Le sens des mots

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Il est intéressant de clarifier le sens des mots. J’ai toujours aimé les disputes sémantiques : Monsieur Phi explique bien mieux que moi pourquoi elles sont utiles (elles permettent d’éviter de trouver des accords sémantiques tout en étant en désaccord sur les faits, ou sur les actes à mettre en oeuvre). Il revient d’ailleurs en complément sur l’impossibilité de définir complètement les mots : avant de pouvoir être proprement définis, les mots sont utilisés, dans un contexte, et au sein d’une communauté. Nous apprenons à utiliser les mots avant d’en connaitre la définition ou le sens précis.

Cette caractéristique des mots est très bien utilisée par les manipulateurs de toutes sortes. Ils savent très bien détourner le sens usuel des mots, peu à peu, par petites touches, pour les écarter du sens initial, et les surcharger d’autres connotations, souvent inconscientes, et que l’on aurait du mal à retrouver ou à faire apparaitre en travaillant à une définition de type substitution, ou par rapprochement.

Ce genre d’écarts entre la définition des mots dans le dictionnaire et celle plus ou moins en usage parmi mes concitoyens est courant. La définition du dictionnaire correspondrait à l’usage passé ou établi du mot, et celle, difficile à décrire, flottant dans l’esprit du temps, ressentie, correspondrait à l’usage actuel, plus ou moins déformé médiatiquement et philosophiquement, plus ou moins partagé. Un exemple flagrant, j’en ai déjà parlé ici abondamment, concerne le libéralisme.

La définition, sur deux plans, est la suivante :
Libéralisme :
1. [Sur le plan moral] Attitude de respect à l’égard de l’indépendance d’autrui, de tolérance à l’égard de ses idées, de ses croyances, de ses actes.
2. [Sur le plan pol. ou socio-écon.]
a. Attitude ou doctrine favorable à l’extension des libertés et en particulier à celle de la liberté politique et de la liberté de pensée.
En partic. Ensemble des doctrines politiques fondées sur la garantie des droits individuels contre l’autorité arbitraire d’un gouvernement (en particulier par la séparation des pouvoirs) ou contre la pression des groupes particuliers (monopoles économiques, partis, syndicats). Anton. autoritarisme
P. méton. Régime, mode de gouvernement qui met en œuvre une doctrine ou une politique libérale.
b. Ensemble des doctrines économiques fondées sur la non-intervention (ou sur la limitation de l’intervention) de l’État dans l’entreprise, les échanges, le profit. Anton. dirigisme, étatisme, interventionnisme, planisme.
P. méton. Régime économique fondé sur le libéralisme.

J’ai beau me creuser la tête, j’avoue avoir beaucoup de mal à comprendre comment nous avons pu en arriver à considérer que ce sont les excès du libéralisme qui sont responsables de tous nos maux. Les trois excès que je peux imaginer en lisant cette définition ne sont pas ceux qui sont habituellement mis sur le dos du libéralisme (à part le troisième) :

  • (Sur le plan moral) Excès de tolérance vis-à-vis de croyances ou de pratiques qui seraient contraires aux droits naturels
  • (Sur le plan politique ou socio-économique) Excès d’extension des libertés conduisant à une forme d’hybris transhumaniste, attribuant tous les droits imaginables aux humains, en oubliant les contraintes naturelles (biologiques, sociales, culturelles) auxquels ils sont soumis
  • (Sur le plan politique ou socio-économique) Excès de non-intervention de l’Etat dans les entreprises, les échanges, etc.

Je considère les deux premières comme des critiques justifiées du libéralisme philosophique et politique, même si j’ai mis du temps à le reconnaitre. Ce sont des critiques qui selon moi visent une forme de libéralisme « hors-sol », théorique, qui aurait oublié ses racines et la civilisation qui lui a donné naissance.

Par contre, je me marre doucement en lisant le 3ème : on pourrait reprocher au libéralisme, bien sûr, de conduire à un manque d’intervention du collectif dans l’économie, dans un pays où l’Etat, minimaliste, se contenterait de remplir ses fonctions régaliennes, sans se soucier de solidarité. Mais en France, l’Etat intervient presque partout et tout le temps. Les chiffres sont connus, je n’y reviens pas. Il suffit d’ouvrir un quotidien économique : la plupart des informations mettent en jeu des relations plus ou moins conflictuelles entre le secteur privé et les autorités publiques, de nouvelles réglementations, de nouvelles taxes pour orienter comme ceci ou comme cela « l’économie ». C’est-à-dire des actions qui relèvent de l’étatisme, et de l’interventionnisme. Deux mots qui sont des antonymes de libéralisme.

Comment un excès de libéralisme pourrait-il se définir par son antonyme ? Je dois manquer de logique, quelque part, dans mon raisonnement.

Est-il possible de lutter contre ces déformations/glissements sémantiques/idéologiques ? Qu’en pensez-vous ?

4 Comments

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  1. 1
    UNGER

    Super, merci Lomig pour ces définitions et rappels importants qu’il est toujours bon d’avoir en tête quand on discute « société » ou « politique » avec des amis ou la famille ! A très bientôt, Gont

  2. 2
    lomig

    merci Gont pour ton commentaire ! oui c’est utile les définitions. Celle là, que je n’avais pas relue depuis longtemps, m’a permis de vite identifier sur quels points un excès de libéralisme peut avoir un sens, et sur quels points un excès de libéralisme n’a aucun sens….
    à bientôt

  3. 3
    Francois Unger

    J’adore quand on part des définitions et qu’on peut oublier les magouilles médiatiques qui déforment le sens de nos mots. Alors merci pour ce post très utile et instructif.

    Je crois que personne ne peut contester le fait qu’en France, aujourd’hui, c’est d’un défaut de libéralisme économique (et politique) dont nous souffrons. Oui, il semble raisonnable de penser que si on relâchait les contraintes centralisatrices sur notre vie économique elle serait plus dynamique et plus apte à produire des richesses.

    J’observe comme toi que tous les ignares des médias et les pourris de politiques à la pêche aux voix, travaillent à l’unisson pour accréditer l’idée qu’un plus grand contrôle économique favoriserait la vie des plus humbles. Effrayant de bêtise et de couardise.

    Pourtant je souhaite m’interroger sur quelques points.

    1- Toutes les populations sont elles identiquement aptes à vivre dans le libéralisme? Je mesure le risque philosophique que je prends en écrivant cela, mais je l’écris quand même: le libéralisme n’est il pas majoritairement le produit de la philosophie de l’Europe du nord et de l’est éduquée dans le cadre protestant.
    Je ne dis pas que le protestantisme est la panacée mais seulement que des populations élevées dans l’idée que le travail individuel à la gloire de Dieu est un moyen de faire son salut, sont plus aptes à jouer la carte du libéralisme et de l’individu. Inversement, des populations éduquées dans l’idée que le sacrifice individuel permet à la collectivité d’être plus forte, comme dans le catholicisme ou l’islam, me semblent plus enclines à attendre en retour des protections collectives.
    Il ne s’agit pas de généraliser abusivement, car il y a des individus indépendants dans chacune des populations, mais de tenter de dégager des lignes de force.
    Il me semble que le libéralisme moral et politique est plus en phase avec la morale protestante. Et par conséquent le libéralisme économique est lui aussi plus « naturel » dans les populations qui peuvent se dégager des doctrines, des pouvoirs abusifs et des pesanteurs collectives.

    Dans une France qui s’enorgueillit (à juste titre) de pouvoir se transcender collectivement aux pires moments de son histoire, n’est il pas naturel que « la piétaille » qui s’est tant impliquée, attende que la collectivité lui vienne en aide; sans chercher à comprendre. Notre fameux « modèle social » n’est il pas l’illustration de cet enfermement?
    Les médias, dont le biais de recrutement est patent au regard de cette idéologie, n’ont alors d’autre objectif que de tresser des couronnes de lauriers à la collectivité, à ses pesanteurs, et ses blocages, présentés comme des garanties de qualité de vie?
    Et les politiques, sans idées pourvu qu’ils soient élus, appuient dans le même sens en pensant en leur fort intérieur qu’une fois élu ils feront ce qu’ils voudront.
    Du libéralisme dans notre pays? Nulle part dans le monde médiatico-politique! Le moins pire serait peut être Macron car c’est lui qui ment le mieux.

    2- Ne doit on pas observer que des pans entiers de libéralisme peuvent s’accommoder d’un étatisme forcené?
    Si je regarde la France, depuis des siècles, centralisée, jacobine, ou celle des capitaines d’industrie capables de construire des boîtes mondiales (Michelin, Banques, Assurances, automobiles, etc…) j’observe que malgré toutes les rigidité collectives, malgré toutes les contraintes imposées aux entrepreneurs, il y a des tours de passe-passe pour contourner l’utopie communiste qui irrigue les masses sous l’influence des catholiques.
    Oui il y a des déperditions colossales entre les efforts de tous et le résultat global du pays. Oui il y a des millions de profiteurs ou d’inaptes au travail qui abusent de la situation. Oui notre pays dépérit à grande vitesse depuis 50 ans. Mais le pays est encore debout, identifié, riche.
    Comment expliquer que navigant à l’opposé des standards libéraux, malgré le bourrage de crâne quotidien anti-libéral, en dépit du fardeau énorme des pesanteurs administratives, notre pays ne soit pas encore tombé dans la faillite? Comment est il possible que notre pays puisse vivre à crédit pour éviter de faire ses réformes libérales?
    Et, au-delà de cette interrogation ne faut il pas s’interroger sur l’aptitude réelle d’une société comme la France de réussir dans un cadre libéral vrai alors qu’elle importe à haute dose des populations inaptes à la moindre remise en cause morale et politique qui fonde le libéralisme?

    3- Le libéralisme ne serait-il pas la véritable idéologie qui irrite toute la vie des pays à dominante protestante, alors qu’il ne serait qu’un moyen économique de développement pour les sociétés archaïques du type de la Chine ou de la France; une sorte de vernis économique dynamique sur une société conservatrice?
    La question importante semble alors de trouver s’il existe ou non une cohérence globale du libéralisme. Peut on être encasernés comme le sont les chinois et pratiquer un libéralisme économique sauvage sans prendre le risque de libéraliser toute la société? Les anglos-saxons ont l’air de penser que le libéralisme économique conduira tôt ou tard les sociétés bloquées à s’ouvrir, à libéraliser aussi leur morale et leurs systèmes politiques. Pour ma part je n’y crois pas et je considère au contraire que le libéralisme périra par les armes qu’il aura données à ses concurrents.
    Le libéralisme ne s’exporte pas; c’est le fric, le business, qui peuvent s’exporter.
    Le libéralisme et l’universalisme qui le soutient sont la pointe extrême de la pensée occidentale: un dixième de ‘humanité.

    Autant dire que la discussion n’est pas close. Merci de l’avoir lancée.

  4. 4
    lomig

    salut François, merci pour ton long et passionnant commentaire. Je réagis à chaud et je reviendrais compléter ensuite…
    1) globalement d’accord avec toi, même si je pense que le libéralisme philosophique tient autant du protestantisme que du catholicisme. Fondamentalement, je crois que le libéralisme est une philosophie des droits naturels, un humanisme, pour faire vite, et je pense que cela est avant tout chrétien. La pensée radicale qui a mis tous les hommes au même niveau, c’est le christianisme. Le libéralisme, avec la profonde réflexion sur les droits des individus, est à mon sens la pensée qui a le mieux réussi à incorporer cette radicale exigence d’égalité, dans une pensée politique continuant à être tout aussi exigeante sur le plan de la liberté, avec ses limites. d’accord pour dire qu’il y a peu d’offre libérale dans le monde politique et médiatique. Peut-être Objectif France (Rafik Smati), ou un Erik Tegner ?
    2) je partage les questions de ce point, pas sûr d’avoir les réponses. Une partie de la réponse se trouve dans le livre de Jacques Marseille (la guerre des deux France) : une partie de la population, à l’abri de la pression du marché de l’emploi, est en décalage avec une autre, qui prend de plein fouet cette pression (les moins formés sont ceux qui subissent le plus cette pression). Il y a maintenant une 3ème catégorie, structurelle, qui est celle des chomeurs, qui sont exclus du monde de l’emploi par nos règles stupides. Michel Godet l’a très bien décrit, nous avons fait le « choix » du chômage. Nous préférons nous targuer d’avoir un SMIC haut (avec les chômeurs que cela induit), plutôt que le plein emploi.
    3) d’accord avec toi pour dire que « Le libéralisme et l’universalisme qui le soutient sont la pointe extrême de la pensée occidentale ». Je ne suis pas certain du tout qu’il soit exportable, et ça me navre. C’est toute la tension contenue dans l’universalisme : s’il existe des droits universels associés à chaque personne humaine, il n’y a pas à en exclure certains, pour la raison qu’ils seraient nés au mauvais endroit. L’universalisme conduit à une hiérarchisation des civilisations, sous différents critères, qui nous font vite retomber dans l’ethnocentrisme si bien souligné par Levi-Strauss. Mais j’avoue qu’en ce moment, ce qui m’importe c’est déjà de restaurer une forme d’identité française assumée, pour arrêter la dilution de nos valeurs structurantes. Donc ce qui se passe dans les autres cultures m’intéresse, mais l’urgence n’est pas de savoir si les chinois sont libéraux en vrai ou pas. L’urgence politique est de remettre la France sur les rails : sortir des délires anti-libéraux, sortir des délires « diversitaires » et multiculturalistes, remettre tout le monde au boulot, de manière solidaire, aider à nouveau pour de bon les plus démunis et les plus fragiles, stopper l’immigration le temps de définir ce que sont les conditions d’entrée à appliquer (cf Malika Sorel), etc. Donc, sous le prisme de cette urgence, il est urgent d’expliquer ce qu’est la liberté politique et économique, les droits & responsabilités qui vont avec, et de trouver les pistes d’un développement harmonieux.

    à continuer avec plaisir (je prépare un petit billet sur le dernier Bock-Coté, qui redonnera du grain à moudre sur ces discussions)

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