Catégorie : 🧠 Réflexions

  • Droit naturel et histoire

    Droit naturel et histoire

    J’ai lu lentement le livre de Leo Strauss Droit naturel et histoire. C’est qu’il est assez dense et riche, et nécessite un peu de concentration. C’est accentué également par le fait qu’il n’y a pas à  proprement parler de « thèse » que Leo Strauss passerait au crible, ou construirait, à  l’aide des auteurs qu’il mobilise dans son propos. Ma modeste recension listera donc quelques idées fortes qui m’ont marquées. Je dois dire que dans son ensemble, le livre est assez fort, parce que très documenté, argumenté, rationnel sans être rationnaliste, rigoureux. Nous avons affaire à  un penseur très sérieux, et un fin connaisseur des auteurs qu’il utilise (il suffit de lire sa bio sur Wikipedia pour s’en convaincre).

    Le Droit naturel, notion centrale pour la morale

    Leo Strauss ouvre le livre avec une citation de la Déclaration d’indépendance :

    Nous tenons pour évidentes en elles-mêmes ces vérités, que tous les hommes naissent égaux, qu’ils ont été investis par leur Créateur de certains Droits inaliénables parmi lesquels sont les droits à  la Vie, la Liberté et la recherche du Bonheur.

    Leo Strauss, qui travaille sur la crise de l’Occident (pour faire vite), explique que le sens et « l’évidence » de cette phrase n’est plus tout à  fait aussi claire à  notre époque. Pour autant la notion de Droit naturel lui parait centrale :
    Néanmoins, le besoin du droit naturel est aussi manifeste aujourd’hui qu’il l’a été durant des siècles et même des millénaires. Rejeter le droit naturel revient à  dire que tout droit est positif, autrement dit que le droit est déterminé exclusivement par les législateurs et les tribunaux des différents pays. Or il est évident qu’il est parfaitement sensé et parfois même nécessaire de parler de lois ou de décisions injustes. (…) Mais le simple fait que nous puissions nous demander ce que vaut l’idéal de notre société montre qu’il y a dans l’homme quelque chose qui n’est point totalement asservi à  sa société et par conséquent que nous sommes capables, et par là  obligés, de rechercher un étalon qui nous permette de juger de l’idéal de notre société comme de tout autre. Cet étalon ne peut être trouvé dans les besoins des différentes sociétés, car elles ont, ainsi que leur composants, de nombreux besoins qui s’opposent les uns aux autres : la question de priorité se pose aussitôt. (…) Le problème soulevé par le conflit des besoins sociaux ne peut être résolu si nous n’avons pas connaissance du droit naturel. Il semblerait alors quel le rejet du droit naturel conduise inévitablement à  des conséquences désastreuses. (…) L’abandon actuel du droit naturel conduit au nihilisme ; bien plus, il s’identifie au nihilisme. (…) (les libéraux américains c.a.d. la gauche) semblent croire que notre incapacité à  acquérir une connaissance authentique de ce qui en soi bon ou juste nous oblige à  tolérer toutes les opinions sur ce qui est bon ou juste, ou à  tenir pour également respectables toutes les préférences ou « civilisations ». (…) Lorsque les libéraux vinrent à  supporter difficilement la limitation absolue de la diversité ou de l’individualité qu’avaient posée les interprètes même les plus libéraux du droit naturel, ils eurent à  choisir entre le droit naturel et l’épanouissement sans frein de l’individu. Ils optèrent pour la seconde solution.

    Cela ne vous rappelle rien ? (moi, ça me rappelle les analyses de Bock-Côté, et de Pierre Manent).
    Leo Strauss revient ensuite sur l’opposition entre les « libéraux » (au sens US du terme) et les disciples catholiques ou non de Saint-Thomas, en soulignant que cette « opposition » escamote une partie du problème : tous, en effet, sont Modernes, c’est-à -dire dans une pensée non téléologique de l’univers et de l’homme. Or, les droits naturels, dans leur conception classique, supposent une perspective téléologique de l’univers, et donc de l’homme.

    Pensée conservatrice

    Voilà  l’ampleur des problèmes que Leo Strauss éclaire, en passant en revue un certain nombre d’auteurs (Machiavel, Hobbes, Locke, Rousseau, Burke) qui tournent autour de ce sujet, plus ou moins explicitement. Il porte une charge magnifique contre l’historicisme (et notamment Weber, dont il respecte l’intelligence, mais qu’il détruit littéralement), quelques années avant Popper. Je ferai prochainement un billet sur ces deux maux de la pensée, très proches, que sont l’historicisme et le polylogisme.

    Je ressors de cette lecture enrichi, notamment de cette belle plongée thématique dans la pensée de plusieurs auteurs. J’ai le sentiment qu’il est grand temps de lire Burke. Ses analyses sur la théorie et la pratique semblent tout à  fait passionnantes, et j’y retrouve des intuitions de type « catallactiques » de ce qui constitue une société. Je laisse la parole à  Strauss, avec le dernier paragraphe du livre, concernant Burke, qui dit tout cela bien mieux que moi :
    Burke s’opposait aux classiques quant à  la genèse de l’ordre social sain parce qu’il n’était pas d’accord avec eux sur son caractère. Tel qu’il le voyait, l’ordre social ou politique sain ne devait pas être « formé selon un plan régulier ou avec une unité de projet », parce que des façons d’agir aussi « systématiques », une telle « présomption de la sagesse des inventions humaines » serait incompatibles avec le plus haut degré possible de « liberté personnelle » : l’Etat doit rechercher « la plus grande diversité des fins » et doit aussi peu que possible « sacrifier l’une de ces fins à  l’autre ou au tout ». Il doit s’attacher à  « l’individualité » ou avoir le plus grand souci possible du « sentiment individuel ou de l’intérêt individuel ». C’est pour cette raison quel a genèse de l’ordre social sain ne doit pas être un processus guidé par le réflexion mais doit être aussi proche qu’il se peut d’un processus naturel imperceptible : le naturel est l’individuel, et l’universel est une création de l’entendement. Le caractère naturel et le libre épanouissement de l’individualité sont une seule et même chose. Par suite, le libre développement de l’individu, loin de conduire au chaos, est à  l’origine du meilleur ordre, un ordre qui n’est pas seulement compatible avec « une irrégularité dans la masse totale », mais qui la requiert. Il y a de la beauté dans l’irrégularité : « la méthode et l’exactitude, l’âme de la proportion, sont plus préjudiciables que profitables à  la cause de la beauté ». La querelle entre les anciens et les modernes touche en fin de compte, et peut-être même depuis le début, au statut de « l’individualité ». Burke lui-même était encore trop profondément imbu de l’esprit des « bons anciens » pour permettre à  ce souci de l’individualité de l’emporter sur le souci de la vertu.Leo Strauss, Droit Naturel et Histoire, p 279

  • Le miracle Spinoza

    Le miracle Spinoza

    J’ai récemment eu l’occasion de lire le formidable livre de Baltasar Thomass, Etre heureux avec Spinoza, et – toujours conseillé par mon ami Jean-Marc – le très bon livre de Frédéric Lenoir, Le miracle Spinoza.

    Incontournable Spinoza

    Spinoza fait partie des incontournables. Qu’on le lise ou non, on finit forcément par le rencontrer, au détour de ses lectures. J’avais découvert il y a longtemps l’ouvrage majeur de Spinoza, L’Ethique, et j’avais trouvé ça ardu, difficile, mais avec des raisonnements puissants et rigoureux. Je l’avais feuilleté, régulièrement, et en désordre (j’avais laissé le livre aux toilettes).

    Bien sûr, les ouvrages d’histoire de la philosophie passent forcément par la case Spinoza, et on le recroise. J’avais également eu l’occasion de découvrir sa vie au travers de biographies (pas toujours formidables).

    C’est une sorte de biographie philosophique que nous livre Frédéric Lenoir. La vie de Spinoza est à  découvrir : très jeune, il est déjà  très affirmé dans ses raisonnements, et développe sa pensée. Sa pensée est tellement en rupture avec les moeurs (libre penseur, probablement athée, en faveur de la liberté d’expression, précurseur des Lumières et de la révolution démocratique libérale), qu’il se retrouve exclu de sa communauté et de sa famille. Il vivra par la suite en pension dans une famille, non loin de l’Université et des penseurs de son époque. Fortement influencé par Descartes, il prolonge et transcende l’approche rationnaliste. Il expose de manière très claire également des thèses politiques très en avance.

    Spinoza révolutionne l’exégèse

    Un autre aspect sur lequel insiste Frédéric Lenoir, c’est le travail sur la spiritualité et la religion très novateur que Spinoza effectue. Prônant une lecture critique des Ecritures (il en est un parfait connaisseur, ayant étudié en hébreux, en Latin et en grec la Torah et les Evangiles), il met au point une méthode de lecture historique et critique de la Bible. Cette méthode est basée sur :

    • la connaissance de la langue d’origine des textes étudiés
    • l’analyse des thèmes, contradictions, ambiguïtés que l’on peut trouver dans les textes,
    • enfin l’analyse historique des textes (qui écrit ? dans quel contexte ? pour qui?)

    Spinoza est connu pour avoir assimilé Dieu avec la nature (au sens de tout ce qui existe), et donc d’avoir posé les raisonnements systématiques permettant de séparer l’idée de Dieu de l’idée d’un personnage avec une volonté, etc. C’est aussi, je le découvre, un de ceux qui a contribué à  structurer une approche non littérale des textes religieux.

    L’ouvrage de Lenoir revient en détail aussi sur les aspects spirituels et psychologiques développés par Spinoza, ce qui est normal, vu l’auteur, et vu l’ampleur que ces sujets prennent dans l’Ethique. Spinoza est un philosophe total, et sa réflexion englobe Dieu, la Nature, la société juste, les lois naturelles, et bien sûr l’homme. Spinoza sur ces sujets est à  nouveau époustouflant : contre Descartes et contre les dogmes, il refuse la séparation corps-esprit. C’est un philosophe moniste, et je reviendrai dessus. Assumant nos ignorances, il pose en principe que tout a une cause. On a souvent montré Spinoza comme un philosophe niant la liberté. Rien n’est plus faux : il nie le libre arbitre.

    Les hommes se croient libres parce qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur appétit, et qu’ils ne pensent pas, même en rêve, aux causes qui les disposent à  désirer et à  vouloir, parce qu’ils les ignorent.

    Mais il redéfinit au contraire de manière très fine la liberté. Frédéric Lenoir l’explique très bien :
    (…) Spinoza affirme aussi que l’être humain est d’autant plus libre qu’il agit sleon sa propre nature, selon son « essence singulière », et non pas seulemnt sous l’influence de causes qui lui sont extérieures. Autrement dit, plus nous formons des idées adéquates, plus nous sommes conscients des causes de nos actions, plus nous sommes capables d’agir en fonction de notre nature propre, et plus nous serons autonomes. Plus nos actes relèveront de l’essence singulière de notre être, et non plus des causes extérieures, plus ils seront libres. Cela est rendu possible par l’exercice de la raison. (…) Spinoza redéfinit ainsi la liberté, d’une part comme intelligence de la nécessité, d’autre part comme libération par rapport aux passions.

    Et il apporte une idée très forte, développée de manière rigoureuse : l’idée que le « but » de tout organisme vivant est de « perséverer dans son être », et qu’un but corollaire est de progresser, de gagner en « puissance », de se perfectionner. La joie est le passage d’une moindre à  une plus grande perfection (la tristesse étant le pendant négatif). Ce couple tristesse-joie est central dans la pensée de Spinoza, et Frédéric Lenoir explique très bien les ressorts de sa pensée.

    J’ai dévoré ce livre, très bien écrit, porté par une authentique passion de Frédéric Lenoir pour Spinoza et sa pensée. J’ai adoré le petit épilogue où Lenoir livre ses points de désaccords avec la philosophie de Spinoza et donne la parole à  Robert Misrahi (autre spécialiste de Spinoza) pour montrer que plusieurs lectures sont possibles (ils sont en désaccord, notamment sur l’athéisme de Spinoza).

    Pour ma part, j’ai le sentiment que Spinoza est effectivement incontournable, et je vais remettre l’Ethique aux toilettes. Mon seul point de désaccord serait avec son « monisme » intégral. Je le partage pourtant philosophiquement, étant matérialiste, mais je pense que le réel, notamment à  cause du vivant, est plus complexe que cela. Cela me renvoie à  la description du réel de Karl Popper. Et cela me montre, comme si j’en avais besoin, à  quel point ma propre pensée est loin d’être cohérente !

  • C’est quoi le libéralisme ?

    C’est quoi le libéralisme ?

    Est-il utile de se battre sur le sens des mots ?

    Il est intéressant de clarifier le sens des mots. J’ai toujours aimé les disputes sémantiques : Monsieur Phi explique bien mieux que moi pourquoi elles sont utiles (elles permettent d’éviter de trouver des accords sémantiques tout en étant en désaccord sur les faits, ou sur les actes à  mettre en oeuvre). Il revient d’ailleurs en complément sur l’impossibilité de définir complètement les mots : avant de pouvoir être proprement définis, les mots sont utilisés, dans un contexte, et au sein d’une communauté. Nous apprenons à  utiliser les mots avant d’en connaitre la définition ou le sens précis.

    Cette caractéristique des mots est très bien utilisée par les manipulateurs de toutes sortes. Ils savent très bien détourner le sens usuel des mots, peu à  peu, par petites touches, pour les écarter du sens initial, et les surcharger d’autres connotations, souvent inconscientes, et que l’on aurait du mal à  retrouver ou à  faire apparaitre en travaillant à  une définition de type substitution, ou par rapprochement.

    Ce genre d’écarts entre la définition des mots dans le dictionnaire et celle plus ou moins en usage parmi mes concitoyens est courant. La définition du dictionnaire correspondrait à  l’usage passé ou établi du mot, et celle, difficile à  décrire, flottant dans l’esprit du temps, ressentie, correspondrait à  l’usage actuel, plus ou moins déformé médiatiquement et philosophiquement, plus ou moins partagé. Un exemple flagrant, j’en ai déjà  parlé ici abondamment, concerne le libéralisme.

    Définition du libéralisme

    La définition, sur deux plans, est la suivante :
    Libéralisme :
    1. [Sur le plan moral] Attitude de respect à  l’égard de l’indépendance d’autrui, de tolérance à  l’égard de ses idées, de ses croyances, de ses actes.
    2. [Sur le plan pol. ou socio-écon.]
    a. Attitude ou doctrine favorable à  l’extension des libertés et en particulier à  celle de la liberté politique et de la liberté de pensée.
    En partic. Ensemble des doctrines politiques fondées sur la garantie des droits individuels contre l’autorité arbitraire d’un gouvernement (en particulier par la séparation des pouvoirs) ou contre la pression des groupes particuliers (monopoles économiques, partis, syndicats). Anton. autoritarisme
    P. méton. Régime, mode de gouvernement qui met en oeuvre une doctrine ou une politique libérale.
    b. Ensemble des doctrines économiques fondées sur la non-intervention (ou sur la limitation de l’intervention) de l’État dans l’entreprise, les échanges, le profit. Anton. dirigisme, étatisme, interventionnisme, planisme.
    P. méton. Régime économique fondé sur le libéralisme.

    Excès de libéralisme ?

    J’ai beau me creuser la tête, j’avoue avoir beaucoup de mal à  comprendre comment nous avons pu en arriver à  considérer que ce sont les excès du libéralisme qui sont responsables de tous nos maux. Les trois excès que je peux imaginer en lisant cette définition ne sont pas ceux qui sont habituellement mis sur le dos du libéralisme (à  part le troisième) :

    • (Sur le plan moral) Excès de tolérance vis-à -vis de croyances ou de pratiques qui seraient contraires aux droits naturels
    • (Sur le plan politique ou socio-économique) Excès d’extension des libertés conduisant à  une forme d’hybris transhumaniste, attribuant tous les droits imaginables aux humains, en oubliant les contraintes naturelles (biologiques, sociales, culturelles) auxquels ils sont soumis
    • (Sur le plan politique ou socio-économique) Excès de non-intervention de l’Etat dans les entreprises, les échanges, etc.

    Je considère les deux premières comme des critiques justifiées du libéralisme philosophique et politique, même si j’ai mis du temps à  le reconnaitre. Ce sont des critiques qui selon moi visent une forme de libéralisme « hors-sol », théorique, qui aurait oublié ses racines et la civilisation qui lui a donné naissance.

    Excès de non-intervention de l’Etat ?

    Par contre, je me marre doucement en lisant le 3ème : on pourrait reprocher au libéralisme, bien sûr, de conduire à  un manque d’intervention du collectif dans l’économie, dans un pays où l’Etat, minimaliste, se contenterait de remplir ses fonctions régaliennes, sans se soucier de solidarité. Mais en France, l’Etat intervient presque partout et tout le temps. Les chiffres sont connus, je n’y reviens pas. Il suffit d’ouvrir un quotidien économique : la plupart des informations mettent en jeu des relations plus ou moins conflictuelles entre le secteur privé et les autorités publiques, de nouvelles réglementations, de nouvelles taxes pour orienter comme ceci ou comme cela « l’économie ». C’est-à -dire des actions qui relèvent de l’étatisme, et de l’interventionnisme. Deux mots qui sont des antonymes de libéralisme.

    Comment un excès de libéralisme pourrait-il se définir par son antonyme ? Je dois manquer de logique, quelque part, dans mon raisonnement.

    Est-il possible de lutter contre ces déformations/glissements sémantiques/idéologiques ? Qu’en pensez-vous ?

  • Ce que n’est pas l’identité

    Ce que n’est pas l’identité

    Sous ce titre formidable – Ce que n’est pas l’identité, Nathalie Heinich, sociologue au CNRS, signe un livre non moins formidable. Formidable par sa concision, sa clarté, sa grande richesse (Nathalie Heinich a consacré sa vie de chercheuse à  ce thème de l’identité), et sa structure implacable.

    Modèle de l’identité

    L’auteur commence par détailler tout ce que n’est pas l’identité, pour nous faire avancer, peu à  peu, vers le modèle de l’identité qu’elle a proposé. Elle termine par un chapitre où elle donne une définition de l’identité, et une post-face où elle décrit, de manière transparente, sa propre relation à  ce thème. 

    Son modèle est le suivant (voir schéma) : l’identité est à  la fois la perception que nous avons de nous-même (autoperception), la manière que l’on a de se présenter aux autres (présentation), et la manière dont nous sommes perçus par les autres (désignation). 

    Je trouve ce modèle extrêmement utile pour penser la question de l’identité. Il permet d’aller plus loin que les modèles binaires, intéressants par ailleurs pour commencer à  comprendre la complexité du sujet, et parce qu’elle décrivent des clivages importants. Elle mentionne – entre-autres – deux modèles « binaires » :

    • celui de Paul Ricoeur, basé sur la contradiction logique contenu dans le mot identité. Ipse (ce qui nous rend unique, ce qui nous différencie d’autrui), et idem (ce qui nous assimile avec un ou des groupes de références)
    • celui de Robert K. Merton, basé sur la distinction entre les caractéristiques ascribed (« prescrites », celle qui nous sont attachées par notre naissance, race, milieu social, sexe, etc..) et acquired (« acquises », celles qui sont l’objet de nos choix). 

    Ces modèles binaires, structurants et intéressants, tendent à  « reconduire une opposition individu/société qui charrie beaucoup d’impensés et d’illusions – au premier rang desquelles celle selon laquelle il pourrait exister des individus indépendants d’une société. »

    Quelques caractéristiques de l’identité

    Elle complexifie, et nuance, et enrichie l’utilisation de ce modèle en le faisant résonner avec les trois plans « ontologiques » de Lacan : Réel, Imaginaire, Symbolique, en redéfinissant et en clarifiant leur sens (cela me rappelle les travaux sur les imaginaires auxquels j’avais eu la chance de participer). Le plan du Réel est celui de la situation dans laquelle on se trouve, le plan Imaginaire est celui du rôle que l’on endosse, et le plan Symbolique est celui de la place qu’on occupe. 

    Nathalie Heinich insiste sur une propriété fondamentale de l’identité : « elle ne se manifeste que lorsqu’elle pose problème. » En effet, dans les cas où les 3 moments sont à  peu près cohérents, il n’y a pas à  proprement parler de question d’identité. C’est lorsque la dissociation/tension entre les 3 moments devient forte (penser à  de la discrimination, raciale ou sexuelle), que les problèmes d’identité surgissent. Parler d’identité, c’est déjà  assumer qu’il y ait une tension dans cette identité. 

    La cohérence identitaire est un élément fondamental de la compétence à  la vie sociale et, au-delà , du bonheur d’exister.

    Je pense que cet ouvrage devrait faire partie du programme du Lycée : tout le monde y gagnerait, personnellement comme collectivement, pour comprendre une partie de ce qui se joue dans nos relations interpersonnelles. 

    Pour finir, je vous livre, à  la fin (comme Nathalie Heinich dans son livre), la définition qu’elle propose pour l’identité :

    L’identité, c’est la résultante de l’ensemble des opérations par lesquelles un prédicat est affecté à  un sujet/objet

    Il faut absolument lire ce livre indispensable, solide, rigoureux. 

    Note de fin : J’ai découvert en écrivant cet article que Nathalie Heinich avait fait l’objet d’une sordide pétition/campagne de dénigrement lorsqu’elle avait obtenu le prix Pétrarque de l’essai. Sa réponse et les messages de soutien qu’elle a reçus sont disponibles ici.  

  • Plaidoyer pour un libéral-conservatisme

    Plaidoyer pour un libéral-conservatisme

    J’avais proposé cet article pour le numéro spécial de l’Incorrect consacré au libéralisme, mais il a été refusé. Ce n’est pas grave, je le publie ici quand même. Je vous invite à  lire leurs articles, je pense que j’y réagirai ici même. Mon article tentait une synthèse entre libéralisme et conservatisme.

    Libéralisme

    Le libéralisme est une philosophie qui place, comme son nom l’indique, la liberté comme une fin en soi. Pas n’importe quelle liberté : la liberté individuelle, avec des limites, et érigée en principe d’organisation de la société. Ce courant de pensée a émergé aux XVIIème et XVIIIème siècles en Occident, et a accompagné les « révolutions démocratiques »..

    C’est une philosophie du droit naturel, c’est-à -dire reconnaissant à  tout être humain, par sa nature même, des droits inaliénables : la liberté, la propriété de soi et du fruit de son travail, le droit à  la vie, le droit de propriété et de jouir librement de ses biens, le droit d’échanger. Le droit naturel consiste en une universalité des droits (valables pour tout être humain), et une égalité devant la Loi (pour être juste, la Loi doit traiter chaque individu identiquement). Ce sont les principes, non discutables, des sociétés ouvertes. La société ouverte suppose la stricte observation de règles abstraites de juste conduite (formelles, universelles, évolutives) respectant ces droits naturels. Elle s’oppose à  la société tribale. La garantie de ces droits inaliénables a permis l’extraordinaire développement du monde occidental : émergence d’institutions démocratiques et pluralistes, explosion des capacités d’échanges, de partage du savoir et de la technique.

    Le libéralisme n’est pas apparu soudainement : il est le fruit, le prolongement et la synthèse de l’histoire occidentale : à  la fois du passé gréco-romain, comme de la Révolution papale des XIème-XIIIème siècles, mettant la raison et le droit au service de l’éthique biblique. Le libéralisme est un humanisme chrétien.

    Contre le progressisme hors-sol

    Chacun des grands courants de pensée en politique – conservateurs, libéraux, progressistes – porte des idéaux et des travers. Le dialogue entre les trois courants est fécond s’il se base sur une éthique commune du débat critique et ouvert, placé sous le signe de la raison.

    Les conservateurs, héritiers de ce qu’il y a de noble dans notre civilisation et nos traditions, contre la barbarie, soumettent parfois leur raison à  des vérités révélées. Les libéraux, protecteurs de la liberté individuelle contre l’arbitraire et la coercition des pouvoirs, développent parfois une pensée trop abstraite, niant la réalité et l’influence des enracinements. Censés être les promoteurs de la belle idée de progrès, les progressistes nagent malheureusement depuis 30 ans en plein délire socialiste. Et comme ils ont pris l’ascendant philosophique, politique, et culturel, cela nuit à  notre société. Trois dérives doivent être combattues, chacune portant atteinte au principe d’égalité devant la loi :

    • Un égalitarisme forcené d’abord, qui confond égalité devant la Loi, et égalité de fait. La Loi n’est pas là  pour corriger les inégalités, mais pour garantir les droits de chacun. ”Il y a toute les différences du monde entre traiter les gens de manière égale et tenter de les rendre égaux. La première est une condition pour une société libre alors que la seconde n’est qu’une nouvelle forme de servitude. » (Hayek)
    • Un étatisme inexorable, ensuite, qui est le rejet de l’ordre spontané libre. L’état de Droit implique un Etat fort, intransigeant, avec des missions restreintes à  la sécurité (extérieure et intérieure), et à  l’application du Droit. L’État omniprésent provoque une inflation juridique, des réglementations et une fiscalité liberticides, une infantilisation des citoyens. L’omniprésence nécessite des moyens, trouvés par des prélèvements et un endettement massifs.
    • Enfin, une politique d’immigration inconséquente, aveugle à  la réalité des différences civilisationnelles, a conduit au communautarisme. Des zones entières du territoire ne sont plus, au sens propre, juridique, comme au sens symbolique, culturel, la France. Les civilisations non-occidentales ont vocation à  rester minoritaires en France : on ne peut bâtir une société, et des règles justes, en faisant coexister des principes qui sont contradictoires. Tout citoyen français devrait vivre selon les coutumes et les Lois françaises, quelque soit sa condition, et son lieu d’habitation.

    Au-delà  de leurs différences, les conservateurs et les libéraux doivent donc s’allier contre la « folie » des progressistes porteurs de ces travers égalitaristes, étatistes et communautaristes.

    L’âme de l’occident

    Le joyau qui pourrait être au coeur de cette alliance, c’est le fait de penser chaque être humain à  la fois comme une personne, et un individu :

    • Une personne, avec sa singularité, ses aspirations, ses enracinements, sa spiritualité, ses choix,
    • un individu ”gommé » de ces particularités, mais doté de droits inaliénables, assumant la responsabilité de ses actes, et traité comme les autres devant la Loi.

    Cette distinction est à  conserver à  tout prix, car elle est la condition pour pouvoir imaginer « une vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes » (Ricoeur).

    C’est l’esprit du libéralisme, et c’est l’âme de l’Occident.

  • Grains de philo

    Grains de philo

    C’est grâce à  Max (mille mercis) que j’ai découvert Monsieur Phi, professeur de philosophie et Youtuber de talent. J’avoue avoir été happé par ses vidéos super dynamiques, précises, drôles, passionnantes, érudites sans être démonstratives. Et je ne résiste donc pas au plaisir de partager ces petits bijoux, d’utilité publique. J’en ai déjà  regardé une bonne dizaine et elles sont toutes superbes. Je partage les deux qui concernent Adam Smith, et son paradoxe de la veste de laine, mais celles sur la philo, sur l’identité, sur le dualisme, sur le principe de Condorcet sont tout aussi percutantes. A consommer sans modération.

    J’avais trouvé dans Bastiat la même idée (probablement tirée d’Adam Smith, d’ailleurs), et une autre qui est dans la continuité, celle de l’utilité onéreuse qui devient graduellement de l’utilité gratuite. Mais c’est une autre discussion. Foncez découvrir les vidéos de Monsieur Phi : c’est du plaisir utile !