Autodéfense intellectuelle

Je reprends pour ce billet le titre du super livre « Petit cours d’autodéfense intellectuelle » de Normand Baillargeon (une partie se trouve en ligne pour les curieux) . Au passage j’en recommande sa lecture plus que chaudement.
Je voulais simplement partager un outil bien utile pour éviter les faux raisonnements, que j’avais découvert dans les livres de Pascal Salin (probablement aussi dans Hayek). Il tient en une phrase : « Seules les personnes pensent ». Il est donc toujours abusif de construire des phrases en associant d’une part une entité abstraite, un collectif (la France, l’entreprise X ou Y, les gens qui portent des lunettes), et des activités cérébrales d’autre part (penser, ressentir, croire, etc..). Par exemple : Les français pensent que Macron est mauvais. Cette phrase n’a aucun sens. Ou encore : Les marchés sont angoissés ou rassurés à l’idée que la GB quitte l’UE. A nouveau, cette phrase n’a strictement aucun sens, ni théorique, ni pratique. Au-delà de la fausseté sémantique de ce type de phrase, il s’y glisse toujours une forme de « collectivisme » qui nie les choix individuels, la liberté de chacun de penser et ressentir les choses.
Faites l’exercice (dans le contenu des médias, dans les discussions) : vous verrez que nos raisonnement sont souvent pollués par ces raccourcis. Alors, bien sûr, les raccourcis sont pratiques. Mais ils nous font déformer et simplifier parfois à outrance le réel. Restons exigeants et rigoureux, cela ne peut qu’améliorer le niveau des échanges, et la recherche de la vérité.
Par ailleurs, la personnification est un puissant levier émotionnel. Utile dans l’art, en peinture comme dans l’écriture, ou dans la publicité. Toute narration utilise ce genre de figure de style pour renforcer son impact. Mais les jeux émotionnels sont à considérer avec plus de circonspection dans le domaine du raisonnement et la réflexion. Que ceux qui s’en servent le fassent par ignorance ou par intérêt, il faut s’en méfier.
Pour finir, l’exercice le plus facile, et le plus utile, consiste à appliquer cet outil à notre propre pensée. Depuis que j’en suis conscient, je me surprends souvent à conduire des raisonnements fallacieux à cause de cette personnification/anthropomorphisation de choses qui ne sont pas des personnes.
Seules les personnes pensent.

Le Livre


Il y a quelques mois (avant l’été), je me suis dit que, tout de même, à mon âge, il était temps de m’approprier ma culture. Je connaissais, par mon éducation, par la lecture, des morceaux de la culture judéo-chrétienne. Qui ne connait pas Jésus ? Qui n’a jamais entendu parler de Moïse ? En relisant avec mes filles la Bible en bande dessinée, je me suis fixé l’objectif de m’instruire un peu, et de lire la Bible.
J’ai commencé cet été par « La Bible pour les Nuls ». Remarquable ouvrage d’Eric Denimal. Eclairage autant historique, que théologique. Je l’ai dévoré en deux semaines.
Et puis, depuis le mois d’août, je lis la bible sur la remarquable application Holy Bible. On y choisit sa traduction, et on peut se promener comme on le souhaite dans cet ouvrage géant. J’ai suivi l’ordre de lecture conseillé par Denimal : d’abord les Evangiles (Marc, puis Luc), un passage par l’Ecclésiaste, et maintenant l’Ancien Testament. Je termine le Pentateuque (les 5 premiers livres : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome). Je me suis régalé avec les Evangiles, et avec la Genèse et l’Exode. Lévitique, Nombres et Deutéronome sont des livres très pénibles, poussiereux, redondants, et remplis de descriptifs détaillés de la manière dont on doit conduire les sacrifices, et sur les règles de la communauté. Il y a probablement là-dedans des choses passionnantes pour un talmudiste ; pour le modeste curieux que je suis, j’avoue avoir survolé ces trois derniers livres, car c’est vraiment ennuyeux. Je continue ma lecture, et je recommande cette découverte à tous ceux qui n’osent pas rentrer là-dedans. C’est simple à lire, souvent les histoires, mythiques, sont terribles et structurantes. Il y a là une grande matière à interprétation, réflexion, étude. Je continue ce chemin, régulièrement, tranquillement. Je suis très heureux de m’approprier les histoires d’Abraham, d’Isaac, de Moïse. Pourquoi passer du temps à lire tout cela, me direz-vous, surtout pour un athée ? Je vous répondrais : quel est le rapport ? A travers l’histoire d’un peuple, ce sont des histoires humaines, universelles, qui nous sont racontées, et qui nous ont été transmises à travers les siècles. Cela mérite de s’y arrêter un peu, non ?

Chroniques


J’ai terminé ce livre il y a déjà quelques temps, mais je prends seulement maintenant le temps d’en faire la recension. C’est une petite autobiographie de Bob Dylan, « Chroniques« . Il y raconte ses débuts, sa passion/vocation pour le folk, son arrivée à Greenwich village. On y découvre aussi les affres de l’enregistrement de l’album « Oh Mercy« , avec Daniel Lanois à la Nouvelle-Orléans. Enorme travailleur, intuitif et visionnaire.
C’est une super autobiographie : le style sec, tranché, et en même temps romantique nous permet de « ressentir » la personnalité de Dylan un peu mieux. J’en retiens trois éléments très intéressants :

  • son imaginaire nostalgique, amoureux d’un monde qui avait déjà disparu quand il est né. Un monde à moitié réel, à moitié fanstamé, faits de noblesse, de justice, d’identité assumée et claire. Bob Dylan assume de chercher un monde passé, et les restes de ce monde dans ce qui bouge. Une intéressante manière de penser le monde, originale, conservatrice non de ce qui existe, mais de l’esprit de ce qui a été.
  • son refus d’être récupéré par les mouvements de contestation des années 69-70. Dylan n’ira pas à Woodstock, et vivra sa vie de père de famille loin de la célébrité. Il a au sens propre fuit ce monde de « professionnels de la prostestation ». Il ne s’y reconnait pas. J’aime cette facette très simple de Dylan, loin du mythe ou de l’icône : méfiant de la notoriété, amoureux de sa liberté, protecteur de sa vie intime.
  • sa fidélité aux personnes : on sent dans son propos que ses rencontres, ses amitiés, comptent plus pour lui que les grandes idées (qui à mon avis ont pour Dylan déjà été écrites il y a longtemps).

A lire ! Pour les fans de Dylan, c’est vraiment un régal, car on y croise par-ci par-là des morceaux connus, des chansons aimées qui prennent une autre dimension. Mais ça devrait plaire aussi aux autres, il me semble.

Un personnage d’aventure

L’éducation est probablement la seule activité au monde qui ne soit jamais vaine.

Chantal Delsol vient de publier un livre essentiel : « Un personnage d’aventure » (petite philosophie de l’enfance). Essentiel, à mes yeux pour deux raisons.
La première c’est que, comme le dit Delsol, « dans son incomplétude même, l’enfant dépeint la vérité humaine, à commencer par ce sentiment d’abandon appelant sans cesse le sens, la raison et l’espoir ». Au travers de l’enfant, c’est bien de l’humain, de chacun de nous dont il est question. Non pas de manière statique, mais dans une description très belle, profonde, émouvante souvent, du processus de « grandissement » (dont l’acquisition de la réalité est le principe).
La seconde, c’est qu’il me semble lire pour la première fois un ouvrage sur l’enfance, avec une approche philosophique. Il ne s’agit pas là de décrire les apprentissages, ni d’aborder l’éducation, en tout cas pas de manière directe. Le sujet est réellement l’enfant, ce qui fait de lui un être spécifique, un adulte en devenir. Ou plutôt : l’individu comme un tout, constitué de toutes les phases de sa vie à la fois.
Ce livre est un merveilleux petit livre qui dit beaucoup de choses importantes, et qui nous replonge dans ce monde que nous avons connu, il n’y a pas si longtemps. Un monde de vérité, non pas solitaire, mais spirituelle. Un être démuni, fragile, à protéger, confronté à la réalité.
J’ai été profondément touché par ce livre dense, direct et si juste. Universel. Il y est question d’amour, de transmission (« On transmet essentiellement la passion de la vérité, et sa quête. »), de spiritualité, et de plein d’autres choses. Il est par ailleurs formidablement bien écrit, dans sa simplicité. Je laisse comme toujours le mot de la fin à l’auteur, avec ce paragraphe qui me touche beaucoup :

Devenir adulte c’est s’éveiller à la réalité, plus loin accepter et assumer la réalité. Ce qui revient à s’en distancer, afin de la regarder en face et aussi de tenter de la maîtriser. L’individualisation comme connaissance du monde est une séparation du monde.

Le libéralisme n’est pas une idéologie

Un simple petit coup de gueule, inquiet, préoccupé. Je suis effondré, en ces temps de période électorale, par le manque de culture générale de la plupart des gens censés être des « élites », à propos du libéralisme. Je n’aime pas ce terme – « élite » – , mais il est censé parler, de nos jours, d’une partie de la population qui a eu la chance d’acquérir une certaine forme de « culture ». Le libéralisme en fait partie, n’en déplaise à tous les bobos qui se contentent moralement en mâtinant leurs discours de socialisme, voire de communisme.
J’invite tous ceux qui veulent simplement réfléchir (quelle horreur ! les opinions suffisent, non ?) à tout d’abord lire la définition du libéralisme, et à ensuite se questionner intimement pour savoir en quoi ils sont opposés au libéralisme.
J’ai lu quelques auteurs qui sont considérés comme des libéraux. Les textes sont disponibles, et j’ai déjà donné des liens ailleurs. Le libéralisme est l’inverse d’une idéologie. C’est une pensée de la réalité, évolutionniste, et dont le fond est simplement de protéger les individus, les personnes, contre toute forme d’oppression. Que ce soit celle des autres individus, ou celle des collectifs. C’est une philosophie qui défend les droits individuels, et la liberté (avec ses limites, la liberté n’existant pas sans limites). C’est une philosophie adossée à une réflexion profonde sur le droit, et le statut du droit. C’est un des fondements de notre civilisation, comme l’a rappelé Philippe Nemo dans son excellent livre « Qu’est-ce que l’Occident ?« .
Rejeter le libéralisme, comme le fond la plupart des candidats, c’est rejeter notre histoire, notre identité, pour de basses raisons populistes (dans le meilleur des cas), ou extrémistes (dans le pire). Que les médias s’en fassent l’écho, cela ne m’étonne pas. Par pitié, vous qui savez lire, et réfléchir, prenez le temps de comprendre ce qu’est le libéralisme.

L’Europe chrétienne ?


J. H.H. Weiler a écrit en 2005 un remarquable petit livre, « L’Europe chrétienne ? », qui propose une « excursion » dans la thématique de l’identité chrétienne de l’Europe. Il y travaille en tant que spécialiste du droit européen, et constitutionnaliste. Ce livre a comme point d’ancrage historique le débat qui avait passionné (?) les européens, et qui visait à savoir s’il fallait mentionner dans le préambule de la constitution européenne les « racines chrétiennes » (peu importe la formule, la question était de savoir s’il fallait mentionner ou non l’identité religieuse, chrétienne, de l’Europe). On sait la suite, les Français notamment ont œuvré pour que cela ne soit pas le cas.
L’argumentation de Weiler est passionnante :

  • il montre qu’il est très étrange que ce soit à ceux qui veulent mentionner ces racines chrétiennes d’argumenter pour le faire, et non l’inverse. La civilisation européenne, occidentale, est à l’évidence, factuellement de racines chrétiennes. Ce serait donc assez logique que la charge de la preuve repose sur ceux qui veulent gommer ces faits. Pourquoi ne pas en faire mention ? au nom de quoi ?
  • Il montre ensuite de manière très simple et claire, à quel point une partie des peuples européens sont en dénégation de leur propre identité. Il explique en quoi l’Europe gagnerait à renoncer à sa christophobie (« chrétien », « christianisme » sont devenus presque des tabous)
  • il montre que plusieurs constitutions nationales, notamment l’anglaise, l’allemande et la polonaise, font mention de manière très équilibrée de ces racines chrétiennes. Il ne s’agit pas d’imposer une religion officielle, mais simplement de reconnaitre notre identité, à la fois issue du christianisme et laïque, ce qui fait de nos sociétés des sociétés ouvertes et tolérantes. Pas de tolérance sans reconnaissance de l’Autre. Pas de reconnaissance de l’Autre sans une identité solidement assumée

Vraiment, je recommande la lecture de ce livre très dense et direct. J’ai beaucoup aimé l’humilité de l’auteur, qui appuie son argumentation sur deux encycliques du pape Jean-Paul II (Redemptoris missio et Centesimus annus). La pensée chrétienne garde une grande pertinence pour penser l’Europe ; il est d’autant plus dommage de ne pas en avoir fait mention dans notre Constitution.
Comme la préface a été signée par l’excellent Rémi Brague, je recopie ici sa conclusion :

Weiler risque en passant une formule qui fera teinter plus d’une oreille : « La démocratie n’est pas un objectif ; (…) elle est un moyen, indispensable si l’on veut, mais un simple moyen tout de même. Une démocratie est en fin de compte aussi bonne ou mauvaise que les gens qui en font partie ». Si la démocratie n’est qu’un moyen, quelle est la fin dont elle est le moyen ? Weiler ne le dit nulle part clairement. La philosophie politique classique de la Grèce aurait répondu : la vertu, la formation de l’excellence (aretè) humaine. La façon dont Weiler rappelle le critère de la qualité d’un régime politique, à savoir la qualité morale des citoyens qui y vivent, suggère qu’il va dans cette direction. J’aurais quant à moi dit la même chose dans un langage plus moderne, et rappelé une idée commune à un juif (pas très bon, il est vrai…), Spinoza, et à un catholique, Lord Acton : la liberté n’est pas un moyen, mais une fin ; la seule fin en soi est la liberté. Encore faut-il comprendre que cette liberté n’est pas celle de se rendre l’esclave de ses penchants les plus stupides, voire les plus suicidaires, mais au contraire de laisser libre cours en soi à l’excellence humaine.