Dans les discussions Ă propos de l’IA, et ses implications, je retrouve un biais cognitif, dĂ©jĂ soulignĂ© Ă propos de Finkielkraut : il y aurait d’un cĂ´tĂ© des activitĂ©s humaines, et de l’autre des objets techniques, des inventions, des innovations, qui en seraient comme sĂ©parĂ©es. Cela conduit Ă des choix et des questionnements du type : faut-il avoir peur de l’IA ? Doit-on crĂ©er des labels « Handmade » (vu dans une bd l’autre jour) pour signaler les produits faits « sans IA » ?
Il y aurait donc des objets, des crĂ©ations, « purement » humaine et d’autres avec IA. C’est Ă©videmment complètement ridicule. C’est comme si l’on devait estampiller les ouvrages Ă©crits « sans stylos », ou « sans imprimerie ». Le biais cognitif que je vois Ă l’oeuvre s’appuie sur un modèle mental d’un humain complètement sĂ©parĂ© des objets techniques, comme une sorte d’humain « naturel » qui utiliserait des outils « non-naturels » / artificiels. Ce modèle, renforcĂ© par le langage, est très intuitif. Mais il est faux, il me semble : l’homme est un animal technique, au sens anthropologique du terme, c’est-Ă -dire que notre rapport au monde est toujours assorti d’une intermĂ©diation. C’est presque symboliquement Ă©vident, tant la notion d’humanitĂ©, est intrinsèquement liĂ©e Ă la crĂ©ation d’outils. Un silex taillĂ©, c’est la marque forte de l’Humain.
Notre rapport au monde passe par / s’appuie sur / a besoin / est renforcĂ© par / existe via des objets techniques.
Que la nature disruptive des IA force Ă se poser des questions, c’est une Ă©vidence. Ne serait-ce que par une forme de conservatisme de bon aloi, de prudence, pour ne pas Ă©pouser Ă©perdument, par technophilie et fascination, tous les usages permis par la nouveautĂ©. Mais cette prudence ne doit pas nous faire rĂ©gresser Ă une sorte d’idĂ©es abstraite d’homme non-technique. En quoi penser mieux avec Montaigne, grâce Ă la trace et Ă la rĂ©plication de sa pensĂ©e permise par l’Ă©criture et l’imprimerie, serait fondamentalement diffĂ©rent de penser mieux grâce au partage mondial de la connaissance, et Ă des modèles intelligents ? Bien sĂ»r, l’amplitude, la nature, les possibilitĂ©s des outils sont diffĂ©rents. Mais cela reste des outils techniques / technologiques.
En tant qu’animal technique, je vois aussi bien l’intĂ©rĂŞt d’un marteau, d’un livre, d’une voiture, d’une charrue, d’un engrais, d’un verre, que de l’IA. On peut se tuer en voiture. On peut rendre les gens fous avec un livre. Penser les bons usages de la technologie est notre devoir, pas imaginer un monde sans elle. L’effroi et la fascination ne sont pas des rĂ©actions constructives et rĂ©flexives, mais instinctives.
A titre personnel, dans mon travail, j’explore la manière dont je pourrais me faire remplacer intĂ©gralement par l’IA. On verra bien ce qui rĂ©sistera Ă ce remplacement.
Les voitures ont remplacĂ© les calèches. Je ne rĂŞve pas d’un monde de calèche. Les livres ont remplacĂ© la capacitĂ© de mĂ©moriser. Je ne rĂŞve pas d’un monde sans livres. L’IA va remplacer plein de choses. J’ai hâte de voir quoi, et je me rĂ©jouis des expĂ©rimentations, des crĂ©ations nouvelles, des dĂ©couvertes, que cela va permettre.
Catégorie : 🧠Réflexions
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Animal technique
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Prise de hauteur ?
En lisant ce matin un article sur X (« Build a personal AI Agent that posts on X exactly like you and lands in the algorithm »), je me suis (re)fait la remarque que l’utilisation de nouveaux outils, notamment ceux qui sont très disruptifs (qui apportent un changement de paradigme, pourrait-on dire), nous confronte Ă une rĂ©invention de notre activitĂ©. Comme le soulignait Michel Serres (« Les nouvelles technologies, rĂ©volution culturelle et cognitive« ), Ă chaque nouvelle rĂ©volution, l’humain perd quelque chose, et rĂ©cupère des capacitĂ©s supplĂ©mentaires. Nous sommes, Ă chaque fois, diminuĂ©s et augmentĂ©s. TransformĂ©s, quoi. Par exemple : l’arrivĂ©e de l’imprimerie a fait perdre la mĂ©moire aux humains (qui se rappelle encore et est capable de transmettre des livres entiers ?), mais a permis une extraordinaire diffusion des connaissances et gĂ©nĂ©ration de nouvelles idĂ©es.
IA : qu’est-ce que ça change ?
Bien loin de moi l’idĂ©e d’ĂŞtre capable de dire ce que l’IA nous fait perdre et gagner, car il me semble que la vague est au tout dĂ©but. Je ne suis pas devin, et comme le dit le proverbe, les prĂ©visions sont difficiles, surtout en ce qui concerne l’avenir. Mais on peut dĂ©jĂ voir quelques Ă©lĂ©ments. Toute recherche, analyse, synthèse de data ou de connaissances, toute production de recommandations, de textes, de code, d’images, bientĂ´t de films, est dĂ©jĂ dans le champ des capacitĂ©s des IA (et probablement bien d’autres choses encore que je ne connais pas). Comment cela pourrait-il ne pas bouleverser une grande partie des professions dites « intellectuelles » ?
Nous sommes Ă peu près sĂ»rs d’avoir dĂ©jĂ perdu le monopole de la parole, et aussi de l’apprentissage non-rĂ©flexif. Que gagnons-nous au passage ? Je crois un temps et une attention supplĂ©mentaire Ă accorder Ă la rĂ©flexion, la prise de recul : si je passe moins de temps Ă rĂ©colter des infos, Ă les synthĂ©tiser, Ă les croiser, etc, je gagne un temps certain pour penser leur utilisation, la stratĂ©gie qui va avec. Bref, c’est une remontĂ©e en concept (que nous avions dĂ©jĂ vue en parlant de conception & crĂ©ativitĂ©) : je dois synthĂ©tiser les infos / donnĂ©es sur tel sujet. Ok, mais pourquoi faire ? Ă quoi cela va servir ? avec quel autre domaine de connaissances pourrais-je les croiser puisque ça ne me coĂ»te plus que quelques minutes ? Puisque des agents peuvent travailler pour moi, quelles tâches puis-je leur confier ?Cas concret
Un exemple, pris dans l’article citĂ© en tĂŞte d’article : si des agents peuvent Ă©crire, synthĂ©tiser, poster sur les rĂ©seaux Ă la place, analyser l’impact des posts, apprendre de ces feedbacks, cela libère d’une partie du boulot et permet d’ĂŞtre plus prĂ©cis sur la voix et le style que l’on veut porter. Pourquoi est-ce que j’Ă©cris ces articles ? Dans quel but ? Quel est le style, la nouveautĂ© que je souhaite apporter ? Qu’est-ce qui permettra d’utiliser l’iA et les agents pour augmenter ma capacitĂ© d’atteinte des mes objectifs (que du coup je vais devoir clarifier pour les partager avec les agents) ? Il me semble que cela nous oblige Ă ĂŞtre plus intelligents.
Ce matin je me suis dit, Ă l’instar de l’auteur de l’article, que je pourrais enregistrer mes idĂ©es Ă voix haute sur l’iphone en marchant, partager ces fichiers Ă un agent X / Grok qui les analyserait sur la base d’un doc de synthèse produit en lisant / analysant mon blog et mon fil X (qui serait une version co-construite de mon « style »), et que l’IA pourrait me gĂ©nĂ©rer avec ce « vocal » + fichier de style, une Ă©bauche rapide de billet pour mon blog, mais enrichie de citations, de questions denses sur lesquelles il dĂ©bouche, de pistes de lectures. Comme Grok vient de mettre en place des connecteurs Google Drive, ça me parait ĂŞtre un plan Ă tester pour voir ce que ça change et comment ça me permet d’ĂŞtre plus pertinent et efficace.
Et voilĂ l’exemple d’augmentation : rĂ©flĂ©chissant Ă cela, je me suis re-penchĂ© sur une prĂ©sentation que j’avais vue d’un gĂ©nĂ©ral Ă propos du « style ». Qu’est-ce qui dĂ©finit un style ? Quelles sont les caractĂ©ristiques d’un « style » ? Il y Ă©tait question de « modèles » (personnages inspirant avec les raisons pour lesquelles on les trouve inspirants) et de « modalitĂ©s d’interaction » (caractĂ©ristiques pertinentes pour dĂ©crire notre style d’interaction), et de plusieurs autres choses. On peut laisser tout cela Ă notre intuition, dans la zone semi-consciente, ou travailler dessus pour gagner en cohĂ©rence et en lisibilitĂ©. VoilĂ ce que va me forcer Ă faire l’IA, dans ce cas très concret. C’est dĂ©jĂ pas mal. Je vous tiens au courant, bien sĂ»r. -

Le poids du monde
A l’heure de la connexion possible au reste du monde, instantanĂ©e, il me semble qu’un danger nous guette, encore plus probablement que la consommation futile ou toxique, c’est celui de se faire voler notre bonheur quotidien.
Ils sont nombreux, les insatiables, les voraces, les illuminĂ©s, Ă vouloir absolument nous forcer Ă prĂŞter attention Ă des choses qui ne nous concernent pas, ou pas directement, ou si peu, que le simple fait d’y prĂŞter attention porte dĂ©jĂ atteinte Ă nos propres enjeux et prĂ©occupations. Je crois qu’il y a dĂ©finitivement deux catĂ©gories d’humains : ceux qui apprennent Ă se contenter de mener leur vie, humblement, laborieusement, en Ă©tant ouvert au doute, et sachant s’Ă©tonner et se satisfaire de peu, et ceux (que j’appelais ci-dessus les insatiables) dont la soif de pouvoir, de grandeur personnelle, ne sera jamais comblĂ©e, et fait peu de cas de la vie des autres, qu’ils peuvent Ă l’occasion considĂ©rer comme des moyens d’atteindre leurs objectifs.
Il y a de grands projets portĂ©s par les deux catĂ©gories d’Hommes. J’ai de moins en moins de respect pour ceux portĂ©s par la deuxième catĂ©gorie. Ceux qui nous forcent, par exemple, Ă nous prĂ©occuper du sort de gens Ă l’autre bout du monde, qui sont complètement hors de nos vies pratiques. Par le biais de l’Ă©motion (qui ne compatirait pas avec le malheur de ses congĂ©nères ?), ils nous volent du temps d’attention, ils nous surchargent le quotidien d’un poids impossible Ă porter. Je crois que c’est volontaire, Ă dĂ©faut d’ĂŞtre nĂ©cessairement conscient. Une fois les honnĂŞtes gens accablĂ©s de stress, de culpabilitĂ©, d’Ă©motions contradictoires et ingĂ©rables (parce que les causes sont trop Ă©loignĂ©es de nos moyens d’actions), il ne reste plus qu’une population hagarde, ou frappĂ©e de stupeur, qu’il est bien aisĂ© de manipuler.
Nous n’avons pas les Ă©paules suffisamment solides pour porter le poids de monde. Nous ne sommes pas Atlas, mais des Hommes. Nous avons le droit, et le devoir, de refuser ce poids, inhumain, dĂ©mesurĂ©.
Sachons nous concentrer sur nos proches, sur notre famille, notre travail, sur la rĂ©alitĂ© concrète qui nous entoure. Mon voisin est plus important qu’un iranien, n’en dĂ©plaise aux journalistes et aux politiciens. Mes enfants sont plus importants que la majoritĂ© municipale. J’ai tendance parfois Ă l’oublier ; non pas intellectuellement, bien sĂ»r, mais en termes d’attention portĂ©e, d’univers mental. Ma rĂ©alitĂ© est d’abord sous mes yeux, Ă chaque instant, chaque jour. Il faut bien sĂ»r garder un Ĺ“il sur les insatiables (on est bien obligĂ©, car ils sont nuisibles), mais sans nous laisser voler notre bonheur quotidien, dont la saveur et le sens ne sont pas Ă l’Ă©chelle d’une planète, ou de l’Histoire, mais bien Ă l’Ă©chelle de phĂ©nomènes et d’interactions Ă taille humaine, plus modestes, plus actionnables. MĂ©fions nous de l’idĂ©al qui condamne ou cache la rĂ©alitĂ©. Ne nous laissons pas gagner par leur hubris, qui flatte l’ego – en faisant croire que nous pouvons porter le monde sur nos Ă©paules – et dĂ©forme les dĂ©sirs les plus simples. Un Homme bien ancrĂ© dans sa propre vie, avec ses propres objectifs, ses relations, son travail, est une force de rĂ©sistance face aux voraces voleurs de bonheur. -

Dr. Jekyll et Mr. Hyde ?
Ce billet partage quelques Ă©lĂ©ments discutĂ©s avec l’ami Jean-Marc, parce qu’ils permettront de clarifier, peut-ĂŞtre, la manière de lire ce blog. Le point de dĂ©part de l’Ă©change Ă©tait le sentiment dĂ©sagrĂ©able que Jean-Marc Ă©prouvait Ă la lecture de mes articles : pour faire vite, nuancĂ©s lorsqu’il s’agit de parler de sujets philosophiques ou personnels, et trop radicaux lorsqu’il s’agit d’aborder des sujets politiques. Ai-je deux visages, comme Janus, ou suis-je donc une version actualisĂ©e du fameux Dr. Jekyll & Mr. Hyde ? C’est Ă cette question que ce billet tente de rĂ©pondre.
Politique, pour contenir la violence
La dĂ©finition de la « politique » est multiple, et recouvre des champs assez diffĂ©rents selon que l’on emploie le terme au sens propre (relatif Ă l’organisation de la sociĂ©tĂ©, relatif Ă l’organisation de l’Etat et du pouvoir) ou dans ses sens Ă©largis (dĂ©marche structurĂ©e en vue d’atteindre des objectifs). Je parle ici du domaine politique dans son sens propre : organisation de la sociĂ©tĂ© et du pouvoir, et jeu dĂ©mocratique. J’ai retenu de mes lectures de Comte-Sponville que la politique est le territoire du « conflit », et la lecture de Julien Freund me l’a confirmĂ©. La politique est une manière de contenir et gĂ©rer la violence inhĂ©rente aux sociĂ©tĂ©s humaines, en lui donnant une forme organisĂ©e, ritualisĂ©e. (« C’est pour cette raison que de tous temps les sociĂ©tĂ©s stables ont essayĂ© de domestiquer [la violence], par exemple en la ritualisant, en tout cas de la contraindre dans certaines limites. Plus exactement, une sociĂ©tĂ© ne se stabilise qu’à cette condition. »). J’avais entendu d’ailleurs Elisabeth Levy dire la mĂŞme chose en exprimant que la politique c’est la « mise en scène du conflit ». Je trouve que tout cela est assez clair et Ă©vident si l’on y rĂ©flĂ©chit bien, et la politique, pour reprendre les mots de Freund, est bien cette « instance par excellence du dĂ©ploiement, de la gestion et du dĂ©nouement des conflits. »
C’est donc presque un devoir, en politique, d’expliciter les conflits, les dĂ©saccords, les idĂ©es en opposition, et tout ce qui permet de souligner, d’une manière gĂ©nĂ©rale, les tensions qui traversent la sociĂ©tĂ©.
A vouloir dissimuler coĂ»te que coĂ»te les conflits, on finit très souvent par bloquer toute issue, y compris celle de la nĂ©gociation, et souvent on exaspère l’opposition des parties. Le conflit introduit une rupture et du mĂŞme coup il dĂ©bloque la situation parce qu’en gĂ©nĂ©ral il met subitement les parties en prĂ©sence de l’enjeu rĂ©el, des consĂ©quences et des risques.Julien Freund (1921 – 1993) philosophe, sociologue et rĂ©sistant français
Il faut donc bien pour cela, assumer, en politique, de radicaliser un peu ses opinions, ou celles de ses adversaires, pour permettre l’apparition dans l’espace public du conflit. VoilĂ pourquoi, sur des sujets politiques, je fais le choix volontairement d’avoir des positions parfois radicales, lĂ©gèrement trop tranchĂ©es peut-ĂŞtre. Il n’y a pas Ă mon sens de contradiction : une personne douce et tolĂ©rante peut tout Ă fait, en politique, se montrer plus dure et radicale, car il s’agit de rendre explicite, donner une place aux conflits, pour permettre le dĂ©bat et la rĂ©solution de ces conflits.
Radical ?
Si le « radicalisme » dĂ©signe une attitude refusant tout compromis, il ne faut pas oublier que « radical » dĂ©signe le fait d’aller chercher les causes profondes des choses en vue de leur rĂ©solution. Il est donc louable de rejeter le radicalisme, comme posture, mais d’encourager une analyse radicale des sujets et des problèmes. Et j’irais mĂŞme plus loin. Certaines formes de « radicalismes » sont tout Ă fait souhaitables en politique, sur certains sujets. C’est le sujet du Paradoxe de la tolĂ©rance posĂ© et analysĂ© par Karl Popper. Pour faire vite, nous n’avons pas Ă ĂŞtre tolĂ©rant, ou dans le compromis, avec les idĂ©es intolĂ©rantes.
[…] Mais nous devons revendiquer le droit de les rĂ©primer [les idĂ©ologies intolĂ©rantes] si nĂ©cessaire, mĂŞme par la force ; car il se peut fort bien qu’elles ne soient pas disposĂ©es Ă nous affronter sur le terrain de l’argumentation rationnelle, mais qu’elles commencent par dĂ©noncer toute argumentation ; elles peuvent interdire Ă leurs adeptes d’Ă©couter des arguments rationnels, car ils sont trompeurs, et leur apprendre Ă rĂ©pondre aux arguments par la force des poings ou des pistolets.Karl Popper (1902 – 1994) philosophe britannique d’origine autrichienne
J’espère avoir clarifiĂ©, un peu mieux, pourquoi mes articles personnels montrent une approche nuancĂ©e, pourquoi ceux qui traitent de politique assument une approche plus radicale. Qu’en pensez-vous ? Avez-vous le mĂŞme sentiment que Jean-Marc en me lisant ?
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Universaliste ?
Grâce Ă François, mon père, et Ă mes frères et belles-soeurs, nous avons esquissĂ© pendant notre repas de NoĂ«l une belle discussion sur le thème de l’universalisme. C’est un sujet passionnant. Notre père avait travaillĂ© le sujet et en avait fait un article, très intĂ©ressant, en rĂ©action Ă d’autres articles. Pour pouvoir suivre la rĂ©flexion, je suis allĂ© regardĂ©, pendant que nous discutions, la dĂ©finition sur le TLFI :
Universalisme n. m. :
Toute doctrine qui considère la rĂ©alitĂ© comme un tout unique, ce qui revient Ă dire universel, dans lequel les individus ne peuvent ĂŞtre isolĂ©s, si ce n’est par abstraction.
Elle m’a interpelĂ©, très fortement, et m’a forcĂ© Ă rĂ©flĂ©chir un peu plus Ă ce sujet.Contre-intuitif
J’avoue que spontanĂ©ment, si l’on m’avait demandĂ© si je pensais ĂŞtre universaliste, j’aurais rĂ©pondu « oui ». Pour la raison que je crois en une forme de « nature humaine », sous-jacente aux diffĂ©rentes races, cultures, particularismes, et Ă des « droits naturels » associĂ©s Ă cette nature. Mais la dĂ©finition philosophique (celle que j’ai recopiĂ© ci-dessus) est plus prĂ©cise que cela. Je considère la rĂ©alitĂ© comme un tout unique (le RĂ©el), mais je considère Ă©galement qu’il est faux de dire que les individus ne peuvent ĂŞtre isolĂ©s, si ce n’est par abstraction. En tout cas, cette idĂ©e m’interpelle. Et elle me parle cependant car, oui, les frontières entre l’individu et la sociĂ©tĂ© dans laquelle il s’insère ne sont pas si nettes que cela. Pour prĂ©ciser ma pensĂ©e, j’ai besoin d’aller chercher le sens du mot « abstraction », car j’y vois plusieurs notion distinctes allant de la montĂ©e en concept « abstraits » Ă la nĂ©gation de la rĂ©alitĂ© « concrète ». En fait « Abstraire », car l’abstraction est le pouvoir, la capacitĂ© d’abstraire.
Abstraire v. trans :
Isoler, par l’analyse, un ou plusieurs Ă©lĂ©ments du tout dont ils font partie, de manière Ă les considĂ©rer en eux-mĂŞmes et pour eux-mĂŞmes.
L’universalisme dĂ©crit donc des doctrines dans lesquelles les « individus » n’existent comme objet de pensĂ©e que par effort d’abstraction. C’est une idĂ©e forte. Est-ce que l’existence d’une rĂ©alitĂ© unique, d’un tout, implique nĂ©cessairement que chaque « être » (que ce soit un individu ou un objet, la question est la mĂŞme), ne puisse ĂŞtre pensĂ© que par abstraction ? Je crois très profondĂ©ment le contraire. Ce sont des Ă©lĂ©ments que je dĂ©velopperai dans mon essai, mais j’en partage quelques-uns ici, cela me permettra de prĂ©ciser ma pensĂ©e.essence ou ensemble d’objets ?
Il me semble que l’on peut considĂ©rer la « rĂ©alitĂ© unique » dont parle la dĂ©finition d’universalisme comme un ensemble de choses plutĂ´t que comme un tout unique indiffĂ©renciĂ©. Si l’on accepte l’idĂ©e que la rĂ©alitĂ© est « tout ce qui existe », alors on peut partir du principe, pragmatique, qu’il existe une multitude de choses, d’ĂŞtres, vivants ou non, matĂ©riels ou non, qui font, pris dans leur ensemble, la rĂ©alitĂ©. C’est une vision pluraliste de la rĂ©alitĂ© vue comme un « ensemble » de choses, plus que comme une « essence » unique dont chaque ĂŞtre ressortirait et ne pourrait ĂŞtre, par consĂ©quent, qu’abstrait pour pouvoir ĂŞtre pensĂ©. Je crois vraiment que c’est notre connaissance des diffĂ©rents objets qui peuplent le rĂ©el qui construit notre comprĂ©hension de celui-ci. J’accepte l’idĂ©e que des objets de nature, d’essence, diffĂ©rente peuplent le rĂ©el. Une idĂ©e n’est pas de mĂŞme nature qu’un Ă©lectron. Les deux sont des objets de la rĂ©alitĂ©.
Vu sous ce prisme, une doctrine universaliste me parait ĂŞtre Ă coup sĂ»r un idĂ©alisme (« Toute philosophie qui ramène l’existence Ă l’idĂ©e »). La vision que je dĂ©veloppe en partant des objets est une vision pragmatique (« Qui concerne les faits rĂ©els, l’action et le comportement que leur observation et leur Ă©tude enseignent »).
Après réflexion, et grâce à ces définitions, je crois pouvoir dire très simplement que je ne suis pas universaliste.Et les humains dans tout ça ?
Si l’on revient au sujet de dĂ©part, qui ne concernait pas les essences abstraites, ou la manière d’aborder le rĂ©el, mais bien les individus humains, et les cultures et les peuples, est-ce que ce dĂ©tour par le dictionnaire permet de clarifier les termes de la discussion ? Il me que oui, en partie. Les doctrines universalistes posent comme principe de dĂ©part que l’individu n’existe pas en tant que tel, mais par un effort d’abstraction, d’isolement de son contexte, pour en dĂ©crire des caractĂ©ristiques qui seront toujours, d’une manière ou d’une autre, porteuses d’une « simplification », ou d’une perte vĂ©racitĂ©. Or, et c’est mon point de vue, que je suis en mesure d’exposer plus clairement maintenant, il me semble tout Ă fait lĂ©gitime et justifiĂ© de partir du principe d’existence des individus (comme entitĂ©s biologiques, organismes), et de chercher Ă comprendre ce que sont leurs caractĂ©ristiques, leurs dĂ©terminants, etc. Cela n’empĂŞche pas de chercher Ă penser le collectif, ou la culture, ou la civilisation, ou la race, ou tout autre catĂ©gorie visant Ă gĂ©nĂ©raliser. Cela interdit simplement, et c’est mon point, de sacrifier l’individu au nom de l’universel, ce que font les universalismes en prĂ©tendant que l’individu n’existe que par abstraction. S’il existe une rĂ©alitĂ© « surplombante » et que l’individu n’est toujours qu’une idĂ©e (rĂ©sultat de l’effort d’abstraction) alors il ne vaut pas grand-chose. Je ne prĂ©tends pas avoir raison sur la philosophie, mais ma sensibilitĂ© et mes maigres connaissances historiques me semblent confirmer que les doctrines universalistes sont aussi celles qui, par centaines, par milliers, par millions, ont tuĂ©s des pauvres gens qui n’avaient rien demandĂ© Ă personne. Je comprends mieux pourquoi : ce n’Ă©tait pas des personnes, des individus, mais des « abstractions » isolĂ©es du Grand Tout.
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Mélancolie
Hier, je me suis rendu au pot de dĂ©part Ă la retraite d’un vieux collègue et ami. C’Ă©tait un très chouette moment de partage, de souvenirs, et de retrouvailles.
Je suis retournĂ© pour l’occasion sur mon ancien lieu de travail, Ă Guyancourt, oĂą j’ai passĂ© une bonne dizaine d’annĂ©e, de 2003 Ă 2015. Retourner en voiture lĂ -bas, redĂ©couvrir le bâtiment, les lieux frĂ©quentĂ©s Ă l’Ă©poque, le Lab que j’avais contribuĂ© Ă mettre en place, et – bien sĂ»r – revoir d’anciens collègues, tout cela m’a rendu un peu mĂ©lancolique. Un Ă©trange sentiment m’a Ă©treint toute la journĂ©e, liĂ© Ă une sorte de tĂ©lescopage d’Ă©poques : revenir lĂ oĂą a commencĂ© ma vie professionnelle dans le privĂ©, vingt-deux ans plus tard, a créé une sorte de repli du temps et de l’espace sur lui-mĂŞme. Le bâtiment n’a presque pas changĂ©, mais les gens, l’organisation, tout le reste, oui. Les visages des collègues perdus de vue il y a plus de 10 ans pour certains, toujours les mĂŞmes, mais marquĂ©s par le temps qui passe, Ă©taient Ă la fois une source de joie, et de compassion. Les visages ne mentent pas : le temps, mais aussi les Ă©vènements y laissent des marques visibles, sinon lisibles, et le choc est assez intense.
Heureusement, les Ă©changes, le très beau discours de dĂ©part de mon ami (profond, sincère et riche en partage), et la chaleur humaine, palpable, de gens qui s’apprĂ©cient et ont construit des choses ensemble, ont colorĂ© cette journĂ©e d’une joie rĂ©elle qui a nuancĂ© cette mĂ©lancolie. Mais la mĂ©lancolie dĂ©clenchĂ©e par le voyage aller, en voiture, cette remontĂ©e dans le temps, a absorbĂ© d’une traite cette joie, et s’en est nourrie. Le temps ne plaisante pas vraiment. Peut-ĂŞtre ce mĂ©lange de tristesse et de joie est ce que les portugais appellent la saudade ?
MĂ©lancolie : Sentiment d’une tristesse vague et douce, dans laquelle on se complaĂ®t, et qui favorise la rĂŞverie dĂ©senchantĂ©e et la mĂ©ditation.