Vous est-il arrivĂ© dâexpĂ©rimenter la force incroyable des mots ? Je voudrais partager avec vous une remarquable expĂ©rience qui mâest arrivĂ©e, et que jâai eu la surprise de pouvoir analyser a posteriori.
Bien sĂ»r, les mots et le langage restent notre maniĂšre la plus directe, la plus naturelle, de formuler nos pensĂ©es. En ce sens, ils prĂ©sentent Ă Â la fois un aspect nĂ©gatif et un aspect positif : lâexpression de notre pensĂ©e est contrainte par les mots, les concepts, les idĂ©es dont nous disposons, et dâun autre cĂŽtĂ© elle sâappuie et est rendue possible grĂące Ă Â ces mĂȘmes mots (langage, mais aussi les idĂ©es dĂ©jĂ Â formulĂ©es par dâautres). Nommer les choses les fait exister, les rend tangibles ; dans lâimperfection inhĂ©rente Ă Â toute existence.
Jâai rĂ©cemment dĂ©couvert un autre aspect des mots, plus profond. Une sorte dâinertie et de puissance des mots, presque dâexpression inconsciente par les mots. Une fois une idĂ©e formulĂ©e avec des mots dĂ©finis, on peut dĂ©couvrir que le choix des mots nâa pas Ă©tĂ© uniquement le fruit dâune plus ou moins bonne adĂ©quation avec la pensĂ©e que nous souhaitions exprimer. Ou plutĂŽt, et de maniĂšre complĂ©mentaire : la pensĂ©e quâils ont permis dâexprimer ne se rĂ©sumait pas Ă Â ces mots, qui nâĂ©taient que des clefs pour continuer la rĂ©flexion. Des fils Ă Â tirer, avec une logique interne.
Lâexemple rĂ©cent mâest venu dans le cadre de mon travail : jâai produit, avec dâautres, une sorte de tableau des « vrais mĂ©tiers de lâinnovation », sorte de bestiaire mi-sĂ©rieux, mi-poĂ©tique des vrais fonctions que nĂ©cessite lâinnovation au sein dâune entreprise. Câest en cours de finalisation, et passionnant.
Dans ce cadre, jâai imaginĂ© â et/ou rĂ©utilisĂ© du dĂ©jĂ Â connu – des noms â assez directs – pour ces vrais mĂ©tiers, et surtout des sous-titres Ă Â vocation plus Ă©vocatrice et ouverte. Mon mĂ©tier, « animateur de communautĂ© », sâest retrouvĂ© affublĂ© du sous-titre « Le discuteur de sens ». Pourquoi pas, et cela permet de mettre lâaccent sur le rĂŽle transverse, convivial, de discussion et dâĂ©change du community manager. Bien sĂ»r, cela nâen fait pas le tour (dâautant quâĂ Â chaque communautĂ© son community manager).
Mais depuis, lâexpression est repassĂ©e toute seule dans mon esprit, plusieurs fois : suis-je rĂ©ellement un discuteur de sens ? Lâexpression est-elle adaptĂ©e Ă Â mon rĂŽle ? Celui qui discute, câest aussi celui qui met en dĂ©bat, qui questionne, qui doute. Et le sens, câest le sens de lâaction, la stratĂ©gie. Mais sur un deuxiĂšme niveau, plus inconscient probablement, se sont exprimĂ©es dâautres idĂ©es, qui rĂ©sonnent autrement, qui font dâautre liens : le discuteur câest aussi le philosophe, celui qui veut penser lâinconnu, et le sens câest aussi le sens de la vie, de nos actes.
Et ce nâest pas un hasard si tout cela me parle : jâaime la philosophie, et je lâai toujours aimĂ© en partie pour une des questions fondamentales quâelle pose Ă Â lâĂȘtre humain. La vie a-t-elle un sens ? Et si elle nâen a pas dâabsolu, quel sens puis-je donner Ă Â ma vie ? Je crois que cela sort Ă Â un moment clĂ© aussi de ma vie, au moment oĂč je viens dâavoir un troisiĂšme enfant, oĂč jâessaye dâimaginer mon avenir professionnel. Cette tension vers lâavenir, lâinconnu, ne suffit-elle pas Ă Â expliquer le choix de lâexpression « discuteur de sens » ? Mais cela mâa redonnĂ© aussi envie de travailler plus dur la philosophie, et la question du sens.
Oui : les mots qui sont sortis (« discuteur de sens ») nâĂ©taient pas fortuits et pas forcĂ©ment adaptĂ©s au rĂŽle que je cherchais Ă Â dĂ©crire (ils le sont quand mĂȘme pas mal, je mâen aperçois en creusant le sujet). Jâai utilisĂ© les mots qui me paraissaient pertinents pour me dĂ©crire, autant que mon rĂŽle ou ma fonction. Projection involontaire et presque inĂ©vitable. Surprenante force des mots qui disent ce quâon veut dire, mais aussi ce quâon ne savait pas vouloir dire. Les mots disent ce que « ça » veut dire.
Ils servent donc aussi Ă Â se rĂ©vĂ©ler Ă Â soi-mĂȘme, pour peu quâon leur accorde ce pouvoir (ce qui requiert un peu de lĂącher-prise sur notre propre personne), et un peu dâattention.
Avez-vous déjà  connu ce genre de « révélation linguistique » ?


