Après la scandaleuse dĂ©cision du Conseil Constitutionnel (qui se torche ouvertement les fesses avec les dĂ©cisions de l’AssemblĂ©e), je n’ai pu m’empĂŞcher, dans les Ă©changes et rĂ©actions sur X de ressortir mon article « Sommes-nous toujours en dĂ©mocratie ? » (spoiler : non). Et je me suis levĂ©, avec du coup, cette phrase en tĂŞte :
Les hommes trébuchent parfois sur la vérité, mais la plupart se redressent et passent vite leur chemin comme si rien ne leur était arrivé.
Winston Churchill (1874-1965)
Homme d’Etat et Ă©crivain britannique.
Parce que oui, ce n’est pas la première fois que je constate que nous ne sommes plus tout Ă fait en dĂ©mocratie, mais je fais très exactement ce que dĂ©crit la citation : je me « redresse » (c’est-Ă -dire, j’ai les moyens de ne pas rester au sol, en contact avec la rĂ©alitĂ© qui m’a fait trĂ©bucher), et je passe Ă autre chose. Mais cela ronge, peu Ă peu, de faire semblant de ne pas voir ce qu’on a vu. Comme le disait Ayn Rand :
Nous pouvons échapper à la réalité, mais nous ne pouvons pas échapper aux conséquences d’échapper à la réalité.
Ayn Rand (1905-1982) philosophe, scĂ©nariste et romancière amĂ©ricaine d’origine russe.
Je m’interroge donc sur ce que signifie, en l’occurence, « les consĂ©quences d’Ă©chapper Ă la rĂ©alité » ? Quelles sont les consĂ©quences Ă faire semblant, plus ou moins, de vivre en dĂ©mocratie alors que ne nous le sommes pas ? On parle de consĂ©quences, dans les deux sens termes : les rĂ©percussions de cette attitude d’Ă©vitement du rĂ©el, et l’attitude consĂ©quente (« qui reste logique avec soi-mĂŞme »). Je sĂ©pare de manière un peu artificielle ci-dessous les aspects individuels (cognitifs, comportementaux, moraux) et les aspects collectifs (sociaux, politiques), et j’essaye de ne pas thĂ©oriser mais plutĂ´t garder un regard pragmatique.
Conséquences personnelles
Sur un plan personnel, nous n’avons que deux options. Constater l’absence de dĂ©mocratie, et en tirer les consĂ©quences, ou « faire comme si » on Ă©tait en dĂ©mocratie (et en tirer les consĂ©quences). Le coĂ»t cognitif est plus Ă©levĂ© si on constate rĂ©ellement qu’on n’est plus en dĂ©mocratie : tous les discours, affichages, propos, toute la propagande nous hurle le contraire. Il faut donc assumer d’ĂŞtre, au quotidien, en dĂ©calage avec le monde dans lequel on vit. Voir des menteurs pavaner, des bureaucrates brider la libertĂ© et se vautrer dans l’arbitraire, Ă©couter de la propagande. C’est moralement fatiguant, et difficile Ă assumer avec calme et sĂ©rĂ©nitĂ©. D’un autre cĂ´tĂ©, le « faire comme si » est une manière de mettre la tĂŞte dans le sable. C’est plus facile, un certain temps. Mais la rĂ©alitĂ© nous rattrape rĂ©gulièrement, et il faut dĂ©ployer des « efforts » pour continuer Ă ne pas la voir (drogues, excès de consommation de tout type). Il me semble que cela revient Ă ne plus pouvoir rĂ©flĂ©chir de manière rĂ©aliste, puisqu’on fausse une partie du contexte Ă nos rĂ©flexions. Je suis persuadĂ©, par ailleurs, que la somme des renoncements individuels, des choses tues, de l’auto-censure, participe de la dĂ©gradation du niveau de discussion et de la prise en compte du bien commun dans la politique, et accĂ©lère donc la dĂ©gradation. Nous n’avons pas d’autres choix, in fine, que d’agir en connaissance de cause. Les instances actuelles du pouvoir peuvent de manière arbitraire rayer d’un coup de crayon une partie de nos droits. Annuler des dĂ©cisions dĂ©mocratiques prises par les Chambres. C’est le cas de manière structurelle (les rĂ´les que se sont donnĂ©s les Conseils d’Etat et Constitutionnel), mais c’est aussi le cas dans la tambouille juridique du quotidien (oĂą l’on constate l’extension permanente du règlement sur le lĂ©gislatif. Mes biens, mes choix, la vie de mes proches est soumise Ă un arbitraire grandissant, grandiloquent et moralisateur, constructiviste, socialiste. On a beau le voir et le dire : depuis que ce blog existe, depuis 2006, le mouvement n’a jamais Ă©tĂ© inversĂ©. On continue Ă tomber de plus en plus bas. Il y a un an, je m’interrogeais pour savoir si nous avions touchĂ© le fond. Pas du tout, et le mouvement s’est accĂ©lĂ©rĂ©.
Conséquences collectives
Par ailleurs, la dĂ©mocratie ne disparaĂ®t pas forcĂ©ment par rupture brutale, mais par glissement de seuils tolĂ©rĂ©s. A force d’accepter, individuellement, les entorses, on laisse filer ce qu’on ne voulait pas. Je pense d’ailleurs que le constat a dĂ©jĂ Ă©tĂ© fait par de nombreuses personnes, et qu’une des consĂ©quences de la prise en compte qu’on n’est pas/plus en dĂ©mocratie peut se lire dans les taux de participation : les gens sentent bien, de manière plus ou moins rĂ©flĂ©chie, que leur vote ne sert Ă rien. C’est encore ce qu’on vient de constater sur les ZFE (et ce n’est qu’une Ă©nième confirmation du phĂ©nomène). Les gens sont soit dĂ©sengagĂ©s (« je vis ma vie dans mon coin et advienne que pourra »), soit plus radicaux – ce qui n’est pas nĂ©cessairement un problème – (« le système est complètement pourri, seules des actions hors-champs dĂ©mocratique pourraient le faire changer »), parfois les deux Ă la fois.
Etre conséquent
Que signifierait ĂŞtre consĂ©quent ? Si je suis attachĂ© Ă la dĂ©mocratie, cela pourrait signifier se battre pour que la nĂ´tre, abimĂ©e, en redevienne une, ou fuir vers un pays qui est rĂ©ellement dĂ©mocratique. Ou prolonger la rĂ©flexion : le problème est-il le manque de dĂ©mocratie, ou l’excès de pouvoir que nous avons peu Ă peu confiĂ© Ă l’Etat et aux institutions, quitte Ă ce qu’ils puissent les principes mĂŞme qui fondaient notre sociĂ©tĂ© ? Il me semble que c’est ce deuxième point qui est le centre de la question. Comme le disait Hayek « Ce n’est pas la source mais la limitation du pouvoir qui l’empĂŞche d’ĂŞtre arbitraire. » L’extension sans fin du domaine d’intervention de l’Etat est bien sĂ»r un problème central. Car cette extension va avec toujours plus d’arbitraire, de gabegie, de rĂ©glementations, de taxations, d’assistanat, d’achat direct ou indirect de votes. Est-il possible – dans un pays oĂą presque la moitiĂ© des citoyens touche ses moyens de survie de l’Etat – d’imaginer qu’un vote majoritaire puisse cibler un candidat qui parle de prospĂ©ritĂ© et de richesses obtenues par le travail (et non par le vol organisĂ© sous forme de « justice sociale ») ?
Rien n’est moins sĂ»r. Un point d’espoir tout de mĂŞme : les peuples europĂ©ens, Ă plusieurs endroits, montrent des signes de rĂ©bellion par rapport Ă cet ordre des choses scandaleux (notamment sur les sujets d’invasion migratoire). Une partie des pourritures qui gangrènent les instances internationales (ONU, OMS et compagnie) a Ă©tĂ© identifiĂ©e, et montrĂ©e du doigt, notamment par Milei & Trump. Mais Dieu que c’est long en France. Serons-nous les derniers Ă rĂ©agir ? A temps ?
Je me rends compte que je tourne en rond avec ces questions. C’est le fameux triptyque biologique explicitĂ© par Laborit : mĂ©canismes de lutte, de fuite, ou d’inhibition de l’action. Lutter, c’est ce que tout le système, et les bonnes manières, nous empĂŞchent de faire au quotidien : rentrer dans la gueule des ignobles, refuser de se faire voler son argent, taper soi-mĂŞme les racailles et les juges abjects qui les protègent. Fuir, c’est que ce nous faisons tous, par moment, en nous recentrant sur ce qui compte (notre famille, notre travail, notre environnement quotidien), en crĂ©ant, en lisant, en imaginant des choses, parfois en abusant de drogues ou de fictions. Les deux, pour Laborit, sont des mĂ©canismes salvateurs, c’est-Ă -dire qui permettent de se soustraire aux effets nocifs du stress. Le dernier, l’inhibition de l’action, est l’attitude Ă Ă©viter : celle qui fait souffrir l’organisme. J’ai bien peur que triturer pour la Ă©nième fois ces sujets ne soit que de l’inhibition de l’action, liĂ©e Ă l’impuissance. Il vaut mieux aller boire une bière avec ses amis, crĂ©er, s’engager en politique, que ressasser des constats mille fois faits. Si structurer sa pensĂ©e est une action (« Les mots justes trouvĂ©s au bon moment sont de l’action. »), il me semble qu’elle est devient vite une excuse pour ne pas lutter ou fuir. C’est une dĂ©formation d’intellectuel. On peut penser ce qu’on veut de tout ça. DĂ©solĂ© pour cet article dĂ©cousu.
La rĂ©alitĂ©, c’est que les pauvres gens qui pensaient que leurs dĂ©putĂ©s avaient rĂ©ussi Ă dĂ©fendre leurs intĂ©rĂŞts se sont fait bien baiser par les 9 singes. Le reste, c’est de la littĂ©rature.




