L’erreur est de croire que je n’ai pas d’ennemi si je refuse d’en avoir. A la vérité, c’est l’ennemi qui me désigne et s’il veut que je sois son ennemi, je le suis, en dépit de mes propositions de conciliation et de mes démonstrations de bienveillance. Dans ce cas il ne me reste qu’à accepter de me battre ou de me soumettre à la discrétion de l’ennemi. Précisément la notion de situation exceptionnelle nous fait comprendre qu’il arrive un moment où il n’y a plus que la violence qui puisse arrêter la violence. On peut le déplorer, mais sur ce point l’histoire reste intraitable. Même le système juridique le mieux élaboré demeure impuissant devant une volonté qui recherche délibérément la violence et le conflit. Non point que le droit serait inefficace, mais il ne parvient à contrôler la violence que dans le cas des situations ordinaires.
Julien Freund
C’est en ce sens que la violence est fondatrice, à la fois de la société et de la politique, de sorte que la suppression de toute violence équivaudrait à la disparition des sociétés. En effet, si les hommes vivent en société, l’organisent grace à la politique, c’est pour comprimer la violence et limiter ses effets. Il en résulte que la violence n’est pas extérieure à la société, elle n’en est pas un aspect fortuit, accidentel ou contingent, dont on pourrait la débarrasser. Au contraire elle est inhérente à toute société, elle demeure aux aguets dans toute politique, de sorte qu’elle peut éclater à tout instant si l’occasion est propice. On comprend mieux dans ces conditions pourquoi toute méconnaissance de la nature de la violence a pour conséquence une méprise sur la nature du conflit, de la politique et plus généralement de la société. Comme il y a une anti-matière, la violence est l’anti-social qui donne sa consistance au social et, comme telle, elle fait partie intégrante de toute société. Ce qui fausse la discussion, c’est la croyance qu’on pourrait proscrire définitivement toute violence, en vertu de l’illusion qu’elle ne serait que le produit d’une mauvaise organisation sociale, donc des circonstances extérieures.
Julien Freund
Si l’on se fait une idée imprécise et nébuleuse de la violence on s’interdit d’appréhender avec discernement la notion de conflit. En effet, si le conflit engendre une situation exceptionnelle, c’est parce qu’il fait appel au moyen exceptionnel qu’est la violence ou menace d’y avoir éventuellement recours. Si tout est violence on banalise la notion, elle perd son caractère exceptionnel et on en fait une méthode ordinaire de gouvernement, à l’image des pays despotiques et totalitaires ou encore, avec le terrorisme, un moyen courant dans les relations entre les hommes et les groupes. Sa signification spécifique consiste en ce qu’elle est un instrument exceptionnel qu’il faut manier avec prudence à cause des effets effrayants qu’elle peut entraîner. C’est pour cette raison que de tous temps les sociétés stables ont essayé de la domestiquer, par exemple en la ritualisant, en tout cas de la contraindre dans certaines limites. Plus exactement, une société ne se stabilise qu’à cette condition.
Julien Freund
Pour éviter que le gouvernement n’emploie des moyens illicites, il importe que la constitution politique se donne à titre préventif des armes exceptionnelles pour pouvoir faire face aux situations exceptionnelles. Il est vrai, cette remarque nous introduit à un débat qui divise les esprits sur la signification du politique. Les partisans du légalisme récusent en général la mise en place d’institutions et de juridiction exceptionnelles, estimant que l’exception devrait être assujettie aux procédures ordinaires. D’autres au contraire pensent que l’on ne peut maîtriser une situation exceptionnelle qu’en se donnant des moyens de même nature et par conséquent adaptés au combat contre l’exceptionnel. Ils considèrent que, puisqu’une constitution est en premier lieu un instrument politique, il importe qu’elle soit politiquement efficace avant d’être juridiquement exemplaire. Cette rivalité entre la politique et le droit est permanente.
Julien Freund
Il est vrai, notre monde contemporain, dans lequel prédomine l’idéologie égalitariste, charge la notion d’exception d’une connotation éthique défavorable. (…) Faire exception passe pour un acte coupable.
Julien Freund
Si nous avons insisté dans la définition du conflit sur l’importance du droit, nous pouvons préciser maintenant qu’en général le conflit éclate parce qu’on oppose une norme à une règle, une illustration typique de ce fait étant la révolution. Celle-ci se fait en général au nom de normes de justice qu’on oppose aux règles positives et établies.
Julien Freund
Tout d’abord il importe de ne pas confondre règle et norme. La règle est un produit de conventions, et de ce fait elle est codifiable, donc repérable, ce qui veut dire que ses dispositions sont énumérables. Elle porte sur un permis et un interdit, étant donné que là où tout est permis il n’est pas besoin de règles. En raison de l’interdit qu’elle comporte elle implique une contrainte. La norme au contraire est de l’ordre de la valorisation, soit qu’elle idéalise une aspiration ou une intention, soit qu’elle donne valeur de modèle à une forme, soit qu’elle évalue la conformité d’un phénomène à ce qui se passe dans la majorité des cas (moyenne statistique). Elle n’impose donc pas nécessairement contrainte.
Julien Freund
D’une façon générale, dans la société de compétition, qui accepte le conflit, est permis tout ce qui n’est pas interdit, dans une société socialiste n’est permis que ce que la règle permet et tout le reste est interdit.
Julien Freund
A vouloir dissimuler coûte que coûte les conflits, on finit très souvent par bloquer toute issue, y compris celle de la négociation, et souvent on exaspère l’opposition des parties. Le conflit introduit une rupture et du même coup il débloque la situation parce qu’en général il met subitement les parties en présence de l’enjeu réel, des conséquences et des risques.
Julien Freund
La signification minimale de la politique est de transformer la lutte indistincte en combat réglementé. A l’inverse on comprend ce que signifie une politique abusive qui dénature l’institution civile : il s’agit de celle qui, au lieu de protéger les citoyens conformément à la finalité du politique, les livre à la discrétion des hommes au pouvoir, par conséquent celle qui renie son rôle tutélaire et qui pour des raisons idéologiques ou autres, par corruption par exemple, jette en prison ou dans les camps ceux qui sont soupçonnés, le plus souvent à tort, de n’être pas fidèles aux choix subjectifs des détenteurs du pouvoir. (…) Un des moyens de remplir ce rôle de protection consiste précisément dans la transformation au sein de la société de la lutte indistincte et confuse en un combat grâce à la réglementation des conflits par des conventions et des lois.
Julien Freund
Un grand pas serait fait dans le sens de la rigueur scientifique si les auteurs définissaient avec précision les notions qu’ils emploient et s’ils y restaient fidèles tout au long de leurs exposés, sans introduire subrepticement d’autres significations.
Julien Freund
On ne saurait donc assez insister sur le tournant que constituèrent les oeuvres de Simmel, de Weber, de Durkheim et de Pareto. Non seulement elles ont contribué à modifier notre conception générale du conflit, en retrouvant, sans s’y référer explicitement, la philosophie d’Héraclite et d’Aristote, mais en plus, en vertu de cette nouvelle prise de conscience du rôle du conflit, elles ont remanié notre compréhension de la sociologie en général et partant, de l’idée que nous nous faisons de la société et de son avenir. Il est en effet déterminant pour l’appréhension sociologique des sociétés de savoir s’il faut considérer le conflit comme inhérent aux relations sociales et d’y voir un élément régulateur et même un facteur de leur développement ou bien au contraire de le faire passer pour un élément nocif qu’il faut essayer d’éliminer. L’optique change du tout au tout.
Julien Freund
Du moment qu’il n’y a pas à proprement parler de conflit avec soi-même, mais nécessairement avec l’autre, il est l’une des formes possibles des relations sociales.
Julien Freund
Tout conflit se caractérise par la dissolution du tiers à cause de la réduction caractéristique des groupes en amis et ennemis.
Julien Freund
Enfin, dernier point, la politisation grandissante des relations générales dans les sociétés contemporaines. Par sa nature même, la politique est l’instance par excellence du déploiement, de la gestion et du dénouement des conflits, puisque, dès qu’ils atteignent une certaine intensité, les conflits qui ont leur source dans les autres activités deviennent politiques. Aussi, dans la mesure où la société moderne est devenue une société conflictuelle, il était pour ainsi dire inévitable qu’elle soit marquée par une politisation croissante. D’ailleurs les idéologies en vogue y contribuent largement. Il faut faire entrer la politique, proclame-t-on, dans les universités, les entreprises et l’administration. On le fait sous une couleur qu’on estime honorable, celle de la démocratisation. Or la démocratisation est une forme de la politisation. Certains discours officiels en arrivent presque à se vanter davantage de la démocratisation de la recherche scientifique qu’à promouvoir cette recherche dans son contenu, prenant l’accessoire pour l’essentiel. La démocratie est un concept politique et non point scientifique, artistique, religieux ou moral, de sorte qu’on ne voit pas comment cette politisation formelle par démocratisation pourrait faire progresser la fin propre à ces activités. Le résultat le plus tangible est que l’on introduit le conflit politique dans les sphères de l’industrie, dans les églises et les salles de cours.
Julien Freund
La nouveauté des temps modernes, c’est qu’on rejette l’idée même de société et l’on se livre à un harcellement permanent contre toutes les institutions, contre le système judiciaire ou pénitencier, contre la surveillance des enfants et contre la protection des mineurs ou encore contre le fait d’inculquer les formules élémentaires de la grammaire ou de l’arithmétique. Cette situation conflictuelle a envahi toutes les activités, sans aucune exception. (…) Aucune n’est épargnée. Il ne s’agit donc plus d’une dissension limitée à la politique, à la religion, à l’économie ou à la pédagogie, mais dans leur ensemble elles sont assaillies jusques y compris la morale, le droit, la logique, ou encore le langage ou la famille, avec l’intention supplémentaire, plus ou moins avouée, de les discréditer. La conséquence en est une lente érosion conflictuelle de toute la société.
Julien Freund