CatĂ©gorie : 🧠 RĂ©flexions

  • Le poids du monde

    Le poids du monde

    A l’heure de la connexion possible au reste du monde, instantanĂ©e, il me semble qu’un danger nous guette, encore plus probablement que la consommation futile ou toxique, c’est celui de se faire voler notre bonheur quotidien.
    Ils sont nombreux, les insatiables, les voraces, les illuminĂ©s, Ă  vouloir absolument nous forcer Ă  prĂȘter attention Ă  des choses qui ne nous concernent pas, ou pas directement, ou si peu, que le simple fait d’y prĂȘter attention porte dĂ©jĂ  atteinte Ă  nos propres enjeux et prĂ©occupations. Je crois qu’il y a dĂ©finitivement deux catĂ©gories d’humains : ceux qui apprennent Ă  se contenter de mener leur vie, humblement, laborieusement, en Ă©tant ouvert au doute, et sachant s’Ă©tonner et se satisfaire de peu, et ceux (que j’appelais ci-dessus les insatiables) dont la soif de pouvoir, de grandeur personnelle, ne sera jamais comblĂ©e, et fait peu de cas de la vie des autres, qu’ils peuvent Ă  l’occasion considĂ©rer comme des moyens d’atteindre leurs objectifs.
    Il y a de grands projets portĂ©s par les deux catĂ©gories d’Hommes. J’ai de moins en moins de respect pour ceux portĂ©s par la deuxiĂšme catĂ©gorie. Ceux qui nous forcent, par exemple, Ă  nous prĂ©occuper du sort de gens Ă  l’autre bout du monde, qui sont complĂštement hors de nos vies pratiques. Par le biais de l’Ă©motion (qui ne compatirait pas avec le malheur de ses congĂ©nĂšres ?), ils nous volent du temps d’attention, ils nous surchargent le quotidien d’un poids impossible Ă  porter. Je crois que c’est volontaire, Ă  dĂ©faut d’ĂȘtre nĂ©cessairement conscient. Une fois les honnĂȘtes gens accablĂ©s de stress, de culpabilitĂ©, d’Ă©motions contradictoires et ingĂ©rables (parce que les causes sont trop Ă©loignĂ©es de nos moyens d’actions), il ne reste plus qu’une population hagarde, ou frappĂ©e de stupeur, qu’il est bien aisĂ© de manipuler.
    Nous n’avons pas les Ă©paules suffisamment solides pour porter le poids de monde. Nous ne sommes pas Atlas, mais des Hommes. Nous avons le droit, et le devoir, de refuser ce poids, inhumain, dĂ©mesurĂ©.
    Sachons nous concentrer sur nos proches, sur notre famille, notre travail, sur la rĂ©alitĂ© concrĂšte qui nous entoure. Mon voisin est plus important qu’un iranien, n’en dĂ©plaise aux journalistes et aux politiciens. Mes enfants sont plus importants que la majoritĂ© municipale. J’ai tendance parfois Ă  l’oublier ; non pas intellectuellement, bien sĂ»r, mais en termes d’attention portĂ©e, d’univers mental. Ma rĂ©alitĂ© est d’abord sous mes yeux, Ă  chaque instant, chaque jour. Il faut bien sĂ»r garder un Ɠil sur les insatiables (on est bien obligĂ©, car ils sont nuisibles), mais sans nous laisser voler notre bonheur quotidien, dont la saveur et le sens ne sont pas Ă  l’Ă©chelle d’une planĂšte, ou de l’Histoire, mais bien Ă  l’Ă©chelle de phĂ©nomĂšnes et d’interactions Ă  taille humaine, plus modestes, plus actionnables. MĂ©fions nous de l’idĂ©al qui condamne ou cache la rĂ©alitĂ©. Ne nous laissons pas gagner par leur hubris, qui flatte l’ego – en faisant croire que nous pouvons porter le monde sur nos Ă©paules – et dĂ©forme les dĂ©sirs les plus simples. Un Homme bien ancrĂ© dans sa propre vie, avec ses propres objectifs, ses relations, son travail, est une force de rĂ©sistance face aux voraces voleurs de bonheur.

  • Dr. Jekyll et Mr. Hyde ?

    Dr. Jekyll et Mr. Hyde ?

    Ce billet partage quelques Ă©lĂ©ments discutĂ©s avec l’ami Jean-Marc, parce qu’ils permettront de clarifier, peut-ĂȘtre, la maniĂšre de lire ce blog. Le point de dĂ©part de l’Ă©change Ă©tait le sentiment dĂ©sagrĂ©able que Jean-Marc Ă©prouvait Ă  la lecture de mes articles : pour faire vite, nuancĂ©s lorsqu’il s’agit de parler de sujets philosophiques ou personnels, et trop radicaux lorsqu’il s’agit d’aborder des sujets politiques. Ai-je deux visages, comme Janus, ou suis-je donc une version actualisĂ©e du fameux Dr. Jekyll & Mr. Hyde ? C’est Ă  cette question que ce billet tente de rĂ©pondre.

    Politique, pour contenir la violence

    La dĂ©finition de la « politique » est multiple, et recouvre des champs assez diffĂ©rents selon que l’on emploie le terme au sens propre (relatif Ă  l’organisation de la sociĂ©tĂ©, relatif Ă  l’organisation de l’Etat et du pouvoir) ou dans ses sens Ă©largis (dĂ©marche structurĂ©e en vue d’atteindre des objectifs). Je parle ici du domaine politique dans son sens propre : organisation de la sociĂ©tĂ© et du pouvoir, et jeu dĂ©mocratique. J’ai retenu de mes lectures de Comte-Sponville que la politique est le territoire du « conflit », et la lecture de Julien Freund me l’a confirmĂ©. La politique est une maniĂšre de contenir et gĂ©rer la violence inhĂ©rente aux sociĂ©tĂ©s humaines, en lui donnant une forme organisĂ©e, ritualisĂ©e. (« C’est pour cette raison que de tous temps les sociĂ©tĂ©s stables ont essayĂ© de domestiquer [la violence], par exemple en la ritualisant, en tout cas de la contraindre dans certaines limites. Plus exactement, une sociĂ©tĂ© ne se stabilise qu’à cette condition. »). J’avais entendu d’ailleurs Elisabeth Levy dire la mĂȘme chose en exprimant que la politique c’est la « mise en scĂšne du conflit ». Je trouve que tout cela est assez clair et Ă©vident si l’on y rĂ©flĂ©chit bien, et la politique, pour reprendre les mots de Freund, est bien cette « instance par excellence du dĂ©ploiement, de la gestion et du dĂ©nouement des conflits. »
    C’est donc presque un devoir, en politique, d’expliciter les conflits, les dĂ©saccords, les idĂ©es en opposition, et tout ce qui permet de souligner, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les tensions qui traversent la sociĂ©tĂ©.

    A vouloir dissimuler coĂ»te que coĂ»te les conflits, on finit trĂšs souvent par bloquer toute issue, y compris celle de la nĂ©gociation, et souvent on exaspĂšre l’opposition des parties. Le conflit introduit une rupture et du mĂȘme coup il dĂ©bloque la situation parce qu’en gĂ©nĂ©ral il met subitement les parties en prĂ©sence de l’enjeu rĂ©el, des consĂ©quences et des risques.

    Julien Freund (1921 – 1993) philosophe, sociologue et rĂ©sistant français

    Il faut donc bien pour cela, assumer, en politique, de radicaliser un peu ses opinions, ou celles de ses adversaires, pour permettre l’apparition dans l’espace public du conflit. VoilĂ  pourquoi, sur des sujets politiques, je fais le choix volontairement d’avoir des positions parfois radicales, lĂ©gĂšrement trop tranchĂ©es peut-ĂȘtre. Il n’y a pas Ă  mon sens de contradiction : une personne douce et tolĂ©rante peut tout Ă  fait, en politique, se montrer plus dure et radicale, car il s’agit de rendre explicite, donner une place aux conflits, pour permettre le dĂ©bat et la rĂ©solution de ces conflits.

    Radical ?

    Si le « radicalisme » dĂ©signe une attitude refusant tout compromis, il ne faut pas oublier que « radical » dĂ©signe le fait d’aller chercher les causes profondes des choses en vue de leur rĂ©solution. Il est donc louable de rejeter le radicalisme, comme posture, mais d’encourager une analyse radicale des sujets et des problĂšmes. Et j’irais mĂȘme plus loin. Certaines formes de « radicalismes » sont tout Ă  fait souhaitables en politique, sur certains sujets. C’est le sujet du Paradoxe de la tolĂ©rance posĂ© et analysĂ© par Karl Popper. Pour faire vite, nous n’avons pas Ă  ĂȘtre tolĂ©rant, ou dans le compromis, avec les idĂ©es intolĂ©rantes.

    […] Mais nous devons revendiquer le droit de les rĂ©primer [les idĂ©ologies intolĂ©rantes] si nĂ©cessaire, mĂȘme par la force ; car il se peut fort bien qu’elles ne soient pas disposĂ©es Ă  nous affronter sur le terrain de l’argumentation rationnelle, mais qu’elles commencent par dĂ©noncer toute argumentation ; elles peuvent interdire Ă  leurs adeptes d’Ă©couter des arguments rationnels, car ils sont trompeurs, et leur apprendre Ă  rĂ©pondre aux arguments par la force des poings ou des pistolets.

    Karl Popper (1902 – 1994) philosophe britannique d’origine autrichienne

    J’espĂšre avoir clarifiĂ©, un peu mieux, pourquoi mes articles personnels montrent une approche nuancĂ©e, pourquoi ceux qui traitent de politique assument une approche plus radicale. Qu’en pensez-vous ? Avez-vous le mĂȘme sentiment que Jean-Marc en me lisant ?

  • Universaliste ?

    Universaliste ?

    GrĂące Ă  François, mon pĂšre, et Ă  mes frĂšres et belles-soeurs, nous avons esquissĂ© pendant notre repas de NoĂ«l une belle discussion sur le thĂšme de l’universalisme. C’est un sujet passionnant. Notre pĂšre avait travaillĂ© le sujet et en avait fait un article, trĂšs intĂ©ressant, en rĂ©action Ă  d’autres articles. Pour pouvoir suivre la rĂ©flexion, je suis allĂ© regardĂ©, pendant que nous discutions, la dĂ©finition sur le TLFI :
    Universalisme n. m. :
    Toute doctrine qui considĂšre la rĂ©alitĂ© comme un tout unique, ce qui revient Ă  dire universel, dans lequel les individus ne peuvent ĂȘtre isolĂ©s, si ce n’est par abstraction.

    Elle m’a interpelĂ©, trĂšs fortement, et m’a forcĂ© Ă  rĂ©flĂ©chir un peu plus Ă  ce sujet.

    Contre-intuitif

    J’avoue que spontanĂ©ment, si l’on m’avait demandĂ© si je pensais ĂȘtre universaliste, j’aurais rĂ©pondu « oui ». Pour la raison que je crois en une forme de « nature humaine », sous-jacente aux diffĂ©rentes races, cultures, particularismes, et Ă  des « droits naturels » associĂ©s Ă  cette nature. Mais la dĂ©finition philosophique (celle que j’ai recopiĂ© ci-dessus) est plus prĂ©cise que cela. Je considĂšre la rĂ©alitĂ© comme un tout unique (le RĂ©el), mais je considĂšre Ă©galement qu’il est faux de dire que les individus ne peuvent ĂȘtre isolĂ©s, si ce n’est par abstraction. En tout cas, cette idĂ©e m’interpelle. Et elle me parle cependant car, oui, les frontiĂšres entre l’individu et la sociĂ©tĂ© dans laquelle il s’insĂšre ne sont pas si nettes que cela. Pour prĂ©ciser ma pensĂ©e, j’ai besoin d’aller chercher le sens du mot « abstraction », car j’y vois plusieurs notion distinctes allant de la montĂ©e en concept « abstraits » Ă  la nĂ©gation de la rĂ©alitĂ© « concrĂšte ». En fait « Abstraire », car l’abstraction est le pouvoir, la capacitĂ© d’abstraire.
    Abstraire v. trans :
    Isoler, par l’analyse, un ou plusieurs Ă©lĂ©ments du tout dont ils font partie, de maniĂšre Ă  les considĂ©rer en eux-mĂȘmes et pour eux-mĂȘmes.

    L’universalisme dĂ©crit donc des doctrines dans lesquelles les « individus » n’existent comme objet de pensĂ©e que par effort d’abstraction. C’est une idĂ©e forte. Est-ce que l’existence d’une rĂ©alitĂ© unique, d’un tout, implique nĂ©cessairement que chaque « ĂȘtre » (que ce soit un individu ou un objet, la question est la mĂȘme), ne puisse ĂȘtre pensĂ© que par abstraction ? Je crois trĂšs profondĂ©ment le contraire. Ce sont des Ă©lĂ©ments que je dĂ©velopperai dans mon essai, mais j’en partage quelques-uns ici, cela me permettra de prĂ©ciser ma pensĂ©e.

    essence ou ensemble d’objets ?

    Il me semble que l’on peut considĂ©rer la « rĂ©alitĂ© unique » dont parle la dĂ©finition d’universalisme comme un ensemble de choses plutĂŽt que comme un tout unique indiffĂ©renciĂ©. Si l’on accepte l’idĂ©e que la rĂ©alitĂ© est « tout ce qui existe », alors on peut partir du principe, pragmatique, qu’il existe une multitude de choses, d’ĂȘtres, vivants ou non, matĂ©riels ou non, qui font, pris dans leur ensemble, la rĂ©alitĂ©. C’est une vision pluraliste de la rĂ©alitĂ© vue comme un « ensemble » de choses, plus que comme une « essence » unique dont chaque ĂȘtre ressortirait et ne pourrait ĂȘtre, par consĂ©quent, qu’abstrait pour pouvoir ĂȘtre pensĂ©. Je crois vraiment que c’est notre connaissance des diffĂ©rents objets qui peuplent le rĂ©el qui construit notre comprĂ©hension de celui-ci. J’accepte l’idĂ©e que des objets de nature, d’essence, diffĂ©rente peuplent le rĂ©el. Une idĂ©e n’est pas de mĂȘme nature qu’un Ă©lectron. Les deux sont des objets de la rĂ©alitĂ©.
    Vu sous ce prisme, une doctrine universaliste me parait ĂȘtre Ă  coup sĂ»r un idĂ©alisme (« Toute philosophie qui ramĂšne l’existence Ă  l’idĂ©e »). La vision que je dĂ©veloppe en partant des objets est une vision pragmatique (« Qui concerne les faits rĂ©els, l’action et le comportement que leur observation et leur Ă©tude enseignent »).
    AprÚs réflexion, et grùce à ces définitions, je crois pouvoir dire trÚs simplement que je ne suis pas universaliste.

    Et les humains dans tout ça ?

    Si l’on revient au sujet de dĂ©part, qui ne concernait pas les essences abstraites, ou la maniĂšre d’aborder le rĂ©el, mais bien les individus humains, et les cultures et les peuples, est-ce que ce dĂ©tour par le dictionnaire permet de clarifier les termes de la discussion ? Il me que oui, en partie. Les doctrines universalistes posent comme principe de dĂ©part que l’individu n’existe pas en tant que tel, mais par un effort d’abstraction, d’isolement de son contexte, pour en dĂ©crire des caractĂ©ristiques qui seront toujours, d’une maniĂšre ou d’une autre, porteuses d’une « simplification », ou d’une perte vĂ©racitĂ©. Or, et c’est mon point de vue, que je suis en mesure d’exposer plus clairement maintenant, il me semble tout Ă  fait lĂ©gitime et justifiĂ© de partir du principe d’existence des individus (comme entitĂ©s biologiques, organismes), et de chercher Ă  comprendre ce que sont leurs caractĂ©ristiques, leurs dĂ©terminants, etc. Cela n’empĂȘche pas de chercher Ă  penser le collectif, ou la culture, ou la civilisation, ou la race, ou tout autre catĂ©gorie visant Ă  gĂ©nĂ©raliser. Cela interdit simplement, et c’est mon point, de sacrifier l’individu au nom de l’universel, ce que font les universalismes en prĂ©tendant que l’individu n’existe que par abstraction. S’il existe une rĂ©alitĂ© « surplombante » et que l’individu n’est toujours qu’une idĂ©e (rĂ©sultat de l’effort d’abstraction) alors il ne vaut pas grand-chose. Je ne prĂ©tends pas avoir raison sur la philosophie, mais ma sensibilitĂ© et mes maigres connaissances historiques me semblent confirmer que les doctrines universalistes sont aussi celles qui, par centaines, par milliers, par millions, ont tuĂ©s des pauvres gens qui n’avaient rien demandĂ© Ă  personne. Je comprends mieux pourquoi : ce n’Ă©tait pas des personnes, des individus, mais des « abstractions » isolĂ©es du Grand Tout.

  • MĂ©lancolie

    Hier, je me suis rendu au pot de dĂ©part Ă  la retraite d’un vieux collĂšgue et ami. C’Ă©tait un trĂšs chouette moment de partage, de souvenirs, et de retrouvailles.
    Je suis retournĂ© pour l’occasion sur mon ancien lieu de travail, Ă  Guyancourt, oĂč j’ai passĂ© une bonne dizaine d’annĂ©e, de 2003 Ă  2015. Retourner en voiture lĂ -bas, redĂ©couvrir le bĂątiment, les lieux frĂ©quentĂ©s Ă  l’Ă©poque, le Lab que j’avais contribuĂ© Ă  mettre en place, et – bien sĂ»r – revoir d’anciens collĂšgues, tout cela m’a rendu un peu mĂ©lancolique. Un Ă©trange sentiment m’a Ă©treint toute la journĂ©e, liĂ© Ă  une sorte de tĂ©lescopage d’Ă©poques : revenir lĂ  oĂč a commencĂ© ma vie professionnelle dans le privĂ©, vingt-deux ans plus tard, a créé une sorte de repli du temps et de l’espace sur lui-mĂȘme. Le bĂątiment n’a presque pas changĂ©, mais les gens, l’organisation, tout le reste, oui. Les visages des collĂšgues perdus de vue il y a plus de 10 ans pour certains, toujours les mĂȘmes, mais marquĂ©s par le temps qui passe, Ă©taient Ă  la fois une source de joie, et de compassion. Les visages ne mentent pas : le temps, mais aussi les Ă©vĂšnements y laissent des marques visibles, sinon lisibles, et le choc est assez intense.
    Heureusement, les Ă©changes, le trĂšs beau discours de dĂ©part de mon ami (profond, sincĂšre et riche en partage), et la chaleur humaine, palpable, de gens qui s’apprĂ©cient et ont construit des choses ensemble, ont colorĂ© cette journĂ©e d’une joie rĂ©elle qui a nuancĂ© cette mĂ©lancolie. Mais la mĂ©lancolie dĂ©clenchĂ©e par le voyage aller, en voiture, cette remontĂ©e dans le temps, a absorbĂ© d’une traite cette joie, et s’en est nourrie. Le temps ne plaisante pas vraiment. Peut-ĂȘtre ce mĂ©lange de tristesse et de joie est ce que les portugais appellent la saudade ?
    MĂ©lancolie : Sentiment d’une tristesse vague et douce, dans laquelle on se complaĂźt, et qui favorise la rĂȘverie dĂ©senchantĂ©e et la mĂ©ditation.

  • Confabulation

    Confabulation

    J’ai appris ce mot en lisant l’excellent livre de Thibaut Giraud (alias Monsieur Phi) sur les LLM (Large Language Models). Le livre « La parole aux machines » est remarquable et fera l’objet bientĂŽt d’une recension dĂ©taillĂ©e ici.
    En décrivant la maniÚre dont les premiÚres versions des LLM hallucinaient (ça arrive encore mais nettement moins), il précise :
    Le terme n’est peut-ĂȘtre pas le mieux choisi pour dĂ©signer ce phĂ©nomĂšne parce que celui-ci n’a qu’un rapport assez vague avec des hallucinations au sens psychologique : on ne prĂ©tend pas que ChatGPT perçoit faussement l’existence d’oeufs de vache. Il serait plus juste de parler de faubulation pour ce type de discours, c’est-Ă -dire la prĂ©sentation d’Ă©lĂ©ments fictifs comme factuels. On pourrait aussi rapprocher ce phĂ©nomĂšne de la confabulation qui consiste, pour l’ĂȘtre humain, dans le fait d’ajouter involontairement des Ă©lĂ©ments imaginaires afin de compenser des lacunes dans ce que la mĂ©moire nous prĂ©sente. Presque tous nos souvenirs sont le mĂ©lange d’Ă©lĂ©ments rĂ©els et confabulĂ©s que nous avons le plus grand mal Ă  distinguer (…).
    Cela rĂ©sonne avec certaines de mes rĂ©flexions sur les rĂ©cits et les faits, et comme j’aime les mots je suis allĂ© chercher la dĂ©finition de ces deux mots.
    Fabulation :
    A.− Organisation des faits constituant le fond d’une Ɠuvre littĂ©raire.
    B.− RĂ©cit imaginaire.

    Et le deuxiĂšme, qui semble ĂȘtre un anglicisme, ou peut-ĂȘtre simplement plus rare ou rĂ©cent (absent du TLFI), dĂ©crit, dans un registre plutĂŽt pathologique, un « trouble de la mĂ©moire qui consiste Ă  produire des souvenirs fabriquĂ©s, dĂ©formĂ©s ou mal interprĂ©tĂ©s sur soi-mĂȘme ou sur le monde ». Le terme est donc particuliĂšrement bien choisi pour dĂ©crire ces fameuses « hallucinations » des LLM.
    En conclusion, il faut aussi mentionner le troisiÚme larron de la bande, basé sur la racine « fable » (emprunté au latin « fabula », désignant des « propos, paroles ») : affabulation, dont je ne connaissais pas du tout le sens précis (uniquement le dernier sens, par extension, qui est déjà loin du sens initial).
    Affabulation subst. fem :
    A.− Rare, vx. Morale Ă©noncĂ©e au dĂ©but ou plus gĂ©nĂ©ralement Ă  la fin d’une fable, d’un apologue.
    – P. ext. MoralitĂ© tirĂ©e d’un Ă©vĂ©nement symbolique.
    B.− RHÉT. Organisation mĂ©thodique d’un sujet en « fable », c’est-Ă -dire en intrigue d’une piĂšce de théùtre, en trame d’un rĂ©cit imaginaire.
    − Au plur. ƒuvres d’imagination organisĂ©es en « fable ».
    − P. ext. Succession des Ă©pisodes d’un rĂȘve.

    Je suis content d’avoir un mot pour dĂ©crire ce phĂ©nomĂšne que j’ai expĂ©rimentĂ© souvent : la confabulation.

  • FlĂąnerie #2

    FlĂąnerie #2

    En me baladant dans le petit village de Bretagne oĂč nous passons les vacances, je suis tombĂ© au bord d’un chemin sur cette boĂźte aux lettres si reconnaissable de La Poste. En la regardant, je me suis dit que c’Ă©tait un formidable objet : son usage, simple et connu de tous, cache une trĂšs grande complexitĂ© organisationnelle, et une histoire trĂšs profonde avec des racines dans l’Ă©poque de Louis XI (et probablement plus ancienne).

    Cet objet simple comporte plusieurs dĂ©tails qui Ă©voque tout cela : l’aspect abĂźmĂ© de cette boĂźte, trompeur, ne doit pas cacher le fait que le logo qui y figure est le dernier logo de La Poste, donc son installation doit ĂȘtre assez rĂ©cente. Ensuite, le numĂ©ro codĂ© « A1C4F5 » suppose et Ă©voque un systĂšme structurĂ© de numĂ©rotation et de positionnement sur des cartes des diffĂ©rentes boites, avec un systĂšme logique pour les retrouver facilement.

    J’ai aussi Ă©tĂ© saisi par un autre aspect. J’ai pensĂ© au designer qui ont pensĂ© cet objet, qui l’ont dessinĂ©, et qui ont peaufinĂ© ses dĂ©tails. Ils ont dĂ» avoir une rĂ©elle satisfaction Ă  voir le fruit de leur travail diffusĂ© Ă  cette Ă©chelle, et utilisĂ© quotidiennement par des millions d’utilisateurs. Quelle joie cela doit ĂȘtre (le format de la boĂźte aux lettres jaune est celui créé par l’entreprise Fonderie Dejoie, et le logo – « l’oiseau postal » – est une version revisitĂ©e du logo créé par Guy Georget).

    Son aspect m’a aussi Ă©voquĂ© le fait que certainement cette activitĂ© a connu un fort dĂ©clin avec l’arrivĂ©e du mail et de la concurrence. Ce que confirme une petite interrogation de Grok :
    Ces chiffres montrent une croissance forte au XIXe siĂšcle avec l’essor des communications, une stabilitĂ© au XXe, puis une chute drastique depuis les annĂ©es 2000 due Ă  l’email et aux services numĂ©riques. Pour les pĂ©riodes antĂ©rieures au XIXe siĂšcle, les donnĂ©es sont rares et locales, car le service postal Ă©tait moins centralisĂ©.

    Il y a encore tout de mĂȘme 6 milliards de courriers envoyĂ©s / reçus par an en France, excusez du peu ! Cette baisse d’activitĂ© ne doit pas cacher la formidable entreprise qu’a Ă©tĂ©, et est encore La Poste, ce qu’elle a rendu possible, ni le fait que sa perte de vitesse n’est que le signe de l’invention par d’autres humains d’une formidable alternative (le web et le mail). Chaque chose qui se termine coexiste avec d’autres qui se crĂ©ent et grandissent. Les humains sont formidables.