : « lorsque je lâche une carafe de la hauteur de ma taille, elle tombe par terre et se casse ». Cette phrase est un énoncé sur le réel, facilement testable. Il est réfutable : si je prends une carafe et que je la lâche, et qu’elle ne tombe pas, ou qu’elle tombe mais sans se casser, je devrais préciser mon énoncé. Il deviendrait probablement un truc du genre « sur la planète Terre, 98% des carafes lâchées d’une hauteur de 1,74m, tombent et sur un sol suffisamment dur (à préciser) se cassent au moment du choc avec le sol ». Ce mode d’appréhension du réel, scientifique ou factuel, vise la vérité (forcément partielle, et indéfiniment améliorable).
    • Les récits, qui présentent des évènements d’une manière structurées (évènement factuels ayant réellement eu lieu, ou imaginaires), visent à créer un lien entre ces évènement et à créer du sens. Ils mettent généralement en scène des personnages, et utilisent plus ou moins de manière linéaire la temporalité et la succession des évènements. Toute histoire est le fait d’un (ou plusieurs) auteurs qui ont construits, choisis, la manière de présenter ces évènements dans le but d’éclairer le sens, la morale de l’histoire. Il n’existe pas d’histoire vraie : toute histoire est un choix, et ne montre qu’une partie des choses. Comme le disait Bainville en parlant de l’Histoire « La tâche de l’historien consiste essentiellement à abréger. S’il n’abrégeait pas, – et la remarque n’est pas nouvelle, – il faudrait autant de temps pour raconter l’histoire qu’on en a mis à la faire. » Ce mode d’appréhension du réel, narratif, construit, vise le sens (qui nécessite interprétation morale).

    Voilà donc deux modes d’appréhension du réel, qui tous deux utilisent les faits (« Ce qui est arrivé, ce qui existe. »), mais pour en faire des choses différentes. Compréhension des lois naturelles d’un côté (qui donne des moyens d’action concrets sur les choses), construction de sens de l’autre, donc de motifs et de moyens d’action (individuels ou collectifs).

    Suite

    Ma réflexion, à ce jour, est qu’il faut maintenant trouver des moyens de discriminer les histoires morales de celles qui sont immorales. J’avais commencé à lister et à décrire des « fables immorales« , et c’était bien dans cette logique. Je pense que le mode d’appréhension du monde lié aux récits est en fait une approche religieuse ou surnaturelle : Steinsaltz disait cela très bien dans Mots Simples : « La croyance en D-ieu peut être naïve et puérile ou bien raffinée et élaborée. Les images que nous nous en faisons peuvent être absurdes ou philosophiquement abouties. Cependant, cette croyance, une fois débarrassée de tout verbiage, se résume ainsi : l’existence a un sens. Certains pensent, probablement à tort, qu’ils le connaissent, alors que d’autres se contentent d’y réfléchir. Tout ce que nous vivons apparaît comme un ensemble décousu. Le fait que nous nous efforcions de relier entre elles ces différentes particules d’information repose sur notre foi, a priori, qu’il existe bien une certaine connexion. »
    Je crois pour ma part que, si nous avons bien sûr besoin pour agir d’adosser cette action a du sens, à des objectifs, que pour autant cela ne permet de pas de prétendre que l’univers, ou l’existence a un sens autre que relatif à nous.
    A travailler pour la suite : toute personne humaine normale connaît et utilise ces deux modes d’appréhension du réel. A quel moment sont-ils utiles pour nous ? Comment bien s’en servir ? J’ai le sentiment de vivre dans une époque saturée de récits, dont un certain nombre se font passer pour des histoires vraies, ou morales. Il n’existe pas d’histoire vraie. Il n’existe que des histoires qui ont plus ou moins de sens pour ceux qui les entendent et les interprètent. Certaines sont toxiques, et elles sont des armes utilisées pour manipuler, et pervertir. Il serait bon parfois de se raconter moins d’histoires, et de plus regarder les faits, la réalité. Je me demande s’il ne faudrait pas, d’ailleurs, presqu’exclusivement faire cela. Qu’en pensez-vous ?