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  1. Je suis allé relire ton article sur le site indiqué; je me suis aussi souvenu du commentaire interrogatif d’un internaute sous ton image d’instagram reprenant l’usine en lego est ton titre « le jeu c’est l’âme de la mécanique ». Ce que j’aime d’abord dans ces éléments c’est qu’ils brouillent une certaine normalité pour imposer des questions multiples et importantes:
    Qui a dit  » le jeu c’est l’âme de la mécanique »? Le sais tu? Dans cette phrase le « jeu » c’est le petit mouvement d’imprécision entre deux pièces qui fait qu’elles peuvent se déplacer l’une par rapport à l’autre. S’il n’y a pas ce petit « jeu » les pièces sont bloquées, il n’y à plus de mouvement donc plus de mécanique. Dans cette phrase il y a aussi le choc frontal entre « mécanique » et « âme ». Comment imaginer que la mécanique puisse avoir une âme alors que précisément tout ce qui est mécanique s’opposerait à l’humain, à l’âme donc? Cette contradiction devra être rapprochée de ton texte car il pointe une sorte de difficulté consubstantielle du monde du travail: le travail est-il une punition (divine) qui doit s’accommoder d’une exécution mécanique et sans joie, ou peut-il être aussi une activité humaine créatrice, ludique, et reflet de l’âme de chacun?

    Ton post tourne autour de ce double ou triple sens qu’on peut prêter aux mots de ton titre et qui est fort bien illustré par ton dessin: qu’est ce qui peut, mieux qu’une usine et sa cheminée 19°siècle, illustrer le travail punition dans sa dureté? Qu’est ce qui peut, mieux qu’une brique de Lego, illustrer la notion de jeu au sens ludique du terme? L’usine devient-elle un lieu de jeu? Le Lego est-il la pièce élémentaire qui permet de jouer de tout? L’assemblage des deux créé la question et le slogan qui l’accompagne lui donne la dimension philosophique que j’ai déjà évoquée. C’est fort et je trouve ton association très riche.

    Derrière la provocation se dressent d’autres questions que tu abordes dans ton post: l’usine est-elle uniquement un lieu de production? Le jeu, au sens ludique du terme, est-il compatible avec la notion de production? Les phantasmes imaginaires sont-ils les prémices de la production ou une perte d’énergie qui en limite la productivité? La création nécessite-telle, comme la production en série, des processus normalisés et réglés pour être pertinente? Existe-t-il même un lien directe entre créativité imaginaire et production? Pratiquement tout ton post est dans une logique de soutien à la créativité ludique vue comme préparation du terrain à la matérialisation de phantasmes. En fait c’est ta conclusion qui donne son vrai poids à ton texte: toute nos activités ne servent qu’à produire! Et je voulais te dire que je partage ce point de vue.

    Dans notre monde français il semble qu’une étrange dichotomie soit installée: il y aurait des chercheurs qui travailleraient sans aucun souci matériels (budgets, équipements, personnels, valorisation à postériori, clients…), et d’autres qui seraient en permanence confrontés au réel économique intraitable. Recherche fondamentale contre recherche appliquée. Fonction publique contre entreprises privées. Ton texte invite à briser ces tabous simplistes et c’est salutaire. Tu rappelles aux fondamentalistes joueurs, que, sans aboutissement concret la recherche n’est qu’une sale manie; et tu rappelles aux productivistes que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».
    Le progrès est une voie difficile mais enthousiasmante car elle nécessite de cultiver toutes les facultés humaines: le jeu et la production en font partie.

    • Salut Pap !
      merci beaucoup d’avoir pris le temps de lire mon article, et de commencer la discussion de manière aussi riche !

      Je ne sais pas qui a dit « le jeu c’est l’âme de la mécanique »…j’ai cherché sans pouvoir trouver un auteur en particulier. C’est une phrase de mécano, et un dicton. Plus qu’une imprécision, c’est très exactement la place qu’on laisse volontairement entre deux pièces pour qu’elles soient plus ou moins fortement en contact. Beaucoup de jeu, c’est trop lâche, trop peu de jeu, ça coince ou ça grippe.
      Pour âme, il y aussi son sens plus étymologique, qui est « anima » : le mouvement. Sans jeu, pas de mouvement : en mécanique, c’est une presque évidence.
      Tu poses ensuite beaucoup de questions, qui recoupent mes propres interrogations. Et dans de multiples sens, puisque lors de mon stage ouvrier, ce qui donnait une âme au travail (répétitif et pas très gratifiant), c’était justement le jeu (les chants des ouvriers, les boutades, bref, l’humain qui occupe l’espace).

      Je crois qu’il existe beaucoup de liens entre imaginaire et production, mais aussi entre imaginaires et adhésion (amener de la valeur au client, c’est aussi comprendre ou anticiper ce qui peut lui apporter de la valeur – au sens plein de la valeur, c’est à dire pas seulement au sens consumériste ou matériel).

      Sur les simplifications (les chercheurs/rêveurs d’un côté, et les faiseurs/bornés de l’autre) : oui, mille fois oui ! Et je crois que c’est ce qui m’anime : l’intéressant est aux interfaces. Faire travailler ensemble les chercheurs qui veulent concrétiser, et les ingénieurs/faiseurs qui veulent aussi mettre du sens dans ce qu’ils font.

      Une autre discussion doit être conduite : trois fonctions se côtoient dans l’entreprise : RID. La R&D classique s’enrichit d’une fonction plus multidisciplinaire, l’Innovation. La fonction Innovation est censée éclairer/questionner la valeur. La Recherche produit des connaissances, à la demande du développement, mais aussi de la fonction Innovation. Laquelle doit réfléchir sur la valeur (prise dans son sens le plus large). Ou en restant sur le R&D, cela revient à intégrer dans la Recherche les champ des sciences molles (philosophie, sociologie, etc..). A nouveau, sur tous ces sujets, l’enjeu est bien savoir explorer, sans cesser d’être orienté vers la création de valeur, et la production (d’idées, d’artefact, de concepts, de produits, de services, de connaissances, etc…).

      Dans le cadre de mon boulot, le plus gros de l’effort est de permettre le petit jeu, la petite respiration qui permet d’espérer être un peu plus que de simples « optimiseurs » / machine à photocopier. L’ingénierie réglée est une mécanique de précision, extrêmement tendue et tenue par le respect du QCD (Qualité, coût, délais). Il faut de l’énergie pour maintenir l’idée qu’il faut aussi, en amont de cela, en complément, en dialogue, un capacité d’innovation, d’exploration, de questionnement. Avec des livrables différents : les appels à idées que j’organise ne peuvent pas être jugés uniquement sur la base des meilleures idées récoltées, mais aussi sur le nombre de questions pertinentes posées par les idées un peu décalées. Pédagogie nécessaire !
      Un dernier point – plus personnel – : je suis choqué de constater le nombre énorme de personnes qui se sont fait happer par des fonctions de « gestion de flux » (d’infos) et qui ne produisent à proprement plus rien (idées, documents, objets, synthèses, etc…). Ils se vivent comme faisant partie d’un monde productiviste, et sont très stressés parce qu’eux mêmes ne produisent plus rien. Ils ne lisent plus non plus.
      A bientôt