Un personnage d’aventure

L’éducation est probablement la seule activité au monde qui ne soit jamais vaine.

Chantal Delsol vient de publier un livre essentiel : « Un personnage d’aventure » (petite philosophie de l’enfance). Essentiel, à mes yeux pour deux raisons.
La première c’est que, comme le dit Delsol, « dans son incomplétude même, l’enfant dépeint la vérité humaine, à commencer par ce sentiment d’abandon appelant sans cesse le sens, la raison et l’espoir ». Au travers de l’enfant, c’est bien de l’humain, de chacun de nous dont il est question. Non pas de manière statique, mais dans une description très belle, profonde, émouvante souvent, du processus de « grandissement » (dont l’acquisition de la réalité est le principe).
La seconde, c’est qu’il me semble lire pour la première fois un ouvrage sur l’enfance, avec une approche philosophique. Il ne s’agit pas là de décrire les apprentissages, ni d’aborder l’éducation, en tout cas pas de manière directe. Le sujet est réellement l’enfant, ce qui fait de lui un être spécifique, un adulte en devenir. Ou plutôt : l’individu comme un tout, constitué de toutes les phases de sa vie à la fois.
Ce livre est un merveilleux petit livre qui dit beaucoup de choses importantes, et qui nous replonge dans ce monde que nous avons connu, il n’y a pas si longtemps. Un monde de vérité, non pas solitaire, mais spirituelle. Un être démuni, fragile, à protéger, confronté à la réalité.
J’ai été profondément touché par ce livre dense, direct et si juste. Universel. Il y est question d’amour, de transmission (« On transmet essentiellement la passion de la vérité, et sa quête. »), de spiritualité, et de plein d’autres choses. Il est par ailleurs formidablement bien écrit, dans sa simplicité. Je laisse comme toujours le mot de la fin à l’auteur, avec ce paragraphe qui me touche beaucoup :

Devenir adulte c’est s’éveiller à la réalité, plus loin accepter et assumer la réalité. Ce qui revient à s’en distancer, afin de la regarder en face et aussi de tenter de la maîtriser. L’individualisation comme connaissance du monde est une séparation du monde.

A l’épreuve du réel

Quel est le rapport entre Ivan Rioufol et Boualem Sansal ? Il y en a plusieurs :

  • l’un et l’autre viennent de publier un livre, « La guerre civile qui vient » pour le premier, et « 2084 » pour le second
  • ces deux livres sont excellents, bien écrits, et portent des valeurs humanistes et démocrates
  • l’un comme l’autre parlent du même sujet : l’islam, mais en l’abordant par deux aspects très différents. Rioufol propose un essai politique, qui va droit au but, et qui montre – à mon sens avec des très bons arguments – pourquoi les tergiversations d’un Pierre Manent sont dangereuses. Notre société doit résister à des formes d’organisations qui remettent en question ses valeurs de tolérance, de liberté et d’égalité des personnes. Sansal, romancier, propose un récit qui permet de toucher du doigt la manière dont la vérité disparait dans un univers totalitaire, et avec elle une partie de ce qui fonde les rapports humains tels que nous les connaissons. Comme dans « 1984 », auquel il fait de nombreux clins d’oeils, nous découvrons un pouvoir totalitaire qui pour se maintenir est prêt à tout ; violences, bien sûr, mais aussi conditionnement, exactions, distorsions du réel, inégalité totale des citoyens.
  • Ce réel que l’un comme l’autre décrivent, l’un dans un futur lointain, et l’autre dans le présent, c’est la manière subtile avec laquelle les idéologies – l’islam en est une – peuvent se jouer de la réalité, des faits, et influencent peu à peu les discours, et finalement la pensée.

Il me semble que ces deux livres, que je relie artificiellement dans ce billet, méritent d’être lus. De manière urgente, et insoumise. Si vous les avez lus, ou si vous comptez le faire, ou si vous ne comptez pas le faire, laissez donc un commentaire ! C’est très exactement ce que les totalitaires et les idéologues ne supportent pas : l’échange, la discussion, la controverse, le débat d’idées critique et pluraliste.

Questions spirituelles ?

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J’ai eu une discussion passionnante hier avec un ami. Il est croyant, chrétien orthodoxe, et je suis athée de croyance, agnostique de raison (faisons simple).

Je suis toujours passionné par ce dialogue profond qui peut s’installer entre deux personnes qui assument leur spiritualité, et qui acceptent de l’échanger sans fard. C’est peut-être le sujet le plus important et le plus riche que celui de la religion, quand on le relie à notre identité, à ce qu’est l’acte de croire, à ce que sont les symboles et les lignes de force des religions, des cultures, et à leur impact sur notre conception du monde, et de l’homme.

On présente souvent l’agnostique comme celui qui a « raison », c’est-à-dire qui choisit la seule attitude rationnelle, défendable : on ne peut pas connaitre la nature de l’être, l’essence des choses, Dieu, tout cela est hors de portée de l’intelligence humaine.

Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.

Ludwig Wittgenstein

Cela renvoie donc l’athée et le croyant dos-à-dos avec leurs croyances respectives. Mais plus ça va, et plus je pense que ces croyances se rejoignent sur une question centrale, qui est celle du sens.

Je commence tout juste à découvrir les apports du judaïsme, du christianisme, du protestantisme, et à faire un peu le tri dans leurs différences, leurs ressemblances, leurs nuances. Mon ami, hier soir, m’a donné un éclairage passionnant sur l’origine de la différence entre christianisme et judaïsme, et sur les nombreux points communs entre chrétiens orthodoxes et juifs. Passionnant. Je dois étudier.

Plusieurs notions passionnantes sont apparues naturellement dans la discussion : le mystère, le désespoir. On retrouve avec le désespoir la question du sens.

J’ai essayé d’expliquer ma position d’athée : oui, pour l’athée il n’existe aucun sens absolu, et seul l’humain peut mettre du sens dans sa vie, et ce sens ne sera que relatif, partiel, changeant. Et cela donne, comme la foi j’imagine, une force. Ce désespoir est un moment dans la spiritualité de l’incroyant, qu’il convient de surmonter, et cela conduit à une affirmation de la volonté, de l’individualité. Tout cela ne peut se faire qu’en acceptant la vérité crue, cruelle, d’un monde silencieux à notre appel, comme le disait Camus :

L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde.

Albert Camus

Et cela ne peut également se faire qu’en acceptant un sens réel, effectif, biologique de la vie : se reproduire, avec tout ce que cela implique. C’est accepter que le sens vienne de l’extérieur, et c’est à ce moment précis du trajet spirituel que l’athée se retrouve, à mon sens, dans une position proche de celle des croyants. Le sens vient du monde, de quelque chose qui me dépasse, qui m’échappe. Et d’ailleurs, Jésus est un exemple pour tout le monde, même les athées comme moi. Cela aussi est un mystère. Ce n’est pas qu’une question de valeurs, d’éducation.

Une autre réflexion qui m’est venue hier soir lors de cette passionnante discussion : la foi des croyants doit certainement être mise à rude épreuve par moment, et c’est aussi cette lutte pour garder la foi qui constitue le chemin spirituel des croyants. Imaginons que ma conception du monde matérialiste constitue une foi également : est-ce que mon chemin spirituel est une lutte pour garder ma foi ? Est-ce que je dois lutter pour ne pas tomber dans la croyance en un sens absolu ? Je le crois. Car il y va de mon rapport à la vérité : je ne peux imaginer qu’il existe un sens absolu à ma vie. Je place beaucoup de sens dans mes actes, dans mes réflexions. Mais je ne veux pas croire que ce sens, ces sens, toujours en construction, toujours imparfaits, contradictoires par moment, puissent constituer un absolu. A la fin, je mourrai quand même.

Je peux juste espérer que mes enfants pourront vivre dans un monde paisible, donc travailler de mon vivant à le rendre meilleur. Je fais partie du monde : je dois donc aussi me rendre meilleur. Il est vrai qu’à nouveau l’exemple des grandes figures comme Jésus, Socrate, Bouddha apporte beaucoup.

Qu’est-ce que le Bien ? Si le Sens c’est aller vers le Bien, alors la réflexion porte sur ce qu’est le Bien. Avec ou sans majuscule ?

Est-ce que cela constitue un sens absolu ? Je ne pense pas. Et vous ? Quel est le sens de votre vie, que vous soyez croyants ou non ?

Journée parfaite

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Amusez-vous : décrivez votre « journée parfaite ». Listez de quoi elle serait faite. Vous pouvez faire l’exercice avec une semaine, ou un mois, ou une année. Avec votre vie, si vous le voulez. L’exercice est le même. Cela revient à se poser la question du saupoudrage : quelle quantité de quoi je veux, en quelle proportion ?

De l’amour, des sentiments, un peu de travail, de la musique ? Du dessin, des rigolades, une soirée entre amis ? Une promenade le long de l’eau, un barbecue sous les arbres en été ? Des jeux avec les enfants, un spectacle ? Du calme, de la lenteur ? Un peu de tout ça, et même plus ?

La réalité, c’est qu’une fois dressée, cette liste n’a plus de sens, et devient aussitôt une caricature d’elle-même. Pourquoi ?

Parce que répétées telles quelles, planifiées, toutes ces choses joyeuses seraient bientôt étouffantes, ou tristes.

Pourquoi ? Parce nous changeons, et que ce qui était notre désir un jour, ne le sera pas forcément le lendemain. Parce que nous sommes vivants, et que nous sommes curieux, et avides de nouveauté : comment un jour – même parfait – répété à l’identique, sans surprise, sans changements, pourrait-il nous combler ?

La journée parfaite n’existe pas ; à chacun de se débrouiller pour trouver de la joie dans chacune de ses journées. Personne ne sait de quoi l’avenir, son avenir, sera fait : décrire la journée parfaite (la semaine, le mois, l’année) serait une manière d’interdire le futur, le désir, les rêves un peu fous qui donnent envie de se dépasser. La perfection ne peut se produire que de manière fortuite, ponctuelle et spontanée, et c’est aussi cela, sa valeur.

Il y a un étonnement, une surprise, dans la joie, qui en font une idée contradictoire avec celle de perfection.

Une journée parfaite, ce serait une journée sans joie, et une journée sans joie ne saurait être parfaite.

Un homme qui réussit est un homme qui se lève le matin et qui se couche le soir, et qui entre les deux fait ce qui lui plaît.

Bob Dylan

La journée parfaite, c’est celle où l’on fait ce que l’on veut. Même – surtout ? – si ce que l’on veut, c’est faire autre chose que la veille.

Vérité ou réalité : faut-il choisir ?

Toute réflexion commence par la définition propre des concepts utilisés, non ?

Réalité : ce qui existe indépendamment du sujet, ce qui n’est pas le produit de la pensée.

Vérité :

  1. Scientifique : connaissance reconnue comme juste, comme conforme à son objet et possédant à ce titre une valeur absolue, ultime
  2. Philosophie : norme, principe de rectitude, de sagesse considéré(e) comme un idéal dans l’ordre de la pensée ou de l’action
  3. Logique : conformité de la pensée ou de son expression avec son objet

La réalité contient la vérité, puisqu’elle englobe le monde entier, donc toutes les pensées que les humains peuvent avoir sur le monde.
Constater la différence entre vérité et réalité, c’est le premier pas.
On peut ensuite souligner ce qui différencie les deux, ou ce qui les rapproche.
Ce qui différencie les deux, c’est le sujet qui pense ; c’est souligner le point de vue particulier – limité – sur l’universel. Souligner la différence, c’est donc souligner l’incomplétude de l’être humain, son manque d’aptitude à dire le réel.
Souligner ce qui les rapproche, c’est souligner la possibilité d’une description partagée du monde, indépendamment du sujet. La science aide à ce rapprochement. Le dialogue aide à ce rapprochement. Exprimer des points de vue différents, c’est déjà partager plus que le silence, et les rapprocher par le partage.
Vouloir systématiquement dissocier vérité et réalité est dangereux : c’est le jeu des relativistes. « Puisque chacun possède sa part de vérité, alors aucune n’est vraie ». C’est oublier un peu vite que chacun peut penser faux. Toutes les vérités individuelles ne sont pas forcément équivalentes.
Il me semble que chacun doit faire l’effort de diminuer l’écart entre sa vérité (sa manière de penser le monde) et la réalité (le monde lui-même). On peut le faire de deux manières, et les deux sont nécessaires : adapter l’image que l’on se fait du monde, et changer le monde en suivant notre volonté. Il n’y a donc pas à choisir entre vérité et réalité ; notre vérité, c’est notre volonté d’agir, de changer les choses, et la réalité c’est l’espace de travail, qu’il faut savoir accepter.
Pour agir bien, il faut savoir accepter le seul terrain de jeu qui nous est donné.

Toute vérité est une route tracée à travers la réalité.

[Henri Bergson]