Interview de Pascal Salin 1/3

Voici la première partie de l’interview de Pascal Salin. Au programme : crise financière, réglementation étatique, système bancaire et monétaire, responsabilité. Le point de vue d’un économiste de l’école autrichienne sur la crise : décapant, puissant parce que basé sur une vraie connaissance, stimulant. Réjouissant ! Enfin un peu de raison dans le bruit médiatico-politique.

Pascal Salin, bonjour. Revenons sur la crise économique, puisque votre prochain livre y est consacré. Pouvez-vous en dévoiler les grandes lignes ?

Oui, il sort le 26 février 2010 aux éditions Odile Jacob. Ce livre a pour but d’exposer l’analyse que je fais de la crise. Pour résumer très rapidement la ligne directrice de l’ouvrage : tout le monde dit que cette crise est une crise du capitalisme ou, à tout le moins, qu’elle révèle une faillite des marchés, et qu’il faudrait par conséquent que l’Etat intervienne en régulant davantage les marchés financiers (il serait en fait beaucoup plus correct de parler de réglementation que de régulation dans la mesure où, comme nous le pensons, la meilleure régulation est faite par les marchés et non par une réglementation nécessairement arbitraire ). Or c’est tout de même très paradoxal, parce que la réalité me semble être exactement l’inverse : on peut montrer que toutes les causes (il y en a plusieurs) de la crise viennent de l’interventionnisme étatique, et que, par conséquent, il n’y pas de faillite des marchés. Je ne veux pas dire pour autant que les marchés fonctionnent parfaitement – la perfection n’existe pas dans les sociétés humaines – mais ils fonctionnent relativement mieux que les processus étatiques. Les marchés fonctionnent relativement mieux que les processus étatiquesDonc la crise a été provoquée par des causes qui relèvent de l’interventionnisme étatique et il est regrettable que l’on n’ait pas laissé les marchés fonctionner normalement. La solution, par conséquent, ne peut pas venir de l’Etat : la meilleure régulation, c’est celle qui serait faite par les marchés. Les marchés ont subi des distorsions du fait des politiques qui ont été suivies (politique monétaire, politique du logement aux USA, etc…). Ces politiques ont introduit des déséquilibres considérables dans les processus économiques, et le seul moyen de corriger les choses serait de laisser les marchés réaliser l’ajustement, ce qu’ils sont capables de faire.
Cela dit, on ne revient pas sur le passé : on a créé des déséquilibres et il faut en tirer les conséquences. Les politiques engagées pour le moment vont exactement à l’inverse de ce qu’il faut faire, par exemple les prétendues politiques de relance qui consistent à gaspiller des ressources, les politiques qui renforcent les réglementations alors que le secteur financier est déjà un des plus réglementés au monde. Des études ont montré que ce sont les réglementations, trop nombreuses, incompatibles entre elles et incohérentes, qui ont provoqué ou qui ont contribué à la crise. En renforçant les règlementations, on risque de rendre les marchés moins efficaces, et donc de préparer de nouvelles crises.

Que répondre alors à ceux – nombreux – qui mettaient en avant le risque systémique, et qui disaient qu’il fallait au moins sauver le système bancaire ? Cette intervention était-elle légitime ?

C’est un problème qui est très délicat, je dois le reconnaitre, parce qu’on a fait des erreurs dans le passé, et une fois qu’on se retrouve avec les conséquences des erreurs, on ne peut pas reconstruire le passé. Alors, on nous dit : « il fallait sauver le système bancaire ». Mais je crois justement que ce n’était pas tout le système bancaire qui posait problème, mais certaines banques. La preuve c’est que certaines banques qui étaient mieux gérées ont racheté d’autres banques qui étaient en faillite, ce qui montre bien que ce n’était pas un problème général.
Ce qui me parait grave dans le sauvetage des banques, c’est qu’on renforce l’idée – très courante malheureusement à notre époque – qu’il ne faut pas laisser les banques faire faillite, en particulier lorsqu’elles sont grandes (le fameux « too big to fail »). C’est créer l’irresponsabilité. On donne ce message aux banques : « vous pouvez prendre des risques excessifs, mais si vous risquez de faire faillite, La faillite est un élément régulateur essentiel de tout système économiqueon vous sauvera. Les profits que vous avez faits, vous les avez eus, vous les avez utilisés, vous les avez distribués, mais au moment où vous risquez de faire des pertes, on vous sauvera ». Or, la faillite est un élément régulateur essentiel de tout système économique. Et je crois que l’un des problèmes majeurs que nous rencontrons maintenant – et que j’évoque dans mon ouvrage – c’est que nous sommes malheureusement dans une époque où le capitalisme est dans une large mesure détruit par les politiques étatiques, fiscales en particulier. Il n’y a plus de vrai capitalisme, Nous sommes dans un capitalisme de gestionnaires, de managers, de bureaucrates et bien sûr de politiciens.un capitalisme de gens qui seraient responsables parce que ce qui supporterait le risque c’est ce qu’ils possèdent, ce qu’ils auront accumulé par leurs efforts d’épargne. Nous sommes plutôt dans un capitalisme de gestionnaires, de managers, de bureaucrates et bien sûr de politiciens. Mais ces gens-là ne sont pas fondamentalement responsables, et il est donc facile pour eux de prendre des décisions qui risquent de déstabiliser l’économie et de mener des entreprises à la faillite, d’autant plus que l’Etat les soutient.

Dans un vrai système capitaliste, la faillite est un système correcteur, c’est le risque majeur pour l’entrepreneur, et cela rend responsable. Je regrette pour ma part qu’on ait sauvé un certain nombre de banques, parce qu’on a renforcé ce message pour le futur : prenez des risques excessifs, nous serons là pour vous sauver.

Dans votre ouvrage, est-ce que vous revenez sur ce qu’il faudrait changer au système financier et monétaire pour éviter que ce genre de crise ne se reproduise ?

Absolument. Je crois que l’une des causes fondamentales de cette crise a été la politique monétaire. C’est en particulier le fait qu’il y a eu depuis le début des années 2000, une variabilité considérable des taux d’intérêt, chose absolument inimaginable dans une économie vraiment régulée par les marchés. Si les banques centrales ne pouvaient pas manipuler les taux d’intérêt, jamais nous n’aurions eu de variations de ce genre ! Le taux directeur de la Fed est passé de 6% en 2000 à 1% en 2003 ! C’est complètement délirant. Et cela provoque des déséquilibres dans le système économique. Au minimum il faudrait des politiques monétaires stables, mais si possible supprimer les politiques monétaires.L’une des préconisations que je peux faire, par conséquent, c’est qu’au minimum il faudrait des politiques monétaires stables, mais si possible supprimer les politiques monétaires. C’est un point important : tout le monde vit avec l’idée que c’est une des tâches essentielles de l’Etat de faire des politiques monétaires, mais ce n’est pas du tout nécessaire et cela peut même être nuisible, comme le montre la crise. On peut démontrer – mais cela prendrait trop de temps dans le cadre de cet entretien – qu’on pourrait très bien vivre et même beaucoup mieux vivre avec une masse monétaire qui serait constante (pas de création monétaire). Dans ce cas, s’il y a progrès technique dans la production de certains biens, le prix nominal de ces biens diminue. Telle serait la véritable réforme que j’appelle de mes vœux, mais je sais bien qu’on ne la fera malheureusement pas. C’est tout de même très étonnant : indéfiniment on répète que l’Etat a un rôle essentiel à jouer pour conduire une politique monétaire et faire une politique de stabilisation, alors qu’il suffit de regarder les faits : jamais dans l’Histoire il n’y a eu autant de crises monétaires, d’instabilité monétaire, d’inflation que depuis que les banques centrales existent ! Les banques centrales existent depuis le 19ème siècle, il n’y a donc pas si longtemps. Toute l’histoire de l’humanité s’est fort bien passée sans qu’il y ait de banque centrale et sans qu’il y ait de politique monétaire. Jamais dans l’Histoire il n’y a eu autant de crises monétaires, d’instabilité monétaire, d’inflation que depuis que les banques centrales existent !Cela m’avait beaucoup frappé un jour où j’avais rendu visite à Friedrich Hayek à Fribourg, il m’avait dit qu’il avait entendu parler pour la première fois de politique monétaire en 1923 lorsqu’il est arrivé aux Etats-Unis. Cela m’avait frappé, parce que je m’étais dit : « je rencontre quelqu’un qui, dans sa jeunesse, n’avait pas entendu parler de politique monétaire. » C’est donc un concept extrêmement récent. La réforme qu’il faudrait faire c’est évidemment d’abord une réforme dans le domaine monétaire, plus précisément la suppression de la politique monétaire (et donc des banques centrales).

Ce que vous dites sur la masse monétaire fixe, cela revient-il à réintroduire l’étalon-or ?

C’est une solution possible, bien évidemment. J’aurais des raisons d’être favorable à cette idée pour le motif suivant : pourquoi l’étalon-or a-t-il existé ? Il a existé parce qu’il a été choisi, sélectionné par la pratique, et dans la pratique les êtres humains ont décidé que c’était la meilleure monnaie (mais l’argent a aussi joué ce rôle). Peu à peu, l’étalon-or a été récupéré par les banques centrales. Il a disparu parce qu’elles ont créé plus de monnaie que ce que la contrainte de l’or aurait permis de faire. Le retour à l’étalon-or est donc une solution possible du problème monétaire. Mais je dirais plutôt ceci : laissons aux être humains la liberté de choisir quelle monnaie ils désirent, quelle est celle (ou celles) qui correspond le mieux à leurs besoins. Il se peut que, peu à peu, ils sélectionnent un système de type étalon-or. Mais nous ne le savons pas. Il faut arrêter de se mettre à la place des individus, et de choisir pour eux. Peut-être ce serait un étalon-or, mais peut-être serait-ce tout à fait autre chose, des monnaies qui soient garanties par des marchandises, ou qui soit choisies par une partie seulement de la population, laissons les gens décider. Il n’y a aucune raison que l’Etat se charge de la monnaie. Il n’y a aucune raison qu’il choisisse à la place des individus.

Pour finir à propos de votre livre, est-il le livre d’un spécialiste du système monétaire adressé à un public spécialisé, ou est-ce un ouvrage de vulgarisation pour le grand public ?

Non, ce n’est pas un livre pour spécialistes ! C’est un livre pour un public large, mais fait par un spécialiste. Je m’efforce d’utiliser un langage qui soit compréhensible, et de faire des raisonnements qui soient accessibles, parce que je pense qu’il n’est pas nécessaire d’être compliqué, abscons ou d’utiliser des mots qui font savant pour faire quelque chose qui soit scientifique. Après tout la science économique a pour but d’expliquer la vie concrète des hommes, il faut donc parler de manière concrète aux hommes.
Je reste très attaché à la démarche théorique, parce que comme je le dis souvent « il n’y a rien de plus pratique qu’une bonne théorie ». Mais ce qui est important, précisément, c’est que la théorie permette d’expliquer des choses concrètes, et donc mon objectif – je ne sais pas si je l’ai atteint – c’est d’expliquer des choses compliquées de la manière la plus simple possible à des gens qui sont peut-être habitués à ce genre de problèmes sans en être des spécialistes. Trop souvent, on applique le principe « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?  » ; pour ma part j’essaie de faire l’inverse.

A suivre…

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