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La complexité de l’humain comme fil conducteur

magic-mirrorDans le cadre de mon travail, je fais partie d’une communauté d’innovation regroupant des chercheurs et des industriels, des philosophes et des start-ups. C’est d’une grande richesse, intellectuelle, humaine. Je me sens très humble dans ce cadre, car conscient des gens de grande valeur que j’ai la chance d’y côtoyer. Je ressors toujours de ces rencontres stimulé, excité, et à la fois conscient de l’ampleur du travail à accomplir pour se hisser à un tel niveau. Passons ; comme le disait Voltaire « Il faut cultiver notre jardin ».

J’ai donc la chance de croiser et d’échanger avec Dominique Christian, et de profiter d’ateliers philosophiques qu’il nous concocte. Dans le cadre de la communauté d’innovation, il a écrit un ensemble de textes dédié à la mobilité (qui devraient être publiés sous forme d’un livre très prochainement), éclairé par une démarche philosophique et par des focus historiques et thématiques particuliers (la mobilité corsaire, la mobilité grecque autour d’Hermès et Hestia, la mobilité homérique, celle de Pinocchio, etc…). C’est un travail admirable, passionnant et incroyablement structurant.
Dominique est un homme charmant, lucide, plein d’humour, piquant parfois, ayant toujours à cœur d’être dans le vrai et la complexité de la réalité. Il est par ailleurs peintre, immergé dans la culture chinoise. Il a passé sa vie à accompagner les entreprises, après avoir accompagné les drogués. C’est un grand connaisseur de l’être humain, des organisations, des jeux entre l’individuel et le collectif.

livre_DCJe viens de terminer le livre de Dominique Christian « Philosophie pour la crise du management ». C’est un livre passionnant, construit d’une étrange manière : chaque chapitre intègre un certain nombre de citations d’un auteur différent (elles sont un peu cachées au milieu du texte de Dominique Christian). Cela fait un étrange mélange de voix ; une multiplicité d’interlocuteurs pendant la lecture. Cela donne la sensation à la fois étrange, déstabilisante, d’écouter une personne aux visages multiples nous parler, et en même temps l’agréable impression d’un auteur qui a la courtoisie, ou la rigueur, de mettre sa propre personne un peu en retrait.
Sur le fond, c’est une plongée vraiment superbe dans une multitude d’outils de pensées, utiles pour réfléchir sur la personne, l’individu, son histoire, et l’articulation de cette individualité avec le groupe, le collectif, le monde, avec en filigrane bien sûr le fonctionnement des entreprises, notamment la manière dont se passent leur mutation permanente. Je retournerai souvent dans ce livre pour y piocher des choses, c’est une vraie boite à outils, dans le sens positif du terme. Dominique Christian, philosophe bricoleur ?

J’ai fait part à Dominique Christian de remarques à la fois positives et critiques dans une correspondance privée. Une question pourrait lui être posée de manière publique, et je le fais donc. Puisque Montaigne (un de mes auteurs de chevet aussi) est invité parmi les contributeurs du livre, se pose l’articulation entre l’auteur et son œuvre. Montaigne, dans ses Essais, est parti d’une réflexion sur le monde, pour peu à peu se dévoiler, se livrer en tant que personne. J’ai eu l’impression en tant que lecteur de côtoyer Montaigne, d’apprendre à le connaitre en lisant les Essais. Même si Montaigne souligne le caractère changeant, « ondoyant » de l’homme, il se livre dans ses Essais comme peu d’auteurs l’ont fait. Dans le livre de Dominique Christian, j’ai le sentiment d’être tenu à l’écart de Dominique Christian, qu’il m’échappe. D’où la question : n’est-il pas temps de « ré-emboiter » un peu ? N’est-ce pas un des efforts que nous impose le « désemboitement » des identités souligné dans le livre ? N’est-ce pas un des enjeux majeurs pour le monde Occidental ? En refusant – à juste titre souvent – les simplifications, ne peut-on se perdre soi ? Est-ce qu’on ne se construit pas aussi, dans sa personne, dans son rapport avec les autres, par la simplification ? L’élagage peut-il être un art utile pour la construction de soi ?
Pour finir, un avis personnel. Si chaque manager avait lu Dominique Christian, les entreprises tourneraient certainement un peu différemment. Son livre est un appel lucide et utile pour échapper aux croyances, aux dogmes, à tout ce qui peut réduire l’homme à une seule de ses facettes. L’humain dans toute sa complexité et sa richesse au centre des choses, c’est ce qui ressort du livre. Et qui rend la question ouverte encore plus criante…

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  1. Merci de ce commentaire qui me donnerait envie de lire mon livre si je ne l’avais écrit. Tu fais partie de ces personnes rares et précieuses qui m’encouragent pour le travail solitaire que je poursuis maintenant depuis quarante ans d’une écriture non journalistique, ni académique.
    Pour répondre en partie à la question difficile que tu poses sur la place de l’auteur dans le texte, ta référence à Montaigne me semble ouvrir quelques pistes. D’abord pour lui il s’agissait d’une auto-biographie, à l’exemple de Marc Aurèle et de ses notes pour soi-même. J’ai plus une écriture pour autrui, un fond de vieux prof de philo, quoique prof SDF (sans discipline fixe) , nomade.
    Mon autobiographie, mon dispositif de subjectivation se trouve plus dans la peinture. Je dis processus de subjectivation plus qu’identité d’un sujet car dans notre univers liquide ce serait selon moi un leurre de croire encore à l’unicité du sujet. Chacun d’entre nous est si nombreux qu’il n’est pas possible ni souhaitable de reconstituer une identité unique forgée principalement à l’origine pour rendre compte de ses actes ( que la main gauche n’ignore pas ce que fait la main droite) lors d’un jugement dernier. Un auteur comme Pessoa, et ses clones, a remarquablement illustré ce désemboitement. Je m’adresse en écrivant aux diverses personnes qui habitent le lecteur, le philosophe, le littéraire, le gestionnaire… Et remercie donc tes différentes identités qui ont rédigé ensemble ce commentaire.

    • salut Dominique,
      merci beaucoup d’être venu répondre à ma (mes) question(s), et d’entamer la discussion.
      je t’avoue ne comprendre qu’à moitié ton propos concernant « l’unicité d’un sujet » qui ne serait qu’une illusion, ni possible, ni souhaitable.
      Il est fort possible que l’unicité du sujet soit inaccessible, mais je pense que c’est un effort de mise en cohérence, en résonance, qui reste souhaitable. Accepter sa propre multiplicité n’est pas forcément synonyme de négation de l’individu, simplement une manière d’en accepter la complexité, la non-linéarité, la non-cohérence parfois, etc…
      Par ailleurs, il me semble qu’il y a des choses qui sont là avant que nous ne commencions à mettre des mots dessus : nous sommes nés individus, nous sommes un organisme, nous sommes des individus qui se construisent par la relation. Que l’on soit de ce fait infiniment complexes, c’est une chose, mais il n’en reste pas moins que nous sommes des individus, séparés les uns des autres par une conscience propre d’être soi. Chacun d’entre nous a une fonction cérébrale qui donne un sentiment même d’être soi. Je me réveille le matin, et je sais toujours qui je suis (même si la réponse n’est pas évidente, fluctuante, complexe, ondoyante). Il y a une forme continuité dans ce sentiment. Lui donner du sens, du corps, me parait faire partie de mon devoir d’humain. non ?

    • Bonjour à vous deux, Dominique je connais un peu, Unger que je ne connais pas …je cherchais ton site Dominique sur la peinture, j’ai mal retenu l’adresse, je ne le trouve pas … mais j’ai lu vos échanges et …j’ai envie de donner mon point de vue. Je me sens « plusieurs », et je me sais plusieurs … et j’aime cela, comme différents pôles, univers, ressources, valeurs, différentes Isabelles qui parfois collaborent et parfois sont en conflit …J’aime converser avec chacune, tenter de les réconsilier, parfois, et les faire collaborer quand je veux vraiment réaliser quelque chose d’important … je vous salue, belle journée, Isabellesssss

      • Bonjour Isabelle,
        merci pour votre réaction et j’espère avoir l’occasion de vous rencontrer (vous, les Isabellesssss)
        Que l’on se sente « plusieurs », je comprends bien, mais je trouve justement que l’effort que vous citez (faire converser et collaborer les différents pôles de votre personnalité) semble être un effort naturel lorsque l’on passe à l’action. Dans l’action on doit faire avancer le « bestiau » dans une seule et même direction, et cela force à une forme d’aplatissement des différents pôles. C’est apaisant pour cela aussi, l’action, non ? à bientôt et au plaisir de continuer ces échanges ici ou ailleurs !

    • J’ai beaucoup apprécié votre conférence du 5 octobre 2015 sur les réponses des hommes et des femmes face aux transformations de la société. Vos commentaires m’ont rappelé les grands thèmes d’Alain sur le bonheur et les vers « …je suis le capitaine de mon âme, le maître de mon
      destin »…

      Merci

      • merci pour ce commentaire qui me va droit au coeur, d’abord par sa gentillesse, et ensuite par sa référence à Alain, qui est un auteur que j’affectionne particulièrement. Merci beaucoup !!!