Le(s) paradoxe(s) du réel

J’avais déjà partagé sur ce blog ma découverte de la pensée de Karl Popper, vraiment indispensable. Je ne résiste pas à revenir sur son modèle des « trois mondes ».

Les 3 mondes de Karl Popper

Karl Popper, dans ses ouvrages, et aussi dans des conférences, a expliqué qu’il revendique une vision pluraliste de la réalité. Donc ni monisme, ni dualisme. Il détaille donc trois mondes différents (j’ai refait une image en tête d’article pour garder ça quelque part) qui constituent à eux trois le réel (définit comme l’ensemble de ce qui existe) :

  1. Le « Monde 1 » est celui des phénomènes physico-chimiques. « Par « Monde 1 », j’entends ce qui, d’habitude, est appelé le monde de la physique, des pierres, des arbres et des champs physiques des forces. J’entends également y inclure les mondes de la chimie et de la biologie.»
  2. Le « Monde 2 » est celui de la conscience, de l’activité psychique essentiellement subjective. « Par « Monde 2 » j’entends le monde psychologique, qui d’habitude, est étudié par les psychologues d’animaux aussi bien que par ceux qui s’occupent des hommes, c’est-à-dire le monde des sentiments, de la crainte et de l’espoir, des dispositions à agir et de toutes sortes d’expériences subjectives, y compris les expériences subconscientes et inconscientes.»
  3. Le « Monde 3 » est celui de la connaissance objective (des « contenus de pensée » ou « idées »). « Par « Monde 3 », j’entends le monde des productions de l’esprit humain. Quoique j’y inclue les œuvres d’art ainsi que les valeurs éthiques et les institutions sociales (et donc, autant dire les sociétés), je me limiterai en grande partie au monde des bibliothèques scientifiques, des livres, des problèmes scientifiques et des théories, y compris les fausses.»

Le plus complexe à saisir est le monde 3, dans son contenu non physique. Un bon exemple pour cela est l’exemple de Jean et Gabriel qui lisent chacun de leur côté la pièce « Hamlet« . Il y a là deux objets différents du monde 1 (les deux livres physiques), deux ressentis émotionnels différents du monde 2 (Jean et Gabriel n’ont pas le même vécu, ni même le même ressenti en lisant Hamlet), par contre ils lisent tous les 2 le même objet du monde 3 qui est Hamlet, la pièce de Shakespeare. Cet objet du monde 3 est le « contenu de pensée ». Il y a dans ce monde, le schéma en tête d’article le mentionne : des théories, des symphonies, des idées, des objets réels du monde 1 bien sûr.

Implications sur le réel

Depuis que je le connais, je trouve ce modèle pluraliste très utile et applicable dans nos réflexions. Voici quelques exemples de ses implications, qui ne sont pas neutres. Ces implications sous-entendent que l’on partage l’idée selon laquelle seul existe le réel.

  • Une manière « simple » de distinguer les animaux et les humains, c’est peut-être de dire que les animaux n’ont pas le capacité à discuter d’objets du monde 3, car ils sont liés à l’apparition d’un « langage argumentatif »
  • En prenant la définition de Wunenburger, on peut positionner les imaginaires comme étant la zone à cheval entre monde 2 et monde 3. Les contenus imaginaires ne sont donc pas ce qui n’existe pas (comme le langage semble nous l’indiquer, qui oppose réel et imaginaire), mais ce qui, dans un registre symbolique, déborde du strict monde 3 et chevauche dans le monde 2.
  • mes représentations du réel font partie du réel. Cette petite phrase est lourde de conséquence. Je peux donc modifier le réel par la pensée, de manière très factuelle. A partir du moment où une pensée est exprimée sous forme de mots, elle m’échappe en partie puisqu’elle devient partageable, et peut faire l’objet d’une critique intersubjective.
  • Il y a une forme de brouillage de frontière entre le réel et moi (nous avons l’habitude de nous penser comme une entité séparée du réel, nous habitons le réel). Je fais partie du réel, et le réel fait partie de moi (par le biais de chacun des trois mondes). La frontière entre moi et le monde n’est pas discontinue, mais bien continue.
  • Le meilleur pour la fin. Puisque Dieu, indubitablement, fait l’objet de croyances, et que l’on peut en donner une description dans le monde 3, alors Dieu existe bien sûr (fait partie du réel). C’est évident, mais ça va mieux en le disant. La(les) bonne(s) question(s) n’est donc pas « Est-ce que Dieu existe ? » (c’est une évidence dans ce modèle), mais bien « Qu’est-ce que cet objet du monde 2 et 3 a comme impact ? pour qui ? dans quel monde ? »

Voilà, voilà. Qu’en pensez-vous ? Intéressant ? stimulant ? Personnellement, je trouve Popper indispensable.
Modification : suite aux commentaires très justes et pertinents des lecteurs, je viens de relire la conf de Popper, et de mettre à jour le schéma, qui était complètement faux ! Merci, donc aux lecteurs, et j’espère que du coup les choses seront plus claires. Le schéma ci-dessus, reprend la synthèse que Popper fait en fin d’article. Dans le monde 1, il parle du monde du vivant, qui a produit en évoluant, des organismes avec des expériences de consciences (monde 2). Dans ce monde 2, Popper parle des humains, qui ont produit en évoluant, des contenus de pensées, adossés à des langages, et pour certains susceptibles de critique rationnelle. Chaque monde a un énorme feedback (effet retour) vers le monde dont il est issu.

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16 Commentaires
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Max
2 années il y a

Oui c est tres interessant et neanmoins, je trouve le decoupage pas toujours tres clair. Je ne trouve pas d’ecemple de partie du reel qui serait dans l espace definie entre 1 et 3, a moins qu il ne soit aussi dans 2. Mais je dois mal comprendre les concepts. Il faut donc lire popper.

Max
2 années il y a
Répondre à   BLOmiG

Non je ne comprends toujours pas, je ne vois pas comment un element du reel qui serait a la fois dans le monde 1 et 3, ne serait pas dans le monde 2. Le dessin laisse entendre qu’un tel espace existe. Un exemple? Si un element qui est dans 1 et 3, est forcément aussi dans 2, alors le schema perd sa pertinence. Mais je pense vraiment que je n ai pas les outils pour comprendre.

max
max
2 années il y a
Répondre à   BLOmiG

C’est plus clair oui merci, mais j’ai du mal à bien comprendre la distinction entre 2 et 3 qui me semblent très liés…

max
max
2 années il y a
Répondre à   BLOmiG

oui ça d’accord

max
max
2 années il y a
Répondre à   BLOmiG

Oui mais comme l’aéroport a déjà été pensé à un moment par quelqu’un, il est déjà dans le monde 2, non?

Unger
Unger
2 années il y a

Je ne suis pas sur de tout comprendre…
Le réel est donc la zone centrale qui recoupe les 3 zones, aussi l’imaginaire (et dieu) qui recoupe les zones 2 et 3 existent, mais ne sont pas dans le réel… car pas d’impact avec le monde physique ?…non ? Ou alors le lien est en rapport avec les objets du culte : édifices religieux, livres et autres coupes sacrés…

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[…] On voit poindre naturellement le troisième écueil : croire que la construction du sens repose entièrement sur nos frêles épaules. Cette construction, et c’est en cela que la question est passionnante, dépend en partie de nous, et en partie du monde et des autres. Sauf à tomber purement et simplement dans l’idéologie ou l’utopie. Nous avons besoin, pour penser bien, de « sortir » mentalement du monde, de rêver, d’imaginer, mais le sens est bien ce qui nous relie au monde, à la réalité, autant qu’à nous-mêmes. Pour le dire autrement, il y a des choses qui font sens. Je considère que nos représentations, d’ailleurs, font partie de la réalité, ce qui complexifie encore un peu la tâche…La suite du travail consiste donc à identifier ce que peuvent être des « bonnes » représentations et des « bonnes » méthodes de pensée pour cette quête de sens. Mais je reviendrai d’abord dans le prochain billet sur les représentations et la réalité. C’est un intéressant paradoxe. […]

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