Catégorie : 🧠 Réflexions

  • Volonté et devoir d’être heureux

    Faut-il cacher le bonheur ?

    Il y a tellement de malheur dans le monde, que le simple fait de ne pas l’être pourrait passer pour quelque chose d’étrange, voire de suspect. Ca rejoint le fameux proverbe, tiré d’un Fable :

    Pour vivre heureux, vivons caché.

    [Jean-Pierre Florian]

    Cacher le bonheur, quand le malheur s’étale à longueur de journée sous nos yeux ? Autant interdire la beauté, et faire taire la joie.
    Ce serait presque avoir honte d’être heureux.

    L’univers est une énorme injustice. Le bonheur a toujours été une injustice.

    [Jules Romains]

    Mais si les gens heureux ne parlent pas de leur bonheur, s’ils ne le disent pas, qui parlera du bonheur ? L’intérêt d’un discours ne se mesure pas à la quantité de malheur de son propriétaire, mais à la justesse du propos.

    Manifester son bonheur est un devoir ; être ouvertement heureux donne aux autres la preuve que le bonheur est possible.

    [Albert Jacquard]

    Le bonheur est donc, d’un première manière, relié au devoir. Qui sera heureux, si ce n’est les gens qui ont eu la chance pouvoir l’être ?

    Qu’est-ce que le bonheur ?

    C’est bien beau de dire qu’il faut être heureux, mais encore faut-il savoir ce qu’est le bonheur !
    Qu’est ce que le bonheur ? Chacun est libre de le rechercher où il veut, dans la mesure où il n’impose rien à ses voisins.

    Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît

    Proverbe Français

    J’ai déjà donné ici ma définition du bonheur, en tout cas une qui me plait, et surtout qui correspond à mon caractère et à mes envies. Le bonheur est quelque chose de dynamique, lié à des projets renouvelés, plus qu’un état…Il est donc relié aussi à la volonté. Quel projet, quelle action sans volonté ?

    Bonheur et volonté

    Le bonheur est attaché à l’action et à la volonté de deux manières un peu différentes :

    L’homme n’est heureux que de vouloir et d’inventer.

    [Alain]

    et

    Il n’y a qu’une route vers le bonheur c’est de renoncer aux choses qui ne dépendent pas de notre volonté

    [Epictète]

    Loin de l’image figée du bonheur, notre culture nous renvoie plutôt l’image d’un bonheur qui est le fruit du devoir et de la volonté. Le bonheur n’est donc pas un but :

    Le bonheur n’est pas un but qu’on poursuit âprement, c’est une fleur que l’on cueille sur la route du devoir.

    [John Stuart Mill]

    Leçon de vie par un philosophe

    Sur un tel sujet, il faut laisser le mot de la fin au maître, qui a dit l’essentiel là-dessus dans le superbe recueil « Propos sur le bonheur ». La notion de volonté, comme celle de devoir, y sont reliées au bonheur, bien sûr. C’est un texte profond et simple que j’aime beaucoup, et que je trouve, à chaque relecture, d’une vérité terriblement émouvante.

    Devoir d’être heureux
    Il n’est pas difficile d’être malheureux ou mécontent; il suffit de s’asseoir, comme fait un prince qui attend qu’on l’amuse […]
    Il est toujours difficile d’être heureux; c’est un combat contre beaucoup d’événements et contre beaucoup d’hommes; il se peut que l’on y soit vaincu; il y a sans doute des événements insurmontables et des malheurs plus forts que l’apprenti stoïcien; mais c’est le devoir le plus clair peut-être de ne point se dire vaincu avant d’avoir lutté de toutes ses forces. Et surtout, ce qui me paraît évident, c’est qu’il est impossible que l’on soit heureux si l’on ne veut pas l’être; il faut donc vouloir son bonheur et le faire.
    Ce que l’on n’a point assez dit, c’est que c’est un devoir aussi envers les autres que d’être heureux. On dit bien qu’il n’y a d’aimé que celui qui est heureux; mais on oublie que cette récompense est juste et méritée; car le malheur, l’ennui et le désespoir sont dans l’air que nous respirons tous; aussi nous devons reconnaissance et couronne d’athlète à ceux qui digèrent les miasmes, et purifient en quelque sorte la commune vie par leur énergique exemple. Aussi n’y a-t-il rien de plus profond dans l’amour que le serment d’être heureux. Quoi de plus difficile à surmonter que l’ennui, la tristesse ou le malheur de ceux que l’on aime? Tout homme et toute femme devraient penser continuellement à ceci que le bonheur, j’entends celui que l’on conquiert pour soi, est l’offrande la plus belle et la plus généreuse.

    Alain, septembre 1923.

  • Inégalités et richesses : synonymes ?

    J’ai écouté l’autre jour à  la radio un débat qui était complètement faussé (sur BFM, très bonne radio par ailleurs) , simplement du fait que tous les participants utilisaient le mot « inégalité » comme synonyme de « pauvreté ». Créer de l’inégalité équivalait implicitement dans leur discussion à  créer de la pauvreté ? Rien n’est moins sûr, pourtant…
    Tout cela m’a fait repenser à  un passage de l’excellent « La guerre des deux France », où Jacques Marseille compare les progressions de niveau de vie aux USA et en France sur une période de 20 ans, ainsi que les progressions des inégalités. La conclusion est simple :

    • le niveau de vie est plus fort et progresse plus vite aux USA
    • les inégalités sont plus fortes aux USA qu’en France entre les plus riches et les plus pauvres

    La question — centrale, à  mon avis – que pose ensuite J. Marseille est la suivante :

    Vaut-il mieux vivre plus riche dans une société plus inégalitaire, ou plus pauvre dans une société plus égalitaire ?

    Cela force à  s’interroger sur le type de société que l’on veut construire, et sur ce qu’il est possible de faire. L’inégalité est-elle moins souhaitable que la pauvreté ? La richesse est-elle moins souhaitable que l’égalité ? Peut-on créer en même temps de la richesse et de l’égalité ?
    C’est toute la question des rôles respectifs de l’économie et de la politique qui se joue sur ces questions…on ne peut pas en tout cas pas les régler d’un trait de plume, en assimilant « inégalité » et « pauvreté ».
    Si vous voulez plus de chiffres, allez faire un tour sur ces deux liens :

  • Partager ce qui n’existe pas : donner forme aux idées…

    Partager ce qui n’existe pas : donner forme aux idées…

    En tant que bon matérialiste de base, je ne crois pas à  l’existence des idées (ou des pensées) indépendamment de la matière (qui en est le support physique). Cela signifie qu’une idée n’est qu’une configuration particulière de flux entre neurones. Un flux, par essence, est un mouvement. Donc un idée est quelque chose de nécessairement dynamique. C’est l’expérience que l’on en a d’ailleurs : un idée est mouvante, et on ne la saisit qu’au moment où elle se déroule dans notre tête…

    Ce que les hommes cherchent à  personnifier dans le mot « pensée », c’est la matière en mouvement.

    Edgar Allan Poe

    Si une idée est une configuration neuronale, alors elle n’est réelle et n’existe qu’au moment où je la pense. Comment pourrait elle exister encore si on n’est plus en train de la penser ?

    Deux personnes ne peuvent pas penser la même chose exactement : il est impossible de quantifier ce qu’une idée peut provoquer de sentiments, d’émotions et de résonances personnelles, lorsqu’elle est pensée ; puisque ça implique un ressenti qui par définition est une boucle centrée sur celui qui pense (les sentiments sont la conscience d’une émotion + l’émotion consciente qui en résulte) !

    Comment partager les idées, alors ?
    Comment diminuer – un peu — notre isolement intellectuel ?
    Il y a deux manières de le faire, qui consistent toutes les deux à  lui donner forme : pas de partage d’idée sans la mettre hors de notre tête, c’est une évidence…

    La première, c’est de formuler les idées en mots. A l’oral ou à  l’écrit, peu importe. Formuler sa pensée, comme l’étymologie l’indique, c’est lui donner forme. Et cela aussi est conforme à  notre vécu (demi-boutade de source inconnue…) :

    Comment puis-je savoir ce que je pense, si je ne l’ai pas encore dit ?

    La deuxième manière de savoir si on a la même idée, et si on la partage, c’est d’envisager ensemble l’action qui peut en résulter, et de la mener à  bien. Cela permet de focaliser sur UNE application de l’idée, et de lui donner forme. C’est finalement le moyen le plus efficace pour partager des idées : les appliquer…!

    Le plus sûr moyen de rester en contact intellectuel avec quelqu’un, c’est bien de faire des projets ensemble, non ?

    La véritable forme du sentiment, ce n’est pas la conscience qu’on en a, mais l’action qu’on en tire.

    Ramon Fernandez

  • Vérité ou réalité : faut-il choisir ?

    Toute réflexion commence par la définition propre des concepts utilisés, non ?

    Réalité : ce qui existe indépendamment du sujet, ce qui n’est pas le produit de la pensée.

    Vérité :

    1. Scientifique : connaissance reconnue comme juste, comme conforme à  son objet et possédant à  ce titre une valeur absolue, ultime
    2. Philosophie : norme, principe de rectitude, de sagesse considéré(e) comme un idéal dans l’ordre de la pensée ou de l’action
    3. Logique : conformité de la pensée ou de son expression avec son objet

    La réalité contient la vérité, puisqu’elle englobe le monde entier, donc toutes les pensées que les humains peuvent avoir sur le monde.
    Constater la différence entre vérité et réalité, c’est le premier pas. On peut ensuite souligner ce qui différencie les deux, ou ce qui les rapproche. Ce qui différencie les deux, c’est le sujet qui pense ; c’est souligner le point de vue particulier — limité – sur l’universel. Souligner la différence, c’est donc souligner l’incomplétude de l’être humain, son manque d’aptitude à  dire le réel.
    Souligner ce qui les rapproche, c’est souligner la possibilité d’une description partagée du monde, indépendamment du sujet. La science aide à  ce rapprochement. Le dialogue aide à  ce rapprochement. Exprimer des points de vue différents, c’est déjà  partager plus que le silence, et les rapprocher par le partage.
    Vouloir systématiquement dissocier vérité et réalité est dangereux : c’est le jeu des relativistes. « Puisque chacun possède sa part de vérité, alors aucune n’est vraie ». C’est oublier un peu vite que chacun peut penser faux. Toutes les vérités individuelles ne sont pas forcément équivalentes.
    Il me semble que chacun doit faire l’effort de diminuer l’écart entre sa vérité (sa manière de penser le monde) et la réalité (le monde lui-même). On peut le faire de deux manières, et les deux sont nécessaires : adapter l’image que l’on se fait du monde, et changer le monde en suivant notre volonté. Il n’y a donc pas à  choisir entre vérité et réalité ; notre vérité, c’est notre volonté d’agir, de changer les choses, et la réalité c’est l’espace de travail, qu’il faut savoir accepter.
    Pour agir bien, il faut savoir accepter le seul terrain de jeu qui nous est donné.

    Toute vérité est une route tracée à  travers la réalité.[Henri Bergson]

  • Equilibrer la tolérance : une nécessité !

    Commençons – comme d’habitude – par une définition :

    Tolérance :

    1. Fait de tolérer quelque chose, d’admettre avec une certaine passivité, avec condescendance parfois, ce que l’on aurait le pouvoir d’interdire, le droit d’empêcher.
    2. État d’esprit de quelqu’un ouvert à  autrui et admettant des manières de penser et d’agir différentes des siennes.

    et par une citation :

    Tolérer, c’est accepter ce qu’on pourrait condamner, c’est laisser faire ce qu’on pourrait empêcher ou combattre. C’est donc renoncer à  une part de son pouvoir, de sa force, de sa colère. […] La tolérance ne vaut que contre soi, et pour autrui. Il n’y a pas de tolérance quand on n’a rien à  perdre. […] Tolérer, c’est prendre sur soi. […]
    André Comte-sponville (1952 – ) Philosophe français

    La tolérance n’est pas une valeur positive en soi ; c’est — comme pour beaucoup de choses — une valeur pour laquelle le juste équilibre est à  chercher. Trop et trop peu sont synonymes d’aspects négatifs.
    Pas assez de tolérance, c’est ce qu’on appelle le sectarisme ou l’intégrisme.

    Tolérance. C’est arriver à  penser : « Bien que je croie avoir raison, et que la vérité existe, je ne ferai rien pour vous l’imposer »

    Albert Memmi (1920 – 2020), écrivain et essayiste tunisien, Extrait d’ Exercice du bonheur

    Les excès des religions de tous poils illustrent bien l’intolérance.
    Mais, Trop de tolérance, c’est ce qu’on appelle le laxisme, ou la complaisance :

    Sous prétexte de tolérance, on devient complaisant.

    Marie-France Hirigoyen (1949 – ) psychiatre et psychothérapeute familiale française.

    Il est important dans nos sociétés ouvertes, qui ont fait l’effort pendant longtemps, et c’est un grand bienfait, de conquérir la tolérance pour pouvoir vivre en paix, de ne pas s’enfoncer dans l’excès qui est l’inverse de l’intolérance, à  savoir la complaisance.

    Toute tolérance devient à  la longue un droit acquis.

    Georges Clémenceau (1841 – 1929) homme d’Etat français, extrait d’Au soir de la pensée

    Tout ce qui vient empêcher l’ouverture, tout ce qui veut voir disparaître la tolérance, on doit le combattre, et ne pas le tolérer. Il est important de tolérer ce qui est tolérable, et d’être intolérant avec ce qui ne l’est pas. Qu’est ce qui ne l’est pas ? la violence physique et psychologique faite à  l’enfance n’est pas tolérable. La violation flagrante de liberté individuelle n’est pas tolérable. Le racisme n’est pas tolérable. D’une manière générale, et sans tomber dans le légalisme, toutes les entorses faites aux règles de vie communes (le Droit) sont intolérables.Soyons assez intelligent pour reconnaître l’intolérable, afin de continuer à  vivre dans une société tolérante !
    Pour finir, une petite citation sur les rapports entre religion et tolérance, qui fait tout de même penser à  l’Islam :

    Une religion qui peut tolérer les autres ne songe guère à  sa propagation.

    Montesquieu (1689 – 1755) penseur politique, précurseur de la sociologie, philosophe et écrivain français des Lumières

  • Aimez-vous les habitudes ?

    J’aime les habitudes. C’est rassurant et puissant, les habitudes. Notre vie est faite – en partie – d’habitudes. Beaucoup de gens confondent les habitudes, et la routine. La routine n’est qu’une habitude mal vécue :

    Routine : Habitude de penser ou d’agir selon des schémas invariables, en repoussant a priori toute idée de nouveauté et de progrès.

    Si l’idée de nouveauté ou de progrès, ainsi que l’idée de variation, sont exclues, là , oui, ça devient insupportable, les habitudes. Ce sont les côtés systématiques et machinals, l’action « sans y penser » qui rendent les habitudes si énervantes. Mais faire quelque chose « sans y penser », c’est plus de la faute de celui qui le vit, que de la faute de la répétition.
    Il suffit d’habiter ce qu’on vit, et le vouloir, pour transformer une routine en une habitude, et y trouver de la joie; la conscience de l’action transforme l’habitude en experience sans cesse renouvelée. La peur de la nouveauté fait se réfugier certains dans l’habitude ; c’est confortable l’habitude. Je pense cependant qu’il faut continuer à  voir la nouveauté, même dans nos habitudes. Il faut mettre de la volonté dans le moindre de nos actes, et dans nos habitudes.
    Et puis l’habitude, c’est aussi la capacité acquise par répétition. Il faut refaire ses gammes, souvent, et de manière presque invariable, pour atteindre la liberté du jeu.
    L’important, en somme, c’est de savoir identifier les bonnes habitudes (le travail, les relations humaines, par exemple) et les mauvaises (la drogue, par exemple). Savez-vous identifier vos mauvaises habitudes ? et vos bonnes ? Abandonner les mauvaises ? faire fructifier les bonnes ?

    Il faut prendre très tôt de bonnes habitudes, surtout celle de savoir changer souvent et facilement d’habitudes.
    [Pierre Reverdy]