CatĂ©gorie : 🧠 RĂ©flexions

  • VĂ©ritĂ© & Science

    Vérité & Science

    On transmet essentiellement la passion de la vĂ©ritĂ©, et sa quĂȘte. [Chantal Delsol, dans Un personnage d’aventure].

    Je fais mienne cette belle phrase. La recherche de la vĂ©ritĂ©, sa quĂȘte, est un Ă©lĂ©ment essentiel de notre vie, et de ce qu’on transmet à  nos enfants. Puisque cet Ă©lĂ©ment est central, il convient de ne pas rester dans le flou, et de prĂ©ciser ce qu’est la vĂ©ritĂ©, sa nature, et d’identifier les moyens d’accĂšs à  cette vĂ©ritĂ©.

    Passons par la science

    Ce modeste billet ne prĂ©tendra pas faire le tour de cette question, mais simplement partager avec vous quelques Ă©lĂ©ments que je trouve structurants. Je suis scientifique, et je crois que ce que la science nous a appris de la vĂ©ritĂ© est trĂšs utile. Ne pas s’en servir dans d’autres domaines, y compris dans ceux oĂč la notion de vĂ©ritĂ© n’a pas exactement le mĂȘme sens, serait une erreur. Faisons donc, pour comprendre la vĂ©ritĂ©, un petit dĂ©tour par la Science et la connaissance.
    J’ai rĂ©cemment planchĂ© devant des doctorants de l’Ecole des Mines. J’avais Ă©tĂ© challengĂ© pour venir prĂ©senter mon travail, bien sĂ»r, mais aussi les rapports que j’avais pu entretenir avec la connaissance, en thĂšse, en recherche, en R&D, mais aussi dans mes activitĂ©s actuelles de conception innovante. Et j’ai fait l’exercice avec beaucoup de plaisir : identifier en quoi notre rapport à  la connaissance a pu Ă©voluer est un exercice passionnant. Dans ce cadre, j’ai tentĂ© d’apporter ma « vision » de la science, et j’ai identifiĂ© 4 points qui me paraissent fondamentaux et qui sont structurants pour la science et la dĂ©marche scientifique.

    • un postulat : le postulat de base de la science, c’est que le rĂ©el existe. Cela parait bĂȘte, mais c’est plus important qu’il n’y parait. Ce postulat est fondamental : il existe une rĂ©alitĂ©, un tout, qui est du coup un objet d’Ă©tude possible. Le mot de « une » rĂ©alitĂ© est important aussi. Le concept d’une rĂ©alitĂ© unique, conduit à  une logique d’unification qui en science a donnĂ© des rĂ©sultats impressionnants.
    • un mystĂšre : un des mystĂšres les plus forts se trouve à  la base de la dĂ©marche scientifique. Le rĂ©el est modĂ©lisable. Einstein avait bien exprimĂ© ce mystĂšre : « Ce qui est incomprĂ©hensible, c’est que le monde soit comprĂ©hensible. » Oui : on parvient assez bien à  dĂ©crire les phĂ©nomĂšnes physiques avec des modĂšles, avec des Ă©quations, et on parvient à  comprendre ces phĂ©nomĂšnes. Ce n’Ă©tait pas obligĂ©. Mais c’est le cas. Le monde n’est peut-ĂȘtre pas rationnel, mais la raison permet de trĂšs bien le comprendre.
    • une dĂ©marche : la dĂ©marche scientifique est une dĂ©marche d’aller-retour entre ces modĂšles thĂ©oriques, et ce rĂ©el qu’ils prĂ©tendent dĂ©crire. « Rien de plus pratique qu’une bonne thĂ©orie », disait Kurt Lewin. La dĂ©marche est de confronter les modĂšles avec la rĂ©alitĂ© et voir oĂč ils fonctionnent, et oĂč ils ne fonctionnent pas.
    • une posture : dans le continuitĂ© de la dĂ©marche du point prĂ©cĂ©dent, il y a une posture qui va à  l’encontre de nos modes de fonctionnement et qui est celle de la science. C’est le rĂ©el qui tranche. Dans les allers-retours modĂšles/expĂ©rience, c’est le rĂ©el, ce sont les faits qui ont raison. Nos modĂšles sont par dĂ©finition faux en partie ; ils sont donc aussi en concurrence les uns avec les autres pour expliquer au mieux la rĂ©alitĂ©.

    La science est donc une démarche, adossée à  un postulat et à  un mystÚre, et dont la rigueur est garantie par une posture particuliÚre.

    Il me semble que ce qui est requis est un sain Ă©quilibre entre deux tendances: celle qui nous pousse à  scruter de maniĂšre inlassablement sceptique toutes les hypothĂšses qui nous sont soumises et celle qui nous invite à  garder une grande ouverture aux idĂ©es nouvelles. Si vous n’ĂȘtes que sceptique, aucune idĂ©e nouvelle ne parvient jusqu’à  vous; vous n’apprenez jamais quoi que ce soit de nouveau; vous devenez une dĂ©testable personne convaincue que la sottise rĂšgne sur le monde — et, bien entendu, bien des faits sont là  pour vous donner raison. D’un autre cĂŽtĂ©, si vous ĂȘtes ouvert jusqu’à  la crĂ©dulitĂ© et n’avez pas mĂȘme une once de scepticisme en vous, alors vous n’ĂȘtes mĂȘme plus capable de distinguer entre les idĂ©es utiles et celles qui n’ont aucun intĂ©rĂȘt. Si toutes les idĂ©es ont la mĂȘme validitĂ©, vous ĂȘtes perdu: car alors, aucune idĂ©e n’a plus de valeur. Carl Sagan

    Deux autres Ă©lĂ©ments sont importants pour la rĂ©flexion sur la vĂ©ritĂ©. Comment le savoir progresse-t-il, et quel rapport entretient-il avec l’inconnu ?

    ProgrĂšs des connaissances

    La connaissance scientifique ne se construit pas uniquement par ajout rĂ©gulier de nouvelles connaissances. Bien sĂ»r, nous ajoutons peu à  peu des connaissances. Mais ces faits, ces connaissances s’insĂšrent dans des macros-modĂšles, des paradigmes. Il y a dans l’histoire des sciences des moments de rupture, des changements de paradigmes. Thomas Kuhn en a parlĂ©, et je retiens cette petite phrase pour illustrer mon propos, qui dit cela et montre aussi l’aspect collectif de la science :

    […] une nouvelle thĂ©orie, quelque particulier que soit son champ d’application, est rarement ou n’est jamais un simple accroissement de ce que l’on connaissait dĂ©jà . Son assimilation exige la reconstruction de la thĂ©orie antĂ©rieure et la réévaluation de faits antĂ©rieurs, processus intrinsĂšquement rĂ©volutionnaire qui est rarement rĂ©alisĂ© par un seul homme et jamais du jour au lendemain.
    Thomas Kuhn

    Rapport à  l’inconnu

    Le processus de recherche de la vĂ©ritĂ©, et de construction du savoir, n’est pas une restriction des choses inconnues. Comme Popper l’a trĂšs bien dit :

    La solution d’un problĂšme engendre toujours de nouveaux problĂšmes, irrĂ©solus. [
] Plus nous en apprenons sur le monde, plus nous approfondissons nos connaissances, et plus est lucide, Ă©clairant et fermement circonscrit le savoir que nous avons de ce que nous ne savons pas, le savoir que nous avons de notre ignorance.

    L’inconnu, le nombre de choses inconnues, augmente. Plus nous en savons, plus nous accroissons le nombre de problĂšmes formulables, sans rĂ©ponses pour le moment.
    Ce qui a fait écrire à  Levi-Strauss :

    Le savant n’est pas l’homme qui fournit de vraies rĂ©ponses ; c’est celui qui pose les vraies questions.

    Claude Levi-Strauss (1908 – 2009) anthropologue et ethnologue français.

    L’inconnu n’est pas l’ennemi de la science, le mystĂšre non plus. La science aide à  dĂ©finir la limite entre le connu et l’inconnu. La science distingue et pose la frontiĂšre, ce qui est logique car la science est rationnelle par dĂ©finition.

    Et la vérité dans tout ça ?

    Alors ? Qu’est que ces Ă©lĂ©ments nous apprennent sur la vĂ©ritĂ©, et sur notre rapport à  la vĂ©ritĂ©… ? J’en retiens deux choses, que je trouve applicable aussi bien en sciences, que dans les champs politiques et moraux. Ces deux choses sont deux facettes du pluralisme critique.

    • La premiĂšre, c’est que la vĂ©ritĂ© ultime n’existe pas. La VĂ©ritĂ© n’est pas un objet dĂ©fini accessible. C’est un processus de construction des connaissances, qui accroĂźt en mĂȘme temps le nombre de choses inconnues. La vĂ©ritĂ©, c’est une exigence permanente. La vĂ©ritĂ© absolue n’existe pas, certes, mais la vĂ©ritĂ© existe tout de mĂȘme et l’exemple de la science montre qu’il est possible de s’en approcher. C’est une idĂ©e indispensable. Sans l’idĂ©e de vĂ©ritĂ©, il n’y a que du relativisme, et du nihilisme.
    • La deuxiĂšme, et dans la continuitĂ© de la premiĂšre, c’est qu’il faut accorder une grande place à  la confrontation des idĂ©es, des thĂ©ories, et une capacitĂ© collective à  Ă©carter les moins bonnes thĂ©ories, les moins bonnes idĂ©es. Je crois que cela est vrai aussi bien en science, que dans le domaine politique. Il faut un pluralisme critique. Le pluralisme critique est l’attitude qui consiste, à  considĂ©rer, contre le dogmatisme, qu’il est impossible de dĂ©tenir la vĂ©ritĂ© absolue ; mais à  considĂ©rer aussi, contre le scepticisme, qu’il est possible de rectifier ses erreurs et donc de s’approcher de la vĂ©ritĂ©. Plusieurs thĂ©ories peuvent ĂȘtre en concurrence mais celles qui sont rĂ©futĂ©es par l’expĂ©riences sont clairement fausses.

    Sur ce thĂšme, il faut citer bien sĂ»r Popper, qui s’en Ă©tait fait un ardent dĂ©fenseur :

    Le pluralisme critique est la position selon laquelle, dans l’intĂ©rĂȘt de la recherche de la vĂ©ritĂ©, toute thĂ©orie — et plus il y a de thĂ©ories, mieux c’est — doit avoir accĂšs à  la concurrence entre les thĂ©ories. Cette concurrence consiste en la controverse rationnelle entre les thĂ©ories et en leur Ă©limination critique. [Karl Popper]

    Et sur ce thÚme de la vérité, je laisse le mot de la fin à  un fin scientifique et épistémologue, Gaston Bachelard, qui rappelle que la vérité est aussi un outil pour la spiritualité :

    Il vient un temps oĂč l’esprit aime mieux ce qui confirme son savoir que ce qui le contredit. Alors l’instinct conservatif domine, la croissance spirituelle s’arrĂȘte.

    Gaston Bachelard (1884 – 1962) philosophe français des sciences, de la poĂ©sie, de l’Ă©ducation et du temps.

  • Comment vivre sa vie ?

    Comment vivre sa vie ?

    AprĂšs avoir terminĂ© « Le bourreau de l’amour« , d’Irvin Yalom, j’avais partagĂ© avec vous ce qu’il estime ĂȘtre les 4 difficultĂ©s existentielles :

    J’ai dĂ©couvert que quatre donnĂ©es sont particuliĂšrement pertinentes en matiĂšre de psychothĂ©rapie : l’aspect inĂ©luctable de la mort, pour chacun de nous et ceux que nous aimons; la libertĂ© de diriger notre vie comme nous l’entendons; notre solitude fondamentale; et enfin, l’absence d’une signification ou d’un sens Ă©vident de l’existence. Pour oppressantes que soient ces donnĂ©es, elles contiennent les germes de la sagesse et de la rĂ©demption.

    Il m’a semblĂ© trĂšs intĂ©ressant, puisque chacun de nous est confrontĂ© à  ces 4 difficultĂ©s existentielles, de partager la maniĂšre que nous avons, chacun, d’y apporter des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponses (les fameux germes de sagesse et de rĂ©demption). Je commence, mais le but est bien sĂ»r que vous complĂ©tiez avec vos propres rĂ©ponses, votre propre maniĂšre de vivre votre vie.

    On va tous mourir !

    C’est notre condition animale, avant mĂȘme d’ĂȘtre humaine. Nous sommes mortels. Notre condition humaine, c’est de le savoir, et de ne rien pouvoir y faire. Comme dirait Laborit, nous voilà  dans des conditions parfaites d’inhibition de l’action, donc d’angoisse. A vrai dire, cette question a beaucoup Ă©voluĂ© pour moi. A vingt ans, je pensais que c’Ă©tait LA question centrale (j’avais Ă©tĂ© trĂšs marquĂ© par la lecture du Mythe de Sisyphe). Ma position avait Ă©voluĂ©e en lisant Les Essais de Montaigne, dont je retiens cette magnifique formule :

    Je veux que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait.

    Il m’apparaĂźt, avec Montaigne, et en moins stoĂŻcien, que la question est plus complexe : comment vivre sachant que nous allons mourir ? Par ailleurs, maintenant que je suis devenu pĂšre, cette question s’est transformĂ©e/complĂ©tĂ©e à  nouveau en : comment contribuer à  construire un monde oĂč il fait bon vivre pour mes enfants ?

    Je suis responsable !

    Le deuxiĂšme problĂšme que nous avons, comme si ça ne suffisait pas, est bien d’ĂȘtre libres. Libres en partie, donc en partie responsables. On ne peut pas se cacher Ă©ternellement derriĂšre les conditions de notre vie. Nous sommes en charge de mener notre vie. Bien sĂ»r, certains se font dĂ©truire dĂšs le plus jeune Ăąge, et parler de responsabilitĂ©s dans ces cas-là  est trĂšs difficile. Mais nĂ©anmoins, pensons-y à  deux fois : nier la responsabilitĂ©, c’est nier la libertĂ©. Ce thĂšme de la libertĂ© est un thĂšme central, à  la fois dans une rĂ©flexion sociale, collective, mais aussi dans une dĂ©marche Ă©thique ou morale. Je garde prĂ©cieusement cette phrase de RĂ©mi Brague, car je la trouve Ă©clairante sur le sujet :

    la libertĂ© n’est pas un moyen, mais une fin ; la seule fin en soi est la libertĂ©. Encore faut-il comprendre que cette libertĂ© n’est pas celle de se rendre l’esclave de ses penchants les plus stupides, voire les plus suicidaires, mais au contraire de laisser libre cours en soi à  l’excellence humaine.

    Voilà  qui montre bien, à  mes yeux, un chemin et une maniÚre de penser sa propre liberté.

    Je suis seul !

    Chacun de nous, quelque soit son degrĂ© de solitude ou de socialisation, est nĂ©anmoins confrontĂ© à  une limite biologique. Nous sommes enfermĂ©s dans une structure physiologique. On est toujours tout seul au monde, disait l’artiste. J’avoue que cette difficultĂ© existentielle est moindre pour moi. Je suis extraverti, et j’ai vite trouvĂ©, dans ma famille, dans ma vie, des humains avec qui tisser des liens de qualitĂ©, des relations enrichissantes. Je crois que c’est la seule maniĂšre de sortir de cette difficultĂ©, et probablement la seule maniĂšre d’ĂȘtre « heureux » (si tant est que ce mot puisse vouloir dire quelque chose).

    La vie n’a pas de sens !

    Pour ceux qui lisent ce blog, ou qui me connaissent, ce dernier point est plus nĂ©vrotique chez moi que les autres. Il suffit de regarder le nombre d’articles que j’ai taguĂ© « sens » pour s’en rendre compte. Je dirais que c’est un point de difficultĂ©, certes, mais aussi un plaisir de construire autour de ce thĂšme une spiritualitĂ©, une approche qui soit personnelle, tout en restant exigeante sur la recherche de la vĂ©ritĂ©. J’en suis arrivĂ© à  l’idĂ©e que le « sens » n’est ni une donnĂ©e de l’existence (rĂ©vĂ©lĂ©e, ou transcendante), ni quelque chose qui se construit de maniĂšre purement abstraite, mais bien plutĂŽt une fonction humaine, qui nous permet de mesure l’alignement entre nos croyances et nos actions. Il n’y a pas de sens absolu, certes, mais ce n’est pas pour cela que la question du sens nous est Ă©trangĂšre. La question du sens dĂ©borde donc rapidement sur celle des croyances. Et donc sur la question du Bien (ou du Juste et du Beau). Et l’Ă©tat de ma rĂ©flexion, sur ce point, est assez claire : il me semble que nous dĂ©couvrons, peu à  peu, ce que sont les rĂšgles du Bien. De la mĂȘme maniĂšre que pour les sciences, il me semble qu’il y a, en morale, des changements de paradigmes, des points de passages, de rupture. On peut toujours torturer en 2018; mais personne ne peut faire semblant de croire que cela est Bon, ou Juste. Nous avons vu Ă©merger des rĂšgles morales universelles. Cela est trĂšs naĂŻf, je l’avoue. Mais c’est là  oĂč j’en suis. A vous de jouer, en commentaire ? Vos rĂ©ponses m’intĂ©ressent au plus haut point.

  • Philosophie et judaĂŻsme

    Philosophie et judaĂŻsme

    Je viens de terminer le livre de Sophie Nordmann, Philosophie et judaĂŻsme.

    Comment articuler « religion » et « raison » ?

    Il est consacrĂ© à  trois philosophes juifs, entre lesquels l’auteur fait une liaison justifiĂ©e par les auteurs eux-mĂȘmes (qui se rĂ©clament dans certains cas les uns des autres) et par leurs pensĂ©es qui comportent toutes une rĂ©flexion sur le judaĂŻsme et sa place dans la philosophie, et surtout une rĂ©flexion sur la maniĂšre de penser la transcendance. Le point important et intĂ©ressant est le fait de vouloir articuler religion et raison, transcendance et philosophie. Ces trois philosophes sont Hermann Cohen (1842-1918), Franz Rosenzweig (1886-1929), Emmanuel Levinas (1906-1995).

    Vers une religion de la raison

    J’ai trouvĂ© ce livre trĂšs intĂ©ressant, notamment la dĂ©couverte d’Hermann Cohen. J’ai Ă©tĂ© plus déçu par la partie sur Rosenzweig et Levinas (que pourtant j’aime beaucoup, pour le peu que j’en connais).
    Voici quelques idées fortes que je garderai de cette lecture :

    • l’Ă©thique aborde l’homme uniquement sous l’angle de l’humanitĂ©, de l’Homme. Du coup, pour Cohen, la morale, nĂ©cessaire et universaliste, est incomplĂšte pour comprendre dans toute sa singularitĂ© chaque ĂȘtre humain. Selon lui, c’est le rĂŽle de la « religion de la raison » qui remplit ce rĂŽle, complĂ©mentaire de la morale et de l’Ă©thique. L’homme ne se rĂ©duit pas à  l’Homme. Il y a, notamment sur le sujet de la souffrance (dans toute son Ă©tendue), une impuissance de la morale. L’action Ă©thique concrĂšte, ce n’est pas celle d’une individu abstrait face à  un autre individu abstrait, c’est l’action d’un humain concret, particulier, vers un autre humain, dans une relation personnelle. il y a dans l’action morale un « tu », qui ne reste qu’un « il » dans l’Ă©thique universaliste.
    • Il y a une volontĂ© chez Cohen que j’aime beaucoup, de construire une « religion de la raison », ancrĂ©e dans les monothĂ©ismes, mais qui exige des traditions religieuses un passage devant le tribunal de la raison. Cette volontĂ© d’articuler transcendance et raison, foi et raison, n’est pas sans rappeler le superbe discours de Ratisbonne de Benoit XVI
    • un passage trĂšs intĂ©ressant sur le monothĂ©isme qui seul peut remplir ce rĂŽle de « religion de la raison ». Le polythĂ©isme, le paganisme, sont pour Cohen des voies sans issue pour qui veut articuler les exigences Ă©thiques (universalistes) avec la transcendance (qui est en partie la conscience de la diffĂ©rence entre ĂȘtre et devoir-ĂȘtre). Seule l’affirmation d’un « Dieu un de l’humanitĂ© une » permet cela.

    Beaucoup de choses à  dĂ©couvrir chez ces 3 auteurs, donc. Vous n’avez ici, via Sophie Nordmann, et avec mon filtre, qu’un tout petit aperçu.
    On pourrait dire qu’Hermann Cohen est un prĂ©curseur, au mĂȘme titre que le catholicisme, de la pensĂ©e personnaliste d’un Mounier, par l’accent mis sur le primat moral de la singularitĂ© et l’irrĂ©ductibilitĂ© de chaque personne humaine.

  • Catallaxie

    Catallaxie

    Il est impossible de penser correctement la sociĂ©tĂ© sans le concept de catallaxie. Je l’ai dĂ©couvert pour ma part grĂące Ă   Hayek11. Liens wikipedia : faites attention Ă  la qualitĂ© des informations que vous pouvez y trouver, notamment celles ayant des rĂ©sonnances politiques., puis Salin. F. Hayek en donne la dĂ©finition suivante :
    L’ordre engendrĂ© par l’ajustement mutuel de nombreuses Ă©conomies individuelles sur un marchĂ©. Une catallaxie est ainsi l’espĂšce particuliĂšre d’ordre spontanĂ© produit par le marchĂ© Ă   travers les actes des gens qui se conforment aux rĂšgles juridiques concernant la propriĂ©tĂ©, les dommages et les contrats.
    Une partie de l’ordre dans lequel nous vivons tous les jours, est du domaine de l’ordre spontanĂ©. C’est-Ă  -dire qu’il n’est pas uniquement le fruit causal des actions des individus. Ou plutĂŽt, cet ordre est bien sĂ»r le fruit des actions d’une multitude d’individus, plus ou moins biens informĂ©s, mais dont la coexistence ne permet pas de prĂ©voir l’ordre rĂ©sultant. Un prix libre sur un marchĂ© est un trĂšs bon exemple. De multiples Ă©changes ont lieu, l’information circule, plus ou moins, et les acteurs s’ajustent en permanence dans leurs Ă©changes. Le prix rĂ©sulte de ces interactions multiples, il n’est pas prĂ©visible. Il n’est pas le fruit d’une construction centralisĂ©e. Le prix libre, Ă©volutif, dans cet ordre spontanĂ©, est un moyen extraordinairement efficace « d’intĂ©grer » toutes ces informations et ajustements. Il y a une forme d’auto-organisation, sans plan prĂ©alable, en Ă©volution, et adossĂ©e Ă   des rĂšgles du jeu. Cette forme de rĂ©alitĂ©, incontestable, vient percuter de plein fouet la logique « constructiviste ». Il n’est pas toujours possible de dĂ©terminer, par un plan pensĂ© Ă   l’avance, l’Ă©tat des choses ultĂ©rieur. Il n’est pas possible de faire un plan permettant de fixer le prix du lait. Ou alors, il faudra, pour que cela soit possible, casser les rĂšgles juridiques et entraver la libertĂ© des acteurs.

    Catallaxie, concept essentiel pour comprendre les sociétés libres

    Cette idĂ©e est essentielle pour comprendre quand les politiciens et autres philosophes viennent avec des discours qui ont le mĂ©rite d’ĂȘtre volontaristes, mais le – gros – dĂ©faut d’ĂȘtre, dans le meilleur des cas naĂŻf, et dans le pire des cas dangereux.

    Personne n’a l’information parfaite, sur tous les paramĂštres d’un monde complexe et ouvert. Pourquoi les dirigeants, mieux que d’autres, l’auraient ? C’est ce que rappelait Bastiat :
    Les prĂ©tentions des organisateurs soulĂšvent une autre question, que je leur ai souvent adressĂ©e, et Ă   laquelle, que je sache, ils n’ont jamais rĂ©pondu. Puisque les tendances naturelles de l’humanitĂ© sont assez mauvaises pour qu’on doive lui ĂŽter sa libertĂ©, comment se fait-il que les tendances des organisateurs soient bonnes? Les LĂ©gislateurs et leurs agents ne font-ils pas partie du genre humain? Se croient-ils pĂ©tris d’un autre limon que le reste des hommes? Ils disent que la sociĂ©tĂ©, abandonnĂ©e Ă   elle-mĂȘme, court fatalement aux abĂźmes parce que ses instincts sont pervers. Ils prĂ©tendent l’arrĂȘter sur cette pente et lui imprimer une meilleure direction. Ils ont donc reçu du ciel une intelligence et des vertus qui les placent en dehors et au-dessus de l’humanitĂ©; qu’ils montrent leurs titres. Ils veulent ĂȘtre bergers, ils veulent que nous soyons troupeau. Cet arrangement prĂ©suppose en eux une supĂ©rioritĂ© de nature, dont nous avons bien le droit de demander la preuve prĂ©alable.(FrĂ©dĂ©ric Bastiat, La Loi)
    Cette logique d’ordre spontanĂ© adossĂ© Ă   des rĂšgles permet de sortir de la logique du bouc Ă©missaire. « Tuer » le coupable n’a jamais amĂ©liorĂ© les choses, d’autant plus qu’il faut pour cela qu’un coupable existe. Certains Ă©tats de faits ne sont pas le fruit de l’action consciente de l’un ou de l’autre, mais la rĂ©sultante de rĂšgles de juste conduite et d’Ă©changes libres. Le niveau des salaires n’est pas le fruit du mauvais esprit des mĂ©chants patrons, qui cherchent Ă   exploiter les pauvres salariĂ©s. Ils sont le fruit d’un jeu permanent d’adaptation entre l’offre et la demande, dans une structure et des processus de marchĂ©, catallactiques.

    Penser réellement la causalité

    Dans l’Ăšre de la responsabilitĂ©, par contre, on cherche Ă   dĂ©finir les contours de la responsabilitĂ© de chacun, ce qui passe par le droit, et la propriĂ©tĂ©, et la libertĂ©. C’est une Ă©thique liĂ©e aux rĂšgles, une Ă©thique de type dĂ©ontologique. C’est une logique qui refuse une forme de « consĂ©quentialisme », c’est Ă   dire une logique consistant Ă   ne juger les choses que sur leurs consĂ©quences. Puisqu’il n’est pas possible, en fait, d’attribuer la situation Ă   des suites simples de causes/effets (puisque l’Ă©tat catallactique est le fruit d’une multitude de micro-ajustements et actions individuelles), il convient de placer au moins une partie du « juste » sur les rĂšgles. Respect du droit, de la propriĂ©tĂ©, des contrats libres.

    C’est une complexitĂ© qu’il nous incombe de prendre en compte dans nos rĂ©flexions politiques et sociales. Certains n’aiment pas cela, et prĂ©fĂšrent continuer Ă   (se) faire croire que tout Ă©tat de la sociĂ©tĂ© est le rĂ©sultat d’une action, et prĂ©visible. Le rĂ©gime de libertĂ© implique un ordre spontanĂ©, catallactique. Le refuser, c’est nier soit le rĂ©el, soit la libertĂ©.

  • Politique et Ă©thique : proposition de segmentation

    Politique et éthique : proposition de segmentation

    [note de l’auteur : billet mis à  jour suite aux Ă©changes en commentaires… la discussion continue !]
    J’ai souvent le sentiment que les discussions politiques s’enlisent à  cause d’un manque de prĂ©cision dans les termes. Par ailleurs j’aime la controverse, qui se nourrit des diffĂ©rences de points de vue : explicitons-les ! Dans cet esprit, j’ai essayĂ© de trouver 2 oppositions fortes, structurantes, qui permettraient à  chacun de se positionner philosophiquement dans le champ politique.
    Le but de couples opposĂ©s n’est pas de forcer à  choisir : chacun des termes contient sa part de vĂ©ritĂ©, et le travail intellectuel qui nous incombe n’est pas de se positionner d’un cĂŽtĂ© ou de l’autre, en prĂ©tendant que l’autre est faux, mais de travailler à  l’articulation de ces contraires.

    Universalisme / Relativisme

    La premiĂšre tension à  laquelle chacun apporte comme il peut des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse, c’est celle existant entre une logique universaliste (certaines valeurs transcendent les diffĂ©rences culturelles et sont valables pour tous les humains), et une logique relativiste (chaque personne humaine doit ĂȘtre considĂ©rĂ©e dans sa particularitĂ©, sa spĂ©cificitĂ© culturelle). L’universalisme met l’accent sur une Ă©galitĂ© de droit entre tous les humains, quand la logique relativiste privilĂ©gie le respect des diffĂ©rences.
    Il est assez difficile de concilier ces deux visions : elles s’excluent mutuellement, logiquement. Il y a certainement des outils de pensĂ©e pour articuler ces deux pĂŽles.

    Collectivisme / individualisme

    La seconde tension est celle rĂ©sultant des morceaux de vĂ©ritĂ© contenus par l’individualisme d’une part, et le collectivisme d’autre part. L’individualisme est une pensĂ©e du droit, et de l’ordre ouvert spontanĂ©e d’une sociĂ©tĂ© basĂ©e sur la libertĂ©, tandis que le collectivisme justifie une organisation plus centralisĂ©e de la sociĂ©tĂ©, notamment pour organiser la solidaritĂ© entre ses membres, et penser l’organisation collective.
    Le collectivisme vise à  la justice sociale et à  la cohĂ©sion du groupe, tandis que l’individualisme pose la libertĂ© comme fin en soi.
    Un outil utile pour rĂ©concilier ces deux pĂŽles me semble ĂȘtre la notion de subsidiaritĂ©. C’est en gros la libertĂ© à  chaque niveau de dĂ©cision, en commençant par l’individu, d’organiser les choses jusqu’à  ce qu’un Ă©chelon plus large soit nĂ©cessaire. L’organisation sociale y est lĂ©gitime, mais en partant des besoins et de la libertĂ© des personnes, et/ou des groupes. C’est à  la fois une pensĂ©e de l’action libre au bon niveau, ET une prise en compte de constructions sociales dĂ©passant l’individu.

    En se positionnant sur ces deux axes on obtient le schĂ©ma suivant. J’ai fait figurer en rouge les risques ou travers de chaque position, en bleu les valeurs ultimes, et en vert le registre d’éthique mobilisĂ©.
    Il ne me reste plus qu’à  inventer un petit questionnaire court, permettant en une dizaine de questions, de se positionner sur ce tableau. Ce serait une bonne maniĂšre d’en tester la pertinence, non ? Surtout, surtout, n’hĂ©sitez pas à  « boxer » ce schĂ©ma, et ce post : j’aimerai rendre robuste ce modĂšle, et j’accepterai tout à  fait qu’il soit en partie faux.
    J’ai continuĂ© la rĂ©flexion avec le dĂ©coupage de Kling

  • La sagesse du monde

    La sagesse du monde

    Le sous-titre du livre La sagesse du mondedit assez prĂ©cisĂ©ment le projet : « histoire de l’expĂ©rience humaine de l’univers ». RĂ©mi Brague, qui dĂ©cidĂ©ment est un excellent auteur, tente de montrer comment notre vision du monde a Ă©voluĂ©e au cours des Ăąges, en s’appuyant sur des textes nombreux et provenant de plusieurs cultures diffĂ©rentes. On y croise des morceaux de la Bible, des textes grecs, des morceaux issus d’auteurs du judaĂŻsme ou du monde islamique. Ils sont suivis par des textes mĂ©diĂ©vaux, puis modernes.
    Je n’essayerai Ă©videmment pas de rĂ©sumer ce livre trĂšs dense, difficile parfois (surtout la fin qui m’a paru absconse, avec ses morceaux d’Heidegger). Je vais essayer, comme toujours, d’en donner un aperçu avec quelques idĂ©es qui me sont restĂ©es.

    C’est quoi le « monde » ?

    • La premiĂšre, c’est que les Anciens avaient une vision à  la fois du monde et de la connaissance de celui-ci extraordinairement diffĂ©rente de la nĂŽtre. C’est tout le travail de la premiĂšre moitiĂ© du livre de RĂ©mi Brague que d’essayer de nous plonger dans cette(ces) vision(s) trĂšs diffĂ©rente(s). Et pour avoir une « vision » du monde, il faut que ce concept existe. Il y a apparition progressive de cette idĂ©e de « monde », comme idĂ©e de totalitĂ©. Il est difficile et fascinant à  la fois d’imaginer que des hommes ont vĂ©cus sans concept de « monde ». Son apparition, chez les grecs probablement, est associĂ© au mot « cosmos » (qui signifie ordre). Le « monde » apparaĂźt d’abord dans des cultures oĂč l’ensemble de ce qui est existe est vĂ©cu comme « ordonné », et « bon ».
    • RĂ©mi Brague distingue pour plus de clartĂ© les termes cosmographie (description de ce qui est), cosmogonie (rĂ©cit de l’apparition des choses), et la cosmologie. La cosmologie, qui est d’habitude un mixte de cosmographie et de cosmogonie, est utilisĂ©e par Brague dans un sens rĂ©flexif :
      J’entends par là , comme l’implique d’ailleurs le mot de logos, non un simple discours, mais une façon de rendre raison du monde dans laquelle doit s’exprimer une rĂ©flexion sur la nature du monde comme monde. […] Ainsi, un Ă©lĂ©ment rĂ©flexif est nĂ©cessairement prĂ©sent dans toute cosmologie, alors que son absence n’a rien de gĂȘnant dans une cosmographie ou dans une cosmogonie, oĂč il serait mĂȘme dĂ©placĂ©. Une cosmologie doit rendre compte de sa possibilitĂ©, et, dĂ©jà , de la premiĂšre condition de son existence, à  savoir la prĂ©sence dans le monde d’un sujet capable d’en faire l’expĂ©rience comme tel – l’homme. Une cosmologie doit donc nĂ©cessairement impliquer quelque chose comme une anthropologie. [cette anthropologie] englobe aussi une rĂ©flexion sur la façon dont l’homme peut rĂ©aliser en plĂ©nitude ce qu’il est – une Ă©thique, donc.
      Ce qui permet de comprendre le titre du livre : quelle sagesse pouvons-nous trouver dans le monde ?

    Orphelins du monde ?

    le chemin que nous fait suivre Brague, si je le rĂ©sume à  l’extrĂȘme est la suivant : d’un monde perçu comme modĂšle par les grecs, nous sommes passĂ©s, depuis les rĂ©volutions coperniciennes et suivantes, dans un monde perçu comme n’ayant aucun lien avec l’Ă©thique. Le monde, notre monde, notre univers, notre cosmos, ne constitue plus pour les hommes un modĂšle à  suivre. Il est a-moral. Nous n’avons à  proprement parler plus de cosmologie. Le monde ne peut plus nous aider à  devenir des hommes. Orphelins, et autonomes.

    J’ai trouvĂ© passionnant ce livre. Il est trĂšs riche. Une derniĂšre petite pensĂ©e, qui m’est venue à  la lecture du livre. Il y est exprimĂ© (je n’ai pas retrouvĂ© la page) que le monde, compris comme non plus ordonnĂ© mais chaotique, ne porte plus la notion du « beau »/ »bien »/ »juste ». C’est possible ; mais il me semble que la comprĂ©hension des lois de la nature (travail sans fin) permet de retrouver ce sentiment – naĂŻf ? – qu’Ă©prouvait les anciens en pensant le monde comme « parfait ». Comprendre les lois à  l’oeuvre dans la nature, et toujours mieux les connaitre, est une source d’Ă©merveillement par le savoir qu’il me semble utile de continuer à  pratiquer.

    Ce qui est incomprĂ©hensible, c’est que le monde soit comprĂ©hensible. [Albert Einstein]