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  • Réfutation et méthodologie des programmes de recherche scientifique

    Réfutation et méthodologie des programmes de recherche scientifique

    Par le biais de mon réseau, j’ai réussi à mettre la main sur un article passionnant d’Imre Lakatos, logicien et mathématicien, épistémologue et philosophe des sciences hongrois qui ayant fui le stalinisme, a poursuivi sa vie et sa carrière en Angleterre, sous l’influence de Karl Popper. L’article en question est « Falsification and the Methodology of Scientific Research Programmes », un des chapitres d’un livre co-écrit avec Musgrave. Comment arrive-t-on à lire un article comme celui-là, me direz-vous ? Et bien, en lisant l’ouvrage de Bence Nanay, il y citait le travail de Lakatos sur les « programmes de recherche », et couplé au fait que ça renvoyait sur Popper (que j’apprécie beaucoup), j’ai eu envie d’en savoir plus. J’emprunte la photo de Lakatos au site New Criterion.

    Passionnant et dense

    Le chapitre en question, qui fait une trentaine de pages en anglais, est dense et passionnant. Il est agréable à suivre, rigoureux et synthétique, et on y reconnait bien la patte d’un élève de Popper. Je me suis fait une petite liste de passage à citer, de citations à garder dans ma collection, et j’y ai bien retrouvé une passionnante réflexion sur le savoir, la connaissance et la progression des connaissances. Comment « sauver » la rationalité scientifique quand aucune connaissance ne peut être certaine ? Ce que j’ai apprécié, c’est que l’article revient sur un certain nombre d’attitudes qu’il est possible d’adopter vis-à-vis de la connaissance, pour en souligner les limites, et en se basant sur des exemples très concrets de l’histoire des sciences et de la physique. Si on ne peut rien prouver de manière absolument certaine, et si on ne veut pas se contenter de l’idée d’une vérité scientifique qui ne serait qu’un consensus, quel est le modèle le plus pertinent de la progression des connaissances ? Je ne vais pas essayer de tout résumer, car c’est trop dense pour être fait, mais je vais essayer de garder quelques idées clefs, concepts importants, et partager quelques citations. Si vous voulez gagner le temps de la lecture, vous pouvez garder l’idée clef, déjà présente chez Popper, que pour l’accès à la connaissance et le progrès vers la vérité, le meilleur moyen est la compétition permanente entre les idées, théories, énoncés, pour mieux décrire la réalité déjà connues ET prédire des faits nouveaux observables. Lakatos apporte une contribution intéressante avec l’idée de « programme de recherche progressif/dégénératif », qui décrit des mécanismes permettant sur un horizon moyen-terme de distinguer les théories qui tiennent la route, de celles qui commencent à s’écarter de la réalité. Mais au delà de ses apports nouveaux ou non (je ne suis pas capable d’en juger), l’article de Lakatos remet en perspective ces discussions d’une manière très vaste et agréable à suivre, logique et sereine.

    Postures épistémologiques

    L’auteur décrit plusieurs attitudes possibles, dont Lakatos critique rarement “par principe » les fondements (tous rationnels) : il montre (a) ce que la position cherche à sauver, (b) sur quelles hypothèses elle s’appuie, (c) pourquoi ça casse, et (d) ce qu’on peut tout de même en conserver dans une approche plus robuste. J’avoue avoir demandé à l’IA (Copilot en l’occurence) de faire une lecture, puis une synthèse du document après l’avoir lu, et que, comme je suis flemmard, j’ai demandé dans la foulée à ce qu’il me fasse un tableau pour garder ces éléments en tête de manière synthétique. Je les mets en fin d’article car ils sont plutôt bien faits.
    Les idées clefs peuvent être résumées ainsi, je grossis un peu le trait mais les idées sont là :

    • Pendant longtemps, on pensait que la science produisait des vérités prouvées. Lakatos appelle cela le justificationnisme. Mais cette idée s’effondre pour deux raisons : les théories ne peuvent pas être logiquement prouvées à partir des faits, et l’histoire des sciences montre qu’elles changent. La science est une succession d’échecs, certes cumulatifs, mais c’est sans appel : aucune théorie n’est définitivement vraie.
    • le probabilisme (les théories ne sont pas vraies, mais plus ou moins probables) ne fonctionne pas non plus, car comme Popper l’a démontré, toute théorie a, sur le long terme, une probabilité nulle (puisqu’elle sera un jour dépassée, sa probabilité d’être vraie est 0).
    • la falsificationnisme (ou réfutationnisme) apporté par Popper introduit une nouvelle manière de penser cela : on ne doit plus chercher à prouver une théorie, mais à la tester pour la réfuter.
      Une théorie est scientifique si elle est testable et si elle peut être contredite par une expérience (concrète ou de pensée)

    Lakatos démonte une forme de falsificationnisme naïf (c’est là où ça devient intéressant), sur la base de deux choses factuelles qui forcent à raffiner. Premièrement, il n’y a pas de « faits purs ». Les observations dépendent toujours de cadre théoriques, qui structurent l’analyse que l’on fait des observations. Ensuite, une théorie, et c’est le cas dans la pratique, ou pour de bonnes raisons souvent, peut toujours être sauvée face à des faits qui le contredisent. Quand une anomalie apparaît, les scientifiques ne disent pas : « la théorie est fausse », mais ils ajustent en ajoutant des hypothèses auxiliaires, remettant en question les conditions initiales, ou les instruments. CE n’est pas malhonnête, c’est économe et souvent c’est une attitude pertinente. S’appuyant sur l’idée (que l’on trouve chez Kuhn aussi) que les décisions scientifiques sont en partie conventionnelles (on décide ce qu’on considère comme un fait fiable), Lakatos propose un raffinement des idées de Popper : le falsificationnisme sophistiqué. Une théorie n’est pas rejetée à cause d’une anomalie seule, ou d’un fait qui la réfute. Elle est rejetée seulement si : une nouvelle théorie apparaît et qui est meilleure : expliquer ce que l’ancienne expliquait, prédire des faits nouveaux et être partiellement confirmée.

    Programme de recherches

    Lakatos introduit donc le concept de progrès scientifique à 3 coins : faits (bien sûr), théorie A et théorie B en compétition. La science progresse par la compétition entre les théories. Par la réfutation par les faits, bien sûr, mais une théorie n’est vraiment réfutée que s’il y a une meilleure théorie à se mettre sous la dent. Et d’ailleurs, c’est l’idée des programmes de recherche : on n’a pas affaire à des théories seules, mais à des séries de théories, qu’il appelle programme de recherche. Un programme de recherche c’est :

    • Noyau dur (hard core) : des principes fondamentaux non remis en cause (par choix méthodologique). L’auteur parle d’heuristique négative : interdit d’attaquer le noyau dur & les problèmes doivent être résolus ailleurs
    • Ceinture protectrice : des hypothèses auxiliaires, modifiables pour protéger le noyau. Ici, heuristique positive : ces éléments de ceinture protectrice guident la recherche, indiquent quelles pistes explorer et
      orientent les nouvelles théories. C’est le programme de recherche associé au noyau dur non attaquable.

    Lakatos amène donc l’idée majeure, en opposition partielle avec Kuhn, que la science n’est pas qu’une affaire de consensus social sur ce qui est vrai ou non, mais qu’elle est le lieu de déploiement de programme de recherche progressistes et dégénératifs. La rationalité scientifique s’évalue dans le temps : un programme est rationnel tant qu’il est progressif (il produit du nouveau contenu corroboré) et devient irrationnel quand il dégénère (ajustements ad hoc sans gains).

    J’ai trouvé cet article passionnant, et très riche. Je laisse à la suite, en annexe, les tableaux produits par l’IA, car ils me permettent de conserver une trace d’un niveau de détail plus fin.

    Annexes

    Tableau A : justifier / douter / remplacer

    Tableau A — Positions “de fond” (justifier / douter / remplacer) chez Lakatos
    Attitude / école Prémisses / hypothèses de base Ce que ça vise / promet (norme d’“honnêteté”) Où et pourquoi ça casse (diagnostic Lakatos)
    Justificationnisme (tradition dominante)
    (rationaliste & empiriste)
    • La connaissance = énoncés prouvés.
    • Rationalistes : preuves extra-logiques (intuition, révélation, etc.).
    • Empiristes : base factuelle certaine + logique inductive.
    • Ne rien affirmer d’improuvé.
    • Réduire l’écart entre spéculation et savoir établi.
    • Impossible de prouver une base empirique certaine.
    • Impossible d’une induction infaillible qui “augmente” le contenu.
    • Résultat : les théories restent improuvables.
    Scepticisme justificationniste
    • Garde le standard : il faut des preuves.
    • Conclut : pas de preuve ⇒ pas de connaissance (seulement croyance).
    Démystifier la prétention à la connaissance scientifique.
    • Issue “toxique” du justificationnisme : si l’idéal du prouvé échoue, tout s’effondre.
    • Risque : glisser vers irrationalisme / superstition.
    Probabilisme / néo‑justificationnisme
    (ex. Carnap)
    • Remplacer la preuve par des degrés de probabilité relatifs à l’évidence disponible.
    • N’énoncer que du “hautement probable”.
    • Ou publier théorie + évidence + probabilité.
    • Sous conditions générales, les théories ont une probabilité zéro au sens strict.
    • Donc l’approche ne discrimine plus utilement.
    “Vérité par consensus”
    (Polanyi / Kuhn, cadrage Lakatos)
    • La vérité dépend d’un consensus changeant.
    • Rationalité décrite via dynamique sociale de communauté.
    Expliquer stabilité et changement des théories par le social.
    • Risque de dissoudre la rationalité dans la sociologie.
    • Utile descriptivement, insuffisant pour fonder des critères d’évaluation.

    Tableau B : Réfutation / convention / progrès

    Tableau B — Positions sur la critique empirique (falsification / convention / progrès) chez Lakatos
    Attitude / école Prémisses / hypothèses de base Ce que ça vise / promet Où et pourquoi ça casse
    Falsificationnisme dogmatique
    (= “naturaliste”)
    • Frontière “naturelle” observation / théorie.
    • Les énoncés observationnels peuvent être prouvés vrais par l’expérience.
    • Donc une observation peut réfuter définitivement une théorie (modus tollens).
    • Science : pas de preuve, mais des réfutations.
    • Honnêteté = définir à l’avance un test tel que l’échec impose l’abandon.
    • Infalsifiable ⇒ “métaphysique”.
    • Pas d’observation “pure” (théorie‑chargée).
    • Les faits ne prouvent pas des propositions (seules propositions → propositions).
    • Les grandes théories ne “forbid” pas simplement des états observables sans auxiliaires / ceteris paribus.
    Fallibilisme “catastrophe”
    (sceptique)
    • Si tout est fallible (théories + “faits”), aucune élimination rationnelle n’est possible.
    • On ne fait que constater des incohérences : “anything goes”.
    Conclure à l’absence de progrès rationnel ; science = spéculation.
    • Abandon des standards intellectuels : “Babel”, chaos.
    • Impossible de justifier une élimination rationnelle des théories.
    Conventionalisme conservateur
    (Poincaré, Milhaud, Le Roy)
    • Après succès initial, décision de rendre une théorie “irréfutable” de fait.
    • Absorption des anomalies via “stratagèmes” (auxiliaires, réinterprétations).
    Stabiliser la science mature ; réparer plutôt que renverser.
    • Enfermement : plus la science avance, moins l’évidence empirique a de pouvoir contre les théories établies.
    • Explique mal les grands remplacements théoriques.
    Simplicisme de Duhem
    • Les théories ne meurent pas par réfutation directe.
    • Elles s’écroulent quand les réparations détruisent simplicité / bon sens.
    Permettre remplacement sans “crucial experiment” strict.
    • Critère trop vague : dépend du goût, de la mode ; manque d’objectivité.
    • La simplicité est contestable et historiquement ambiguë.
    Falsificationnisme méthodologique “naïf”
    (Popper + décisions)
    • Admet la faillibilité, mais décide d’énoncés “de base” acceptables via techniques.
    • Construit une “base empirique” provisoire (entre guillemets).
    • Conserve une élimination relativement directe après “falsification” (au sens méthodologique).
    Maintenir une critique empirique “hard‑line” malgré le fallibilisme.
    • Décisions risquées : on peut éliminer une théorie vraie et garder une fausse.
    • Problèmes avec ceteris paribus : dépendance à des décisions supplémentaires.
    • L’histoire des sciences ne colle pas (lenteurs et audaces réelles).
    Falsificationnisme méthodologique sophistiqué
    (Lakatos / Popper amélioré)
    • T est falsifiée seulement si une T’ la surpasse :
    • (1) contenu empirique excédentaire (faits nouveaux),
    • (2) explique les succès de T,
    • (3) excédent corroboré.
    • Pas de falsification avant une meilleure théorie.
    Rendre la critique constructive : remplacer par mieux ; focaliser sur corroboration de l’excédent.
    • Il reste des décisions (ce qui compte comme observation, acceptation provisoire).
    • Paradoxe du “raboutage” (tacking) : nécessité de continuité.
    Programmes de recherche scientifique
    (Lakatos)
    • Programme = noyau dur protégé + ceinture protectrice d’auxiliaires.
    • Heuristique négative : ne pas attaquer le noyau ; heuristique positive : plan de construction.
    • Évaluation : progressif vs dégénératif.
    Expliquer la ténacité rationnelle et le progrès historique ; autoriser résistance intermittente aux anomalies si le programme reste progressif.
    • Ce n’est pas présenté comme “erroné”, mais comme dépassement.
    • Limites : jugements sur nouveauté/corroboration, et ligne empirique provisoire.
  • Polar

    Polar

    Dans la maison de famille, il y a de grandes étagères remplies de livres de toutes sortes. On y trouve, entre autres, un bon paquet de romans que ma mère dévorait par paquet de douze. C’est très agréable car, en week-end ou en vacances là-bas, on peut facilement trouver un bon petit roman à se lire. La dernière fois, la hasard m’a fait saisir un recueil de nouvelles de Ruth Rendell (« L’amour en sept lettres »). Plein de belles petites nouvelles, bien faites, avec une ambiance de mystère assez chouette. Et ça m’a fait penser, madeleine de Proust, à toutes les histoires policières que j’ai pu lire. Fantômette, Le Club des Cinq, les séries des Arsène Lupin, Sherlock Holmes, tous les Agatha Christie, les Mary Higgins Clark, les San-Antonio, les James Hadley Chase, et bien sûr les P.D. James. J’ai choisi une image de cette dernière, car ces souvenirs m’ont donné envie de lire, ou relire, un P.D. James. J’ai un souvenir très fort de son roman « L’île des morts » (qui bien sûr fait un clin d’oeil par son thème aux « Dix petits nègres » et aussi à « L’île au trente cercueils »).
    Cet amour des polar ne m’a pas quitté, car j’ai regardé un grand nombre de séries policières, le plus souvent avec beaucoup de plaisir. Au-delà de toute analyse psychologique de comptoir, à base de catharsis et de voyeurisme, il me semble que ce qui est particulièrement agréable dans les polars, c’est que l’histoire prime sur tout le reste. La mécanique de l’intrigue, de sa mise en place, de sa révélation progressive rigoureuse, c’est le « monde », l’univers dans lequel l’écrivain nous plonge. Les personnages servent l’histoire : les polars sont en général, les bons à mes yeux du moins, des romans moins narcissiques, moins centrés sur l’explication psychologique des personnages, que sur la description de leurs actions dans un contexte particulier et contraint. Bizarrement, cet exercice formaté donne une grande liberté sur les personnages. Les polars abritent ainsi toute une gamme de personnages plus ou moins sympathiques, d’anti-héros, d’humains assez réalistes, rarement idéalisés. On est avec les polars dans la vraie vie, paradoxalement, et dans des choses assez pragmatiques. Et le coeur même des intrigues, le Meurtre (sous toutes ses formes) oblige les auteurs à donner au Mal une place dans leur récit, ce qui confronte chacun des protagonistes, quel qu’il soit, et le lecteur, à la frontière philosophique et intime entre le bien et le mal.
    Les polars sont aussi, mécaniquement, et du fait de la présence du Meurtre, le lieu de la relativisation systématique : en face du crime, du meurtre, de la violence, de la perversion, que sont nos petits soucis du quotidien, nos tracas ordinaires ? Une relativisation qui implique souvent humour, ironie, remise en perspective. Le sens de la Justice comme véhicule, exemplaire ou contre-exemplaire du juste sens de l’action, n’est-ce pas aussi ce qui fait le charme des polars, romans par excellence qui sont sérieux sans se prendre au sérieux ?

  • Les nuits blanches

    Les nuits blanches

    C’est ma fille aînée qui m’a conseillé ce petit livre de Fiodor Dostoïevski : « Les nuits blanches ». Elle a drôlement bien fait (merci) : c’est un petit roman, ou une grosse nouvelle, très agréable à lire, étonnante et émouvante. Sans trop dévoiler l’intrigue, il s’agit de l’histoire d’une rencontre, sentimentale, affective et spirituelle, entre deux êtres faits l’un pour l’autre, peut-être, mais dont les circonstances de rencontre rendent l’histoire difficile sinon impossible.
    Elle est étonnante, car elle tranche avec ce que j’avais lu auparavant de Dostoïevski (principalement « Les Frères Karamazov » et « L’idiot ») : fraiche, drôle à certains moments, pleines d’envolées lyriques, toujours parfaitement nuancées par des touches d’ironie des personnages. Elle m’a beaucoup ému, par son caractère proche d’un conte (l’histoire de la robe cousue à celle de la grand-mère est incroyable). La force et la fragilité du sentiment et de l’expérience amoureuse y sont remarquablement bien décrites, par le biais de personnage très justes, universels, et dont le parcours dans le roman illustre merveilleusement le tragique de la condition humaine, et l’irrémédiable tension entre notre monde spirituel, son foisonnement multifacettes, et l’extrême exigence de brièveté et de présence au temps présent, à l’instant. L’idéal imaginé, et la réalité concrète mis en tension. Le paradoxe de l’élan sentimental et amoureux, absolu, obligé de composer avec le contexte imparfait dans lequel il doit se déployer.
    Magistrale nouvelle. Ça m’a donné envie de relire d’autres romans de ce génie.

  • L’esthétique, une philosophie de la perception

    L’esthétique, une philosophie de la perception

    Bence Nanay est professeur à l’université d’Anvers, spécialisé en philosophie de l’esprit, philosophie de la perception et en esthétique (la page Grokipedia est très complète et bien faite). J’avais commandé son ouvrage (« L’esthétique, une philosophie de la perception ») à la suite du visionnage de la vidéo d’une conférence où il dissertait sur les « catégories » d’éléments qui pourraient être des invariants culturels dans l’appréciation esthétique, passionnante (aucune culture ne valorise de la même manière les pleins et les vides dans un tableau, mais dans toutes les cultures ce rapport entre le plein et le vide a un sens, et fait partie des éléments entrant dans les jugements esthétiques).

    Remarquable chercheur

    Plusieurs choses sont marquantes à la lecture de cet ouvrage, sur la forme et la manière de raisonner, et montrent, à mes yeux, à quel point Bence Nanay est un penseur rigoureux, honnête, et un véritable chercheur.

    • Le propos est toujours tout en nuance, avec beaucoup de finesse, ne refusant jamais ni la complexité, ni la proposition d’hypothèses réfutables : l’auteur est dans une vraie démarche de réfutation des arguments et des hypothèses. Cela rend parfois la lecture un peu difficile, ou en tout cas exigeante, car souvent le propos se ramifie pour détailler tous les contre-arguments et les passer en revue, les réfuter, ou les utiliser pour amender le propos.
    • L’auteur, dont l’approche est philosophique, s’appuie tout autant sur des penseurs de l’esthétique ou de l’histoire de l’art, comme sur des philosophes, mais aussi sur les avancées de la science (imagerie mentale, oculométrie, etc..) pour confronter les hypothèses, à nouveau avec ce que l’on sait. Multi-disciplinaire, dans le bon sens du terme, cela rend l’ouvrage très riche en termes d’apports (la bibliographie en fin d’ouvrage est impressionnante)
    • L’auteur est toujours capable de redescendre sur des exemples très concrets pour illustrer son propos parfois très conceptuel et élaboré, et toujours aussi capable d’apporter une petite touche d’humour. Vraiment très agréable.

    Concepts importants

    Loin de moi l’idée de résumer un tel ouvrage, mais je vais essayer de partager ici quelques idées clefs, et des concepts que j’ai trouvé très utile pour penser nos « expériences esthétiques ». L’objet du livre est comme le dit l’auteur de « mettre à jour le rapport complexe entre esthétique et perception ». Un axe de travail fort de Bence Nanay est la philosophie de la perception, et la thèse du livre est que certaines expériences esthétiques (une grande partie) sont éclairées, mieux comprises, en s’appuyant sur ce que l’on sait de la perception, et de l’attention en particulier. Nous savons des choses sur les différentes manières dont les humains sont attentifs, et cela apporte beaucoup à la réflexion sur ce que sont les expériences esthétiques, et sur ce qui les caractérise.

    Attention distribuée

    Au moment de rédiger mon billet, je me rends compte à quel point la richesse du texte de l’auteur sera très mal rendue : d’une part par la simplification que je vais faire pour garder une trace d’une taille raisonnable, et d’autre part mon souvenir déjà un peu moins précis. Tant pis. L’attention distribuée est un concept central dans le livre. L’attention, de manière basique, est ce sur quoi nous faisons porter notre conscience. Et l’auteur montre très bien, d’une part, que l’attention esthétique est souvent « désintéressée » (c’est-à-dire non engagée via des intérêts pratiques immédiats, autre que le plaisir et ou l’émotion recherchée), et d’autre part qu’il existe plusieurs types d’attention. Nous pouvons faire, a minima, attention à des objets ou entités (un tableau, un pomme, un ami, une idée), et/ou à des propriétés d’objets (la forme, la couleur, etc.). Et nous pouvons, par ailleurs, faire attention de manière ciblée, ou de manière distribuée. Ce double découpage, très utile pour préciser ce que l’on entend par « attention », permet de distinguer quatre manières dont nous pouvons mobiliser notre attention.

    1. distribuée en ce qui concerne les objets et ciblée en ce qui concerne les propriétés (ex : je trie des chaussettes pour mettre ensemble celles qui sont de la même couleur)
    2. distribuée en ce qui concerne les objets et distribuée en ce qui concerne les propriétés (un bon exemple, est l’état de notre esprit quand nous flânons)
    3. ciblée en ce qui concerne les objets, et ciblée en ce qui concerne les propriétés (« L’exécution de la plupart des actions guidées par la perception présuppose une attention de cette sorte »)
    4. ciblée en ce qui concerne les objets et distribuée en ce qui concerne les propriétés)


    Je simplifie la discussion, mais l’auteur explore dans le livre la thèse selon laquelle une grande partie des expériences esthétiques reposent sur le 4ème mode (attention ciblée sur un objet et distribuée sur ses propriétés).
    L’attention esthétique n’équivaut pas à un manque d’attention. Elle équivaut à une attention distribuée entre une variété de propriétés et qui est néanmoins ciblée sur le même objet. Ainsi nous pouvons dire que l’intérêt esthétique n’est pas réellement du désintérêt mais plutôt un intérêt distribué.
    Je précise que l’auteur revient en fin d’ouvrage sur des expériences esthétiques reposant sur une mobilisation ciblée de l’attention, notamment pour les expériences liées aux films, ou à la narration. Je laisserai cela de côté dans mon billet, car cela emporterait trop loin la discussion pour un modeste billet.

    Triple perception

    Cela étant posé, il faut bien sûr commencer à discuter de ce que l’on perçoit. Je reste, comme l’auteur dans une bonne partie de l’ouvrage, sur les exemples liées aux tableaux et aux images, car ils sont très parlant (mais la discussion ne s’y restreint pas). Pour comprendre la perception d’images, il est utile d’avoir un modèle de triple perception.

    Lorsqu’on traite de la perception d’image, il nous faut considérer non pas deux mais trois entités? Ce sont les suivantes :

    • A – la surface bidimensionnelle de l’image
    • B – l’objet tridimensionnel que la surface encode visuellement
    • C – L’objet dépeint tridimensionnel

    La nouveauté réside dans la distinction entre B et C qui ont été traités de manière interchangeable dans les écrits spécialisés. or bien qu’ils semblent souvent semblables, ce n’est pas toujours le cas. B et C s’écartent l’un de l’autre à partir du moment où l’image n’est pas pleinement naturalistes. Les caricatures fournissent un excellent exemple. Lorsque nous regardons une caricature (par exemple) de Mike Jagger, C est Mike Jagger lui-même. Mais B, l’objet tridimensionnel que la surface encode visuellement, possède de traits bien différents de Mike Jagger lui-même. Par exemple B a d’ordinaire des lèvres plus épaisses.

    L’auteur revient en détail sur la manière dont nous percevons une image, (via A et B, C n’étant pas perçu au moment où l’on regarde l’oeuvre). C est représenté, parfois, mais de manière quasi-perceptuelle, grâce à notre imagerie mentale. Cela permettra à l’auteur d’apporter (cf. plus bas) la notion très importante de propriétés pertinentes du point de vue esthétiques.

    Propriétés pertinentes du point de vue esthétiques

    Allant un peu plus loin, Bence Nanay, comprenant l’impatience du lecteur, passe à l’étape suivante : c’est bien beau de parler d’attention distribuée sur des propriétés, et triple perception, mais de quelles propriétés parlons-nous ? Je ne peux rentrer dans le détail de la discussion riche et passionnante, pleine de nuances, portée par l’auteur avec maestria, mais il passe en revue un certain nombre de propriétés esthétiques, classiques et utilisées de longue date dans l’histoire de l’art et en esthétique, et montre de manière convaincante qu’elles aboutissent à des contradictions ou à difficultés, qu’il est possible de lever en utilisant une notion plus ouverte, et plus large, les propriétés pertinentes du point de vue esthétiques. Il en donne la définition suivante.
    Voici ma définition (assez libérale) qui, encore une fois, devrait être considérée comme une définition de travail : si prêter attention à une propriété d’un particulier modifie la valence de l’expérience que l’on fait de ce particulier, c’est une propriété pertinente du point de vue esthétique. En d’autres termes, si prêter attention à P me conduit à apprécier d’avantage (ou moins) mon expérience, P est une propriété pertinente du point de vue esthétique. (…) Il devrait être clair que la même propriété peut être pertinente du point de vue esthétique dans un contexte et totalement non pertinente du point de vue esthétique dans un autre.

    Le semi-formalisme

    Le formalisme « radical » est l’affirmation selon laquelle « F : les seules propriétés d’une oeuvre d’art pertinentes du point de vue esthétique sont ses propriétés formelles ». C’est évident que le formalisme est faux, mais Bence Nanay prend le temps de montrer ce qu’il faut sauver du formalisme, et pourquoi il a longtemps été considéré comme justifié, avant de proposer une version plus complexe, et rendant mieux compte de la réalité de nos expériences esthétiques : le semi-formalisme. Il s’appuie sur l’introduction de propriétés semi-formelles.
    Les propriétés semi-formelles sont des propriétés de l’image qui dépendent de façon constitutive des propriétés formelles de l’image (ou sont identiques à elles). Pour être plus précis, P est une propriété semi-formelle d’une oeuvre d’art particulière, x, si P dépend de manière constitutive des propriétés formelles de x (ou est identique à elles).
    Une discussion importante est nécessaire pour détailler ce qu’on appelle « dépendance constitutive », et on sait gré à l’auteur de simplifier le propos en posant que « ce sont les propriétés formelles de x qui font des propriétés semi-formelles de x ce qu’elles sont ». Tout cela peut paraitre un peu oiseux, et inutilement complexe, mais c’est ce qui permet à Bence Nanay, quelques pages plus loin, de montrer pourquoi dans certains cas, les intentions d’un artiste, sont strictement dénuées de pertinence pour notre évaluation esthétique si elles ne dépendent pas de façon constitutive des propriétés formelles de l’image. Idem pour le contexte historique ou social. Il donne l’exemple suivant :
    Jerrold Levinson soutient qu’on ne peut comprendre (ou évaluer) les œuvres d’art en les séparant du contexte d’histoire de l’art qui est le leur (Levinson, 1979, 2007). Et la manière dont une œuvre d’art se situe dans l’histoire de l’art n’est pas une propriété formelle selon les versions classiques du formalisme. Mais est-ce une propriété semi-formelle aux yeux du semi-formaliste? Prenez un des exemples de Levinson, la propriété d’« être influencé par Cézanne ». Comme auparavant, savoir si cette propriété compte comme semi-formelle dépend des détails de l’exemple. Si les marques de pinceau du tableau en question sont ce qu’ils sont à cause de l’influence de Cézanne, alors cette propriété est semi-formelle, car elle dépend de façon constitutive des propriétés formelles de l’image. Mais si l’influence se limite à ce que le peintre du tableau en question a parcouru la Provence pour peindre des paysages, la propriété d’« être influencé par Cézanne » ne sera pas une propriété semi-formelle. La vérité est que le contexte de l’histoire de l’art est parfois pertinent (mais non toujours) pour notre évaluation esthétique des images.

    Unicité

    Je ne reviens pas non plus en détail sur cette discussion passionnante, mais l’unicité d’une oeuvre (réelle ou non) joue un rôle important dans notre expérience esthétique. De fait, ce qui compte, c’est de traiter visuellement quelque chose comme unique, et comme si nous le rencontrions pour la première fois. Cette première rencontre favorise et crée les conditions d’un attention distribuée : nous tâchons de porter notre attention à toutes sortes de propriétés de l’objet, pour en comprendre le sens.

    Histoire de la vision

    A nouveau une question passionnante : la vision et la perception ont-elle une histoire ? Notre manière de percevoir les choses ont elles évoluées au cours de l’histoire. L’auteur livre plusieurs arguments très convaincants (qu’il ne prétend être définitif) : l’apparition de manière très concentrée au XVIème siècle (renaissance italienne) de nombreuses oeuvres supposant une capacité de perception double (qui n’était que très peu présente avant), et des traités comme le De Pictura (1435, donc préalable à cette période) d’Alberti (1404-1472), décrivant la composition des oeuvres en ne parlant que de la scène dépeinte (B) et ne mentionnant jamais les relations entre A et B, pourtant caractéristiques d’une perception double. Cela rejoint un autre éclairage que j’ai eu l’autre jour, lors d’un exposé sur l’apparition du Bureau d’études (séparation/distinction entre conception et réalisation) à peu près à la même période avec le travail de Brunelleschi pour le dôme de Florence. Il y a donc eu, probablement, une période (au moins en Occident) de profonde modification dans notre manière de percevoir et voir les objets.

    Programmes de recherche

    Un dernier point qui m’a intéressé dans la lecture du livre, est la mention faite par l’auteur (né en Hongrie) des travaux d’Imre Lakatos (philosophe des sciences), lui aussi né en Hongrie. Lakatos était un prolongateur de la pensée de Karl Popper, et j’ai trouvé l’éclairage sur les programmes de recherche « dégénérescents » et « progressistes » particulièrement intéressant. Cela fait partie aussi de ce qui m’a fait me sentir en bonne compagnie dans ce livre. En gros, un programme de recherche est une séquence temporelle d’un ensemble de théories scientifiques. Un programme de recherche progressiste ne contredit pas de données nouvelles, et il effectue de nouvelles explications et prédictions. Un programme de recherche dégénérescent est un programme de recherche qui contredit parfois de nouvelles données et n’effectue pas ou presque pas de nouvelles prédictions. Le programme dégénérescent ajoute régulièrement de nouvelles hypothèses ad hoc pour protéger son noyau et justifier des contradictions. Lakatos soutient qu’il est parfois utile d’être loyal à un programme dégénérescent, car il peut se redresser parfois, mais seulement un certain temps. Bence Nanay applique cette distinction, en philosophie, au programme de recherche sur les « propriétés esthétiques » (bourré de contradiction et d’arguments ad hoc) versus le programme de recherche sur les « propriétés pertinentes du point de vue esthétiques ».

    A lire

    Un ouvrage vraiment superbe, exigeant, et qui apporte un éclairage majeur à mon sens complétant parfaitement les ouvrages plus orientés purement sur l’esthétique et les critères esthétiques, car il apporte une vue plus large en partant de la perception pour aller vers les expériences esthétiques.

  • La possibilité de Dieu

    La possibilité de Dieu

    Aurélien Marq (@AurelienMarq) est un haut fonctionnaire et essayiste, contributeur régulier de Causeur (@Causeur), Atlantico (@atlantico_fr) et Front Populaire (@FrontPopOff). Je le suis depuis un certain temps sur X, j’ai commandé (et offert) son livre « La possibilité de Dieu » dès sa parution. J’apprécie en effet beaucoup les prises de positions de l’auteur sur les sujets de société, et j’ai trouvé passionnant de découvrir la manière de penser d’Aurélien Marq sur ce sujet ô combien complexe.

    Honnête homme

    Un mot d’abord sur l’auteur et son style. Précis, argumenté, foisonnant de références littéraires, philosophiques, scientifiques, on voit tout de suite que le sujet passionne l’auteur. D’une manière qui me touche : loin de prétendre détenir la vérité, le livre est une livre de questionnement, et d’appel au dialogue. Le remarquable chapitre dédié à la discussion, réfutation, des principaux arguments des athées est à mon sens représentatif du style de Marq : sa quête est celle du vrai, et il crédite les athées d’apporter au moins certains morceaux de cette vérité, permettant y compris aux religieux et aux croyants, de mieux penser leur foi et leur religion, en les débarrassant des superstitions et du dogmatisme. Etant athée, j’y suis sensible : je crédite les croyants, en miroir, d’exactement la même chose. Les croyants, la spiritualité, empêche les athées de tomber dans un bête matérialisme, refusant la complexité et le mystère. Je vais lui demander de préfacer l’essai que je suis en train de terminer, tant j’ai trouvé une démarche en miroir. Je me permets d’ajouter un point : ses prises de position, à plusieurs reprises dans le livre, montrent un esprit critique remarquable, et un courage intellectuel que l’on aimerait voir plus souvent. Pas de blabla multiculturaliste, ou relativiste, dans cet essai : uniquement un honnête homme, fin, courageux, qui recherche la vérité. Je serai très honoré qu’il accepte de lire mon essai, et encore mieux, de le discuter avec moi. Le préfacer, nous verrons, encore faut-il qu’il y trouve matière intéressante.

    Passionnant

    J’ai trouvé la lecture très agréable, même si le chapitre « Définir Dieu » m’a un peu déçu. C’est souvent ma question à ceux qui parlent de Dieu « qu’entends-tu par Dieu? », et la réponse me parait souvent un brin évasive, ou tellement large et multifacettes, que c’est une manière de dire en un seul mot « mystère-nature-divin », où le « divin » prend des sens multiples.
    Mais ce chapitre se voit fort heureusement complété par la suite de l’essai. Les discussion y sont passionnantes, et je retrouve plein de sources et d’inspiration communes (notamment le très bel échange entre Richard Dawkins et Ayaan Hirsi Ali – @Ayaan). Nombre de citations vont venir compléter ma collection, et quelques passages du livre me paraissent digne d’être retenus également. Au final, et je sens un progression dans l’essai vers cette double conclusion qui contredit presque certains autres passages :

    • rejoignant sur ce point Adin Steinsaltz, Aurélien Marq semble penser qu’au final le « divin » est l’antithèse de « l’absurde ». Je me permets de recoller ici cette phrase de Steinsaltz : « La croyance en D-ieu peut être naïve et puérile ou bien raffinée et élaborée. Les images que nous nous en faisons peuvent être absurdes ou philosophiquement abouties. Cependant, cette croyance, une fois débarrassée de tout verbiage, se résume ainsi : l’existence a un sens. Certains pensent, probablement à tort, qu’ils le connaissent, alors que d’autres se contentent d’y réfléchir. Tout ce que nous vivons apparaît comme un ensemble décousu. Le fait que nous nous efforcions de relier entre elles ces différentes particules d’information repose sur notre foi, a priori, qu’il existe bien une certaine connexion ». Les athées voient le monde comme dénué de sens global, là où les croyants voient le monde comme ayant un sens. Précisons tout de suite, en tant qu’athée, que je suis convaincu que le sens global du monde (du réel) n’existe pas, ou m’échappera toujours, et que, bien sûr, nos vies sont remplies de sens, car les humains ont besoin et soif de sens.
    • le second point, lisible, est que l’auteur, au final, est d’accord avec la symbolique incroyable qu’a apporté le Nouveau Testament : s’incarnant dans un homme, Dieu montre qu’il y a du divin et du sacré dans l’humain. A nouveau, je suis en accord total avec ce point de vue, mais il me semble possible sans avoir besoin de recourir à un Dieu extérieur à nous, existant indépendamment de nous, ou étant la cause de toutes choses.

    Critique constructive

    Avant de recommander à nouveau cet excellent essai, je mentionne un point qui me semble une faiblesse dans le raisonnement de Marq : il sous-estime la puissance des phénomènes d’émergence. Oui, c’est proprement miraculeux que la vie, la conscience, et plein d’autres choses comme l’opus 111 de Beethoven, aient pu émerger de mécanismes physico-chimiques, psychologiques, émotionnels, rationnels. Mais je prends le mot de miracle dans son sens étendu : « Fait extraordinaire qui porte à l’étonnement et à l’admiration. » Les faits les plus extraordinaires ne nécessitent pas l’existence de Dieu, mais bien plutôt que reconnaitre que le Réel est merveilleux. C’est une caractéristique du réel en tant qu’objet de notre entendement. Cela rejoint en partie la conclusion de la superbe vidéo de Monsieur Phi que je vous ai partagé l’autre jour. Même si nous n’étions que des machines, ne serait-ce pas une source, en soi, d’émerveillement, sans avoir besoin de recourir à d’autres causes (une âme, du divin, ou tout autre chose difficile à définir et non nécessaire pour penser ces choses-là) ?
    A nouveau, je vous recommande cet ouvrage, si ces sujets vous intéressent. Il est passionnant, très bien écrit, et partage une forme de lyrisme sur ce sujet qui donne envie d’aller plus loin.
    nota bene : n’ayant pas trouvé de photo d’Aurélien Marq, j’ai choisi d’illustrer ce billet avec une image d’Athéna, qui semble être pour l’auteur une figure importante du panthéon mythologique gréco-romain

  • L’étonnement philosophique

    L’étonnement philosophique

    Jeanne Hersch, philosophe Suisse, a écrit en 1993, 7 ans avant sa mort, une magnifique histoire de la philosophie intitulée « L’étonnement philosophique ». Livre de maturité, impressionnant de clarté et d’esprit de synthèse, c’est un véritable petit bijou que j’ai déjà recommandé à beaucoup de monde. Après l’avoir lu, j’avais fait un court billet (« Source d’étonnement« ) en 2009 (!), où je dissertais sur la partie concernant Héraclite et Parménide. Dans chaque chapitre, dédié à un philosophe ou à une Ecole de philosophie, Jeanne Hersch souligne le point d’étonnement, la question radicale, qui est la base de la démarche philosophique de chaque auteur.

    Kant

    Grâce à François, j’ai réouvert le livre pour lire le chapitre sur Kant. C’est une magistrale introduction à la pensée de Kant : en 50 pages, Hersch réussit à introduire la démarche de Kant, ses questions métaphysiques, et à nous partager de manière très structurée, en partageant les clefs de compréhension de son « jargon », l’intégralité des « 3 critiques ». J’aimerais pouvoir garder précieusement ces 50 pages en tête, car elles résonnent avec plusieurs parties de mon essai sur le « réel ». D’ailleurs, je dois dire que, si j’aurais bien voulu avoir lu Kant avant d’écrire mon essai, j’ai été plutôt rassuré par cette lecture : mes propres pensées, basées sur Popper et Ferraris, ne m’ont pas fait écrire ou penser trop de conneries (il faut dire qu’à coup sûr, ces deux-là, plus sérieux que moi ont très certainement lu Kant). Ce chapitre dédié à Kant me donne envie de découvrir cet auteur, et je vais déjà réintégrer des éléments de tout cela dans mon essai. Je garde ici quelques notions que je trouve intéressantes à conserver à titre de « traduction » des mots de Kant.

    Concept Définition
    Analytique Se dit d’un jugement où le prédicat est déjà contenu dans le sujet (ex. : « Tous les corps sont étendus »). Il est explicatif et ne ajoute pas de nouvelle connaissance.
    Synthétique Se dit d’un jugement où le prédicat ajoute une information nouvelle non contenue dans le sujet (ex. : « Tous les corps sont pesants »). Il étend la connaissance.
    A priori Connaissance indépendante de l’expérience, dérivée de la raison pure, nécessaire et universelle (ex. : mathématiques).
    A posteriori Connaissance dépendante de l’expérience, empirique et contingente (ex. : observations sensorielles).
    Phénomène La chose telle qu’elle apparaît à nos sens, structurée par les formes a priori de la sensibilité (espace et temps) et les catégories de l’entendement.
    Noumène La chose en soi, indépendante de notre perception et inaccessible à la connaissance humaine, par opposition au phénomène.
    Jugement Proposition qui affirme ou nie un prédicat d’un sujet ; Kant distingue les jugements analytiques et synthétiques, a priori et a posteriori.
    Nécessaire Ce qui ne peut pas être autrement ; lié aux vérités a priori, universelles et immuables.
    Universel Valable pour tous les cas sans exception ; caractéristique des jugements synthétiques a priori qui fondent la science.
    Empirique Relatif à l’expérience sensible ; opposé à l’a priori, source de connaissances a posteriori.
    Transcendantal Relatif aux conditions a priori de possibilité de l’expérience et de la connaissance (ex. : l’esthétique transcendantale pour l’espace et le temps).

    Et comme je sais que je devrais réutiliser d’une manière ou d’une autre les catégories de l’entendement dans mon dernier chapitre, je les pose ici aussi.

    Groupe Catégorie Définition succincte
    Quantité Unité Le concept de l’un, base de toute mesure.
    Pluralité Le concept du multiple, permettant la distinction des parties.
    Totalité Le concept du tout comme synthèse de l’unité et de la pluralité.
    Qualité Réalité Le concept de l’être positif, ce qui remplit l’intuition.
    Négation Le concept de non-être, absence de réalité.
    Limitation Le concept de réalité bornée par la négation.
    Relation Inhérence et subsistance (substance et accident) Le rapport entre une substance permanente et ses propriétés changeantes.
    Causalité et dépendance (cause et effet) Le rapport de succession nécessaire entre phénomènes.
    Communauté (réciprocité) Le rapport d’interaction mutuelle entre substances.
    Modalité Possibilité – Impossibilité Accord ou désaccord avec les conditions formelles de l’expérience.
    Existence – Non-existence Présence ou absence dans le temps et l’espace.
    Nécessité – Contingence Existence inconditionnelle ou conditionnelle.