CatĂ©gorie : 🧠 RĂ©flexions

  • L’hygiĂšne du langage d’Orwell

    L’hygiĂšne du langage d’Orwell

    Je ne rĂ©siste pas au plaisir de partager avec vous un trĂšs beau texte de George Orwell, datant de 1946, et consacrĂ© aux liens entre langage et pensĂ©e. On connait la rĂ©flexion d’Orwell dans 1984 sur le langage, avec la « novlangue« . Pour penser juste, il faut utiliser correctement le langage. Mode d’emploi.

    Parler bien pour bien penser

    Si vous lisez ce blog, vous savez qu’il correspond Ă   un effort que j’essaye de faire pour penser correctement.

    Travaillons donc Ă   bien penser : voilĂ   le principe de la morale.

    Blaise Pascal (1623 – 1662)mathĂ©maticien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et thĂ©ologien français

    Penser correctement, cela veut dire, bien sĂ»r, ĂȘtre conscient des biais cognitifs susceptibles d’altĂ©rer la qualitĂ© de notre rĂ©flexion. Mais Ă©galement, sur un plan diffĂ©rent, il faut toujours ĂȘtre conscient que penser ne peut se faire qu’en utilisant le langage, qui est la forme de la pensĂ©e (une pensĂ©e sans langage est informe).

    Ce matin dans ma boite mail, j’avais la newsletter du site PolĂ©mia, et en me baladant sur ce site je suis tombĂ© sur un texte d’Orwell (article de PolĂ©mia, citant lui-mĂȘme une traduction disponible en ligne sur Espace contre Ciment), qui est un trĂšs joli petit essai de 1946, La politique et la langue anglaise. Je ne rĂ©siste pas Ă   vous partager, donc, ce texte, essentiel Ă   mes yeux.

    Quelques extraits pour la route

    Tout d’abord quelques rĂšgles d’Ă©critures que je garde ici :
    Mais il arrive souvent que l’on Ă©prouve des doutes sur l’effet d’un terme ou d’une expression, et il faut pouvoir s’appuyer sur des rĂšgles quand l’instinct fait dĂ©faut. Je pense que les rĂšgles suivantes peuvent couvrir la plupart des cas :
    1. N’utilisez jamais une mĂ©taphore, une comparaison ou toute autre figure de rhĂ©torique que vous avez dĂ©jĂ   lue Ă   maintes reprises.
    2. N’utilisez jamais un mot long si un autre, plus court, peut faire l’affaire.
    3. S’il est possible de supprimer un mot, n’hĂ©sitez jamais Ă   le faire.
    4. N’utilisez jamais le mode passif si vous pouvez utiliser le mode actif.
    5. N’utilisez jamais une expression Ă©trangĂšre, un terme scientifique ou spĂ©cialisĂ© si vous pouvez leur trouver un Ă©quivalent dans la langue de tous les jours.
    6. Enfreignez les rĂšgles ci-dessus plutĂŽt que de commettre d’évidents barbarismes.

    Et puis le dĂ©but du texte, pour vous donner envie de le lire…
    La plupart des gens qui s’intĂ©ressent un peu Ă   la question sont disposĂ©s Ă   reconnaĂźtre que la langue anglaise est dans une mauvaise passe, mais on s’accorde gĂ©nĂ©ralement Ă   penser qu’il est impossible d’y changer quoi que ce soit par une action dĂ©libĂ©rĂ©e. Notre civilisation Ă©tant globalement dĂ©cadente, notre langue doit inĂ©vitablement, selon ce raisonnement, s’effondrer avec le reste. Il s’ensuit que lutter contre les abus de langage n’est qu’un archaĂŻsme sentimental, comme de prĂ©fĂ©rer les bougies Ă   la lumiĂšre Ă©lectrique ou l’élĂ©gance des fiacres aux avions. A la base de cette conception, il y a la croyance Ă   demi consciente selon laquelle le langage est le rĂ©sultat d’un dĂ©veloppement naturel et non un instrument que nous façonnons Ă   notre usage. Il est certain qu’en derniĂšre analyse une langue doit son (La langue) devient laide et imprĂ©cise parce que notre pensĂ©e est stupide, mais ce relĂąchement constitue Ă   son tour une puissante incitation Ă   penser stupidement.dĂ©clin Ă   des causes politiques et Ă©conomiques : il n’est pas seulement dĂ» Ă   l’influence nĂ©faste de tel ou tel Ă©crivain. Mais un effet peut devenir une cause, qui viendra renforcer la cause premiĂšre et produira un effet semblable sous une forme amplifiĂ©e, et ainsi de suite. Un homme peut se mettre Ă   boire parce qu’il a le sentiment d’ĂȘtre un ratĂ©, puis s’enfoncer d’autant plus irrĂ©mĂ©diablement dans l’échec qu’il s’est mis Ă   boire. C’est un peu ce qui arrive Ă   la langue anglaise. Elle devient laide et imprĂ©cise parce que notre pensĂ©e est stupide, mais ce relĂąchement constitue Ă   son tour une puissante incitation Ă   penser stupidement. Pourtant ce processus n’est pas irrĂ©versible. L’anglais moderne, et notamment l’anglais Ă©crit, est truffĂ© de tournures vicieuses qui se rĂ©pandent par mimĂ©tisme et qui peuvent ĂȘtre Ă©vitĂ©es si l’on veut bien s’en donner la peine. Si l’on se dĂ©barrasse de ces mauvaises habitudes, on peut penser plus clairement, et penser clairement est un premier pas, indispensable, vers la rĂ©gĂ©nĂ©ration politique ; si bien que le combat contre le mauvais anglais n’est pas futile et ne concerne pas exclusivement les Ă©crivains professionnels.
    Lire la suite : La politique et la langue anglaise.

  • Autrui oblige

    Autrui oblige

    Je poste ici de modestes recensions des ouvrages que je lis, parfois quelques rĂ©flexions qui me paraissent importantes – pour moi – à  structurer. C’est un blog personnel, Ă©minemment confidentiel. Mais il arrive que certains articles soient lus, parfois par l’auteur du livre en question, parfois simplement par les lecteurs plus ou moins rĂ©guliers du blog. Cela remet l’accent sur le caractĂšre public de l’Ă©criture sur un blog. A partir du moment oĂč l’on Ă©crit en ligne, on est responsable de ce qu’on Ă©crit. Je ne parle pas ici de l’aspect responsabilitĂ© juridique, mais de la responsabilitĂ© morale.

    Lorsque j’Ă©cris un billet, je me demande souvent ce que les lecteurs Ă©ventuels pourraient penser, ou ressentir, à  la lecture. Cela force à  peser chaque mot, bien sĂ»r : il faudra assumer, Ă©ventuellement, d’avoir Ă©crit telle ou telle phrase, et l’Ă©crit n’est pas l’oral. Argumenter, expliquer. C’est la fonction de la zone de commentaires.

    Mais cela force à  peser ses mots dans un autre sens : il y a une responsabilitĂ© dans l’Ă©criture, comme dans la prise de parole, à  ne pas blesser autrui. Non pas une maniĂšre de ne plus dire les choses, ou de mĂ©nager les susceptibilitĂ©s, mais plutĂŽt, comme avec les enfants, apprendre à  choisir la bonne formulation : « je n’aime pas », plutĂŽt que « ce n’est pas bon ». Dire la vĂ©ritĂ©, crue, sans qu’une personne innocente ou fragile puisse se sentir attaquĂ©e ou montrĂ©e du doigt. D’ailleurs, non : dire la vĂ©ritĂ© sans attaquer ou montrer du doigt des personnes. Si certains se sentent attaquĂ©s, c’est une autre histoire. Le but est simple : ne pas blesser volontairement, faire attention à  viser la vĂ©ritĂ© plus que l’effet sur autrui. En miroir, cela implique de dire la vĂ©ritĂ© sans flagornerie ou volontĂ© de plaire non plus.

    Il y a toute une petite mĂ©canique mentale, une hygiĂšne de la parole, une politesse, à  laquelle la vĂ©ritĂ© et la prĂ©sence potentielle d’autrui nous obligent.

  • La quĂȘte inachevĂ©e

    La quĂȘte inachevĂ©e

    Ce petit livre extraordinaire n’est rien de moins que l’autobiographie philosophique de Karl Popper. « L’autobiographie d’un penseur qui a bouleversĂ© la rĂ©flexion sur la science et la philosophie politique », comme le prĂ©cise le 4Ăšme de couverture de mon Ă©dition de poche, « La quĂȘte inachevĂ©e constitue le meilleur rĂ©sumĂ© disponible des positions de Karl Popper dans les principaux domaines oĂč s’est exercĂ©e de son activitĂ© philosophique : Ă©pistĂ©mologie et mĂ©thodologie scientifique, philosophie politique et sociale, philosophie gĂ©nĂ©rale, voire mĂ©taphysique », comme le dit l’Ă©diteur Calmann-Levy sur son site. Il l’a Ă©crite en 1969, Ă   67 ans.

    Popper est un de mes penseurs prĂ©fĂ©rĂ©s, vous le savez si vous lisez ce blog. HonnĂȘte, rigoureux, critique. La quĂȘte dont il est question est Ă©videmment la quĂȘte de la vĂ©ritĂ©. J’ai adorĂ© ce livre qui synthĂ©tise Ă©normĂ©ment de choses, toujours de maniĂšre accessible. On y dĂ©couvre en filigrane un homme gĂ©nial (au sens propre du terme), apprenti Ă©bĂ©niste, puis philosophe, puis spĂ©cialiste des sciences et de l’Ă©pistĂ©mologie, il a pu dialoguer en direct avec les plus grands esprits de son temps (Einstein, Schrödinger, Russell, Hayek et bien d’autres). EmigrĂ© en Nouvelle-ZĂ©lande un temps, il a fini sa vie en Angleterre.

    Jetez-vous sur ce livre, si vous aimez rĂ©flĂ©chir. J’avoue que relire ses rĂ©flexions passionnantes m’a amenĂ© Ă   me demander s’il existe des connaissances (au sens scientifique du terme) dans le domaine de la morale. J’ai trouvĂ© cette question si passionnante, que j’ai commencĂ© Ă   chercher sur internet, et je suis tombĂ© sur un livre de Charles Larmore, datant de 1993, oĂč cette question est traitĂ©e. Ce n’est pas un hasard si dĂšs l’intro, Larmore y cite Popper comme un des rares philosophes qui ne se soit pas trompĂ© sur la nature des connaissances et de la philosophie. Le bouquin de Larmore, « ModernitĂ© et Morale » est tout simplement Ă©poustouflant (je n’en suis qu’au tout dĂ©but, mais je sens que ça va devenir un de mes livres de chevet).

    Larmore et Popper partagent une qualitĂ© rare parmi les philosophes : la clartĂ©. Je recopie ici pour finir mon billet la trĂšs belle dĂ©finition qu’en donne Larmore :

    Une position philosophique est claire dans la mesure oĂč l’on spĂ©cifie les conditions dans lesquelles on l’abandonnerait. Et cette tĂąche devient d’autant plus rĂ©alisable qu’on situe sa position vis-Ă  -vis des opinions communes sur le sujet. Une certaine solidaritĂ©, comme on verra, est donc essentielle Ă   la clartĂ©.

  • Ennemis de la raison

    Ennemis de la raison

    Dans la lignĂ©e des outils d’autodĂ©fense intellectuelle, deux erreurs/manipulations à  redouter : historicisme et polylogisme. Ce sont deux formes de relativisme. Si le relativisme dans sa conception gĂ©nĂ©rale n’est que du bon sens (toute vĂ©ritĂ© est relative à  un rĂ©fĂ©rentiel qui permet de l’Ă©noncer et de l’Ă©valuer), il glisse souvent trĂšs vite vers une forme de nĂ©gation de la possibilitĂ© d’existence de la vĂ©ritĂ© (nihilisme). Finkielkraut le rappelait trĂšs justement :

    Le relativisme est la plaie de nos sociĂ©tĂ©s quand bien mĂȘme il ne conduirait pas au totalitarisme. Il conduit au nihilisme, qui n’est pas celui du « tout est possible », ni nĂ©cessairement du « tout est permis » — on met quand mĂȘme ici ou là  des barriĂšres — mais le nihilisme effrayant du « tout est Ă©gal » qui accompagne l’enlaidissement du monde. Le monde s’enlaidit sous nos yeux. Si tout est Ă©gal, on ne peut pas rĂ©pondre à  cet enlaidissement. Le postmodernisme vous dira : « oui, tout change mais de toute façon l’humanitĂ© n’est que perpĂ©tuelle mĂ©tamorphose, il n’est pas de crĂ©puscule qui ne soit une aurore ». On cessera d’ĂȘtre moderne au sens d’un temps linĂ©aire qui progresse, mais on aura troquĂ© cette philosophie pour une autre pire encore, la mĂ©tamorphose continuelle d’une rĂ©alitĂ© inaccessible à  toute critique : « ça change, vive le changement ! ».

    L’historicisme et le polylogisme sont deux maniĂšres de dire que la vĂ©ritĂ© n’est pas universelle, mais qu’elle varie selon les Ă©poques (historicisme) et les personnes (polylogisme). Voyons cela un peu plus en dĂ©tail.

    Historicisme

    Au dĂ©part, l’Historicisme est la croyance dans la possibilitĂ© de prĂ©dire le futur à  partir de la connaissance du passĂ© et du prĂ©sent, que l’on peut trouver dans Hegel. Karl Popper, Von Mises, auxquels il faut ajouter Leo Strauss, ont dĂ©montrĂ© à  quel point cette posture est une erreur de la raison. Sa dĂ©finition par Popper est la suivante :

    Qu’il me suffise de dire que j’entends par historicisme une thĂ©orie, touchant toutes les sciences sociales, qui fait de la prĂ©diction historique son principal but, et qui enseigne que ce but peut ĂȘtre atteint si l’on dĂ©couvre les « rythmes » ou les « motifs » (patterns), les « lois », ou les « tendances gĂ©nĂ©rales » qui sous-tendent les dĂ©veloppements historiques.
    Comme le dit fort bien l’article de Wikipedia :

    Cette apprĂ©hension surplombante du passĂ©, en tant qu’elle rĂ©interprĂšte l’histoire à  la faveur des opinions du prĂ©sent et sous le mode du relativisme, prĂ©figure le nihilisme, et par sa distinction entre faits et valeurs, l’Ă©clatement de la philosophie en sciences humaines.

    Polylogisme

    Le polylogisme a Ă©tĂ© analysĂ© en dĂ©tail par Ludwig Von Mises (encore lui). L’idĂ©e a Ă©tĂ© utilisĂ©e par Marx pour justifier que, malgrĂ© les preuves apportĂ©es par les Ă©conomistes, les idĂ©es socialistes restaient vraies.

    Il restait encore le principal obstacle à  surmonter : la critique dĂ©vastatrice des Ă©conomistes. Marx avait une solution toute prĂȘte. La raison de l’homme, affirma-t-il, est congĂ©nitalement inapte à  trouver la vĂ©ritĂ©. La structure logique de l’esprit est diffĂ©rente selon les classes sociales diverses. Il n’existe pas de logique universellement valable. Ce que l’esprit produit ne peut ĂȘtre autre chose qu’une « idĂ©ologie », c’est-Ă -dire dans la terminologie marxiste, un ensemble d’idĂ©es dĂ©guisant les intĂ©rĂȘts Ă©goĂŻstes de la classe sociale à  laquelle appartient celui qui pense.

    Ludwig Von Mises (1881 – 1973) Ă©conomiste autrichien puis amĂ©ricain.

    Le polylogisme est un piĂšge terrible : plus aucune vĂ©ritĂ© n’est possible, puisqu’elle n’est toujours que la forme, l’apparence, qui dĂ©guise les vraies intentions du locuteur.

    Pour sortir de ces deux erreurs courantes, il me semble qu’un rapport au rĂ©el plus direct, aux faits, est nĂ©cessaire, ainsi qu’une pincĂ©e du bon sens qui caractĂ©rise la pensĂ©e de Montaigne :

    Je festoie et caresse la vĂ©ritĂ© en quelque main que je la trouve, et m’y rends allĂšgrement, et lui tends mes armes vaincues, de loin que je la vois approcher.

    Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592) philosophe français, humaniste et moraliste de la Renaissance

    L’image illustrant l’article vient de l’article Biais cognitif de Wikipedia

  • Droit naturel et histoire

    Droit naturel et histoire

    J’ai lu lentement le livre de Leo Strauss Droit naturel et histoire. C’est qu’il est assez dense et riche, et nĂ©cessite un peu de concentration. C’est accentuĂ© Ă©galement par le fait qu’il n’y a pas Ă   proprement parler de « thĂšse » que Leo Strauss passerait au crible, ou construirait, Ă   l’aide des auteurs qu’il mobilise dans son propos. Ma modeste recension listera donc quelques idĂ©es fortes qui m’ont marquĂ©es. Je dois dire que dans son ensemble, le livre est assez fort, parce que trĂšs documentĂ©, argumentĂ©, rationnel sans ĂȘtre rationnaliste, rigoureux. Nous avons affaire Ă   un penseur trĂšs sĂ©rieux, et un fin connaisseur des auteurs qu’il utilise (il suffit de lire sa bio sur Wikipedia pour s’en convaincre).

    Le Droit naturel, notion centrale pour la morale

    Leo Strauss ouvre le livre avec une citation de la DĂ©claration d’indĂ©pendance :

    Nous tenons pour Ă©videntes en elles-mĂȘmes ces vĂ©ritĂ©s, que tous les hommes naissent Ă©gaux, qu’ils ont Ă©tĂ© investis par leur CrĂ©ateur de certains Droits inaliĂ©nables parmi lesquels sont les droits Ă   la Vie, la LibertĂ© et la recherche du Bonheur.

    Leo Strauss, qui travaille sur la crise de l’Occident (pour faire vite), explique que le sens et « l’Ă©vidence » de cette phrase n’est plus tout Ă   fait aussi claire Ă   notre Ă©poque. Pour autant la notion de Droit naturel lui parait centrale :
    NĂ©anmoins, le besoin du droit naturel est aussi manifeste aujourd’hui qu’il l’a Ă©tĂ© durant des siĂšcles et mĂȘme des millĂ©naires. Rejeter le droit naturel revient Ă   dire que tout droit est positif, autrement dit que le droit est dĂ©terminĂ© exclusivement par les lĂ©gislateurs et les tribunaux des diffĂ©rents pays. Or il est Ă©vident qu’il est parfaitement sensĂ© et parfois mĂȘme nĂ©cessaire de parler de lois ou de dĂ©cisions injustes. (…) Mais le simple fait que nous puissions nous demander ce que vaut l’idĂ©al de notre sociĂ©tĂ© montre qu’il y a dans l’homme quelque chose qui n’est point totalement asservi Ă   sa sociĂ©tĂ© et par consĂ©quent que nous sommes capables, et par lĂ   obligĂ©s, de rechercher un Ă©talon qui nous permette de juger de l’idĂ©al de notre sociĂ©tĂ© comme de tout autre. Cet Ă©talon ne peut ĂȘtre trouvĂ© dans les besoins des diffĂ©rentes sociĂ©tĂ©s, car elles ont, ainsi que leur composants, de nombreux besoins qui s’opposent les uns aux autres : la question de prioritĂ© se pose aussitĂŽt. (…) Le problĂšme soulevĂ© par le conflit des besoins sociaux ne peut ĂȘtre rĂ©solu si nous n’avons pas connaissance du droit naturel. Il semblerait alors quel le rejet du droit naturel conduise inĂ©vitablement Ă   des consĂ©quences dĂ©sastreuses. (…) L’abandon actuel du droit naturel conduit au nihilisme ; bien plus, il s’identifie au nihilisme. (…) (les libĂ©raux amĂ©ricains c.a.d. la gauche) semblent croire que notre incapacitĂ© Ă   acquĂ©rir une connaissance authentique de ce qui en soi bon ou juste nous oblige Ă   tolĂ©rer toutes les opinions sur ce qui est bon ou juste, ou Ă   tenir pour Ă©galement respectables toutes les prĂ©fĂ©rences ou « civilisations ». (…) Lorsque les libĂ©raux vinrent Ă   supporter difficilement la limitation absolue de la diversitĂ© ou de l’individualitĂ© qu’avaient posĂ©e les interprĂštes mĂȘme les plus libĂ©raux du droit naturel, ils eurent Ă   choisir entre le droit naturel et l’Ă©panouissement sans frein de l’individu. Ils optĂšrent pour la seconde solution.

    Cela ne vous rappelle rien ? (moi, ça me rappelle les analyses de Bock-CÎté, et de Pierre Manent).
    Leo Strauss revient ensuite sur l’opposition entre les « libĂ©raux » (au sens US du terme) et les disciples catholiques ou non de Saint-Thomas, en soulignant que cette « opposition » escamote une partie du problĂšme : tous, en effet, sont Modernes, c’est-Ă  -dire dans une pensĂ©e non tĂ©lĂ©ologique de l’univers et de l’homme. Or, les droits naturels, dans leur conception classique, supposent une perspective tĂ©lĂ©ologique de l’univers, et donc de l’homme.

    Pensée conservatrice

    VoilĂ   l’ampleur des problĂšmes que Leo Strauss Ă©claire, en passant en revue un certain nombre d’auteurs (Machiavel, Hobbes, Locke, Rousseau, Burke) qui tournent autour de ce sujet, plus ou moins explicitement. Il porte une charge magnifique contre l’historicisme (et notamment Weber, dont il respecte l’intelligence, mais qu’il dĂ©truit littĂ©ralement), quelques annĂ©es avant Popper. Je ferai prochainement un billet sur ces deux maux de la pensĂ©e, trĂšs proches, que sont l’historicisme et le polylogisme.

    Je ressors de cette lecture enrichi, notamment de cette belle plongĂ©e thĂ©matique dans la pensĂ©e de plusieurs auteurs. J’ai le sentiment qu’il est grand temps de lire Burke. Ses analyses sur la thĂ©orie et la pratique semblent tout Ă   fait passionnantes, et j’y retrouve des intuitions de type « catallactiques » de ce qui constitue une sociĂ©tĂ©. Je laisse la parole Ă   Strauss, avec le dernier paragraphe du livre, concernant Burke, qui dit tout cela bien mieux que moi :
    Burke s’opposait aux classiques quant Ă   la genĂšse de l’ordre social sain parce qu’il n’Ă©tait pas d’accord avec eux sur son caractĂšre. Tel qu’il le voyait, l’ordre social ou politique sain ne devait pas ĂȘtre « formĂ© selon un plan rĂ©gulier ou avec une unitĂ© de projet », parce que des façons d’agir aussi « systĂ©matiques », une telle « prĂ©somption de la sagesse des inventions humaines » serait incompatibles avec le plus haut degrĂ© possible de « libertĂ© personnelle » : l’Etat doit rechercher « la plus grande diversitĂ© des fins » et doit aussi peu que possible « sacrifier l’une de ces fins Ă   l’autre ou au tout ». Il doit s’attacher Ă   « l’individualité » ou avoir le plus grand souci possible du « sentiment individuel ou de l’intĂ©rĂȘt individuel ». C’est pour cette raison quel a genĂšse de l’ordre social sain ne doit pas ĂȘtre un processus guidĂ© par le rĂ©flexion mais doit ĂȘtre aussi proche qu’il se peut d’un processus naturel imperceptible : le naturel est l’individuel, et l’universel est une crĂ©ation de l’entendement. Le caractĂšre naturel et le libre Ă©panouissement de l’individualitĂ© sont une seule et mĂȘme chose. Par suite, le libre dĂ©veloppement de l’individu, loin de conduire au chaos, est Ă   l’origine du meilleur ordre, un ordre qui n’est pas seulement compatible avec « une irrĂ©gularitĂ© dans la masse totale », mais qui la requiert. Il y a de la beautĂ© dans l’irrĂ©gularitĂ© : « la mĂ©thode et l’exactitude, l’Ăąme de la proportion, sont plus prĂ©judiciables que profitables Ă   la cause de la beauté ». La querelle entre les anciens et les modernes touche en fin de compte, et peut-ĂȘtre mĂȘme depuis le dĂ©but, au statut de « l’individualité ». Burke lui-mĂȘme Ă©tait encore trop profondĂ©ment imbu de l’esprit des « bons anciens » pour permettre Ă   ce souci de l’individualitĂ© de l’emporter sur le souci de la vertu.Leo Strauss, Droit Naturel et Histoire, p 279

  • Le miracle Spinoza

    Le miracle Spinoza

    J’ai rĂ©cemment eu l’occasion de lire le formidable livre de Baltasar Thomass, Etre heureux avec Spinoza, et – toujours conseillĂ© par mon ami Jean-Marc – le trĂšs bon livre de FrĂ©dĂ©ric Lenoir, Le miracle Spinoza.

    Incontournable Spinoza

    Spinoza fait partie des incontournables. Qu’on le lise ou non, on finit forcĂ©ment par le rencontrer, au dĂ©tour de ses lectures. J’avais dĂ©couvert il y a longtemps l’ouvrage majeur de Spinoza, L’Ethique, et j’avais trouvĂ© ça ardu, difficile, mais avec des raisonnements puissants et rigoureux. Je l’avais feuilletĂ©, rĂ©guliĂšrement, et en dĂ©sordre (j’avais laissĂ© le livre aux toilettes).

    Bien sĂ»r, les ouvrages d’histoire de la philosophie passent forcĂ©ment par la case Spinoza, et on le recroise. J’avais Ă©galement eu l’occasion de dĂ©couvrir sa vie au travers de biographies (pas toujours formidables).

    C’est une sorte de biographie philosophique que nous livre FrĂ©dĂ©ric Lenoir. La vie de Spinoza est à  dĂ©couvrir : trĂšs jeune, il est dĂ©jà  trĂšs affirmĂ© dans ses raisonnements, et dĂ©veloppe sa pensĂ©e. Sa pensĂ©e est tellement en rupture avec les moeurs (libre penseur, probablement athĂ©e, en faveur de la libertĂ© d’expression, prĂ©curseur des LumiĂšres et de la rĂ©volution dĂ©mocratique libĂ©rale), qu’il se retrouve exclu de sa communautĂ© et de sa famille. Il vivra par la suite en pension dans une famille, non loin de l’UniversitĂ© et des penseurs de son Ă©poque. Fortement influencĂ© par Descartes, il prolonge et transcende l’approche rationnaliste. Il expose de maniĂšre trĂšs claire Ă©galement des thĂšses politiques trĂšs en avance.

    Spinoza rĂ©volutionne l’exĂ©gĂšse

    Un autre aspect sur lequel insiste FrĂ©dĂ©ric Lenoir, c’est le travail sur la spiritualitĂ© et la religion trĂšs novateur que Spinoza effectue. PrĂŽnant une lecture critique des Ecritures (il en est un parfait connaisseur, ayant Ă©tudiĂ© en hĂ©breux, en Latin et en grec la Torah et les Evangiles), il met au point une mĂ©thode de lecture historique et critique de la Bible. Cette mĂ©thode est basĂ©e sur :

    • la connaissance de la langue d’origine des textes Ă©tudiĂ©s
    • l’analyse des thĂšmes, contradictions, ambiguĂŻtĂ©s que l’on peut trouver dans les textes,
    • enfin l’analyse historique des textes (qui Ă©crit ? dans quel contexte ? pour qui?)

    Spinoza est connu pour avoir assimilĂ© Dieu avec la nature (au sens de tout ce qui existe), et donc d’avoir posĂ© les raisonnements systĂ©matiques permettant de sĂ©parer l’idĂ©e de Dieu de l’idĂ©e d’un personnage avec une volontĂ©, etc. C’est aussi, je le dĂ©couvre, un de ceux qui a contribuĂ© à  structurer une approche non littĂ©rale des textes religieux.

    L’ouvrage de Lenoir revient en dĂ©tail aussi sur les aspects spirituels et psychologiques dĂ©veloppĂ©s par Spinoza, ce qui est normal, vu l’auteur, et vu l’ampleur que ces sujets prennent dans l’Ethique. Spinoza est un philosophe total, et sa rĂ©flexion englobe Dieu, la Nature, la sociĂ©tĂ© juste, les lois naturelles, et bien sĂ»r l’homme. Spinoza sur ces sujets est à  nouveau Ă©poustouflant : contre Descartes et contre les dogmes, il refuse la sĂ©paration corps-esprit. C’est un philosophe moniste, et je reviendrai dessus. Assumant nos ignorances, il pose en principe que tout a une cause. On a souvent montrĂ© Spinoza comme un philosophe niant la libertĂ©. Rien n’est plus faux : il nie le libre arbitre.

    Les hommes se croient libres parce qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur appĂ©tit, et qu’ils ne pensent pas, mĂȘme en rĂȘve, aux causes qui les disposent à  dĂ©sirer et à  vouloir, parce qu’ils les ignorent.

    Mais il redĂ©finit au contraire de maniĂšre trĂšs fine la libertĂ©. FrĂ©dĂ©ric Lenoir l’explique trĂšs bien :
    (…) Spinoza affirme aussi que l’ĂȘtre humain est d’autant plus libre qu’il agit sleon sa propre nature, selon son « essence singuliĂšre », et non pas seulemnt sous l’influence de causes qui lui sont extĂ©rieures. Autrement dit, plus nous formons des idĂ©es adĂ©quates, plus nous sommes conscients des causes de nos actions, plus nous sommes capables d’agir en fonction de notre nature propre, et plus nous serons autonomes. Plus nos actes relĂšveront de l’essence singuliĂšre de notre ĂȘtre, et non plus des causes extĂ©rieures, plus ils seront libres. Cela est rendu possible par l’exercice de la raison. (…) Spinoza redĂ©finit ainsi la libertĂ©, d’une part comme intelligence de la nĂ©cessitĂ©, d’autre part comme libĂ©ration par rapport aux passions.

    Et il apporte une idĂ©e trĂšs forte, dĂ©veloppĂ©e de maniĂšre rigoureuse : l’idĂ©e que le « but » de tout organisme vivant est de « persĂ©verer dans son ĂȘtre », et qu’un but corollaire est de progresser, de gagner en « puissance », de se perfectionner. La joie est le passage d’une moindre à  une plus grande perfection (la tristesse Ă©tant le pendant nĂ©gatif). Ce couple tristesse-joie est central dans la pensĂ©e de Spinoza, et FrĂ©dĂ©ric Lenoir explique trĂšs bien les ressorts de sa pensĂ©e.

    J’ai dĂ©vorĂ© ce livre, trĂšs bien Ă©crit, portĂ© par une authentique passion de FrĂ©dĂ©ric Lenoir pour Spinoza et sa pensĂ©e. J’ai adorĂ© le petit Ă©pilogue oĂč Lenoir livre ses points de dĂ©saccords avec la philosophie de Spinoza et donne la parole à  Robert Misrahi (autre spĂ©cialiste de Spinoza) pour montrer que plusieurs lectures sont possibles (ils sont en dĂ©saccord, notamment sur l’athĂ©isme de Spinoza).

    Pour ma part, j’ai le sentiment que Spinoza est effectivement incontournable, et je vais remettre l’Ethique aux toilettes. Mon seul point de dĂ©saccord serait avec son « monisme » intĂ©gral. Je le partage pourtant philosophiquement, Ă©tant matĂ©rialiste, mais je pense que le rĂ©el, notamment à  cause du vivant, est plus complexe que cela. Cela me renvoie à  la description du rĂ©el de Karl Popper. Et cela me montre, comme si j’en avais besoin, à  quel point ma propre pensĂ©e est loin d’ĂȘtre cohĂ©rente !