CatĂ©gorie : 🧠 RĂ©flexions

  • L’islamisme et nous

    L’islamisme et nous

    Pierre-AndrĂ© Taguieff est un penseur rigoureux et sĂ©rieux. Il est chercheur, et ça se sent dans son ouvrage consacrĂ© à  l’islamisme – « L’islamisme et nous. Penser l’ennemi imprĂ©vu » – : bourrĂ© de rĂ©fĂ©rences, orientĂ© sur la connaissance, et sur la prĂ©cision conceptuelle. Il y a Ă©galement du courage dans son propos, car mĂȘme en Ă©tant rigoureux, il balance un certain nombre de vĂ©ritĂ©s qui vont à  rebrousse-poil du politiquement correct.
    J’avoue ĂȘtre restĂ© un peu sur ma faim, mais c’est parce que je connais ce sujet mieux que d’autres, pour avoir passĂ© un certain temps à  me renseigner. Si vous connaissez dĂ©jà  bien l’islam, ce qu’est l’islamophobie, ce que sont les dĂ©bats qui agitent les anti-racistes et les racistes (parfois les mĂȘmes personnes, certains anti-racistes affichĂ©s sont complĂštement racialistes voire racistes!), alors le livre n’est peut-ĂȘtre pas nĂ©cessaire. Sinon, dĂ©pĂȘchez-vous de l’acheter : c’est une trĂšs bonne maniĂšre d’aller vite au fond du sujet, sans raccourcis. L’effort de Taguieff est un effort pour penser l’altĂ©ritĂ© de l’islamisme, qui n’est pas pensable uniquement avec nos catĂ©gories de dĂ©mocratie libĂ©rale, pluraliste, ouverte et tolĂ©rante. Le fait religieux y est central, le fait politico-religieux pour ĂȘtre plus prĂ©cis.

    17 thĂšses sur l’islamisme

    En fin d’ouvrage on trouve une liste de de 17 thĂšses sur l’islamisme qui valent le dĂ©tour : vous pouvez les dĂ©couvrir dans cet article du Huffington Post. Vous pouvez aussi aller lire cette interview accordĂ© à  Marianne sur le sujet.
    Bref, à  lire rapidement.

  • La loi naturelle et les Droits de l’Homme

    La loi naturelle et les Droits de l’Homme

    Je viens de terminer le recueil de six confĂ©rences que Pierre Manent a donnĂ©, en mars 2018, dans le cadre de la Chaire Etienne Gilson, publiĂ© sous le titre « La loi naturelle et les Droits de l’Homme ». J’avais dĂ©jà  eu l’occasion de faire la recension ici d’un de ses livres (Situation de la France), et j’ai retrouvĂ© avec plaisir ce penseur rigoureux, sincĂšre, et Ă©pris de vĂ©ritĂ©. Mon modeste billet reviendra sur quelques points clĂ©s de ce livre, et quelques interrogations qu’il a provoquĂ©. Pour en savoir plus, et mieux, je vous recommande d’aller lire la trĂšs bonne interview de Pierre Manent par Valeurs Actuelles, ou encore, mais c’est antĂ©rieur à  ce livre, le dialogue mĂ©morable organisĂ© par le magazine L’incorrect entre Pierre Manent et RĂ©mi Brague.

    Eléments

    Pierre Manent dĂ©crit comment la logique de « droits » attachĂ©s à  la personne humaine a constituĂ© une rupture, pour le pire et pour le meilleur. Il revient surtout sur le pire dans son livre. Notamment un point essentiel : en passant aux Droits de l’Homme, on a mis le doigt dans une Ă©volution complexe, faisant glisser le rapport à  la nature d’un point de vue à  un autre. Dans l’idĂ©e d’une loi naturelle, il y avait une forme d’acceptation de « rĂšgles » donnĂ©es/à  dĂ©couvrir/à  suivre. La Loi naturelle, c’est selon Pierre Manent :

    cet ensemble de rĂšgles qui ordonnent nĂ©cessairement la vie humaine et que pourtant les hommes n’ont pas faites. Ce sont les rĂšgles qui à  la fois fixent des limites et offrent des orientations à  notre libertĂ©. Elles sont donnĂ©es à  l’homme avec sa nature et sa condition.

    La liberté sans limites

    Avec la notion de droits attachĂ©s à  chaque personne, nous changeons la perspective : mĂȘme si les deux notions (loi naturelle et droits naturels) sont proches, la logique de droits naturels rĂ©cuse celle de Loi naturelle et nous fait entrer dans une logique de « pure libertĂ©, comme capacitĂ© illimitĂ©e d’ordonner à  notre guise la vie humaine. La revendication, virulente et mĂȘme fĂ©roce, de cette pure libertĂ©, de cette capacitĂ© illimitĂ©e, nous livre à  l’arbitraire d’une volontĂ© prĂ©tendant tirer d’elle-mĂȘme sa rĂšgle. Au bout du compte, s’il n’y a pas de ”loi naturelle », il n’y a rien pour guider la libertĂ© humaine. La loi naturelle est la seule dĂ©fense sĂ©rieuse contre le nihilisme. »
    Fort de ce point de départ, Pierre Manent aborde entre autres les points suivants :

    • la logique de droits de l’homme introduit la notion d’individu (plutĂŽt que de personne), c’est-à -dire une sorte d’atome abstrait, portant l’intĂ©gralitĂ© du potentiel humain. Faisant fi de toutes les diffĂ©rences culturelles et individuelles, ce concept d’individu, trĂšs gĂ©nĂ©rique, et trĂšs abstrait, utile pour penser l’universel, manque une partie de ce que sont les humains de fait, pour mettre en avant une Ă©galitĂ© totale (de droits), visant un idĂ©al. Cela sĂ©pare le rĂ©el (l’ĂȘtre) et l’idĂ©al (le devoir ĂȘtre), en rendant presque impossible la rĂ©conciliation des deux, puisque l’idĂ©al est dessinĂ© sur un modĂšle abstrait et partiel de l’humain.
    • Le droit qui dĂ©crivait adossĂ© à  la Loi, une frontiĂšre principalement nĂ©gative (ce qu’on ne peut pas faire), devient le domaine de l’expression de tout ce que les humains ressentent et dĂ©sirent. Les droits deviennent un outil pour lĂ©gitimer tout ce que nous voulons ĂȘtre. L’exemple du mariage gay analysĂ© par Pierre Manent dĂ©crit trĂšs bien tout cela, avec notamment la perte de la nuance entre privĂ©/intime et public. Pour revendiquer le « droit à « , chacun est sommĂ© d’Ă©taler sur la place publique son intimitĂ©, ses ressentis, sa vie privĂ©e.
    • La notion d’autonomie, si prisĂ©e à  notre Ă©poque, est trĂšs critiquĂ©e par Manent, comme Ă©tant partiellement sans aucun sens lorsqu’on parle d’un individu : l’autonomie ne peut se concevoir, pour un humain, que dans un cadre qui dĂ©limite son action (cadre au sens large, c’est-à -dire rĂšgles et contraintes structurant l’action). Se donner à  soi-mĂȘme sa propre loi (ce qui est le sens de l’autonomie) n’a pas de sens puisque nos actions dĂ©pendent de lois (dont la loi naturelle) qui ne sont pas créés par l’homme.

    Logique d’action

    En fin connaisseur de Machiavel, Pierre Manent propose une voie pour sortir de tous ces dĂ©lires : penser à  nouveau l’individu comme un ĂȘtre agissant, et donc toujours intĂ©grer dans la rĂ©flexion sur la loi et les rĂšgles, ainsi que dans le champ de la morale, des Ă©lĂ©ments de ce qu’est l’action.

    • la premiĂšre notion importante est celle du couple commandement/obĂ©issance. Il n’y pas d’action sans commandement, et obĂ©issance. Que l’on veuille distinguer ces modes d’actions ou non, ils sont prĂ©sents. Les structures de commandement/dĂ©cision sont toujours là , les endroits oĂč c’est l’obĂ©issance aussi (à  la loi, aux rĂ©gles, aux dirigeants, etc…). Notre pensĂ©e de l’action est limitĂ©e par la non-prise en compte de ces Ă©lĂ©ments.
    • Pierre Manent propose Ă©galement de revenir aux motifs humains de l’action. Trois Ă©lĂ©ments permettent de dĂ©crire les critĂšres de valeur de nos actes : l’utile, l’agrĂ©able, et le noble (juste, bon, honnĂȘte). Ces 3 piliers sont les motivations de nos actes, et doivent permettre de sortir de l’Ă©ternelle tension entre ĂȘtre et devoir-ĂȘtre (ce qu’est la morale finalement), pour se recentrer sur des choses plus pragmatiques, plus dans l’action.

    Interrogations

    Tous ces éléments me paraissent trÚs utiles, et pertinents. Je partage maintenant avec vous quelques interrogations, et critiques qui me sont venues à  la lecture de cet excellent livre.

    • une critique tout d’abord, qui est le pendant des qualitĂ©s du livre : analytique, rigoureux, mais au point d’en ĂȘtre impersonnel. A de nombreuses reprises, la situation philosophique que dĂ©crit Pierre Manent nous rĂ©volte, et on sent qu’il ne l’approuve pas (notamment la maniĂšre de penser des individus coupĂ©s de tout contexte, dont les droits sont uniquement des moyens de se faire croire que l’on peut ĂȘtre ce que l’on dĂ©sire). Mais on n’a jamais sa position à  lui. Il reste curieusement en retrait, dans une position comprĂ©hensible de chercheur, qui regarde tout cela de loin. Il manque du Pierre Manent dans son livre.
    • La charge portĂ©e en fin de livre contre le libĂ©ralisme me parait assez fragile, et peu convaincante. D’une part parce qu’il critique le libĂ©ralisme comme Ă©tant porteur de cette vision extensive des « droits à « , ce qui est loin d’ĂȘtre vrai. Par ailleurs, il regarde tous les sujets du point de vue d’une rĂ©flexion sur l’Etat, ce qui limite considĂ©rablement la portĂ©e du propos : la sociĂ©tĂ© ne rĂ©sume pas aux structures lĂ©gislatives et de commandement portĂ©e par le gouvernement ou les assemblĂ©es reprĂ©sentatives. Pierre Manent dit ouvertement ne pas penser utile la notion d’ordre spontanĂ©, ou catallaxie. A nouveau, un vrai point aveugle dans sa pensĂ©e, trĂšs constructiviste, et qui manque toute la rĂ©flexion puissante et importante des libĂ©raux de l’Ă©cole autrichienne, notamment la pensĂ©e dĂ©veloppĂ©e par Hayek dans « Droit, lĂ©gislation et liberté », portant sur les institutions, leur Ă©volution, et ce que l’on peut mettre dans les notions de lois et de rĂ©glementation. Par ailleurs, il laisse penser que le libĂ©ralisme est une philosophie qui voit la libertĂ© comme une sorte d’absolu sans limite, ce qui n’est absolument pas le cas. Le libĂ©ralisme considĂšre que la libertĂ© ne va pas sans le respect des rĂšgles communes, qui s’appuient notamment sur des institutions sociales comme la propriĂ©tĂ© et la responsabilitĂ©. Il manque la pensĂ©e libĂ©rale dans sa rĂ©flexion, ce qui est assez surprenant quand on prĂ©tend la critiquer et l’affubler d’un certain nombre de maux.
    • Un dernier point : dire qu’un des motifs de l’action humaine est la recherche de l’action noble (juste, bonne, etc…) me convient trĂšs bien. Mais comment dĂ©finit-on le « noble » et le « bon » ? On ne peut pas discuter de cette question, surtout avec une logique d’action, sans rentrer dans le contenu de ce terme. Des humains jugent noble et juste de tuer pour faire gagner leur cause : peut-on mettre ce « noble »-là , au mĂȘme niveau que le commandement « Tu ne tueras point » ? Certainement pas. Il faut donc assumer que le contenu positif mis en avant pour penser le « devoir-ĂȘtre » n’est pas un simple paramĂštre interchangeable. C’est le coeur de la discussion, escamotĂ© il me semble par Manent. Il manque un peu de courage peut-ĂȘtre à  Pierre Manent pour ne pas tomber dans une forme de relativisme. Tout ne se vaut pas. Si l’on veut parler de visĂ©e universaliste, il faut assumer que certaines cultures sont plus aptes que d’autres à  dĂ©gager des valeurs/rĂšgles/structures universelles. Ce n’est pas juger les individus qui en ressortent que d’affirmer cela, c’est simplement continuer à  vouloir chercher la vĂ©ritĂ©. L’universalisme, qui est le sujet du livre, contient (dans tous les sens du terme) un impĂ©rialisme : si quelque chose est « bon » (noble, honnĂȘte, juste) universellement, alors souhaitons que ce « bon » devienne la rĂšgle. L’universalisme est en tension avec le respect des diffĂ©rences culturelles : ne pas en discuter limite la portĂ©e de la discussion.

    Bref : trĂšs bon livre, riche de notions complexes rigoureusement exposĂ©es, mais manquant d’ampleur et de prise de position.

  • Politique et Ă©thique [bis]

    Politique et éthique [bis]

    J’avais il y a quelque temps publiĂ© un article pour essayer de dĂ©gager/construire une grille de positionnement politique. Les commentaires (et les discussions avec certains en chair et en os) m’avaient conduit à  chercher un peu plus, et à  rencontrer le cadre conceptuel d’Arnold Kling.

    Cadre conceptuel d’Arnold Kling

    J’Ă©tais tombĂ© sur le blog de Nicomaque (alias Damien Theillier), que j’ai eu la chance de cĂŽtoyer à  l’Ă©poque de mon activitĂ© de blogueur politique (LHC et compagnie). L’article en question revient sur le dĂ©coupage proposĂ© par Arnold Kling, Ă©conomiste et membre du CATO institute. Ce dĂ©coupage consiste à  expliquer qu’il existe trois types de pensĂ©es politiques : conservatrice, progressiste et libĂ©rale. Chacune ayant sa grille de lecture, sa tension centrale, son axe entre un Bien et un Mal. Ces diffĂ©rentes grilles de lecture du monde expliquent en partie la difficultĂ© de dialoguer entre courants politiques. Je vous invite à  lire l’article de Nicomaque en entier, il vaut le dĂ©tour. Pour rappel je recolle ici les tensions identifiĂ©es par Kling :

    PROGRESSISME
    OpprimĂ©s <————————-> Oppresseurs

    CONSERVATISME
    Civilisation <————————-> Barbarie

    LIBÉRALISME
    Libre-choix <————————-> Coercition

    Adaptation et mise en image

    Je les ai modifiées un peu, car je trouvais intéressant les points suivants :

    • chaque tension peut ĂȘtre lue comme un axe Bien/Mal. J’ai donc modifiĂ©e celui des progressistes pour le formuler avec un Mal (l’oppression) et un Bien (l’EgalitĂ©). De mĂȘme, pour les libĂ©raux, Ă©tant connaisseur de la pensĂ©e libĂ©rale, le terme de coercition me parait inadaptĂ©. Les libĂ©raux ne sont pas contre l’application de la Loi, ils sont contre son extension infinie par la rĂ©glementation constructiviste. J’ai donc choisi le terme d’irresponsabilitĂ© (un peu faible, mais qui dĂ©crit mieux le positionnement libĂ©ral).
    • Un axe Bien/Mal m’a envoyĂ© dans un registre moral, au sens propre du terme. Qu’est-ce que la morale, si ce n’est cette tension entre l’ĂȘtre et le devoir-ĂȘtre ? L’ĂȘtre, c’est le rĂ©el. Et le devoir-ĂȘtre, c’est le monde de l’idĂ©al visĂ©. IntĂ©ressant pour tempĂ©rer les vellĂ©itĂ©s idĂ©ologiques. Rester reliĂ© au rĂ©el, bien sĂ»r. Mais aussi accepter que les autres courants de pensĂ©e disent quelque chose de ce rĂ©el qui est tout aussi recevable.
    • j’ai tentĂ© de formuler ce qui peut ĂȘtre commun aux courants de pensĂ©e (pris deux à  deux) sur les bords du triangle. Par construction, chaque courant trouverait ce qui l’oppose aux deux autres sur le bord opposĂ© du triangle.

    Le rĂ©sultat est la figure qui illustre l’article. Qu’en pensez-vous ? Est-ce que cela fonctionne à  votre avis ? Seriez-vous capable de vous positionner dans un des courants ? Lequel est le plus loin de vous ? Dans mon cas, cela fonctionne pas trop mal. Je me sens libĂ©ral-conservateur (si je devais choisir, car par ailleurs je crois au ProgrĂšs…)

  • VĂ©ritĂ© & Science

    Vérité & Science

    On transmet essentiellement la passion de la vĂ©ritĂ©, et sa quĂȘte. [Chantal Delsol, dans Un personnage d’aventure].

    Je fais mienne cette belle phrase. La recherche de la vĂ©ritĂ©, sa quĂȘte, est un Ă©lĂ©ment essentiel de notre vie, et de ce qu’on transmet à  nos enfants. Puisque cet Ă©lĂ©ment est central, il convient de ne pas rester dans le flou, et de prĂ©ciser ce qu’est la vĂ©ritĂ©, sa nature, et d’identifier les moyens d’accĂšs à  cette vĂ©ritĂ©.

    Passons par la science

    Ce modeste billet ne prĂ©tendra pas faire le tour de cette question, mais simplement partager avec vous quelques Ă©lĂ©ments que je trouve structurants. Je suis scientifique, et je crois que ce que la science nous a appris de la vĂ©ritĂ© est trĂšs utile. Ne pas s’en servir dans d’autres domaines, y compris dans ceux oĂč la notion de vĂ©ritĂ© n’a pas exactement le mĂȘme sens, serait une erreur. Faisons donc, pour comprendre la vĂ©ritĂ©, un petit dĂ©tour par la Science et la connaissance.
    J’ai rĂ©cemment planchĂ© devant des doctorants de l’Ecole des Mines. J’avais Ă©tĂ© challengĂ© pour venir prĂ©senter mon travail, bien sĂ»r, mais aussi les rapports que j’avais pu entretenir avec la connaissance, en thĂšse, en recherche, en R&D, mais aussi dans mes activitĂ©s actuelles de conception innovante. Et j’ai fait l’exercice avec beaucoup de plaisir : identifier en quoi notre rapport à  la connaissance a pu Ă©voluer est un exercice passionnant. Dans ce cadre, j’ai tentĂ© d’apporter ma « vision » de la science, et j’ai identifiĂ© 4 points qui me paraissent fondamentaux et qui sont structurants pour la science et la dĂ©marche scientifique.

    • un postulat : le postulat de base de la science, c’est que le rĂ©el existe. Cela parait bĂȘte, mais c’est plus important qu’il n’y parait. Ce postulat est fondamental : il existe une rĂ©alitĂ©, un tout, qui est du coup un objet d’Ă©tude possible. Le mot de « une » rĂ©alitĂ© est important aussi. Le concept d’une rĂ©alitĂ© unique, conduit à  une logique d’unification qui en science a donnĂ© des rĂ©sultats impressionnants.
    • un mystĂšre : un des mystĂšres les plus forts se trouve à  la base de la dĂ©marche scientifique. Le rĂ©el est modĂ©lisable. Einstein avait bien exprimĂ© ce mystĂšre : « Ce qui est incomprĂ©hensible, c’est que le monde soit comprĂ©hensible. » Oui : on parvient assez bien à  dĂ©crire les phĂ©nomĂšnes physiques avec des modĂšles, avec des Ă©quations, et on parvient à  comprendre ces phĂ©nomĂšnes. Ce n’Ă©tait pas obligĂ©. Mais c’est le cas. Le monde n’est peut-ĂȘtre pas rationnel, mais la raison permet de trĂšs bien le comprendre.
    • une dĂ©marche : la dĂ©marche scientifique est une dĂ©marche d’aller-retour entre ces modĂšles thĂ©oriques, et ce rĂ©el qu’ils prĂ©tendent dĂ©crire. « Rien de plus pratique qu’une bonne thĂ©orie », disait Kurt Lewin. La dĂ©marche est de confronter les modĂšles avec la rĂ©alitĂ© et voir oĂč ils fonctionnent, et oĂč ils ne fonctionnent pas.
    • une posture : dans le continuitĂ© de la dĂ©marche du point prĂ©cĂ©dent, il y a une posture qui va à  l’encontre de nos modes de fonctionnement et qui est celle de la science. C’est le rĂ©el qui tranche. Dans les allers-retours modĂšles/expĂ©rience, c’est le rĂ©el, ce sont les faits qui ont raison. Nos modĂšles sont par dĂ©finition faux en partie ; ils sont donc aussi en concurrence les uns avec les autres pour expliquer au mieux la rĂ©alitĂ©.

    La science est donc une démarche, adossée à  un postulat et à  un mystÚre, et dont la rigueur est garantie par une posture particuliÚre.

    Il me semble que ce qui est requis est un sain Ă©quilibre entre deux tendances: celle qui nous pousse à  scruter de maniĂšre inlassablement sceptique toutes les hypothĂšses qui nous sont soumises et celle qui nous invite à  garder une grande ouverture aux idĂ©es nouvelles. Si vous n’ĂȘtes que sceptique, aucune idĂ©e nouvelle ne parvient jusqu’à  vous; vous n’apprenez jamais quoi que ce soit de nouveau; vous devenez une dĂ©testable personne convaincue que la sottise rĂšgne sur le monde — et, bien entendu, bien des faits sont là  pour vous donner raison. D’un autre cĂŽtĂ©, si vous ĂȘtes ouvert jusqu’à  la crĂ©dulitĂ© et n’avez pas mĂȘme une once de scepticisme en vous, alors vous n’ĂȘtes mĂȘme plus capable de distinguer entre les idĂ©es utiles et celles qui n’ont aucun intĂ©rĂȘt. Si toutes les idĂ©es ont la mĂȘme validitĂ©, vous ĂȘtes perdu: car alors, aucune idĂ©e n’a plus de valeur. Carl Sagan

    Deux autres Ă©lĂ©ments sont importants pour la rĂ©flexion sur la vĂ©ritĂ©. Comment le savoir progresse-t-il, et quel rapport entretient-il avec l’inconnu ?

    ProgrĂšs des connaissances

    La connaissance scientifique ne se construit pas uniquement par ajout rĂ©gulier de nouvelles connaissances. Bien sĂ»r, nous ajoutons peu à  peu des connaissances. Mais ces faits, ces connaissances s’insĂšrent dans des macros-modĂšles, des paradigmes. Il y a dans l’histoire des sciences des moments de rupture, des changements de paradigmes. Thomas Kuhn en a parlĂ©, et je retiens cette petite phrase pour illustrer mon propos, qui dit cela et montre aussi l’aspect collectif de la science :

    […] une nouvelle thĂ©orie, quelque particulier que soit son champ d’application, est rarement ou n’est jamais un simple accroissement de ce que l’on connaissait dĂ©jà . Son assimilation exige la reconstruction de la thĂ©orie antĂ©rieure et la réévaluation de faits antĂ©rieurs, processus intrinsĂšquement rĂ©volutionnaire qui est rarement rĂ©alisĂ© par un seul homme et jamais du jour au lendemain.
    Thomas Kuhn

    Rapport à  l’inconnu

    Le processus de recherche de la vĂ©ritĂ©, et de construction du savoir, n’est pas une restriction des choses inconnues. Comme Popper l’a trĂšs bien dit :

    La solution d’un problĂšme engendre toujours de nouveaux problĂšmes, irrĂ©solus. [
] Plus nous en apprenons sur le monde, plus nous approfondissons nos connaissances, et plus est lucide, Ă©clairant et fermement circonscrit le savoir que nous avons de ce que nous ne savons pas, le savoir que nous avons de notre ignorance.

    L’inconnu, le nombre de choses inconnues, augmente. Plus nous en savons, plus nous accroissons le nombre de problĂšmes formulables, sans rĂ©ponses pour le moment.
    Ce qui a fait écrire à  Levi-Strauss :

    Le savant n’est pas l’homme qui fournit de vraies rĂ©ponses ; c’est celui qui pose les vraies questions.

    Claude Levi-Strauss (1908 – 2009) anthropologue et ethnologue français.

    L’inconnu n’est pas l’ennemi de la science, le mystĂšre non plus. La science aide à  dĂ©finir la limite entre le connu et l’inconnu. La science distingue et pose la frontiĂšre, ce qui est logique car la science est rationnelle par dĂ©finition.

    Et la vérité dans tout ça ?

    Alors ? Qu’est que ces Ă©lĂ©ments nous apprennent sur la vĂ©ritĂ©, et sur notre rapport à  la vĂ©ritĂ©… ? J’en retiens deux choses, que je trouve applicable aussi bien en sciences, que dans les champs politiques et moraux. Ces deux choses sont deux facettes du pluralisme critique.

    • La premiĂšre, c’est que la vĂ©ritĂ© ultime n’existe pas. La VĂ©ritĂ© n’est pas un objet dĂ©fini accessible. C’est un processus de construction des connaissances, qui accroĂźt en mĂȘme temps le nombre de choses inconnues. La vĂ©ritĂ©, c’est une exigence permanente. La vĂ©ritĂ© absolue n’existe pas, certes, mais la vĂ©ritĂ© existe tout de mĂȘme et l’exemple de la science montre qu’il est possible de s’en approcher. C’est une idĂ©e indispensable. Sans l’idĂ©e de vĂ©ritĂ©, il n’y a que du relativisme, et du nihilisme.
    • La deuxiĂšme, et dans la continuitĂ© de la premiĂšre, c’est qu’il faut accorder une grande place à  la confrontation des idĂ©es, des thĂ©ories, et une capacitĂ© collective à  Ă©carter les moins bonnes thĂ©ories, les moins bonnes idĂ©es. Je crois que cela est vrai aussi bien en science, que dans le domaine politique. Il faut un pluralisme critique. Le pluralisme critique est l’attitude qui consiste, à  considĂ©rer, contre le dogmatisme, qu’il est impossible de dĂ©tenir la vĂ©ritĂ© absolue ; mais à  considĂ©rer aussi, contre le scepticisme, qu’il est possible de rectifier ses erreurs et donc de s’approcher de la vĂ©ritĂ©. Plusieurs thĂ©ories peuvent ĂȘtre en concurrence mais celles qui sont rĂ©futĂ©es par l’expĂ©riences sont clairement fausses.

    Sur ce thĂšme, il faut citer bien sĂ»r Popper, qui s’en Ă©tait fait un ardent dĂ©fenseur :

    Le pluralisme critique est la position selon laquelle, dans l’intĂ©rĂȘt de la recherche de la vĂ©ritĂ©, toute thĂ©orie — et plus il y a de thĂ©ories, mieux c’est — doit avoir accĂšs à  la concurrence entre les thĂ©ories. Cette concurrence consiste en la controverse rationnelle entre les thĂ©ories et en leur Ă©limination critique. [Karl Popper]

    Et sur ce thÚme de la vérité, je laisse le mot de la fin à  un fin scientifique et épistémologue, Gaston Bachelard, qui rappelle que la vérité est aussi un outil pour la spiritualité :

    Il vient un temps oĂč l’esprit aime mieux ce qui confirme son savoir que ce qui le contredit. Alors l’instinct conservatif domine, la croissance spirituelle s’arrĂȘte.

    Gaston Bachelard (1884 – 1962) philosophe français des sciences, de la poĂ©sie, de l’Ă©ducation et du temps.

  • Comment vivre sa vie ?

    Comment vivre sa vie ?

    AprĂšs avoir terminĂ© « Le bourreau de l’amour« , d’Irvin Yalom, j’avais partagĂ© avec vous ce qu’il estime ĂȘtre les 4 difficultĂ©s existentielles :

    J’ai dĂ©couvert que quatre donnĂ©es sont particuliĂšrement pertinentes en matiĂšre de psychothĂ©rapie : l’aspect inĂ©luctable de la mort, pour chacun de nous et ceux que nous aimons; la libertĂ© de diriger notre vie comme nous l’entendons; notre solitude fondamentale; et enfin, l’absence d’une signification ou d’un sens Ă©vident de l’existence. Pour oppressantes que soient ces donnĂ©es, elles contiennent les germes de la sagesse et de la rĂ©demption.

    Il m’a semblĂ© trĂšs intĂ©ressant, puisque chacun de nous est confrontĂ© à  ces 4 difficultĂ©s existentielles, de partager la maniĂšre que nous avons, chacun, d’y apporter des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponses (les fameux germes de sagesse et de rĂ©demption). Je commence, mais le but est bien sĂ»r que vous complĂ©tiez avec vos propres rĂ©ponses, votre propre maniĂšre de vivre votre vie.

    On va tous mourir !

    C’est notre condition animale, avant mĂȘme d’ĂȘtre humaine. Nous sommes mortels. Notre condition humaine, c’est de le savoir, et de ne rien pouvoir y faire. Comme dirait Laborit, nous voilà  dans des conditions parfaites d’inhibition de l’action, donc d’angoisse. A vrai dire, cette question a beaucoup Ă©voluĂ© pour moi. A vingt ans, je pensais que c’Ă©tait LA question centrale (j’avais Ă©tĂ© trĂšs marquĂ© par la lecture du Mythe de Sisyphe). Ma position avait Ă©voluĂ©e en lisant Les Essais de Montaigne, dont je retiens cette magnifique formule :

    Je veux que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait.

    Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592) philosophe français, humaniste et moraliste de la Renaissance

    Il m’apparaĂźt, avec Montaigne, et en moins stoĂŻcien, que la question est plus complexe : comment vivre sachant que nous allons mourir ? Par ailleurs, maintenant que je suis devenu pĂšre, cette question s’est transformĂ©e/complĂ©tĂ©e à  nouveau en : comment contribuer à  construire un monde oĂč il fait bon vivre pour mes enfants ?

    Je suis responsable !

    Le deuxiĂšme problĂšme que nous avons, comme si ça ne suffisait pas, est bien d’ĂȘtre libres. Libres en partie, donc en partie responsables. On ne peut pas se cacher Ă©ternellement derriĂšre les conditions de notre vie. Nous sommes en charge de mener notre vie. Bien sĂ»r, certains se font dĂ©truire dĂšs le plus jeune Ăąge, et parler de responsabilitĂ©s dans ces cas-là  est trĂšs difficile. Mais nĂ©anmoins, pensons-y à  deux fois : nier la responsabilitĂ©, c’est nier la libertĂ©. Ce thĂšme de la libertĂ© est un thĂšme central, à  la fois dans une rĂ©flexion sociale, collective, mais aussi dans une dĂ©marche Ă©thique ou morale. Je garde prĂ©cieusement cette phrase de RĂ©mi Brague, car je la trouve Ă©clairante sur le sujet :

    la libertĂ© n’est pas un moyen, mais une fin ; la seule fin en soi est la libertĂ©. Encore faut-il comprendre que cette libertĂ© n’est pas celle de se rendre l’esclave de ses penchants les plus stupides, voire les plus suicidaires, mais au contraire de laisser libre cours en soi à  l’excellence humaine.

    Voilà  qui montre bien, à  mes yeux, un chemin et une maniÚre de penser sa propre liberté.

    Je suis seul !

    Chacun de nous, quelque soit son degrĂ© de solitude ou de socialisation, est nĂ©anmoins confrontĂ© à  une limite biologique. Nous sommes enfermĂ©s dans une structure physiologique. On est toujours tout seul au monde, disait l’artiste. J’avoue que cette difficultĂ© existentielle est moindre pour moi. Je suis extraverti, et j’ai vite trouvĂ©, dans ma famille, dans ma vie, des humains avec qui tisser des liens de qualitĂ©, des relations enrichissantes. Je crois que c’est la seule maniĂšre de sortir de cette difficultĂ©, et probablement la seule maniĂšre d’ĂȘtre « heureux » (si tant est que ce mot puisse vouloir dire quelque chose).

    La vie n’a pas de sens !

    Pour ceux qui lisent ce blog, ou qui me connaissent, ce dernier point est plus nĂ©vrotique chez moi que les autres. Il suffit de regarder le nombre d’articles que j’ai taguĂ© « sens » pour s’en rendre compte. Je dirais que c’est un point de difficultĂ©, certes, mais aussi un plaisir de construire autour de ce thĂšme une spiritualitĂ©, une approche qui soit personnelle, tout en restant exigeante sur la recherche de la vĂ©ritĂ©. J’en suis arrivĂ© à  l’idĂ©e que le « sens » n’est ni une donnĂ©e de l’existence (rĂ©vĂ©lĂ©e, ou transcendante), ni quelque chose qui se construit de maniĂšre purement abstraite, mais bien plutĂŽt une fonction humaine, qui nous permet de mesure l’alignement entre nos croyances et nos actions. Il n’y a pas de sens absolu, certes, mais ce n’est pas pour cela que la question du sens nous est Ă©trangĂšre. La question du sens dĂ©borde donc rapidement sur celle des croyances. Et donc sur la question du Bien (ou du Juste et du Beau). Et l’Ă©tat de ma rĂ©flexion, sur ce point, est assez claire : il me semble que nous dĂ©couvrons, peu à  peu, ce que sont les rĂšgles du Bien. De la mĂȘme maniĂšre que pour les sciences, il me semble qu’il y a, en morale, des changements de paradigmes, des points de passages, de rupture. On peut toujours torturer en 2018; mais personne ne peut faire semblant de croire que cela est Bon, ou Juste. Nous avons vu Ă©merger des rĂšgles morales universelles. Cela est trĂšs naĂŻf, je l’avoue. Mais c’est là  oĂč j’en suis. A vous de jouer, en commentaire ? Vos rĂ©ponses m’intĂ©ressent au plus haut point.

  • Philosophie et judaĂŻsme

    Philosophie et judaĂŻsme

    Je viens de terminer le livre de Sophie Nordmann, Philosophie et judaĂŻsme.

    Comment articuler « religion » et « raison » ?

    Il est consacrĂ© à  trois philosophes juifs, entre lesquels l’auteur fait une liaison justifiĂ©e par les auteurs eux-mĂȘmes (qui se rĂ©clament dans certains cas les uns des autres) et par leurs pensĂ©es qui comportent toutes une rĂ©flexion sur le judaĂŻsme et sa place dans la philosophie, et surtout une rĂ©flexion sur la maniĂšre de penser la transcendance. Le point important et intĂ©ressant est le fait de vouloir articuler religion et raison, transcendance et philosophie. Ces trois philosophes sont Hermann Cohen (1842-1918), Franz Rosenzweig (1886-1929), Emmanuel Levinas (1906-1995).

    Vers une religion de la raison

    J’ai trouvĂ© ce livre trĂšs intĂ©ressant, notamment la dĂ©couverte d’Hermann Cohen. J’ai Ă©tĂ© plus déçu par la partie sur Rosenzweig et Levinas (que pourtant j’aime beaucoup, pour le peu que j’en connais).
    Voici quelques idées fortes que je garderai de cette lecture :

    • l’Ă©thique aborde l’homme uniquement sous l’angle de l’humanitĂ©, de l’Homme. Du coup, pour Cohen, la morale, nĂ©cessaire et universaliste, est incomplĂšte pour comprendre dans toute sa singularitĂ© chaque ĂȘtre humain. Selon lui, c’est le rĂŽle de la « religion de la raison » qui remplit ce rĂŽle, complĂ©mentaire de la morale et de l’Ă©thique. L’homme ne se rĂ©duit pas à  l’Homme. Il y a, notamment sur le sujet de la souffrance (dans toute son Ă©tendue), une impuissance de la morale. L’action Ă©thique concrĂšte, ce n’est pas celle d’une individu abstrait face à  un autre individu abstrait, c’est l’action d’un humain concret, particulier, vers un autre humain, dans une relation personnelle. il y a dans l’action morale un « tu », qui ne reste qu’un « il » dans l’Ă©thique universaliste.
    • Il y a une volontĂ© chez Cohen que j’aime beaucoup, de construire une « religion de la raison », ancrĂ©e dans les monothĂ©ismes, mais qui exige des traditions religieuses un passage devant le tribunal de la raison. Cette volontĂ© d’articuler transcendance et raison, foi et raison, n’est pas sans rappeler le superbe discours de Ratisbonne de Benoit XVI
    • un passage trĂšs intĂ©ressant sur le monothĂ©isme qui seul peut remplir ce rĂŽle de « religion de la raison ». Le polythĂ©isme, le paganisme, sont pour Cohen des voies sans issue pour qui veut articuler les exigences Ă©thiques (universalistes) avec la transcendance (qui est en partie la conscience de la diffĂ©rence entre ĂȘtre et devoir-ĂȘtre). Seule l’affirmation d’un « Dieu un de l’humanitĂ© une » permet cela.

    Beaucoup de choses à  dĂ©couvrir chez ces 3 auteurs, donc. Vous n’avez ici, via Sophie Nordmann, et avec mon filtre, qu’un tout petit aperçu.
    On pourrait dire qu’Hermann Cohen est un prĂ©curseur, au mĂȘme titre que le catholicisme, de la pensĂ©e personnaliste d’un Mounier, par l’accent mis sur le primat moral de la singularitĂ© et l’irrĂ©ductibilitĂ© de chaque personne humaine.