CatĂ©gorie : 📚 Livres

  • Les Grecs ont-ils cru Ă  leurs mythes ?

    Les Grecs ont-ils cru Ă  leurs mythes ?

    J’avoue qu’ayant lu la biographie de Paul Veyne sur Wikipedia, j’avais envie d’aimer son livre. Son parcours d’un milieu modeste jusqu’au CollĂšge de France comme spĂ©cialiste de l’antiquitĂ© suscite l’admiration et le respect : il a Ă©tĂ© le premier de sa famille Ă   obtenir son Bac.
    Je me suis donc accrochĂ©, dans ce livre trĂšs Ă©rudit, tout en nuances, stimulant, mais dont le fil n’apparait pas clairement, au-delĂ   des questions soulevĂ©es sur les « modes de croyances » et « programmes de vĂ©rité ». Les auteurs grecs croyaient-ils Ă   leurs mythes ? TantĂŽt historiens, tantĂŽt philologues, tantĂŽt critiques, leur rapport Ă   leurs propres croyances, et Ă   celles de leurs ancĂȘtres Ă©taient pour le moins complexes. Comme les nĂŽtres.
    Et c’est Ă   la toute fin que j’ai compris : ce livre est Ă©crit Ă   l’envers. Ou plutĂŽt : c’est un livre trĂšs français dans sa construction. Les anglo-saxons, gĂ©nĂ©ralement, rĂ©capitulent en dĂ©but d’ouvrage les thĂšses principales, quitte Ă   les caricaturer un peu, pour ensuite rentrer dans le dĂ©tail et l’argumentation. Ici, c’est l’inverse : on suit un raisonnement sans avoir eu l’exposĂ© de la thĂšse, pour dĂ©couvrir, dans le dĂ©voilement final, quel Ă©tait le propos. J’avoue prĂ©fĂ©rer la mĂ©thode anglo-saxonne qui annonce la couleur.
    Le dernier paragraphe (!) du livre donne donc le propos du livre :

    Le propos de ce livre Ă©tait donc trĂšs simple. A la seule lecture du titre, quiconque a la moindre culture historique aura rĂ©pondu d’avance : « Mais bien sĂ»r qu’ils y croyaient, Ă   leurs mythes! » Nous avons simplement voulu faire en sorte que ce qui Ă©tait Ă©vident de « ils » le soit aussi pour nous et dĂ©gager les implications de cette vĂ©ritĂ© premiĂšre.

    Beau programme : pourquoi ne pas l’avoir annoncĂ© au dĂ©but ? On comprend pourquoi Ă   la fin : dans le dernier chapitre, Paul Veyne nous explique que la vĂ©ritĂ© n’existe pas. C’est sĂ»r que s’il nous explique cela au dĂ©but, nous risquons de reposer le livre instantanĂ©ment. Pourquoi Ă©couter ou lire les propos d’un homme qui termine son livre par l’Ă©noncĂ© de cette vĂ©ritĂ© premiĂšre paradoxale « la vĂ©ritĂ© n’existe pas » ?
    Plus prĂ©cisĂ©ment, sa vision de la vĂ©ritĂ© et de la connaissance me parait trĂšs naĂŻve. « S’il n’y a pas de vĂ©ritĂ© absolue, certaine, alors la vĂ©ritĂ© n’existe pas ». Eh bien non. Par ailleurs, Paul Veyne, visiblement, ne comprend pas bien la notion de vĂ©ritĂ©-correspondance (fondant les sciences), si essentielle pour penser la vĂ©ritĂ©.
    Il confond, pour faire une analogie, la boussole et son usage. La vĂ©ritĂ© est la boussole, qui sert Ă   jauger les connaissances dans leur adĂ©quation au rĂ©el. Le doute est un autre outil. Finalement, la conception de la vĂ©ritĂ© de Paul Veyne est digne d’un enfant … ou d’un marxiste. Et c’est trĂšs clairement le cadre de pensĂ©e de Paul Veyne dans les derniĂšres pages. Paul Veyne baigne en plein polylogisme : la vĂ©ritĂ© n’est que le reflet, l’apparence, l’outil, pour pouvoir imposer des idĂ©ologies ou un pouvoir (voir mon article sur l’historicisme et le polylogisme). Donc plus aucune vĂ©ritĂ© n’est possible.
    Il reste de ce livre des exemples intĂ©ressants, passionnants parfois, une dĂ©marche de doute systĂ©matique trĂšs riche. Mais l’outil du doute, sans l’outil de la vĂ©ritĂ©, cela finit en nihilisme. Je n’aimerais pas ĂȘtre dans la tĂȘte de Paul Veyne : rationnel, esprit trĂšs fin, amoureux de la connaissance, Ă©rudit, mais perdu dans un monde mental oĂč la vĂ©ritĂ© n’est rien.

  • La quĂȘte inachevĂ©e

    La quĂȘte inachevĂ©e

    Ce petit livre extraordinaire n’est rien de moins que l’autobiographie philosophique de Karl Popper. « L’autobiographie d’un penseur qui a bouleversĂ© la rĂ©flexion sur la science et la philosophie politique », comme le prĂ©cise le 4Ăšme de couverture de mon Ă©dition de poche, « La quĂȘte inachevĂ©e constitue le meilleur rĂ©sumĂ© disponible des positions de Karl Popper dans les principaux domaines oĂč s’est exercĂ©e de son activitĂ© philosophique : Ă©pistĂ©mologie et mĂ©thodologie scientifique, philosophie politique et sociale, philosophie gĂ©nĂ©rale, voire mĂ©taphysique », comme le dit l’Ă©diteur Calmann-Levy sur son site. Il l’a Ă©crite en 1969, Ă   67 ans.

    Popper est un de mes penseurs prĂ©fĂ©rĂ©s, vous le savez si vous lisez ce blog. HonnĂȘte, rigoureux, critique. La quĂȘte dont il est question est Ă©videmment la quĂȘte de la vĂ©ritĂ©. J’ai adorĂ© ce livre qui synthĂ©tise Ă©normĂ©ment de choses, toujours de maniĂšre accessible. On y dĂ©couvre en filigrane un homme gĂ©nial (au sens propre du terme), apprenti Ă©bĂ©niste, puis philosophe, puis spĂ©cialiste des sciences et de l’Ă©pistĂ©mologie, il a pu dialoguer en direct avec les plus grands esprits de son temps (Einstein, Schrödinger, Russell, Hayek et bien d’autres). EmigrĂ© en Nouvelle-ZĂ©lande un temps, il a fini sa vie en Angleterre.

    Jetez-vous sur ce livre, si vous aimez rĂ©flĂ©chir. J’avoue que relire ses rĂ©flexions passionnantes m’a amenĂ© Ă   me demander s’il existe des connaissances (au sens scientifique du terme) dans le domaine de la morale. J’ai trouvĂ© cette question si passionnante, que j’ai commencĂ© Ă   chercher sur internet, et je suis tombĂ© sur un livre de Charles Larmore, datant de 1993, oĂč cette question est traitĂ©e. Ce n’est pas un hasard si dĂšs l’intro, Larmore y cite Popper comme un des rares philosophes qui ne se soit pas trompĂ© sur la nature des connaissances et de la philosophie. Le bouquin de Larmore, « ModernitĂ© et Morale » est tout simplement Ă©poustouflant (je n’en suis qu’au tout dĂ©but, mais je sens que ça va devenir un de mes livres de chevet).

    Larmore et Popper partagent une qualitĂ© rare parmi les philosophes : la clartĂ©. Je recopie ici pour finir mon billet la trĂšs belle dĂ©finition qu’en donne Larmore :

    Une position philosophique est claire dans la mesure oĂč l’on spĂ©cifie les conditions dans lesquelles on l’abandonnerait. Et cette tĂąche devient d’autant plus rĂ©alisable qu’on situe sa position vis-Ă  -vis des opinions communes sur le sujet. Une certaine solidaritĂ©, comme on verra, est donc essentielle Ă   la clartĂ©.

  • RĂ©flexions sur la RĂ©volution en France

    Réflexions sur la Révolution en France

    Edmund Burke (1729-1797) est un penseur incontournable (j’ai pour ma part dĂ©cidĂ© d’arrĂȘter de le contourner aprĂšs la lecture du bouquin de Leo Strauss). Homme politique et philosophe, considĂ©rĂ© comme le pĂšre du conservatisme moderne, et influent penseur libĂ©ral, il s’est opposĂ©, dans le livre dont ce billet porte le titre, à  plusieurs aspects de la RĂ©volution française (en 1790, dans une lettre qui Ă©tait une rĂ©ponse à  une demande d’un jeune noble français, auquel il s’adresse dans le texte). Philippe Raynaud le dit trĂšs bien dans sa prĂ©face à  l’Ă©dition que j’ai lue :
    L’extraordinaire force du livre de Burke tient donc à  la fois, outre ses Ă©minentes qualitĂ©s littĂ©raires, à  la clartĂ© avec laquelle s’y expriment tous les thĂšmes du conservatisme moderne et à  la luciditĂ© dont faisait preuve l’auteur, bien avant les dĂ©veloppements terroristes de la RĂ©volution française.
    Si l’on devait caricaturer sa pensĂ©e, conservatrice, il s’oppose à  la violence de la RĂ©volution française, sa frĂ©nĂ©sie de «table rase» au nom d’idĂ©aux, l’absence de respect des institutions ayant montrĂ© leur utilitĂ© – notamment les expropriations, la violation des droits les plus Ă©lĂ©mentaires, les meurtres. C’est Ă©galement une pensĂ©e pragmatique, ancrĂ©e dans le rĂ©el, et ne le sacrifiant au nom d’idĂ©aux.
    Mais je ne saurais prendre sur moi de distribuer la louange ou le blĂąme à  rien de ce qui a trait aux actions ou aux affaires humaines en ne regardant que la chose elle-mĂȘme, dĂ©nuĂ©e de tout rapport à  ce qui l’entoure, dans la nuditĂ© et l’isolement d’une abstraction mĂ©taphysique. Quoi qu’en disent certains, ce sont les circonstances qui donnent à  tout principe de politique sa couleur distinctive et son effet caractĂ©ristique. Ce sont les circonstances qui font qu’un systĂšme civil et politique
    est utile ou nuisible au genre humain. Si l’on reste dans l’abstrait, l’on peut dire aussi bien du gouvernement que de la libertĂ© que c’est une bonne chose.

    Son attachement à  la rĂ©alitĂ©, à  la dĂ©fense de la propriĂ©tĂ© comme droit inaliĂ©nable, aux traditions et aux institutions Ă©tablies qui contiennent une partie de la sagesse, en font rĂ©ellement un penseur central pour le libĂ©ral-conservatisme dont je dĂ©fend l’Ă©mergence (le renouveau?). Je comprends qu’Hayek & Popper aient reconnu leur dette à  l’Ă©gard de Burke.
    L’idĂ©e m’avait marquĂ©e dans « Droit, LĂ©gislation et Liberté » d’Hayek : les institutions en place, en gĂ©nĂ©ral, dans les sociĂ©tĂ©s ouvertes, contiennent beaucoup d’Ă©lĂ©ments appris, et construits par essais/erreurs par les humains. Cela me rappelle le domaine scientifique et technologique, que je connais mieux : lorsqu’un savoir devient robuste, il est en gĂ©nĂ©ral intĂ©grĂ© dans des outils (rĂšgles, processus, outils, institutions, etc..). C’est logique qu’il en soit de mĂȘme pour les savoirs de types « organisation sociale », ou « politiques ».
    La pensĂ©e de Burke me parle, enfin, car elle est humble (c’est souvent une posture caractĂ©ristique du pragmatisme : le rĂ©el a raison). Contre les constructivistes de tout poil qui prĂ©tendent rĂ©inventer la sociĂ©tĂ© de zĂ©ro à  partir de leur idĂ©aux mĂ©taphysiques, Burke apporte un contrepoint important : la sociĂ©tĂ© telle qu’elle est, patiemment construite pendant des centaines d’annĂ©es (des millĂ©naires), est la seule matiĂšre utilisable pour construire. Burke n’est pas opposĂ© au changement (sa vie prouve mĂȘme l’inverse), il est simplement conservateur. Gardons ce qui est bon dans la sociĂ©tĂ©.
    « RĂ©flexions sur la rĂ©volution française » est donc un livre essentiel. Surtout en France, oĂč l’on nous bourre le crĂąne à  l’Ă©cole avec la sacro-sainte RĂ©volution française, censĂ©e ĂȘtre l’alpha et l’omega de la pensĂ©e, le point de dĂ©part de l’histoire française. Il y a trop de pages magnifiques dans ce livre, notamment sur ce qu’est la propriĂ©tĂ©, les droits de l’homme, pour en choisir un qui serait dĂ©finitivement le meilleur. Je garde ce petit passage, car il dit beaucoup de ce que sont la libertĂ© et la propriĂ©tĂ©.

    Il faut aussi, si l’on veut que la propriĂ©tĂ© soit protĂ©gĂ©e comme elle doit l’ĂȘtre, qu’elle soit reprĂ©sentĂ©e sous sa forme la plus massive, la plus concentrĂ©e. L’essence caractĂ©ristique de la propriĂ©tĂ©, telle qu’elle rĂ©sulte des principes conjuguĂ©s de son acquisition et de sa conservation, est l’inĂ©galitĂ©.(…) Je suis aussi loin de dĂ©nier en thĂ©orie les vĂ©ritables droits des hommes que de les refuser en pratique (en admettant que j’eusse en la matiĂšre le moindre pouvoir d’accorder ou de rejeter). En repoussant les faux droits qui sont mis en avant, je ne songe pas à  porter atteinte aux vrais, et qui sont ainsi faits que les premiers les dĂ©truiraient complĂštement. Si la sociĂ©tĂ© civile est faite pour l’avantage de l’homme, chaque homme a droit à  tous les avantages pour lesquels elle est faite. C’est une institution de bienfaisance ; et la loi n’est autre chose que cette bienfaisance en acte, suivant une certaine rĂšgle. Tous les hommes ont le droit de vivre suivant cette rĂšgle ; ils ont droit à  la justice, et le droit de n’ĂȘtre jugĂ©s que par leurs pairs, que ceux-ci remplissent une charge publique ou qu’ils soient de condition ordinaire. Ils ont droit aux fruits de leur industrie, ainsi qu’aux moyens de faire fructifier celle-ci. Ils ont le droit de conserver ce que leurs parents ont pu acquĂ©rir ; celui de nourrir et de former leur progĂ©niture ; celui d’ĂȘtre instruits à  tous les Ăąges de la vie et d’ĂȘtre consolĂ©s sur leur lit de mort. Tout ce qu’un homme peut entreprendre par lui-mĂȘme sans lĂ©ser autrui, il est en droit de le faire ; de mĂȘme qu’il a droit à  sa juste part de tous les avantages que procurent le savoir et l’effort du corps social. Dans cette association tous les hommes ont des droits Ă©gaux ; mais non à  des parts Ă©gales. Celui qui n’a placĂ© que cinq shillings dans une sociĂ©tĂ© a autant de droits sur cette part que n’en a sur la sienne celui qui a apportĂ© cinq cents livres. Mais il n’a pas droit à  un dividende Ă©gal dans le produit du capital total. Quant au droit à  une part de pouvoir et d’autoritĂ© dans la conduite des affaires de l’État, je nie formellement que ce soit là  l’un des droits directs et originels de l’homme dans la sociĂ©tĂ© civile ; car pour moi il ne s’agit ici que de l’homme civil et social, et d’aucun autre. Un tel droit ne peut relever que de la convention.

  • Soif

    Soif

    C’est toujours difficile de faire une critique d’un livre que l’on nous a conseillĂ© (en l’occurrence, famille et amis me l’ont recommandĂ©, et offert). N’en dire que du bien, ou n’en dire que du mal, ne sont pas des options : il s’agit de de rĂ©ellement prĂ©ciser ce que l’on a apprĂ©ciĂ©, ou moins, dans le livre.

    OsĂ© et bien Ă©crit…

    Commençons par les compliments. « Soif », d’AmĂ©lie Nothomb, est un roman trĂšs bien Ă©crit, et audacieux : faire parler JĂ©sus Ă   la premiĂšre personne, il fallait oser, tout de mĂȘme. C’est risquĂ©, parce que l’auteur est Ă   peu prĂšs sĂ»r, dans ce cas, de se mettre tout le monde Ă   dos : les dogmatiques qui vont souligner toutes les divergences entre ce rĂ©cit et les Évangiles (ou le dogme acceptĂ©), les athĂ©es qui pensent que JĂ©sus ne pouvait ĂȘtre qu’une sorte d’illuminĂ©, ceux qui auraient prĂȘtĂ© une autre personnalitĂ© Ă   JĂ©sus, ceux qui ne pensent pas que l’on puisse lui en prĂȘter une, etc. OsĂ©, donc, et trĂšs bien Ă©crit. Le style est vif, direct, et rappelle, dans une certaine mesure, l’extrĂȘme simplicitĂ© de parole qui est rapportĂ©e dans les Évangiles. Le roman se lit vite, et l’absence de suspens, n’empĂȘche pas une certaine tension dans la narration. La seule critique de style est l’utilisation inutile de « flashs-forward » (ou prolepses) qui donnent l’impression d’un JĂ©sus omniscient, alors qu’Ă   d’autres moments ses propos contredisent ce fait (notamment quand il affirme qu’il n’aura fait changer au final que 3 ou 4 personnes).

    …mais mal ficelĂ© spirituellement

    Les critiques maintenant. J’ai trouvĂ© que l’approche initiale, dans laquelle JĂ©sus explique ce qu’est Dieu en terme d’Ă©lan, d’Ă©motion, en lien justement avec le titre Ă©tait trĂšs intĂ©ressante (bien qu’Ă   mon sens totalement vouĂ©e Ă   l’Ă©chec comme « explication » de Dieu, puisque limitĂ©e Ă   la dimension vĂ©cue, faite de sensation, et faisant de Dieu et de l’amour pour toute chose une forme d’ataraxie, ou de retour Ă   l’absence de manque).
    Tentez cette expĂ©rience : aprĂšs avoir durablement crevĂ© de soif, ne buvez pas le gobelet d’eau d’un trait. Prenez une seule gorgĂ©e, gardez-la en bouche quelques secondes avant de l’avaler. Mesurez cet Ă©merveillement. Cet Ă©blouissement, c’est Dieu. Ce n’est pas la mĂ©taphore de Dieu, je le rĂ©pĂšte. L’amour que vous Ă©prouvez Ă   cet instant prĂ©cis pour la gorgĂ©e d’eau, c’est Dieu. Je suis celui qui arrive Ă   Ă©prouver cet amour pour tout ce qui existe. C’est cela ĂȘtre le Christ.
    Pourquoi donc par la suite AmĂ©lie Nothomb revient-elle Ă   d’autres explications – contradictoires avec cette premiĂšre approche, oĂč la notion de « pĂšre » revient, avec une volontĂ© personnelle ? Les habituelles bĂ©quilles. Contradiction interne, Ă   nouveau, mais qui n’est pas utilisĂ©e pour enrichir la personnalitĂ© de JĂ©sus, mais perturbent plutĂŽt la comprĂ©hension.
    J’ai regrettĂ© le focus excessif mis sur les sensations immĂ©diates de JĂ©sus, comme si sa pensĂ©e ne pouvait ĂȘtre qu’une pensĂ©e incarnĂ©e, au sens le plus physique du terme. Pour avoir lu les Évangiles, je n’arrive pas Ă   imaginer JĂ©sus pensant le monde centrĂ© sur son nombril, et sans aucune dimension politique ou sociale dans sa pensĂ©e. A nouveau, en plus, en contradiction avec les prolepses (p 150) :  » […] je croyais Ă   la possibilitĂ© de changer l’homme. On a vu ce que cela a donnĂ©. Si j’en ai modifiĂ© trois, c’est le bout du monde. »
    Bref, ce JĂ©sus me semble ĂȘtre une construction artificielle mĂȘlant de la philosophie d’AmĂ©lie Nothomb et des Ă©lĂ©ments de ce qu’on a pu avoir comme traces de JĂ©sus. C’est lĂ©gitime : chacun a bien le droit de s’approprier ce personnage comme il l’entend. Et tant mieux s’il rĂ©sonne avec chacun, en nuances. Mais tout de mĂȘme : un JĂ©sus qui pense que la vie ne vaut pas la peine d’ĂȘtre vĂ©cue ? (p46 : « Si on se rendait compte, on choisirait de ne pas vivre. »). Tout en faisant l’apologie de l’amour charnel, comme platonique ? Au final, j’ai le sentiment d’un livre bien Ă©crit, malin, mais qui maltraite un peu son sujet. Au lieu d’embrasser le mystĂšre, AmĂ©lie Nothomb a tentĂ© de le rendre tangible, voire de le rĂ©soudre. C’est lĂ   que se situe son erreur, Ă   mon sens. Et vous ? Qu’en avez-vous pensĂ© ?

  • A la premiĂšre personne

    A la premiĂšre personne

    J’apprĂ©cie beaucoup Finkielkraut. C’est un penseur/auteur fin, rigoureux, honnĂȘte, et son Ă©criture est toujours trĂšs agrĂ©able. J’avais dĂ©vorĂ© « L’identitĂ© malheureuse » et « Un coeur intelligent » (et j’avais Ă©tĂ© déçu – pas par sa faute – de son dialogue manquĂ© avec son amie).
    Son nouveau livre, A la premiĂšre personne, se lit tout aussi facilement, tout en Ă©tant d’une grande densitĂ© : beaucoup d’idĂ©es, ramassĂ©es dans des formules travaillĂ©es, beaucoup de citations de sources variĂ©es. Alain Finkielkraut y explique son parcours philosophique et spirituel. C’est passionnant, car on y dĂ©couvre son histoire avec Pascal Bruckner, Levinas, PĂ©guy (que dĂ©cidĂ©ment je dois dĂ©couvrir) ou Heidegger, et leur impact sur sa propre pensĂ©e.
    Comme je connais dĂ©jà  bien Finkielkraut, j’avoue ĂȘtre restĂ© un peu sur ma faim : j’aurais voulu avoir du nouveau, mais ce n’Ă©tait pas le but du livre.

    Il y revient de maniĂšre trĂšs claire sur son histoire complexe avec son identitĂ© juive, mais dont j’avais eu un aperçu dans le livre de ses Ă©changes avec Rony Brauman.

    Et j’ai compris une partie de ce qui peut me sĂ©parer de certains intellectuels ; à  la suite d’Heidegger, il s’inscrit dans la lignĂ©e des penseurs qui voient la technique comme le nouveau paradigme pour l’humain, avec ses avancĂ©es et ses travers. Je crois – peut-ĂȘtre ai-je tort – que, malgrĂ© le vrai changement qu’a constituĂ© l’essor formidable des techniques depuis le 18Ăšme siĂšcle, que l’Homme est un animal technique. Depuis le dĂ©but. Penser la technique comme extĂ©rieure à  l’Homme, ou l’Homme sans technique/technologie, c’est un peu comme penser l’Homme sans la sociĂ©tĂ©. C’est utile, mais comme le rappelait avec justesse Nathalie Heinich, ces modĂšles binaires tendent à  « reconduire une opposition individu/sociĂ©tĂ© qui charrie beaucoup d’impensĂ©s et d’illusions — au premier rang desquelles celle selon laquelle il pourrait exister des individus indĂ©pendants d’une sociĂ©tĂ©.» La mĂȘme chose s’applique à  la technique et à  la technologie : il ne peut exister d’individus indĂ©pendants de la technique/technologie. C’est un autre sujet, mais cette partie m’a intĂ©ressĂ©e parce que j’y sens, pour la premiĂšre fois une forme de dĂ©saccord philosophique avec Finkielkraut.

    Je dois dĂ©cidĂ©ment faire une recension du bouquin de Simondon, « Du mode d’existence des objets techniques », qui m’avait passionnĂ© et que j’avais trouvĂ© trĂšs profond justement sur ce sujet de la technique/technologie. Je vais devoir le relire, parce que c’Ă©tait trapu.

    Bref, « A la premiÚre personne » est un livre dense, stimulant, riche, bien écrit, et qui se dévore. Il permet de découvrir un peu plus la personnalité philosophique de Finkielkraut, ce qui, comme il le dit dÚs le début, est bien aligné avec sa volonté de toujours chercher la vérité. Je lui laisse le mot de la fin, qui est aussi le mot du début de son livre.

    Parce que, malgrĂ© mes efforts pour ralentir le galop du temps, j’avance irrĂ©mĂ©diablement en Ăąge et aussi, je l’avoue, parce que je souffre des Ă©pithĂštes inamicales parfois accolĂ©es à  mon nom, le moment m’a paru semblĂ© venu de faire le point et de retracer mon parcours sans faux-fuyants ni complaisance.
    Il ne s’agit en aucune façon pour moi de rabattre la connaissance sur la confession et de dĂ©fendre une vĂ©ritĂ© purement subjective. Je ne choisis pas, à  l’heure des comptes, de me retrancher dans la forteresse imprenable de l’autobiographie. Je joue cartes sur table, je dis d’oĂč je parle, mais je ne dis pas pour autant: « A chacun sa vision des choses. » Je ne me dĂ©fausse pas, par une dĂ©claration d’identitĂ©, de la rĂ©ponse à  la question de tous les dangers : « Qu’est-ce qui se passe? » Rien ne me chagrinerait davantage que de contribuer à  rendre ma rĂ©ponse inoffensive en la psychologisant. Peu importent donc mes histoires, mes secrets, ma nĂ©vrose, mon caractĂšre! Le vrai que je cherche encore et toujours est le vrai du rĂ©el ; l’Ă©lucidation de l’ĂȘtre et des Ă©vĂ©nements reste, à  mes yeux, prioritaire. En dĂ©pit de la fatigue et du dĂ©couragement qui parfois m’assaille, je poursuis obstinĂ©ment cette quĂȘte. Je m’intĂ©resse moins que ne m’affecte le monde. Cependant, comme l’a Ă©crit Kierkegaard, « penser est une chose, exister dans ce qu’on pense est autre chose ». C’est cet autre chose que j’ai voulu mettre au clair en Ă©crivant, une fois n’est pas coutume, à  la premiĂšre personne.

  • L’Iliade et l’OdyssĂ©e

    L’Iliade et l’OdyssĂ©e

    Il en est de L’Iliade et de L’OdyssĂ©e comme de La Bible : ce sont des morceaux de notre culture, des racines. Je viens de terminer cette formidable Ă©popĂ©e, ce terrible rĂ©cit, ce roman incroyable (LE roman?). Et j’avoue avoir pris beaucoup de plaisir à  (re)trouver ces histoires. Bien sĂ»r, chacun connait sans les avoir lu des Ă©pisodes du voyage de retour d’Ulysse vers Ithaque. Ils sont maintenant passĂ©s dans l’imaginaire collectif : CircĂ©, Calypso, Charybde et Scylla, le Cyclope, les SirĂšnes, les prĂ©tendants et la vengeance d’Ulysse.
    L’Iliade est plus ardu à  lire, mais passionnant aussi : on y dĂ©couvre le jeu des divinitĂ©s de l’Olympe qui prennent part à  la lutte, certains du cĂŽtĂ© des Grecs, d’autres du cĂŽtĂ© des Troyens assiĂ©gĂ©s. Ces Dieux prennent souvent l’apparence d’humain pour aller peser sur les esprits, et usent de leur pouvoir pour peser sur l’issue du combat entre les deux armĂ©es. On retrouve là , à  nouveau des noms et des personnages plus ou moins connus, Agamemnon, Achille, Hector. Le rĂ©cit est plus centrĂ© sur la colĂšre d’Achille, qui n’en sortira que pour aller venger son ami Patrocle, tuĂ© par Hector, sur la mort d’Hector, et la rĂ©cupĂ©ration de son corps par les Troyens, que sur l’issue du siĂšge à  proprement parler.
    Il existe plein d’Ă©ditions diffĂ©rentes : sur Kindle j’ai commencĂ© par une version trĂšs rĂ©sumĂ©e, puis j’ai lu la version de Leconte de Lisle qui est dans le domaine public. N’hĂ©sitez pas si la mythologie vous intĂ©resse : L’Iliade et l’OdyssĂ©e sont des livres accessibles, et d’une grande richesse !