CatĂ©gorie : 🧠 RĂ©flexions

  • Autonomie et hĂ©tĂ©ronomie

    Raymond Boudon, dans le hors-sĂ©rie du Point sur le libĂ©ralisme, commence l’interview qui lui est consacrĂ©e par prĂ©ciser ce qui, selon lui, sĂ©pare les socialistes des libĂ©raux. Les libĂ©raux mettent l’accent sur l’autonomie des humains, et les socialistes sur l’hĂ©tĂ©ronomie. C’est effectivement le point central. Voyons donc les dĂ©finitions de ces termes (mĂȘme si l’Ă©tymologie est relativement claire).

    AUTONOMIE :

    • FacultĂ© de se dĂ©terminer par soi-mĂȘme, de choisir, d’agir librement
    • LibertĂ©, indĂ©pendance morale ou intellectuelle

    HETERONOMIE :

    • Fait d’ĂȘtre influencĂ© par des facteurs extĂ©rieurs, d’ĂȘtre soumis à  des lois ou des rĂšgles dĂ©pendant d’une entitĂ© extĂ©rieure.

    Voilà  pour l’opposition frontale, les deux pĂŽles. D’un cĂŽtĂ© l’accent est mis sur la libertĂ© individuelle, la responsabilitĂ©. De l’autre, l’accent est mis sur les causes biologiques, socio-culturelles et psychologiques. Comme toujours, la vĂ©ritĂ© est à  chercher entre les deux…ou plutĂŽt avec les deux ! A l’Ă©vidence, l’homme et son action sont à  la fois hĂ©tĂ©ronomes et autonomes. La vĂ©ritĂ© – qui concerne l’action, parce que le monde et les hommes sont en perpĂ©tuel mouvement – est donc plus de savoir oĂč on se situe par rapport à  l’Ă©quilibre. Les extrĂȘmes à  Ă©viter sont simples :

    • Expliquer l’ĂȘtre humain uniquement par des causes externes non dĂ©pendantes de sa volontĂ©, c’est nier la formidable force Ă©volutive de la libertĂ© et de la raison, et c’est nier toute responsabilitĂ© de nos actes ! A donner trop de place à  la cause externe, on oublie la libertĂ© individuelle qui est l’oxygĂšne de l’esprit
    • Expliquer l’ĂȘtre humain uniquement par ses dĂ©cisions supposĂ©es libres, c’est nier la formidable emprise de la biologie, de la culture et de l’inconscient sur notre vie. A donner trop de place à  la libertĂ© individuelle, on oublie la nĂ©cessaire prise en compte de l’injustice du monde et la solidaritĂ©

    Il importe donc d’insister là -dessus : l’homme est le rĂ©sultat de causes externes ET de sa libertĂ© de ses choix. Dans chaque situation particuliĂšre, la question est de savoir si on met trop l’accent sur l’un ou l’autre pĂŽle. La France – nous ! – , en ce moment particulier de son histoire, doit remettre l’accent sur l’autonomie des individus (donc sur leur responsabilitĂ©), sous peine de les Ă©touffer ; ça ne veut pas dire qu’il faut oublier toutes les causes externes qui motivent leurs actes, tout le poids de la socio-culture. C’est simplement le constat qu’on est d’un cĂŽtĂ© de l’Ă©quilibre, et cela montre dans quel sens une action vraie et juste peut et doit se dĂ©velopper.

  • Un brin fragile de courage…

    L’autre jour, notre promenade nous a fait passer dans une petite rue, entre l’avenue du Maine et le boulevard du général Leclerc. Nous avons doublé un vieil homme qui marchait aidé de deux cannes, avec une lenteur incroyable. Ses jambes semblaient à peine le porter, et le mouvement de ses pieds – incontrôlés, fragiles – qui se soulevaient et s’abaissaient comme des membres morts montrait bien la nécessité des béquilles.
    En le doublant, j’ai tourné la tête et j’ai aperçu son visage : un beau visage, pas aussi vieux que son handicap le laissait penser, et tourné légèrement vers le sol avec comme un air d’extrême concentration, comme si tout son être était absorbé par l’effort de la marche. Ca m’a mis une bouffée d’émotion en pleine tête, qui revient dès que j’y repense, et me submerge jusqu’à m’en mettre les larmes aux yeux… Je suis certainement trop sensible ! 

    Alors, j’essaye de la dire, cette émotion. Je ne sais pas si c’était de la compassion ; l’émotion est venue en pensant que c’était admirable de faire l’effort d’aller prendre l’air alors qu’on a autant de mal à marcher, et ensuite en pensant à son retour chez lui : vit-il seul ? Est-ce que quelqu’un l’attend ? Je crois que la vague d’émotion que j’ai ressentie est venue de la combinaison de ces deux pensées : la peine qu’il puisse être solitaire en plus d’être handicapé, et l’admiration pour son courage. Car il s’agit bien de courage, et c’est ce qui se lisait sur son visage : sa marche lente, solitaire, difficile, absurde – comme chacune de nos vies – ressemblait tout de même bien aux efforts incessants et nobles d’un coeur humain qui se bat.

    J’aurais voulu prendre un café avec lui, et le connaitre, savoir s’il est heureux…et puis le temps de ressentir tout ça, de l’échanger avec ma femme, nous étions déjà cent mètres devant lui : c’était trop tard. Et puis, l’émotion était passée…

    Il ne lira jamais ce texte. Mais je veux quand même lui exprimer mon émotion et mon admiration.

  • Les motards doivent-ils respecter la loi ?

    Je met un titre volontairement provocateur parce c’est un sujet qui m’Ă©nerve, et qui me parait symptomatique de la mentalitĂ© ambiante
Je vais au boulot tous les jours en voiture ; et je suis choquĂ© par le fait que quasiment toutes les situations de danger que je peux rencontrer sont liĂ©es aux motards/scooters ! A part le fait de doubler par la droite et de circuler systĂ©matiquement entre les files de voitures (qui est passible d’une contravention !), je voudrais donner deux exemples rĂ©cents :

    • en rentrant le soir, je passe sur l’avenue du GĂ©nĂ©ral Leclerc et l’avenue du Maine : systĂ©matiquement, les deux-roues qui circulent en face franchissent la ligne blanche centrale et roulent tout simplement
à  contresens sur la file de gauche de mon cĂŽtĂ© ! Sous les yeux des agents de la circulation placĂ©s là , qui ne semblent mĂȘme pas le remarquer
si par malheur je fais un appel de phare pour montrer que, bon, quand mĂȘme, j’ai le droit une fois sur deux à  un signe d’Ă©nervement de la part du motard/scooter me montrant que cette situation lui semble normale
    • en traversant la rue d’AlĂ©sia l’autre jour sur un de ces passages piĂ©tons si pratiques (vous savez, ceux oĂč il n’y a pas de feux, et oĂč les piĂ©tons doivent littĂ©ralement risquer leur vie pour passer entre les voitures qui, en l’absence de feu, foncent
), en traversant donc, un scooter – qui Ă©tait à  10 mĂštres du passage lorsque j’Ă©tais rendu au milieu de celui-ci –  a failli me rentrer dedans : c’est moi qui me suis arrĂȘtĂ© pour le laisser passer ; Ă©nervĂ©, j’ai fais un geste de la main (style « je prĂ©pare un claque ») pour lui montrer ma peur et ma colĂšre. Il a simplement fait demi-tour pour me rattraper et m’ »expliquer » (sur un ton plus proche du cri de la hyĂšne enragĂ©e que de celui de la discussion posĂ©e) qu’il Ă©tait engagĂ© (à  10 mĂštres du passage piĂ©ton!) et que je devais le laisser passer ! Sans commentaires 


    Ce ne sont pas des exemples trĂšs graves, puisqu’il ne s’agit pas d’accident. Mais ces comportements, malheureusement mĂšnent à  des accidents : les motards reprĂ©sentent 0,8% du traffic, mais 15,5% des conducteurs impliquĂ©s dans un accident corporels (chiffres sĂ©curitĂ© routiĂšre). Bien sĂ»r, ils sont moins protĂ©gĂ©s, mais quand on voit que dans 50% des cas, la voiture qui a participĂ© à  l’accident avec un 2 roues ne l’a carrĂ©ment pas vu, il convient, plutĂŽt que de montrer du doigt les voitures allumant leurs phares, de se poser la question du comportement dangereux des motards/scooters.
    Pourquoi tolĂšre t’on ces infractions au code de la route, alors qu’on sait qu’ils sont la cause d’accidents ? Y’a-t-il plusieurs types d’usagers, ceux qui doivent respecter le code de la route, et ceux qui n’en ont pas l’obligation
? Ces questions se posent aussi pour les automobilistes, quand on voit le respect tout relatif des distances de sĂ©curitĂ©, ou l’utilisation hasardeuse des clignotants
 Alors bien sĂ»r, je sais bien que tous les motards ne sont pas des inconscients irrespectueux de la loi : il y a Ă©videmment plein de motards prudents, conscients du danger, et respectueux des plus Ă©lĂ©mentaires rĂšgles du code de la route. Mais, outre le fait qu’ils ne sentiront pas visĂ©s, ils ne pourront qu’approuver le fait de vouloir faire appliquer strictement le code de la route aux motards.
    Ne vous mĂ©prenez pas : je ne suis pas un extrĂ©miste de l’application de la loi. La loi peut ĂȘtre mauvaise, à  revoir, ou dans des circonstances particuliĂšres, conduire à  des actes immoraux (c’est alors un devoir de ne pas la respecter). Mais quand la loi vise de toute Ă©vidence à  rendre possible la cohabitation harmonieuse des citoyens, et qu’elle va dans le bon sens, il n’y a aucune raison à  ne pas la respecter. Et aucune excuse à  ne pas la faire respecter. Quel est le sens d’une loi qu’on n’applique pas ?

  • Faut-il avoir de l’ambition ?

    A force d’entendre les commentateurs critiquer Sarkozy pour son ambition, et comme cela rejoint des critiques que l’on entend couramment au sein de ma boite concernant tel ou tel cadre dirigeant, je me suis posĂ© la question du sens du mot « ambition ».

    En effet, le français est une langue comportant peu de mots, et il n’est pas rare qu’un mot comporte plusieurs acceptions de sens relativement diffĂ©rents. J’avais lu cette phrase, je ne sais plus oĂč, que « le français avait longtemps Ă©tĂ© la langue de la diplomatie justement pour cette raison : une langue avec peu de mots permet de trouver plus facilement une formulation un peu ambiguĂ« qui convient aux deux parties ». Le français n’est plus la langue diplomatique depuis le TraitĂ© de Versailles (1919), mais il n’a pas tellement Ă©voluĂ© depuis, que cet Ă©tat de fait soit devenu faux.

    Pour le nombre de mots, j’ai trouvĂ© dans les articles de wikipĂ©dia (celui sur le français et celui sur l’anglais) et sur le site de l’AcadĂ©mie Française qu’en gros le français comporte 100.000 mots (TrĂ©sor de la Langue Française), pour 500.000 mots en anglais (Oxford English Dictionnary).

    Je suis donc allĂ© faire un tour sur l’excellent dico Lexilogos, et voilà  la dĂ©finition pour le mot « ambition » :

    Ambition :

    1. Recherche immodérée de la domination et des honneurs.
    2. DĂ©sir d’accomplir, de rĂ©aliser une grande chose, en y engageant sa fiertĂ©, son honneur.

    Ce qui est clair en lisant ces deux dĂ©finitions, c’est qu’elles n’ont pas du tout le mĂȘme sens : autant la premiĂšre dĂ©crit quelque chose de nĂ©gatif (recherche immodĂ©rĂ©e de la domination, c’est tout de mĂȘme bien la description du connard, ça), autant la seconde dĂ©crit quelque chose qui peut ĂȘtre trĂšs positifComment s’Ă©tonner que les Français entretiennent avec l’ambition (et la rĂ©ussite, qui peut ĂȘtre le rĂ©sultat de l’ambition) des rapports ambiguĂ«s ? Le mot lui-mĂȘme est pour le moins ambivalent…
    Pour conclure, il faut bien prĂ©ciser de quoi l’on parle lorsqu’on dit d’un homme politique, ou d’un dirigeant, ou de n’importe qui d’ailleurs, qu’il est animĂ© par une Ă©norme ambition…Si avoir de l’ambition au premier sens du mot est inquiĂ©tant, ne pas en avoir au second sens du mot l’est tout autant !

  • L’oeuf et la poule

    Qu’est ce qui Ă©tait là  d’abord ? L’oeuf ou la poule ?

    Voilà  l’exemple le plus cĂ©lĂšbre de question mal posĂ©e : comme tout oeuf est pondu par une poule, et chaque poule issue d’un oeuf, on peut passer quelques millions d’annĂ©es sur cette question sans y apporter de rĂ©ponse. Et pourtant, il suffit de constater que c’est dans la nature de la poule de pondre des oeufs, et dans la nature des oeufs de donner naissance à  un poulet pour clore les dĂ©bats : l’oeuf ne vas pas sans poule, comme la poule ne va pas sans oeufs…!
    Ces rĂ©flexions poulaillĂšres sont Ă©videmment d’un interĂȘt considĂ©rable ! En effet, il arrive trĂšs souvent dans la vie que notre rĂ©flexion soit bloquĂ©e par une question de causalitĂ© de ce type. Et il suffit pour redĂ©marrer la rĂ©flexion de sortir de la spirale de la maniĂšre suivante : certaines choses vont ensembles, et il n’y pas besoin de chercher trop longtemps qui cause quoi, et qui est est la cause de quoi ! Il s’agit de comprendre que deux phĂ©nomĂšnes peuvent ĂȘtre à  la fois cause et consĂ©quence l’un de l’autre. Une sorte synergie, en fait.
    Des exemples ? En voilà  quelques-uns parmi beaucoup d’autres possibles (c’est un jeu amusant)…:

    • Est-ce que la misĂšre sociale est la consĂ©quence de la dictature, ou est-ce que la dictature est la consĂ©quence de la misĂšre sociale ? L’oeuf ET la poule : dictature et misĂšre sociale vont ensemble.
    • Est-ce que la pensĂ©e extrĂȘme est la cause de l’absence de dialogue, ou est-ce que l’absence de dialogue est la cause de la pensĂ©e extrĂȘme ? L’oeuf ET la poule : la pensĂ©e extrĂȘme va avec l’absence de dialogue
    • Est-ce que l’Ă©ducation favorise l’Ă©mancipation sociale, ou est ce que l’Ă©mancipation sociale favorise l’Ă©ducation ? L’oeuf ET la poule : Ă©mancipation sociale et Ă©ducation vont de pair

    Il importe plus, dans tous ces exemples, de comprendre vers quoi tendent les deux Ă©lĂ©ments que de savoir lequel est la cause de l’autre : qu’importe qui, de l’Ă©mancipation sociale ou de l’Ă©ducation scolaire, est la cause ou la consĂ©quence ? Ce qui compte de favoriser au maximum l’Ă©ducation ET l’Ă©mancipation sociale, puisqu’ils vont de pair, et que nous les jugeons souhaitables. Voyez-vous d’autres exemples comme ça ? N’hĂ©sitez pas les mettre en commentaire…

  • Eloge de la simplicitĂ©

    Complexité du monde, nécessaire simplicité

    Le monde est extraordinairement complexe. Les humains sont extraordinairement complexes. Vouloir apprĂ©hender le monde nĂ©cessite d’intĂ©grer une certaine complexitĂ©. On ne peut Ă©videmment pas rĂ©sumer le monde entier et la condition humaine en une phrase. Mais pour qui veut une certaine efficacitĂ© dans l’action, il est nĂ©cessaire de savoir simplifier. Simplifier, c’est viser la simplicitĂ©, et non pas oublier la complexitĂ©.

    La simplicitĂ© n’a pas besoin d’ĂȘtre simple, mais du complexe resserrĂ© et synthĂ©tisĂ©.
    [Alfred Jarry]

    Simplifier ce qui ne l’est pas : mariage de notre vĂ©ritĂ© et du monde

    Tout le travail de la connaissance — scientifique ou non — est de simplifier. Le monde n’est pas plus simple parce qu’on opĂšre des simplifications, c’est notre vision qui en est modifiĂ©e. La simplicitĂ© ne peut exister que pour un ĂȘtre pensant.

    Il n’y a pas de simplicitĂ© vĂ©ritable. Il n’y a que des simplifications.
    [Léon-Paul Fargue]

    La simplicitĂ© n’est donc pas un Ă©tat du monde (puisqu’il est complexe), mais donc un travail à  accomplir.

    La simplicitĂ© est en dĂ©finitive trĂšs difficile à  atteindre. Elle repose sur l’attention, la pensĂ©e, le savoir et la patience.
    [John Pawson]

    Comme tout travail, il n’a pas de fin. Et comme tout travail bien menĂ©, il est source de bonheur. C’est parce que le monde est complexe, difficile, tourmentĂ©, que nous devons essayer de le penser simplement. C’est une voie de sagesse, à  mon avis. Vouloir faire coller sa vĂ©ritĂ© avec la complexitĂ© du monde en compliquant sa vĂ©ritĂ© est une erreur. Au contraire, il faut choisir, et simplifier la complexitĂ© de notre conception du monde.

    L’homme devrait mettre autant d’ardeur à  simplifier sa vie qu’il en met à  la compliquer.
    [Henri Bergson]

    L’art de vivre pleinement ne consiste pas tant à  compliquer les choses simples qu’à  simplifier celles qui ne le sont pas.
    [François Hertel]

    Sagesse de la liberté et du choix

    Alors, bien sĂ»r, choisir la simplicitĂ© implique d’exclure des choses. Cela implique de savoir faire le deuil des branches multiples pour conserver les plus solides. La jeunesse accueille plus facilement la complexitĂ© du monde sans trancher. C’est quelque chose que l’on apprend en vieillissant, parce qu’on se construit en faisant des choix :

    Vieillir c’est simplifier.
    [Daniel Thibault]

    Chance et volonté de simplicité : clef du bonheur ?

    Viser la simplicitĂ© est un chemin de bonheur : et comme le bonheur, c’est exigeant mais indispensable. C’est la seule maniĂšre de marier notre vĂ©ritĂ© à  la rĂ©alitĂ© du monde.
    Rencontrer quelqu’un avec qui la vie est simple, c’est peut-ĂȘtre la plus belle chose qui puisse arriver. C’est ce qui m’est arrivĂ© avec Ben’. Chance de la rencontre, et dĂ©sir rĂ©ciproque de simplicitĂ© dans les relations.

    Il y a quelques rencontres dans la vie oĂč la vĂ©ritĂ© et la simplicitĂ© sont le meilleur manĂšge du monde.
    [Jean de La BruyĂšre]