Chapitre Premier : Raison et évolution
Les thèses du rationalisme cartésien
Telle devient l’attitude caractéristique du constructivisme cartésien, avec son mépris pour la tradition, la coutume et l’histoire en général. Seule la raison de l’homme devait le rendre capable de bâtir à neuf la société. Cette façon de voir « rationaliste » avait en fait la signification d’une rechute dans des modes de pensée anthropomorphiques de jadis. Elle amorça une propension renouvelée à attribuer l’origine de toutes les institutions de la culture à l’invention et au plan préconçu. La morale, la religion et la loi, le langage et l’écriture, la monnaie et le marché avaient été, pensait-on, élaborés délibérément par quelqu’un, ou, du moins devaient à un tel dessein chaque perfection qu’ils présentaient. Cette façon intentionnaliste ou pragmatique de représenter l’histoire trouva son expression la plus complète dans la conception de la formation de la société par un contrat social, d’abord dans Hobbes puis dans Rousseau qui, à bien des égards, était un disciple direct de Descartes.
A plusieurs reprises, dans le passé, l’humanité ne frôla des découvertes essentielles que pour renoncer à les poursuivre. Observons ce qui s’est produit il y a 2500 ans dans les îles grecques. En Ionie, à la croisée des civilisations perse, phénicienne, grecque, égyptienne, Hippocrate a créé la médecine, Anaximandre a tracé la première carte des constellations, Empédocle a pressenti l’évolution des espèces, Pythagore a fondé l’arithmétique, et Thalès la géométrie, Démocrite eut l’intuition de la structure atomique de la matière. Néanmoins, un siècle plus tard, les forces de l’obscurantisme l’emportèrent et il fallut attendre 2000 ans pour retrouver cette première ébauche de la science moderne.
Chose remarquable et trop peu remarquée, ce n’est point la pensée qui nous délivre des passions, mais c’est plutôt l’action qui nous délivre.