Catégorie : 🧠 Réflexions

  • Plaisir d’Ă©crire

    Grâce Ă  l’Ă©coute du dialogue entre Villani & Zyzek (merci Max), j’ai pu inflĂ©chir ce que j’avais mis en place l’autre jour. Je partais d’un petit texte (input), et grâce Ă  un process dĂ©crit dans Grok, j’en sortais un texte plus abouti, enrichi, prĂ©-rĂ©digĂ©. Comme Villani et ses interlocuteurs le soulignent très bien, on veut garder pour nous le labeur, la part du travail qui nous progresser, avancer, grandir, et le plaisir. J’ai donc modifiĂ© le process (et je suis passĂ© dans un vrai environnement pour faire cela Grok Build, Ă©poustouflant).
    Tout ce que produira ce process (documentĂ©, apprenant, automatisĂ© en partie) sera injectĂ© dans un brouillon de WordPress, et me servira simplement de matière pour amplifier, enrichir, questionner ma rĂ©flexion. Et je garde le plaisir, et le labeur, de l’Ă©criture. Car j’aime Ă©crire, et l’acte d’Ă©criture est ce qui me permet de finaliser ma pensĂ©e, de l’affiner. De la laisser reposer aussi, pour la reprendre ensuite. Cette partie-lĂ  m’intĂ©resse trop pour la laisser Ă  l’IA. Mais elle fait tellement bien le reste qu’il serait idiot de ne pas s’en servir. A moi, le plaisir, l’imperfection de l’Ă©criture et de la pensĂ©e vive. A l’iA, la systĂ©matique, la rapiditĂ©, la documentation, le branchement des outils.
    Je suis en train de regarder la manière d’automatiser une partie du process pour que Grok aille automatiquement enrichir les brouillons qu’il trouve dans WordPress (en ajoutant Ă  la suite du brouillon, des enrichissements, Ă©clairages, questions, citations, auteurs). Et il le fait avec ma manière : je lui ai demandĂ©, par exemple d’intĂ©grer dans la documentation du process les Ă©lĂ©ments trouvĂ©s dans Boussole de vĂ©ritĂ© et dans Auto-jeopardysation. Je me rĂ©gale.

  • Strabisme divergent heureux

    Strabisme divergent heureux

    J’ai eu la grande chance, pour la deuxième fois, d’Ă©couter une confĂ©rence de Christian Monjou : agrĂ©gĂ© de l’UniversitĂ©, enseignant chercheur Ă  Oxford, spĂ©cialiste des civilisations anglo-saxonnes, il a longtemps Ă©tĂ© professeur de chaire supĂ©rieure en khâgne B/L au LycĂ©e Henri IV Ă  Paris et chargĂ© de cours d’agrĂ©gation Ă  l’Ecole Normale SupĂ©rieure de la rue d’Ulm. Excusez du peu. Et après l’avoir Ă©coutĂ©, je peux ajouter spĂ©cialiste de l’histoire de l’art et des idĂ©es, intelligence foisonnante, passionnĂ©e, et passionnante. Grande gĂ©nĂ©rositĂ© dans le partage (Vous pouvez Ă©coutez une passionnante interview sur le site de l’apm).

    Strabisme heureux

    L’exposĂ© que nous avons eu avant hier portait sur les Wiener Werkstätte, cĂ©lèbres ateliers viennois, fondĂ©s en 1903 par Josef Hoffmann, Koloman Moser et l’industriel Fritz Waerndorfer. InspirĂ©s par le mouvement Arts & Crafts du Royaume-Uni, leur objectif Ă©tait de fusionner les beaux-arts avec les arts dĂ©coratifs pour produire un art total rendu accessible au plus grand nombre. L’exposĂ© Ă©tait gĂ©nial et foisonnant d’histoires et de photos d’oeuvre d’arts et d’artisanat. Cela rĂ©sonnait pour moi beaucoup car mes parents avaient un gros livre, Wien 1900 (?), qui couvrait exactement cette pĂ©riode et que j’ai souvent feuilletĂ©.
    Dans l’introduction de sa confĂ©rence, Christian Monjou a introduit le concept de « strabisme divergent heureux », que je tenais Ă  conserver ici. L’idĂ©e en est claire, sinon simple : selon Christian Monjou, un trait caractĂ©ristique des leaders (thème de travail rĂ©current de Monjou), c’est cette capacitĂ© Ă  avoir toujours un oeil sur deux choses Ă  la fois (strabisme), contradictoires ou en tension (divergent), tout en parvenant Ă  les articuler et Ă  utiliser la tension pour en faire naĂ®tre quelque chose. Il en a donnĂ© un premier exemple, qu’il trouve parfaitement adaptĂ© Ă  ces gĂ©niaux crĂ©ateurs de Wiener Werkstätte : avoir un oeil sur le passĂ©, sur ce qui va disparaitre, mais dont il faut garder quelque chose (en l’occurence l’art nouveau), et un oeil sur l’avenir, sur ce qui est en train de survenir, et qu’il convient de façonner et de rendre possible (en l’occurence l’art dĂ©co). Bien sĂ»r, c’est aussi un point de bascule historique entre le monde ancien de l’artisanat, et le monde qui survient, industriel.
    Il a illustrĂ© ce moment de transition, de strabisme divergent heureux, des Hoffman, Moser & Waerndorfer, avec beaucoup d’images d’oeuvres, d’objets, de crĂ©ations, qui montrent très bien ce mĂ©lange d’un rappel du vĂ©gĂ©tal, de l’organique et du naturel de l’art nouveau, avec dĂ©jĂ  visible la gĂ©omĂ©trisation, et une forme de simplification des formes propre Ă  l’art dĂ©co. Mais il l’a appliquĂ© Ă  d’autres sujets : il faut regarder, pour le leader, ce qui se passe dans sa communautĂ©, Ă  l’intĂ©rieur, mais aussi ce qui se passe en dehors. Ce strabisme divergent heureux est un concept utile, car il donne en quelques mots des Ă©lĂ©ments permettant de mieux attraper les paradoxes, dont le monde humain est fait, pour – non pas chercher Ă  les rĂ©soudre – mais Ă  apprendre, avec discernement, et humilitĂ©, ce que l’on peut bâtir avec. Ce qu’ils contiennent de rĂ©alitĂ© que nos modèles mentaux ne peuvent pas complètement, logiquement, rĂ©concilier. Les paradoxes sont Ă  expliciter, formuler, et Ă  utiliser.
    Je vous recommander d’aller Ă©couter l’interview linkĂ©e en dĂ©but d’article pour dĂ©couvrir le fabuleux conteur qu’est Christian Monjou. Et cette interview revient sur un des thèmes de sa confĂ©rence, « on ne crĂ©e / innove qu’en bidouillant avec le dĂ©jĂ -là », sur lequel j’ai capturĂ© une petite citation.
    Une oeuvre d’art a peut-ĂŞtre plus Ă  voir avec une autre oeuvre d’art qui l’a prĂ©cĂ©dĂ©e qu’avec le rĂ©el. Harold Bloom

  • Animal technique

    Dans les discussions Ă  propos de l’IA, et ses implications, je retrouve un biais cognitif, dĂ©jĂ  soulignĂ© Ă  propos de Finkielkraut : il y aurait d’un cĂ´tĂ© des activitĂ©s humaines, et de l’autre des objets techniques, des inventions, des innovations, qui en seraient comme sĂ©parĂ©es. Cela conduit Ă  des choix et des questionnements du type : faut-il avoir peur de l’IA ? Doit-on crĂ©er des labels « Handmade » (vu dans une bd l’autre jour) pour signaler les produits faits « sans IA » ?
    Il y aurait donc des objets, des crĂ©ations, « purement » humaine et d’autres avec IA. C’est Ă©videmment complètement ridicule. C’est comme si l’on devait estampiller les ouvrages Ă©crits « sans stylos », ou « sans imprimerie ». Le biais cognitif que je vois Ă  l’oeuvre s’appuie sur un modèle mental d’un humain complètement sĂ©parĂ© des objets techniques, comme une sorte d’humain « naturel » qui utiliserait des outils « non-naturels » / artificiels. Ce modèle, renforcĂ© par le langage, est très intuitif. Mais il est faux, il me semble : l’homme est un animal technique, au sens anthropologique du terme, c’est-Ă -dire que notre rapport au monde est toujours assorti d’une intermĂ©diation. C’est presque symboliquement Ă©vident, tant la notion d’humanitĂ©, est intrinsèquement liĂ©e Ă  la crĂ©ation d’outils. Un silex taillĂ©, c’est la marque forte de l’Humain.
    Notre rapport au monde passe par / s’appuie sur / a besoin / est renforcĂ© par / existe via des objets techniques.
    Que la nature disruptive des IA force Ă  se poser des questions, c’est une Ă©vidence. Ne serait-ce que par une forme de conservatisme de bon aloi, de prudence, pour ne pas Ă©pouser Ă©perdument, par technophilie et fascination, tous les usages permis par la nouveautĂ©. Mais cette prudence ne doit pas nous faire rĂ©gresser Ă  une sorte d’idĂ©es abstraite d’homme non-technique. En quoi penser mieux avec Montaigne, grâce Ă  la trace et Ă  la rĂ©plication de sa pensĂ©e permise par l’Ă©criture et l’imprimerie, serait fondamentalement diffĂ©rent de penser mieux grâce au partage mondial de la connaissance, et Ă  des modèles intelligents ? Bien sĂ»r, l’amplitude, la nature, les possibilitĂ©s des outils sont diffĂ©rents. Mais cela reste des outils techniques / technologiques.
    En tant qu’animal technique, je vois aussi bien l’intĂ©rĂŞt d’un marteau, d’un livre, d’une voiture, d’une charrue, d’un engrais, d’un verre, que de l’IA. On peut se tuer en voiture. On peut rendre les gens fous avec un livre. Penser les bons usages de la technologie est notre devoir, pas imaginer un monde sans elle. L’effroi et la fascination ne sont pas des rĂ©actions constructives et rĂ©flexives, mais instinctives.
    A titre personnel, dans mon travail, j’explore la manière dont je pourrais me faire remplacer intĂ©gralement par l’IA. On verra bien ce qui rĂ©sistera Ă  ce remplacement.
    Les voitures ont remplacĂ© les calèches. Je ne rĂŞve pas d’un monde de calèche. Les livres ont remplacĂ© la capacitĂ© de mĂ©moriser. Je ne rĂŞve pas d’un monde sans livres. L’IA va remplacer plein de choses. J’ai hâte de voir quoi, et je me rĂ©jouis des expĂ©rimentations, des crĂ©ations nouvelles, des dĂ©couvertes, que cela va permettre.

  • Prise de hauteur ?

    Prise de hauteur ?

    En lisant ce matin un article sur X (« Build a personal AI Agent that posts on X exactly like you and lands in the algorithm »), je me suis (re)fait la remarque que l’utilisation de nouveaux outils, notamment ceux qui sont très disruptifs (qui apportent un changement de paradigme, pourrait-on dire), nous confronte Ă  une rĂ©invention de notre activitĂ©. Comme le soulignait Michel Serres (« Les nouvelles technologies, rĂ©volution culturelle et cognitive« ), Ă  chaque nouvelle rĂ©volution, l’humain perd quelque chose, et rĂ©cupère des capacitĂ©s supplĂ©mentaires. Nous sommes, Ă  chaque fois, diminuĂ©s et augmentĂ©s. TransformĂ©s, quoi. Par exemple : l’arrivĂ©e de l’imprimerie a fait perdre la mĂ©moire aux humains (qui se rappelle encore et est capable de transmettre des livres entiers ?), mais a permis une extraordinaire diffusion des connaissances et gĂ©nĂ©ration de nouvelles idĂ©es.

    IA : qu’est-ce que ça change ?

    Bien loin de moi l’idĂ©e d’ĂŞtre capable de dire ce que l’IA nous fait perdre et gagner, car il me semble que la vague est au tout dĂ©but. Je ne suis pas devin, et comme le dit le proverbe, les prĂ©visions sont difficiles, surtout en ce qui concerne l’avenir. Mais on peut dĂ©jĂ  voir quelques Ă©lĂ©ments. Toute recherche, analyse, synthèse de data ou de connaissances, toute production de recommandations, de textes, de code, d’images, bientĂ´t de films, est dĂ©jĂ  dans le champ des capacitĂ©s des IA (et probablement bien d’autres choses encore que je ne connais pas). Comment cela pourrait-il ne pas bouleverser une grande partie des professions dites « intellectuelles » ?
    Nous sommes Ă  peu près sĂ»rs d’avoir dĂ©jĂ  perdu le monopole de la parole, et aussi de l’apprentissage non-rĂ©flexif. Que gagnons-nous au passage ? Je crois un temps et une attention supplĂ©mentaire Ă  accorder Ă  la rĂ©flexion, la prise de recul : si je passe moins de temps Ă  rĂ©colter des infos, Ă  les synthĂ©tiser, Ă  les croiser, etc, je gagne un temps certain pour penser leur utilisation, la stratĂ©gie qui va avec. Bref, c’est une remontĂ©e en concept (que nous avions dĂ©jĂ  vue en parlant de conception & crĂ©ativitĂ©) : je dois synthĂ©tiser les infos / donnĂ©es sur tel sujet. Ok, mais pourquoi faire ? Ă  quoi cela va servir ? avec quel autre domaine de connaissances pourrais-je les croiser puisque ça ne me coĂ»te plus que quelques minutes ? Puisque des agents peuvent travailler pour moi, quelles tâches puis-je leur confier ?

    Cas concret

    Un exemple, pris dans l’article citĂ© en tĂŞte d’article : si des agents peuvent Ă©crire, synthĂ©tiser, poster sur les rĂ©seaux Ă  la place, analyser l’impact des posts, apprendre de ces feedbacks, cela libère d’une partie du boulot et permet d’ĂŞtre plus prĂ©cis sur la voix et le style que l’on veut porter. Pourquoi est-ce que j’Ă©cris ces articles ? Dans quel but ? Quel est le style, la nouveautĂ© que je souhaite apporter ? Qu’est-ce qui permettra d’utiliser l’iA et les agents pour augmenter ma capacitĂ© d’atteinte des mes objectifs (que du coup je vais devoir clarifier pour les partager avec les agents) ? Il me semble que cela nous oblige Ă  ĂŞtre plus intelligents.
    Ce matin je me suis dit, Ă  l’instar de l’auteur de l’article, que je pourrais enregistrer mes idĂ©es Ă  voix haute sur l’iphone en marchant, partager ces fichiers Ă  un agent X / Grok qui les analyserait sur la base d’un doc de synthèse produit en lisant / analysant mon blog et mon fil X (qui serait une version co-construite de mon « style »), et que l’IA pourrait me gĂ©nĂ©rer avec ce « vocal » + fichier de style, une Ă©bauche rapide de billet pour mon blog, mais enrichie de citations, de questions denses sur lesquelles il dĂ©bouche, de pistes de lectures. Comme Grok vient de mettre en place des connecteurs Google Drive, ça me parait ĂŞtre un plan Ă  tester pour voir ce que ça change et comment ça me permet d’ĂŞtre plus pertinent et efficace.
    Et voilĂ  l’exemple d’augmentation : rĂ©flĂ©chissant Ă  cela, je me suis re-penchĂ© sur une prĂ©sentation que j’avais vue d’un gĂ©nĂ©ral Ă  propos du « style ». Qu’est-ce qui dĂ©finit un style ? Quelles sont les caractĂ©ristiques d’un « style » ? Il y Ă©tait question de « modèles » (personnages inspirant avec les raisons pour lesquelles on les trouve inspirants) et de « modalitĂ©s d’interaction » (caractĂ©ristiques pertinentes pour dĂ©crire notre style d’interaction), et de plusieurs autres choses. On peut laisser tout cela Ă  notre intuition, dans la zone semi-consciente, ou travailler dessus pour gagner en cohĂ©rence et en lisibilitĂ©. VoilĂ  ce que va me forcer Ă  faire l’IA, dans ce cas très concret. C’est dĂ©jĂ  pas mal. Je vous tiens au courant, bien sĂ»r.

  • Le poids du monde

    Le poids du monde

    A l’heure de la connexion possible au reste du monde, instantanĂ©e, il me semble qu’un danger nous guette, encore plus probablement que la consommation futile ou toxique, c’est celui de se faire voler notre bonheur quotidien.
    Ils sont nombreux, les insatiables, les voraces, les illuminĂ©s, Ă  vouloir absolument nous forcer Ă  prĂŞter attention Ă  des choses qui ne nous concernent pas, ou pas directement, ou si peu, que le simple fait d’y prĂŞter attention porte dĂ©jĂ  atteinte Ă  nos propres enjeux et prĂ©occupations. Je crois qu’il y a dĂ©finitivement deux catĂ©gories d’humains : ceux qui apprennent Ă  se contenter de mener leur vie, humblement, laborieusement, en Ă©tant ouvert au doute, et sachant s’Ă©tonner et se satisfaire de peu, et ceux (que j’appelais ci-dessus les insatiables) dont la soif de pouvoir, de grandeur personnelle, ne sera jamais comblĂ©e, et fait peu de cas de la vie des autres, qu’ils peuvent Ă  l’occasion considĂ©rer comme des moyens d’atteindre leurs objectifs.
    Il y a de grands projets portĂ©s par les deux catĂ©gories d’Hommes. J’ai de moins en moins de respect pour ceux portĂ©s par la deuxième catĂ©gorie. Ceux qui nous forcent, par exemple, Ă  nous prĂ©occuper du sort de gens Ă  l’autre bout du monde, qui sont complètement hors de nos vies pratiques. Par le biais de l’Ă©motion (qui ne compatirait pas avec le malheur de ses congĂ©nères ?), ils nous volent du temps d’attention, ils nous surchargent le quotidien d’un poids impossible Ă  porter. Je crois que c’est volontaire, Ă  dĂ©faut d’ĂŞtre nĂ©cessairement conscient. Une fois les honnĂŞtes gens accablĂ©s de stress, de culpabilitĂ©, d’Ă©motions contradictoires et ingĂ©rables (parce que les causes sont trop Ă©loignĂ©es de nos moyens d’actions), il ne reste plus qu’une population hagarde, ou frappĂ©e de stupeur, qu’il est bien aisĂ© de manipuler.
    Nous n’avons pas les Ă©paules suffisamment solides pour porter le poids de monde. Nous ne sommes pas Atlas, mais des Hommes. Nous avons le droit, et le devoir, de refuser ce poids, inhumain, dĂ©mesurĂ©.
    Sachons nous concentrer sur nos proches, sur notre famille, notre travail, sur la rĂ©alitĂ© concrète qui nous entoure. Mon voisin est plus important qu’un iranien, n’en dĂ©plaise aux journalistes et aux politiciens. Mes enfants sont plus importants que la majoritĂ© municipale. J’ai tendance parfois Ă  l’oublier ; non pas intellectuellement, bien sĂ»r, mais en termes d’attention portĂ©e, d’univers mental. Ma rĂ©alitĂ© est d’abord sous mes yeux, Ă  chaque instant, chaque jour. Il faut bien sĂ»r garder un Ĺ“il sur les insatiables (on est bien obligĂ©, car ils sont nuisibles), mais sans nous laisser voler notre bonheur quotidien, dont la saveur et le sens ne sont pas Ă  l’Ă©chelle d’une planète, ou de l’Histoire, mais bien Ă  l’Ă©chelle de phĂ©nomènes et d’interactions Ă  taille humaine, plus modestes, plus actionnables. MĂ©fions nous de l’idĂ©al qui condamne ou cache la rĂ©alitĂ©. Ne nous laissons pas gagner par leur hubris, qui flatte l’ego – en faisant croire que nous pouvons porter le monde sur nos Ă©paules – et dĂ©forme les dĂ©sirs les plus simples. Un Homme bien ancrĂ© dans sa propre vie, avec ses propres objectifs, ses relations, son travail, est une force de rĂ©sistance face aux voraces voleurs de bonheur.

  • Dr. Jekyll et Mr. Hyde ?

    Dr. Jekyll et Mr. Hyde ?

    Ce billet partage quelques Ă©lĂ©ments discutĂ©s avec l’ami Jean-Marc, parce qu’ils permettront de clarifier, peut-ĂŞtre, la manière de lire ce blog. Le point de dĂ©part de l’Ă©change Ă©tait le sentiment dĂ©sagrĂ©able que Jean-Marc Ă©prouvait Ă  la lecture de mes articles : pour faire vite, nuancĂ©s lorsqu’il s’agit de parler de sujets philosophiques ou personnels, et trop radicaux lorsqu’il s’agit d’aborder des sujets politiques. Ai-je deux visages, comme Janus, ou suis-je donc une version actualisĂ©e du fameux Dr. Jekyll & Mr. Hyde ? C’est Ă  cette question que ce billet tente de rĂ©pondre.

    Politique, pour contenir la violence

    La dĂ©finition de la « politique » est multiple, et recouvre des champs assez diffĂ©rents selon que l’on emploie le terme au sens propre (relatif Ă  l’organisation de la sociĂ©tĂ©, relatif Ă  l’organisation de l’Etat et du pouvoir) ou dans ses sens Ă©largis (dĂ©marche structurĂ©e en vue d’atteindre des objectifs). Je parle ici du domaine politique dans son sens propre : organisation de la sociĂ©tĂ© et du pouvoir, et jeu dĂ©mocratique. J’ai retenu de mes lectures de Comte-Sponville que la politique est le territoire du « conflit », et la lecture de Julien Freund me l’a confirmĂ©. La politique est une manière de contenir et gĂ©rer la violence inhĂ©rente aux sociĂ©tĂ©s humaines, en lui donnant une forme organisĂ©e, ritualisĂ©e. (« C’est pour cette raison que de tous temps les sociĂ©tĂ©s stables ont essayĂ© de domestiquer [la violence], par exemple en la ritualisant, en tout cas de la contraindre dans certaines limites. Plus exactement, une sociĂ©tĂ© ne se stabilise qu’à cette condition. »). J’avais entendu d’ailleurs Elisabeth Levy dire la mĂŞme chose en exprimant que la politique c’est la « mise en scène du conflit ». Je trouve que tout cela est assez clair et Ă©vident si l’on y rĂ©flĂ©chit bien, et la politique, pour reprendre les mots de Freund, est bien cette « instance par excellence du dĂ©ploiement, de la gestion et du dĂ©nouement des conflits. »
    C’est donc presque un devoir, en politique, d’expliciter les conflits, les dĂ©saccords, les idĂ©es en opposition, et tout ce qui permet de souligner, d’une manière gĂ©nĂ©rale, les tensions qui traversent la sociĂ©tĂ©.

    A vouloir dissimuler coûte que coûte les conflits, on finit très souvent par bloquer toute issue, y compris celle de la négociation, et souvent on exaspère l’opposition des parties. Le conflit introduit une rupture et du même coup il débloque la situation parce qu’en général il met subitement les parties en présence de l’enjeu réel, des conséquences et des risques.

    Julien Freund (1921 – 1993) philosophe, sociologue et rĂ©sistant français

    Il faut donc bien pour cela, assumer, en politique, de radicaliser un peu ses opinions, ou celles de ses adversaires, pour permettre l’apparition dans l’espace public du conflit. VoilĂ  pourquoi, sur des sujets politiques, je fais le choix volontairement d’avoir des positions parfois radicales, lĂ©gèrement trop tranchĂ©es peut-ĂŞtre. Il n’y a pas Ă  mon sens de contradiction : une personne douce et tolĂ©rante peut tout Ă  fait, en politique, se montrer plus dure et radicale, car il s’agit de rendre explicite, donner une place aux conflits, pour permettre le dĂ©bat et la rĂ©solution de ces conflits.

    Radical ?

    Si le « radicalisme » dĂ©signe une attitude refusant tout compromis, il ne faut pas oublier que « radical » dĂ©signe le fait d’aller chercher les causes profondes des choses en vue de leur rĂ©solution. Il est donc louable de rejeter le radicalisme, comme posture, mais d’encourager une analyse radicale des sujets et des problèmes. Et j’irais mĂŞme plus loin. Certaines formes de « radicalismes » sont tout Ă  fait souhaitables en politique, sur certains sujets. C’est le sujet du Paradoxe de la tolĂ©rance posĂ© et analysĂ© par Karl Popper. Pour faire vite, nous n’avons pas Ă  ĂŞtre tolĂ©rant, ou dans le compromis, avec les idĂ©es intolĂ©rantes.

    […] Mais nous devons revendiquer le droit de les rĂ©primer [les idĂ©ologies intolĂ©rantes] si nĂ©cessaire, mĂŞme par la force ; car il se peut fort bien qu’elles ne soient pas disposĂ©es Ă  nous affronter sur le terrain de l’argumentation rationnelle, mais qu’elles commencent par dĂ©noncer toute argumentation ; elles peuvent interdire Ă  leurs adeptes d’Ă©couter des arguments rationnels, car ils sont trompeurs, et leur apprendre Ă  rĂ©pondre aux arguments par la force des poings ou des pistolets.

    Karl Popper (1902 – 1994) philosophe britannique d’origine autrichienne

    J’espère avoir clarifiĂ©, un peu mieux, pourquoi mes articles personnels montrent une approche nuancĂ©e, pourquoi ceux qui traitent de politique assument une approche plus radicale. Qu’en pensez-vous ? Avez-vous le mĂŞme sentiment que Jean-Marc en me lisant ?