Je suis en train de terminer le formidable livre d’Alain Finkielkraut, « PĂȘcheur de perles ». Il est formidable pour les raisons habituelles avec cet auteur : Ă©criture ciselĂ©e, prĂ©cise et forte, richesse du vocabulaire, humilitĂ© d’un vrai penseur, tout cela donne toujours avec « Finkie » des ouvrages agrĂ©ables Ă lire, Ă©difiants, touchants. Mais il est formidable pour deux autres raisons que j’aimerais souligner pour vous donner envie de le lire.
PĂȘcheur de perles
Le prologue du livre le dit bien, il s’agit d’un livre de passionnĂ© de citations (je le suis Ă©galement, ma collection est Ă votre disposition). Ce prologue, Ă la relecture, mĂ©rite d’ĂȘtre partagĂ© ici, tant il donne Ă voir le style de Finkielkraut, et le projet de ce livre.
Walter Benjamin collectionnait amoureusement les citations. Dans la magnifique Ă©tude qu’elle lui a consacrĂ©e, Hannah Arendt compare ce penseur inclassable Ă un pĂȘcheur de perles qui va au fond des mers « pour en arracher le riche et l’Ă©trange ».
SubjuguĂ© par cette image, je me suis plongĂ© dans les carnets de citations que j’accumule pieusement depuis plusieurs dĂ©cennies. J’ai tirĂ© de ce vagabondage les phrases qui me font signe, qui m’ouvrent la voie, qui dĂ©sentravent mon intelligence de la vie et du monde. Et plutĂŽt que de les mettre au service d’une thĂšse ou d’une dĂ©monstration, je me suis laissĂ© guider par elles, sans idĂ©e prĂ©conçue. Ces phrases n’Ă©taient pas pour moi des ornements, mais des offrandes. Elles ne dĂ©coraient pas la pensĂ©e, elles la dĂ©clenchaient ; elles ne l’illustraient pas, elles la tiraient du sommeil.
Avant le grand saut dans l’Ă©ternel nulle part, j’ai ainsi dressĂ©, sans chercher Ă ĂȘtre exhaustif ni Ă faire systĂšme, le bilan contrastĂ© de mon sĂ©jour sur la Terre.
Chaque court chapitre s’ouvre donc sur une citation, qui sert de point de dĂ©part Ă une rĂ©flexion de l’auteur, libre, riche, pleine de reflets surprenants, avec en fond la parole d’un homme qui n’assĂšne jamais de certitudes, mais cherche la vĂ©ritĂ©, et partage ce qu’il a trouvĂ© sans prĂ©tendre avoir fait le tour : ni plus, ni moins. Cette logique de citations, agrĂ©mentĂ©es de rĂ©flexions qui les Ă©clairent et les font vivre, m’a fait penser aux lectures Talmudiques de Levinas.
Densité
Le livre est formidable Ă©galement par sa densitĂ©. Les textes, pour ĂȘtre courts, sont, Ă l’Ă©vidence mais sans que cela soit visible, travaillĂ©s, ciselĂ©s, relus, raccourcis, peaufinĂ©s : la pensĂ©e exprimĂ©e utilise toute la puissance de notre belle langue, s’appuie sur de nombreux auteurs, et l’on mesure, Ă la lecture, la profondeur de la culture de Finkielkraut. Cet homme est un intellectuel hors-pair, et un travailleur infatigable. Il nous Ă©claire sur notre Ă©poque, mais aussi sur notre condition humaine.
Ce livre est entré dans mon petit Panthéon personnel des meilleurs livres. Je sais que je le relirai, autant pour la forme que pour le fond.
C’est une grande leçon d’humilitĂ© pour moi : je publie chaque mois au travail une newsletter, intitulĂ©e « Fantaisies », qui s’ouvre systĂ©matiquement par la « citation du mois », que je commente en un ou deux paragraphes. Je mesure, Ă la lecture du « PĂȘcheur de perles », l’abime qui sĂ©pare mon bricolage d’un vĂ©ritable travail d’Ă©criture. Rien que pour cela, la lecture de ce livre Ă©tait indispensable.

