Plaidoyer pour un libéral-conservatisme

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J’avais proposé cet article pour le numéro spécial de l’Incorrect consacré au libéralisme, mais il a été refusé. Ce n’est pas grave, je le publie ici quand même. Je vous invite à lire leurs articles, je pense que j’y réagirai ici même.

Libéralisme

Le libéralisme est une philosophie qui place, comme son nom l’indique, la liberté comme une fin en soi. Pas n’importe quelle liberté : la liberté individuelle, avec des limites, et érigée en principe d’organisation de la société. Ce courant de pensée a émergé aux XVIIème et XVIIIème siècles en Occident, et a accompagné les « révolutions démocratiques »..

C’est une philosophie du droit naturel, c’est-à-dire reconnaissant à tout être humain, par sa nature même, des droits inaliénables : la liberté, la propriété de soi et du fruit de son travail, le droit à la vie, le droit de propriété et de jouir librement de ses biens, le droit d’échanger. Le droit naturel consiste en une universalité des droits (valables pour tout être humain), et une égalité devant la Loi (pour être juste, la Loi doit traiter chaque individu identiquement). Ce sont les principes, non discutables, des sociétés ouvertes. La société ouverte suppose la stricte observation de règles abstraites de juste conduite (formelles, universelles, évolutives) respectant ces droits naturels. Elle s’oppose à la société tribale. La garantie de ces droits inaliénables a permis l’extraordinaire développement du monde occidental : émergence d’institutions démocratiques et pluralistes, explosion des capacités d’échanges, de partage du savoir et de la technique.

Le libéralisme n’est pas apparu soudainement : il est le fruit, le prolongement et la synthèse de l’histoire occidentale : à la fois du passé gréco-romain, comme de la Révolution papale des XIème-XIIIème siècles, mettant la raison et le droit au service de l’éthique biblique. Le libéralisme est un humanisme chrétien.

Contre le progressisme hors-sol

Chacun des grands courants de pensée en politique – conservateurs, libéraux, progressistes – porte des idéaux et des travers. Le dialogue entre les trois courants est fécond s’il se base sur une éthique commune du débat critique et ouvert, placé sous le signe de la raison.

Les conservateurs, héritiers de ce qu’il y a de noble dans notre civilisation et nos traditions, contre la barbarie, soumettent parfois leur raison à des vérités révélées. Les libéraux, protecteurs de la liberté individuelle contre l’arbitraire et la coercition des pouvoirs, développent parfois une pensée trop abstraite, niant la réalité et l’influence des enracinements. Censés être les promoteurs de la belle idée de progrès, les progressistes nagent malheureusement depuis 30 ans en plein délire socialiste. Et comme ils ont pris l’ascendant philosophique, politique, et culturel, cela nuit à notre société. Trois dérives doivent être combattues, chacune portant atteinte au principe d’égalité devant la loi :

  • Un égalitarisme forcené d’abord, qui confond égalité devant la Loi, et égalité de fait. La Loi n’est pas là pour corriger les inégalités, mais pour garantir les droits de chacun. “Il y a toute les différences du monde entre traiter les gens de manière égale et tenter de les rendre égaux. La première est une condition pour une société libre alors que la seconde n’est qu’une nouvelle forme de servitude.” (Hayek)
  • Un étatisme inexorable, ensuite, qui est le rejet de l’ordre spontané libre. L’état de Droit implique un Etat fort, intransigeant, avec des missions restreintes à la sécurité (extérieure et intérieure), et à l’application du Droit. L’État omniprésent provoque une inflation juridique, des réglementations et une fiscalité liberticides, une infantilisation des citoyens. L’omniprésence nécessite des moyens, trouvés par des prélèvements et un endettement massifs.
  • Enfin, une politique d’immigration inconséquente, aveugle à la réalité des différences civilisationnelles, a conduit au communautarisme. Des zones entières du territoire ne sont plus, au sens propre, juridique, comme au sens symbolique, culturel, la France. Les civilisations non-occidentales ont vocation à rester minoritaires en France : on ne peut bâtir une société, et des règles justes, en faisant coexister des principes qui sont contradictoires. Tout citoyen français devrait vivre selon les coutumes et les Lois françaises, quelque soit sa condition, et son lieu d’habitation.

Au-delà de leurs différences, les conservateurs et les libéraux doivent donc s’allier contre la « folie » des progressistes porteurs de ces travers égalitaristes, étatistes et communautaristes.

L’âme de l’occident

Le joyau qui pourrait être au coeur de cette alliance, c’est le fait de penser chaque être humain à la fois comme une personne, et un individu :

  • Une personne, avec sa singularité, ses aspirations, ses enracinements, sa spiritualité, ses choix,
  • un individu “gommé” de ces particularités, mais doté de droits inaliénables, assumant la responsabilité de ses actes, et traité comme les autres devant la Loi.

Cette distinction est à conserver à tout prix, car elle est la condition pour pouvoir imaginer « une vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes » (Ricoeur).

C’est l’esprit du libéralisme, et c’est l’âme de l’Occident.

8 Comments

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  1. 1
    fupap

    Si je comprends bien l’objet de ce texte, c’est d’appeler à une coalition des libéraux et des conservateurs pour contrecarrer les démarches égalitaristes, étatistes et communautaristes des progressistes.
    Cette démarche pourrait se comprendre si dans ton texte tu n’attribuais pas des caractéristiques propres à chaque projet (libéral, conservatisme et progressisme) alors qu’elles se recoupent ou appartiennent même à plusieurs de ces projets.

    Le communautarisme par exemple est certes conséquence d’une politique immigrationniste délirante des « progressistes », mais cela correspond aussi à une des modalités du « conservatisme ». Quel conservateur ne rêve pas de maintenir la stabilité civilisationnelle de son groupe ? On ne peut pas, je crois, considérer que le communautarisme soit un caractère exclusif des sociétés progressistes rongées par l’immigration sauvage.

    L’égalitarisme n’est pas non plus un caractère exclusif d’une pensée progressiste. Le libéralisme, en matière économique, favorise une certaine égalisation pour favoriser la consommation. Plus le nombre de clients augmente et plus le libéralisme économique se développe : pour des raisons d’optimisation des prix par la production de masse, il aboutit à normaliser les produits qu’il propose, et donc à égaliser la demande. S’il y a aujourd’hui des millions de variations individuelles des voitures (modèles, marques, couleurs, équipements…) elles sont de plus en plus identiques, d’un coin de la planète à l’autre. Je peux monter dans n’importe quelle voiture et démarrer sans instruction particulière : elles sont quasi « égales » ; alors qu’aux débuts de l’automobile elles étaient très différentes. Même chose pour les téléphones et une foule d’autres objets. Le libéralisme économique est égalitariste par nature, même si la réduction des inégalités n’est pas son objet premier.

    L’étatisme, omniprésence de l’Etat, est certes plus visible dans les sociétés « progressistes » puisqu’elles définissent un sens de l’histoire, une direction dans laquelle doit aller le groupe. Mais, ni une société conservatrice ni une société libérale ne pourrait faire l’impasse sur un gouvernement central sans prendre le risque de disparaître.

    Autrement dit, si je vois bien l’intérêt d’essayer de caractériser précisément les trois régimes que tu distingues, je ne crois pas que les critères que tu retiens soient pertinents. Et d’ailleurs, est-il possible de distinguer aussi clairement ces trois régimes ? A titre personnel je ne le crois pas ; sauf à prendre le risque de tomber dans des caricatures, comme le font les médias pour « la droite » et « la gauche ». La réalité humaine est très complexe et, à mes yeux, non réductible à des caractérisations aussi simples. Cela aide à se situer, à comprendre pourquoi nous sommes plus ou moins à l’aise dans tel ou tel groupe, à choisir la société qui répond le mieux à nos aspirations. Mais guère plus je crois.

    Venons en à ton premier paragraphe consacré au « libéralisme » et qui cadre, on le sent bien, avec ton aspiration naturelle. (La mienne aussi d’ailleurs)
    Tu écris que « la loi pour être juste doit traiter chaque individu identiquement ». Que fais tu de la citation d’Aristote que tu avais affichée au Square : « il n’y a de pire injustice que de traiter également des choses inégales ». C’est notre honneur de traiter inégalement un aveugle et un individu voyant, de favoriser l’éducation de ceux qui viennent de milieux où l’affichage de la connerie est considéré comme une promotion, de soutenir ceux qui sont handicapés… Eux aussi doivent être considérés comme bénéficiant des mêmes droits inaliénables de liberté, propriété, sécurité…Comment notre société doit elle répondre à ces individus qui souhaiteraient en être membres à part entière ? A mon avis la réponse passe par une certaine aliénation partielle du « droit à la liberté individuelle comme fin en soi », consciemment décidée et mise en œuvre, par ceux qui sont le plus proche de pouvoir exercer spontanément leurs droits naturels. Autrement dit une certaine socialisation des droits et des risques pour limiter les plus grandes injustices. Les limites et les équilibres qui doivent définir cette aliénation partielle du droit à la liberté individuelle doivent bien sûr être variables, discutables et négociables selon les sociétés et le temps.
    Bien entendu cette position n’est en rien une légitimation de la préemption du pouvoir par un groupe, pas plus que la reconnaissance d’une quelconque idéologie de type collectiviste ; le progressisme ou la solidarité communautaire en fussent il l’étendard.
    Ou, pour le dire autrement encore, je crois que c’est l’honneur des sociétés humaines de limiter pour elles mêmes les conséquences les plus inhumaines de la sélection darwinienne, tout en évitant de sombrer dans un égalitarisme mortel.

    Autre point, tu considères que « La société ouverte suppose la stricte observation de règles…respectant les droits naturels ». Je crois que c’est là que tu pousses le bouchon trop loin : en quoi serait ce lié ?
    Selon ce que j’ai lu, reprenant les observations de Popper entre Sparte et Athènes, une société fermée se caractériserait par :
    – Ecarter toute influence extérieure susceptible d’affecter la rigidité des tabous,
    – Rejeter toute idéologie égalitaire (même au risque d’une politique antihumaniste)
    – Favoriser l’autarcie pour ne pas dépendre du commerce,
    – Se proclamer anti-universaliste et maintenir ce qui différencie son propre groupe,
    – Dominer ses voisins et les réduire en esclavage si besoin,
    – Ne pas grandir au delà de ce qui pourrait compromettre l’unité du groupe.
    Ce qui caractériserait les sociétés ouvertes (comme Athènes) serait donc au contraire des principes de Sparte :
    – Ne pas rejeter les influences extérieures
    – Mettre en place des politiques humanistes qui favorisent une certaine égalité
    – Développer et s’enrichir par le commerce
    – Se proclamer universaliste
    – Ne pas chercher la domination de ses voisins
    – Ne pas se préoccuper des évolutions du groupe s’il s’accroit beaucoup.

    Notre monde ne peut pas être résumé par un manichéisme strict entre sociétés ouvertes versus sociétés fermées, même si l’on voit bien tout ce que le monde occidental doit aux valeurs des sociétés ouvertes. La question pour moi est de savoir jusqu’où une société ouverte (celle qui a mon assentiment) peut le rester quand elle est confrontée à une vague d’entrants qui se réfèrent explicitement à des valeurs de sociétés fermées. L’interview que tu as faite d’Alain Laurent est très instructive à ce sujet : nous avons besoin d’un « libéralisme musclé » si l’on veut demeurer une société ouverte.
    Peut être voulais tu dire dans ton post que le libéralisme devrait être musclé par un conservatisme souple ?
    Alors il faudra en venir au fond de cette discussion : comment le libéralisme peut-il se muscler sans perdre son âme ; et comment le conservatisme peut il s’assouplir sans tomber dans le multiculturalisme ?

  2. 2
    lomig unger

    salut, merci beaucoup pour ce commentaire qui m’interpelle à plusieurs titre.
    -Tout d’abord, et parce que je suis d’accord avec presque tout ce que tu écris, je me dis que j’ai du être particulier malhabile pour exprimer ma pensée (sincèrement). Mon article doit comporter trop de raccourcis. Je suis tout à fait d’accord avec ce que tu dis des sociétés ouverts/fermées, du communautarisme, etc.
    – les distinctions que je fais entre les trois courants de pensée (progressisme, conservatisme et libéralisme) me semblent utile non pas pour opposer ces courants, ou en délégitimer certains par rapport à d’autres. Tout comme dans le texte sur le poison, il me semble que ces « philosophies »/ »idéologies » n’ont pas de problème liée à leur nature (toutes sont légitimes, et parlent dans le meilleur des cas du réel et d’idéaux respectables). Il y a en ce qui les concerne, des problèmes de quantité. Mon article essayait – trop rapidement, trop sommairement – de dire qu’il y avait dans notre contexte actuel, en France, trop de progressisme un brin dogmatique, et pas assez de conservatisme (pour aller vite, d’affirmation de l’identité culturelle qui fonde notre pays), et pas assez de libéralisme (pour aller vite, pas assez de respect de l’éthique de type « déontologique » qu’est le libéralisme, c’est à dire d’une justice placée AUSSI dans le respect de règles identifiées comme juste). J’ai le sentiment que nous nageons parfois en plein délire : l’existence même d’inégalités entre le riche et le pauvre permet de justifier à peu près tout et n’importe quoi. Je ne plaide évidemment pas pour abandon de la solidarité indispensable ; je pense simplement qu’en minant peu à peu l’idée d’individu/personne, responsable (au sens plein et jusnaturaliste du terme), nous sapons peu à peu la dignité humaine. L’assistanat n’est pas la solidarité.
    – j’ai de plus en plus de mal à supporter que l’on affuble le libéralisme de tous les maux. D’une part nos sociétés -libérales dans leur principe- sont en grande partie collectiviste et socialisante (il suffit de regarder le niveau de prélèvement obligatoire). D’autre part, je crois profondément que la prospérité vient de la liberté, et que les formidables avancées sociales, scientifiques, politiques que l’occident a connues sont le fruit de cette liberté bien comprise et théorisée par les libéraux.
    – soyons pour finir dans une éthique de « responsabilité » (conséquentialiste c’est à dire dans la logique qui n’est pas celle des libéraux justement) : qui peut dire les politiques actuelles sont les bonnes ? Imposer beaucoup, taxer beaucoup, répartir beaucoup a t il fait diminuer les inégalités ? De toute évidence non. Notre société est sclérosée par un taux de chomage important, par des zones totalement inégales entre elles. Nous avons bridé la liberté d’entreprendre pour soi-disant mieux répartir une richesse qui se créé de moins en moins. Nous avons bradé nos valeurs de liberté et de sociétés tolérantes en devenant, pour ne pas paraitre racistes, tolérant à l’intolérance. Tout cela est connu, a été décrit par Popper, et par plein d’autres. Je n’ai rien contre les progressistes, ni contre les conservateurs, ni ne suit un libéral dogmatique. Je suis simplement affolé du manque d’intérêt que la réalité et la vérité provoquent. On sait comment diminuer le chômage. On sait comment améliorer l’école. Je déduis de cela que les dirigeants, les gens, les médias préfèrent l’idéologie à la discussion factuelle. cela me désole. Mon article était un article de combat : je crois que les progressistes ont, pour la plupart je ne veux pas généraliser, abandonné leur projet de progrès. ils ne sont même plus capable de DIRE ce qui est un progrès, ou ce qui n’en est pas un, et ne veulent plus utiliser les outils de la raison (connaissance, attachement aux faits, à la réalité) pour oeuvrer à son service. Voilà mon article, de combat, désignait les progressistes comme les « ennemis » politiques. Je trouve à vrai dire plus de gens raisonnables chez les conservateurs (qui peuvent me hérisser le poil aussi), et chez les libéraux (qui peuvent me hérisser le poil aussi).
    je relis le reste et prolonge la discussion

  3. 3
    fupap

    Bien entendu nous discutons entre personnes qui sont d’accord sur l’essentiel et qui souhaitent avant tout le bien être du plus grand nombre. Mais sans ignorer que des escrocs, des profiteurs, des tyrans et autres dictateurs sont aux aguets pour tirer profit de la faiblesse et de la gentillesse du plus grand nombre.
    Pour ma part je sais que l’humanité est d’abord constituée de gens simples (à tous les sens du terme) qui aspirent à être protégés plus qu’à être libres et qui suivront ceux qui leur feront miroiter cet avenir, quitte à devoir s’étriper avec le groupe d’en face. Il n’y a je crois que l’éducation (celle qui est issue de l’évolution occidentale de la pensée) qui puisse nous faire espérer que les gens simples prennent confiance en eux et s’émancipent de toutes leurs terreurs, de leur manque de confiance en eux, et déposent les armes qu’ils retournent contre leurs enfants.
    Bien sûr les différentes idéologies que tu évoques (conservatisme, libéralisme, progressisme) chacune à sa manière, peut proposer un certain nombre de modes d’émancipation. Le conservatisme est une façon de proposer un contexte favorable à l’expression de la liberté au sein du groupe concerné (et conditionné dans ce sens) ; si liberté il y a, on peut penser qu’elle aboutisse, un jour, à remettre en cause les dogmes du groupe. Le libéralisme de son coté semble par nature favoriser l’émancipation. Mais nous voyons aujourd’hui qu’il favorise aussi des dérèglements sociétaux (famille, genre, consommation, infox…) qui finalement constituent de nouveaux assujettissements. Le progressisme, en proposant une voie d’avenir qui aurait recueilli l’accord du grand nombre pourrait indiquer le chemin des libérations. Mais l’histoire nous a appris qu’au contraire il pouvait servir de paravent aux pires dictatures et régressions de la liberté de penser.

    Je te rejoins sur le fait que l’idéologie qui postule que plus d’égalité par une solidarité imposée n’est pas la bonne option. C’est le contraire qu’on vise. Et je suis d’accord avec toi quand tu dis que l’assistanat n’est pas la solidarité ; mais il en est une partie : quand l’éducation est défaillante, que les conditions matérielles imposent de rester confiné dans son conditionnement, on ne peut pas ignorer que l’aide matérielle, monétaire, peut être une partie de la solution vers une autonomie qu’on souhaite pour tous.

    En fait grâce à toi, à ta façon de chercher parmi les idéologies dominantes de notre monde chancelant ce qui pourrait nous aider sur la voie que nous cherchons ensemble, je me suis aperçu qu’en fait nous souffrions d’un défaut de consensus sur la compréhension de la réalité. Je ne dis pas entre toi et moi ; mais entre tous les humains. Et que ce défaut est directement responsable, à la fois de l’émergence d’idéologies concurrentes, mais aussi des conflits qui peuvent exister entre elles.
    La maîtrise de ce défaut est je pense une des clefs de notre avenir. Il y a des réalités qui sont mesurables, et qui sont pourtant contestées par des idéologues. Il y a des réalités non mesurables mais qui appellent une adhésion de bonne volonté ; sans idéologie autre que ce mouvement d’émancipation que j’ai signalé au début de ce message. Et puis il y a tous les mensonges grossiers de gens qui se disent professionnels de l’information, les infox destinées à manipuler l’opinion. Il y a aussi les images manipulées, les comparaisons foireuses et les métaphores trompeuses, bref tout l’attirail qui permet de faire croire aux gens simples, sans esprit critique acéré, que la souffrance c’est de la joie, l’aliénation c’est la liberté, la croyance c’est la vérité. Or je crois que cette stratégie est consubstantielle des trois idéologies que tu as évoquées. Le conservatisme, dans sa version la plus dure, est expert dans ce genre de manipulation. Mais le progressisme a montré qu’il pouvait quant à lui le surpasser : pensons aux manipulations de la vérité par les nazis, communistes ou islamistes. Le libéralisme, on aurait pu le penser, aurait dû conduire à une meilleure appréciation de la vérité par chacun ; fondée sur la liberté de se questionner, et de la rechercher. Mais en fait, le libéralisme, on le voit ici chez nous, aboutit à laisser n’importe quelle hypothèse (même annulée par les faits) se propager comme si elle était une vérité. Dans le libéralisme sans borne que nous connaissons, la réalité, hors du champ des sciences dures, n’est jamais respectée en tant que telle.

    Il me semble que les démocrates, ceux qui souhaitent vraiment que les plus faibles bénéficient de conditions favorisant leur émancipation, travaillent à trouver un consensus sur ce qui est connu de la vérité et de la réalité. Jean Paul 2 parlait de « Splendeur de la vérité ». Chacun peut avoir ses vérités ; mais il y a des vérités qui sont communes. Est-ce ce que tu nommes « loi naturelle » ? Ces vérités, ces réalités, sont-elles communes à telle ou telle culture ou à un groupe de cultures, ou a l’humanité entière ? Je partage avec toi l’idée que la civilisation occidentale propose un ensemble de vérités et avis sur les réalités, qui, s’ils étaient correctement décrits et évalués, seraient susceptibles de favoriser l’émancipation paisible du plus grand nombre.
    Par quel processus ne sommes nous pas capables de procéder à cet inventaire objectif de nos réalités ? Quels interdits moraux ou psychologiques interdisent ils à nos médias et hommes publics de dire simplement que la liberté doit concerner tout le monde, que l’éducation au doute est la clef de la paix, que les hommes et les femmes sont égaux, ou que la consommation de divertissement est globalement mortelle pour tous ?
    Ces questions sont frelatées, déformées par les idéologies, préemptées par les médias, et exclues du corpus intellectuel qu’on voudrait voir pris en charge par tous les humains. Quel est le rôle des politiques dans cet abandon ? Je ne saurai le dire mais on voit bien aujourd’hui, en France, qu’ils sont aux abonnés absents.
    Je rêve d’un parti politique dont le programme consisterait à faire connaître et expliquer objectivement les réalités du pays qu’il prétend conduire, qui sanctionne les médias et les communautés qui feraient l’apologie de contre vérités opposables et mesurables, qui s’oppose effectivement à tous les manquements vis à vis des principes connus d’émancipation ; bref qu’on en sorte de toutes les faiblesses vis à vis des prédateurs qui visent à faire de chacun de nous des petits soldats de leurs camps.
    Je sais que je rêve ; c’est pour cela que je reste prudent et très modérément optimiste pour l’avenir.

  4. 4
    lomig unger

    salut, je te rejoins sur l’approche consistant à oeuvrer conjointement, quels que soient nos convictions et nos idéologies, pour toujours partir du réel, et à parler de la vérité. Cela implique à mes yeux plusieurs choses : lutter contre les mensonges, contre les falsificateurs de faits, contre les convictions qui empêchent de regarder le réel sous plusieurs angles, lutter contre les absurdités logiques et toujours proposer de définir ce dont on est en train de parler.

    Puisqu’il était ici question de ce qu’est le libéralisme, la première chose est de s’entendre sur ce que l’on met derrière le mot polysémique de « liberté ». Dans la pensée libérale, le mot de liberté n’a pas le sens de « faire tout ce que l’on veut ». Ce concept a un sens plus précis, combinant un triptyque « liberté/responsabilité/propriété ». Et c’est en étant adossé à une philosophie du droit qu’il peut devenir (ce qu’il est actuellement dans nos sociétés) un principe d’organisation sociale. Il m’apparaît faux d’opposer la protection et la liberté, comme tu sembles le faire dans ton dernier commentaire. La protection et la sécurité (au sens très large de « empêcher les uns d’attenter aux droits naturels des autres ») sont au contraire des conditions d’existence de la liberté.
    Les travers que tu prêtes au libéralisme, et dont Pierre Manent a très bien décrit les ressorts, me semblent liés à une dérive de la logique de droit naturels (qui sont des « droits de ») vers une logique de liberté extensive à l’infini (adossée à des « droits à »). Je ne pense pas que cela soit contenu dans le libéralisme. On peut le penser : c’est pour cela qu’il me semble utile de faire une synthèse avec une forme de conservatisme, qui tempère ces velléités en inversant la charge de la preuve. C’est à ceux qui veulent modifier les règles de fonctionnement, les institutions, les traditions, de montrer en quoi ces changement sont un progrès.
    Et puisqu’il faut parler vrai, et chercher à rester collés au réel, voici une série d’affirmations qui me semblent difficiles à réfuter :
    – le libéralisme a permis a l’occident (et à l’humanité) de vivre une période extraordinaire d’expansion du savoir, des techniques, du commerce, ce qui a permis une prospérité et une solidarité hors du commun.
    – la solidarité ce n’est pas uniquement prendre à certains pour donner d’autres. La solidarité c’est aussi les millions de moments quotidiens où – dans l’échange de services (via le commerce libre) – les individus s’aident les uns les autres mutuellement. Je n’accepte pas que l’on réduise la solidarité à la charité. Le devoir moral d’aide aux plus démunis, à ceux que la vie a abîmé, ne doit pas faire oublier l’intérêt mutuel bien compris qui touche un champ bien plus étendu.
    – montrer du doigt les inégalités qui sont, en partie, le fruit catallactique des sociétés libres, ouvertes et fonctionnant sur une logique d’ordre spontané encadré par un régime de Droits, est une arnaque intellectuelle et sociale. D’une part, il est connu que la prospérité croissante qu’apporte le capitalisme/libéralisme va de pair avec des inégalités. Les inégalités ne sont pas, par nature, condamnables. Ce qui est condamnable, dans une logique libérale, ce sont les atteintes aux droits des individus. D’autre part, faire croire que celui qui est immensément riche (ce qui peut légitimement choquer quand on le compare aux plus démunis) a construit sa fortune en « volant » cela aux plus pauvres est une arnaque intellectuelle, à nouveau. Celui qui devient riche dans un cadre d’échanges libres le devient parce qu’il rend service aux autres, et cela va toujours de pair avec un enrichissement équivalent de ses partenaires d’échanges. Bill Gates n’a pas volé son argent, il l’a gagné par des échanges libres, et il a participé à un enrichissement collectif qui dépasse de loin sa seule fortune. Je souhaite pour ma part qu’il y ait plein de riches.
    – il faut appeler un chat, un chat. Et pour parler vrai, il faut assumer un certain respect de la logique. Pour les libéraux, c’est central. Il n’y a que deux moyens de faire passer un bien d’une personne à une autre : par un échange librement consenti par deux volontés, ou par la force. Je pense qu’il serait souhaitable, avant d’attaquer les conséquences plus ou moins réelles des échanges librement consentis, de commencer par dénoncer les échanges qui ne sont que des « vols déguisés ». Je pourrais en citer une liste longue comme le bras, notamment dans le champ de l’action de l’Etat omniprésent dont je parle dans l’article. Sous couvert de « solidarité », il existe un nombre incalculable d’atteintes à la liberté que l’on a finit par accepter. Des entraves à la liberté d’entreprendre, à la liberté de commercer, des entraves à la liberté d’expression. Ces entraves entraînent immanquablement : discordes, copinages, censures plus ou moins conscientes, chômage, baisse d’activité, etc. La main mise de l’Etat sur un certain nombre de domaines qui ne devraient pas être de son ressort crée énormément de problèmes, dans presque tous les secteurs. La seule justification « morale » de tout cela, qui à mon sens est une escroquerie intellectuelle, est une forme de lutte contre le « marché » qui serait un destructeur de la société.

    pour continuer à en discuter, mais quand je lis dans l’Incorrect que les libéralisme ont abandonné la vérité, les bras m’en tombent. A ce petit jeu, on peut raconter tout ce qu’on veut, et lire dans toute idéologie à peu près tout et n’importe quoi. Que ces gens aillent lire Hayek, Popper, Von Mises, et m’expliquent en quoi ces grands intellectuels ont abandonné la recherche de la vérité.

  5. 5
    fupap

    Soyons clairs je trouve que ma première « critique » a sans doute mal compris que tu cherchais à rééquilibrer le dosage des tendances libérales, conservatrices et progressistes et non a décerner des bons et mauvais points. Et je partage tout ce que tu apportes dans ta première réponse. Si l’on « affuble le libéralisme de taux les maux » c’est simplement parce que les journalistes aux ordres des « décideurs » (où leurs débiteurs) n’ont jamais analysé ces concepts : ils répètent leurs poncifs. Quand aux progressistes ils ne jugent pas la pertinence de leurs actions à l’aune de la réalité mais de la cohérence formelle de leur idéologie.
    Je suis d’accord avec ton triptyque décrivant la liberté opérationnelle dont on a besoin : liberté/responsabilité /propriété. Et, si j’oppose protection et liberté c’est parce que je ne crois pas que ce concept de liberté permette aux plus faibles de résister à ceux qui, plus forts ou plus violents, auront une façon égoïste de concevoir leur liberté comme le droit de faire tout ce qu’ils veulent. Comment s’opposer à cette dérive (très commune et à tous les échelons de la société) ? Jusqu’où faire respecter le droit de propriété de certains quand le plus grand nombre n’a que des dettes ? Comment assurer à chacun qu’il exercera sa propre responsabilité sur lui même s’il n’en a aucun des moyens ? La liberté, dont on rêve tous les deux, doit être garantie. Comment ? Par qui ?
    C’est là que nous serons d’accord pour dire que le libéralisme est le mieux placé pour répondre à ces questions. Mais, objectivement ses excès et dénaturations dans le cadre de notre Europe (pourrie par les guerres, la shoah et l’immigration de remplacement) ne favorisent pas la compréhension de son intérêt par le plus grand nombre, d’autant qu’on connaît les déformations médiatiques systématiques.

    Pour ce qui est de tes affirmations que tu trouves difficiles à réfuter, je partage totalement les deux premières. Je suis plus réservé sur la troisième. Il y a des inégalités qui correspondent à des injustices et qu’aucun libéralisme bien conduit ne pourra jamais rectifier. Etre né sur un tas de pétrole ne peut pas légitimer l’immense fortune qu’on en tire. Et moi je considère que Bill Gates m’a volé de l’argent en me contraignant à acheter des mises à jour alors que j’étais captif de ses systèmes d’exploitation d’un matériel dont je ne pouvais à aucun moment me passer sauf à me faire ermite. Cela s’appelle pour moi abus de position dominante et les dizaines de milliards qu’il distribue dans sa fondation en sont la marque. Idem Google, Soros, etc. Je ne suis pas jaloux ; je dis simplement que j’aimerais bien connaître l’état du monde s’il n’avait pas été pillé par par quelques bénéficiaires chanceux (et sans doute aussi bien organisés ou visionnaires). Les centaines ou milliers de dollars que tout un chacun aurait « économisés » auraient iles été consumés en conneries, gadgets, ou jeux de hasard ? Ou, auraient ils permis à certains de trouver de petites marges pour commencer à être un peu plus propriétaires, responsables et libres ?
    Alors pour ta quatrième affirmation, je rebondis sur mon idée : au même titre que la main mise de l’Etat pose des problèmes en entravant la liberté d’entreprendre et de commercer, la main mise d’entreprises ou d’intérêts privées peut être catastrophique.
    Je crois que le libéralisme comme toute pensée humaine est un flux qui évolue ; précisément au contact de la réalité. Mais la réalité n’est pas qu’économique même si nous partageons encore l’idée marxiste que c’est l’économie qui fait l’histoire.

  6. 6
    lomig

    En préambule, je précise que je ne pense pas que l’économie fasse l’histoire. L’histoire comme son nom l’indique est une narration. L’histoire est faite d’une multitude de choses, économiques, politiques, anthropologique, idéologiques, de faits quotidiens. La réduire à l’économie est une absurdité.
    Je m’arrête sur l’exemple de Bill Gates, car il me parait intéressant (pour l’essentiel nous sommes d’accords sur le fond,mais le diable est dans les détails).
    – Bill Gates ne t’a rien volé. Il t’a proposé d’acheter ses produits/services. Et tu l’as fait parce que tu as estimé que la somme que tu mettais dedans valait moins que ses produits (c’est la base d’un échange, chacune des parties y trouve une valeur accrue. Bill Gates et son entreprise ont bénéficié de ton argent, et en contrepartie tu as bénéficié du fruit du travail de centaines d’ingénieurs etc. Il est bien clair qu’en situation d’exclusivité sur un marché, l’entreprise, ou la personne, a tendance à profiter de la situation. On ne connaît qu’un moyen de contrecarrer cela, dans un régime d’échange libre : cela s’appelle la concurrence. C’est à dire la liberté pour chacun de proposer le même service (d’entrer sur le marché). C’est le seul moyen qui ne porte pas atteinte à la liberté. Tout cela est connu, et a été analysé par les libéraux (entre autres). Je ne prétends pas que Bill Gates & Microsoft n’aient pas profité d’une sorte de monopole légitime (ils n’ont forcé personne à acheter leurs produits), je prétends avec les économistes que le meilleur moyen d’éviter cela est laisser d’autres entreprises & entrepreneurs concurrencer Microsoft.
    – pendant que Bill Gates & Microsoft faisaient fortune, des centaines de milliers de gens en ont profité (car cela a créé un maximum d’emploi), et des millions de personnes en ont aussi profité (tous les clients à qui ces produits permettaient de faire les choses mieux, plus vite, plus efficacement)
    – ton argument de « captivité » ne tient pas vraiment je trouve : je pourrais faire le même reproche à la meilleur boulangerie de mon quartier. Ils profitent qu’ils sont les meilleurs pour vendre leur pain un peu plus cher. Où est le problème ? Est-ce pour autant du vol ? Non : je suis libre de leur acheter, à eux ou à quelqu’un d’autre…
    – je ne vois pas le rapport entre sa fondation et ton jugement de situation dominante : ce serait la manière dont Bill Gates se fait pardonner ?
    – j’en reviens à mon « argument » de la logique pure : il n’y a que deux manières d’échanger un bien ou un service. Librement,comme un échange entre deux volontés libres (ce qui ne veut pas dire libre de toute contrainte, mais libre de ses choix), ou bien par la contrainte. Bill Gates ne t’a rien vendu par la contrainte, et je refuse donc d’appeler cela du « vol », ou du « pillage ». Car sinon plus aucun mot n’a de sens et la discussion n’est plus possible.
    – j’avais écrit un article sur les députés européens qui œuvraient pour taxer Google & co. Je le résignerai à l’identique (2014) : http://www.blomig.com/2014/11/28/dont-stop-google/

    Pour continuer la discussion bien sûr !

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