Ce n’est pas la pire des religions

Je viens de terminer le livre de François Taillandier et Jean-Marc Bastière, « Ce n’est pas la pire des religions« . Le titre est très mauvais, et ne rend pas justice au livre : il n’y est pas question d’une analyse comparée des religions, mais il s’agit plutôt d’un dialogue ouvert entre deux intellectuels qui s’assument « catholiques ». Ils partagent, sur un certain nombre de sujets, leurs points de vue. Le titre aurait donc pu être : « Points de vue catholiques sur le monde ». Bref. Ma recension sera brève, car le livre, frais et rapide à lire, n’appelle pas à des variations et des commentaires sans fin : il s’agit d’une discussion, et le plus beau compliment que l’on puisse faire aux auteurs est que l’on éprouve, à la lecture, l’envie de participer à cette discussion, car leurs propos sont sincères, directs mais nuancés, et emprunts d’une recherche de vérité bienvenue.

Quelques critiques constructives…

Ces éloges étant posés, passons à quelques critiques (constructives, bien sûr, et il serait intéressant d’en discuter avec les auteurs) :

  • sans surprise, les deux auteurs sont à critiquer tout le temps les ravages du « néolibéralisme », du capitalisme, sans qu’à aucun moment une vraie réflexion sur les formes d’organisation et de coopération sociales ne soit mise en avant pour étayer ces critiques. Passons.
  • J’ai eu le sentiment en lisant le livre que les deux auteurs attendent de l’Eglise, ou de leur foi et de la doctrine qui va avec, des réponses sur la société et le monde, bien plus que des principes de vie spirituelle. Cela me semble être une vision assez peu laïque de la religion. Il me semble qu’ils pourraient justement sur un sujet comme celui-là, lire et méditer les propos des libéraux, Von Mises par exemple s’appuyant sur William James, sur la société libérale et la religion :

    William James appelle religieux « les sentiments, actes et expériences d’individus dans leur solitude, dans la mesure où ils se sentent eux-mêmes être en relation avec le divin, de quelque façon qu’ils le considèrent » 5. Il énumère les croyances ci-après comme les caractéristiques de la vie religieuse : Que le monde visible est une partie d’un univers plus spirituel, d’où il tire sa signification principale ; que l’union ou la relation harmonieuse avec cet univers supérieur est notre vraie finalité ; que la prière, ou communion intérieure, avec l’esprit de cet univers plus élevé — que cet esprit soit « Dieu » ou « la loi » — est un processus au cours duquel un travail est réellement effectué, une énergie spirituelle est infusée dans le monde phénoménal et y produit des effets psychologiques ou matériels. La religion poursuit James, comporte aussi les caractéristiques psychologiques que voici : nouveau parfum stimulant qui s’ajoute à la vie comme un don, et qui prend la forme tantôt d’un enchantement lyrique, tantôt d’un appel au sérieux et à l’héroïsme, avec en outre une assurance de sécurité et un esprit de paix, et envers autrui, une prépondérance d’affection aimante 6.

    Cette description des caractères de l’expérience religieuse et des sentiments religieux de l’humanité ne fait aucune référence à la structuration de la coopération sociale. La religion, aux yeux de James, est une relation purement personnelle et individuelle entre l’homme et une divine Réalité, sainte, mystérieuse et d’une majesté angoissante. Elle enjoint à l’homme un certain mode de conduite individuelle. Mais elle n’affirme rien touchant les problèmes d’organisation de la société. Saint François d’Assise, le plus grand génie religieux de l’Occident, ne s’occupait ni de politique ni d’économie. Il souhaitait apprendre à ses disciples comment vivre pieusement ; il ne dressa pas de plan pour l’organisation de la production et n’incita pas ses adeptes à recourir à la violence contre les contradicteurs. Il n’est pas responsable de l’interprétation de ses enseignements par l’ordre dont il fut le fondateur.

    Le libéralisme ne place pas d’obstacles sur la route de l’homme désireux de modeler sa conduite personnelle et ses affaires privées sur la façon dont il comprend, par lui-même ou dans son église ou sa confession, l’enseignement de l’Évangile. Mais il est radicalement opposé à toute prétention d’imposer silence aux discussions rationnelles des problèmes de bien-être social par appel à une intuition ou révélation religieuse. Il ne veut imposer à personne le divorce ou la pratique du contrôle des naissances ; mais il s’élève contre ceux qui veulent empêcher les autres de discuter librement du pour et du contre en ces matières.

    Dans l’optique libérale, le but de la loi morale est de pousser les individus à conformer leur conduite aux exigences de la vie en société, à s’abstenir de tous les actes contraires à la préservation de la coopération sociale pacifique, ainsi qu’au progrès des relations interhumaines. Les libéraux apprécient cordialement l’appui que les enseignements religieux peuvent apporter à ceux des préceptes moraux qu’ils approuvent eux-mêmes, mais ils s’opposent à celles des règles qui ne peuvent qu’entraîner la désintégration sociale, quelle que soit la source dont ces règles découlent.

  • Un dernier point de critique : dès l’ouverture, les auteurs expliquent qu’un catholique croit que Jésus est vraiment ressuscité, pas de manière symbolique. A aucun moment dans le livre, les auteurs ne reviennent sur ce mystère qui devrait tout de même avoir quelques implications sur leur vie spirituelle, et sur leur manière d’appréhender un certain nombre de sujets. Du coup, je les trouve un peu naïfs dans leur foi. La personnification de Dieu dans la personne de Jésus me semble bien être, pour reprendre les mots d’Adin Steinsaltz, une béquille intellectuelle. On peut fort bien avoir la foi, et mettre sur ce sentiment ou cette manière de vivre des mots plus précis que cela, et moins précis à la fois. J’aurais aimé qu’ils détaillent leurs sentiments, et sans forcément recourir à l’image assez sclérosante à mes yeux d’une volonté personnifiée il y a deux mille ans.

Bref, je recommande la lecture de ce livre, et j’aurais bien aimé avoir les auteurs sous la main pour discuter avec eux car, à nouveau, ils m’ont l’air d’être deux fort honnêtes hommes, ouverts, tolérants, et à la recherche de la/leur vérité, sans compromis avec le politiquement correct.

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12 Commentaires
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Gontran Unger
2 années il y a

Hello Lom! Merci pour cette revue détaillée! Bises :)

fupap
fupap
2 années il y a

J’ai trouvé cette « définition » de la religion dans Elie Benamozegh:
 » La religion c’est l’adoration et le culte de l’Absolu »
Tout le reste n’est-il pas étranger au débat? Ou recherche de pouvoir?

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1 année il y a

Salut Lomig, je dirais que la science sans conscience n’est que ruine de l’âme, et le libéralisme sans le christianisme n’est que ruine de l’homme. En effet le libéralisme n’est qu’un système juridique, et pas un système moral. Selon le libéralisme, on peut avorter jusqu’à 9 mois de grossesse (comme cela vient d’être voté à New York), on peut euthanasier les foetus diagnostiqués avec une trisomie 21 ou tout autre problème génétique grave, on peut vivre en dictature (comme sous Pinochet, conseillé par Milton Friedman, ou comme à Singapour, ou comme en Chine où le libéralisme se développe comme nulle part ailleurs en ce moment), ou en démocratie, tant que les principes du libéralisme sont respectés tout va bien. Ainsi le libéralisme n’est pas un système moral, et il a besoin du christianisme, qui en est un, pour éviter l’auto-destruction, l’homme étant par nature totalement dépravé et mû par sa cupidité et sa folie des grandeurs. J’aimerais avoir ton avis sur cette question, et savoir comment un athée peut avoir une morale, puisqu’il ne peut pas s’appuyer sur le libéralisme, ni sur aucune autre loi morale car dans sa vision du monde il n’en existe pas. Dès lors, il devient… Lire la suite »

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1 année il y a
Répondre à   LOmiG

Je réponds rapidement sur le libéralisme avant de répondre plus longuement sur le reste, quand j’aurais pris le temps de lire tes articles. Je n’accuse certainement pas le libéralisme d’être responsable de tous les maux. Tu me connais bien et je suis un libéral assumé. Mais je donne des faits concernant les limites morales du libéralisme, qui n’est qu’un système juridique donc a-moral. Pas nécessairement immoral. Il peut l’être quand ceux qui s’en servent veulent s’en servir pour être immoral. Je ne pense pas que tu sois opposé à cette idée. Si oui, il faudrait m’expliquer en quoi. Peut-être que la réponse à cette question se trouve dans tes articles donc si c’est le cas pas la peine de répondre. Je reviens vers toi plus tard. Merci de m’avoir répondu si promptement en tout cas.

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1 année il y a
Répondre à   LOmiG

Voilà, j’ai lu le premier article. Tu prétends que nous sommes libres, mais rien n’échappe à la loi de la causalité, or nous n’avons pas choisi de naître et toutes nos décisions dépendent de cette non-décision de départ, nous ne sommes donc libres de rien. Nous appliquons implacablement ce qui a été déterminé pour nous dès notre naissance par des milliards de vecteurs d’influence, allant de notre existence elle-même (que nous n’avons pas choisie) à nos parents, l’éducation qu’ils nous donnent, les gènes qu’ils nous ont transmis (et qu’ils n’ont pas choisis non plus), notre genre, la langue que nous parlons, notre culture, notre taille, nos maladies, nos dons, etc. Nous sommes esclaves du temps et de l’espace, nous ne maîtrisons rien, la science a démontré que nous agissons comme notre cerveau l’a décidé avant que nous en soyons conscient (expérience de Libet), nous sommes déterminés à devenir délinquants ou pas dès que nous avons 4 ans (test du marshmallow), notre inconscient (que nous ne maîtrisons pas) nous déterminent autant sinon plus que notre conscient, etc. Toutes nos décisions sont déterminées par des facteurs précédents que nous subissons totalement et sur lesquels nous n’avons aucune prise. Le libre arbitre est… Lire la suite »

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1 année il y a
Répondre à   LOmiG

Concernant le sens. Tu dis qu’il n’y a pas de sens absolu. En es-tu absolument certain ?
Tu condamnes moralement la torture, mais sur quelle(s) base(s) morale(s) ? La torture en Algérie était pratiquée sur des fellagas qui connaissaient l’emplacement de bombes que leur équipe s’apprêtait à faire péter, risquant de tuer des dizaines de personnes ou plus. Pourquoi serait-il moralement condamnable d’après toi de sauver des dizaines de vies en torturant un terroriste ? Je te donne un autre exemple sur lequel tu vas pouvoir t’exercer : l’inceste entre un frère et une sœur est-il condamnable moralement, et pourquoi ?
Quelle définition donnes-tu à la vérité ? Te considères-tu comme athée ?

Désolé pour ces quelques questions mais c’est pour mieux comprendre ton raisonnement.

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1 année il y a
Répondre à   LOmiG

Concernant la vérité. Tu dis « la vérité ultime n’existe pas. » Ne s’agit-il pas là d’une vérité ultime ? Tu dis « La Vérité n’est pas un objet défini accessible. » : est-ce vrai ? Si oui, la vérité est un objet défini accessible. Si non, tu te trompes, et donc la vérité est un objet défini accessible. Tu dis « La vérité absolue n’existe pas » : es-tu absolument certain par cette vérité absolue que tu crois ? Tu dis « Sans l’idée de vérité, il n’y a que du relativisme, et du nihilisme. » : s’agit-il d’une vérité absolue ou relative ? « Il faut un pluralisme critique. » : donc une société constituée de fascistes, de communistes, et d’islamistes et une société pluraliste ? Tu dis « il est impossible de détenir la vérité absolue » : est-ce absolument vrai ? Tu dis « le postulat de base de la science, c’est que le réel existe » : et si nous sommes dans une Matrice comme dans le film, comment faire ? Pour savoir si notre raison et nos sens fonctionnent, comment faire autrement qu’en utilisant notre raison et nos sens, donc en agissant de façon absurde ? Si notre raison et nos sens ne fonctionnent pas, comment le découvrirons-nous… Lire la suite »

lomig
1 année il y a

Et pour faire une résonance avec l’article où je parlais de vérité, je remet cette phrase de Bachelard que je trouve assez juste : « Il vient un temps où l’esprit aime mieux ce qui confirme son savoir que ce qui le contredit. Alors l’instinct conservatif domine, la croissance spirituelle s’arrête.[Gaston Bachelard]« 

J’avoue que, comme tout le monde, je préfère ce qui confirme ce que je sais. C’est humain. Mais j’ai appris quelques techniques pour me forcer à me frotter à ce qui me contredit. C’est une sorte d’hygiène si l’on veut. Fréquenter des cercles variées, exprimer les doutes et les désaccords dans le maximum de circonstances, provoquer avec les amis des discussions sur des sujets dont on sait qu’ils ne mettent pas tout le monde d’accord, voilà quelques ficelles personnelles.
Cette discussion en fait partie, bien sûr ! ;)