Mois : février 2021

  • Boussole de vérité

    Boussole de vérité

    Pour discuter intelligemment, il est très utile de parler de la même chose, et avec des « règles » communes. Voici quelques règles – 10 – permettant de se prémunir contre de fausses discussions. C’est un peu ma boussole à  réflexion et discussion, ma boussole de vérité. C’est une ébauche : n’hésitez pas à  commenter, critiquer, compléter afin que cet outil devienne plus utile.

    J’ai conçu cette liste comme une série de questions à  se poser devant une affirmation « A », permettant d’évaluer son intérêt, son degré de vérité…c’est bien ambitieux, je sais. Mais c’est utile pour continuer à  discuter entre « éveillés ».

    Pour les éveillés, il n’est qu’un seul monde, qui leur est commun; les endormis ont chacun leur monde propre, où ils ne cessent de se retourner.

    Héraclite (-544 – -480)Philosophe grec

    Réalisme

    Parlons-nous bien de la réalité ? C’est un peu bête à  dire, mais c’est très utile de le préciser. Le langage étant notre principal outil de perception du monde, il est facile d’oublier, dans notre réflexion, qu’un enchainement logique d’idées ne suffit pas à  garantir sa vérité. Comme le rappelle magistralement Monsieur Phi, la vérité est l’adéquation – la correspondance – entre une proposition et la réalité.

    • Question 1 : l’affirmation « A » est-elle bien un énoncé / une proposition portant sur le réel (les 3 mondes de Popper) ? Il doit être clair qu’il n’y a pas de confusion entre le réel et le langage.

    Point de vue et intention

    Si l’on considère – et ça vaut mieux pour continuer à  discuter – que nous ne voyons pas tous le réel avec le même point de vue, il est utile de le préciser pour que la discussion avance. Considérez un caillou avec un face lisse, et l’autre rugueuse : deux interlocuteurs placés chacun d’un côté pourraient se disputer pendant très longtemps sur l’état de surface de ce caillou, s’ils ne prennent pas la peine, à  un moment, de considérer qu’ils n’ont pas le même point de vue. Par ailleurs, choisir un point de vue est toujours un acte. Il est utile de savoir s’il est associé à  une intention.

    • Question 2 : à  quelle question répond cette affirmation « A » ?
    • Question 3 : Peut-on imaginer une ou plusieurs autres questions permettant d’éclairer le sujet différemment ? Peut-on changer/compléter le regard que l’on porte sur ce morceau de réel ?
    • Question 4 : Qui a la charge de la preuve ?Suite à  une remarque d’Un regard inquiet, je supprime ce point car il est contenu dans la question suivante
    • Question 5 : Quelle est l’intention de l’interlocuteur quand il affirme « A » ? établir la vérité, certes, mais encore ?

    Valeur du sujet

    On peut très bien parler du réel, en comprenant bien les différents points de vue, mais se perdre dans des sujets sans intérêt…La valeur étant subjective, une affirmation attribuant une valeur à  un objet est nécessairement personnelle et non discutable. Et on n’est pas obligé d’être intéressé par les mêmes sujets. La valeur d’un sujet est en général relié à  l’impact sur nos comportements et réflexions que l’on imagine qu’il va avoir.

    • Question 6 : « A » est-elle un jugement de valeur ?
    • Question 7 : Le sujet abordé par « A » m’intéresse-t-il ?
    • Question 8 : Est-ce que « A est vrai » va changer quelque chose pour moi, dans ma vision du monde ou mes actions ?

    Clarté

    Rien de plus facile que naviguer dans le flou le plus total lorsque l’on discute ou réfléchit. Le seul moyen pour éviter cela, c’est de clarifier les choses, les idées, le contexte d’utilisation, et les hypothèses sous-jacentes. On retrouve ici aussi les idées de réfutabilité (Popper) et de clarté (Larmore) qui visent à  expliciter les conditions dans lesquelles on abandonnerait cette idée « A » (=reconnaitrait comme fausse).

    • Question 9 : Les termes de « A » sont-il bien définis ? et le contexte précisé ?
    • Question 10 : les conditions dans lesquelles on abandonnerait « A » sont elles précisées (expérience, hypothèses implicites ou explicites) ?

    Boussole de vérité ?

    Avec ces 10 questions, il me semble que toute proposition devrait pouvoir être discutée, évaluée, critiquée, etc. par des personnes rationnelles de bonne foi. Rien de mieux pour vérifier si un outil est bon que de le tester ! Je l’ai testé avec quelques-unes de mes idées et je trouve l’exercice intéressant car il force 1) formuler ses idées comme des propositions et non des croyances, et 2) à  préciser des aspects que l’on ne prend pas toujours la peine d’expliciter. Et vous, qu’en pensez-vous ?

  • Citation #127

    Le problème de notre temps, c’est que les gens ne veulent pas être utiles, mais importants.

    Winston Churchill (1874-1975)
    homme d’Etat britannique.

  • Sociologie du conflit

    Sociologie du conflit

    « Sociologie du conflit » de Julien Freund est un excellent essai sur les conflits, leur nature, et ce qu’une analyse approfondie (historique, philosophique, sociologique) permet d’en dire. Julien Freund est un grand intellectuel, injustement ostracisé par les intellos de mai 68 (pour ses références trop « à  droite »).

    Peut-on toujours éviter de choisir un camp ?

    J’ai décidé de le lire à  la suite de la lecture et des échanges avec Philippe Silberzahn, qui m’avaient conduit à  me questionner sur le sujet. Le propos était tout à  fait pertinent : la logique du « choisis ton camp! » nous empêche de transformer le monde. C’est vrai. Et je faisais simplement la remarque que la logique « binaire », par moment, n’était pas évitable : lorsque nous sommes en situation de conflit, il faut effectivement choisir son camp (c’est notamment le cas lorsque l’on est désigné comme ennemi).

    Si vis pacem, para bellum

    Julien Freund est un penseur d’une grande clarté, et d’une très agréable précision. Je vous invite à  lire ce livre remarquable, et indispensable. J’ajouterai dans ma collection un certain nombre de citation de Julien Freund, car beaucoup de passage sont très forts, et très bien formulés. Je partage ici quelques idées fortes que j’en retiens. Freund part d’un constat simple et incontestable : le conflit a toujours fait partie de l’histoire humaine, de tout temps. Au lieu de porter un jugement moral sur le conflit, il convient plutôt de le regarder pour ce qu’il est, d’en décrire les caractéristiques : comprendre comment les conflits émergent et se forment, comment ils se développent ou se désamorcent, et comment ils se déroulent et s’arrêtent. C’est très exactement le programme du livre de Freund. Il s’appuie beaucoup sur Clausewitz, Schmitt, Simmel, et aussi sur Weber et Aron. Il y apporte visiblement sa contribution éclairée.
    Les conflits se caractérisent par la bipolarisation : la tension entre deux pôles opposés, qui structurent l’ensemble des rapports d’acteurs autour d’un conflit, et qui rendent impossible l’existence d’un autre point de vue. On rejoint le « Choisis ton camp, camarade! ».
    J’ai presque terminé la lecture. J’en suis au chapitre sur la paix qui est dans le même esprit : on ne peut faire la paix qu’avec des ennemis, ce qui indique bien que « conflit » et « paix » sont les deux faces d’une même médaille, d’un même ensemble de phénomènes proprement humains. Si vis pacem, para bellum contient donc une réelle sagesse stratégique, bien sûr, mais également philosophique, que nous aurions tort d’oublier.

    Changement de perspective

    La lecture de cet essai force à  se poser des questions, et à  changer la manière de se poser un certain nombre de questions. Si penser un monde humain sans conflit relève largement du fantasme ou de l’utopie, voire peut conduire à  oublier que les conflits permettent de résoudre des problèmes, il faut bien l’intégrer dans notre manière de penser le monde. C’est difficile pour moi, qui suis de nature pacifique, et avec une tendance à  éviter les conflits.
    Comme pour le poison (« C’est la dose qui fait le poison ») où il s’agit de remplacer l’idée de qualité par celle de quantité, il faut opérer un changement de perspective. Le conflit fait partie du monde et des humains. Notre rêve d’un monde sans conflit nous fait louper une partie du réel, et probablement conduit à  ne pas voir un certain nombre de conflits, car nous en nions simplement l’existence. C’est un renversement de perspective difficile pour moi, et je crois pour notre époque. Il faut repenser le conflit. C’est ce que Sociologie du conflit, de Julien Freund, permet de faire. Qu’en pensez-vous ? Cela m’a donné envie, en tout cas, de lire son ouvrage majeur « Qu’est-ce que la politique ? », dont est tiré cette phrase :

    On a beau ironiser sur le concept de patrie et concevoir l’humanité sur le mode anarchique et abstrait comme composée uniquement d’individus isolés aspirant à  une seule liberté personnelle, il n’empêche que la patrie est une réalité sociale concrète, introduisant l’homogénéité et le sens de la collaboration entre les hommes. Elle est même une des sources essentielles du dynamisme collectif, de la stabilité et de la continuité d’une unité politique dans le temps. Sans elle, il n’y a ni puissance ni grandeur ni gloire, mais non plus de solidarité entre ceux qui vivent sur un même territoire. […] Dans la mesure où la patrie cesse d’être une réalité vivante, la société se délabre non pas comme le croient les uns au profit de la liberté de l’individu ni non plus comme le croient d’autres à  celui de l’humanité ; une collectivité politique qui n’est plus une patrie pour ses membres cesse d’être défendue pour tomber plus ou moins rapidement sous la dépendance d’une autre unité politique. Là  où il n’y a pas de patrie, les mercenaires ou l’étranger deviennent les maîtres. Sans doute devons-nous notre patrie au hasard de la naissance, mais il s’agit d’un hasard qui nous délivre d’autres.
    Julien Freund (1921 – 1993) philosophe, sociologue et résistant français
  • Citation #126

    Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action.

    Hannah Arendt (1906 – 1975) politologue, philosophe et journaliste allemande naturalisée américaine

  • Septentrion

    Septentrion

    Jean Raspail a écrit le roman Septentrion en 1979. C’est un roman étrange, mystérieux, et métaphysique. J’y ai retrouvé avec plaisir la plume incroyable de Jean Raspail (je ne connaissais que Le camp des saints). Il a un style puissant et simple, touchant sans jamais être mièvre, tendre et viril à  la fois.
    Le roman démarre avec des scènes très fortes : une partie de la population devient presqu’ahurie, par un phénomène inexpliqué, tandis que les différents canaux de communication se coupent. Un groupe de personnes, qui sont restées lucides, sentent le danger et décident de fuir à  bord d’un train. Ce démarrage trompe le lecteur sur la nature du roman, car on n’entendra plus vraiment parler de tout cela par la suite : ce n’est que le contexte de départ. Un groupe de volontaires, constitué par les circonstances et le hasard, circule à  bord d’un train. C’est une belle troupe, mêlant femmes et enfants, militaires, aventuriers, une prostituée, et un écrivain qui est le narrateur.

    Le Septentrion, pays absurde ?

    Au fur et à  mesure de la lecture, nous comprenons que ce train sera le reste de leur vie. Le train et ses habitants deviennent une métaphore de la vie. L’issue est connue. Je n’en dis pas plus pour ne pas déflorer l’histoire. Le charme de ce livre ne tient pas à  l’histoire, mais au style, et à  ce qui arrive aux personnages. Leurs arrêts pendant le trajet, à  différents endroits – villes abandonnées, rivières splendides, forêts pleine de mystères – sont les points d’accroches de ce périple absurde. Absurde au sens Camusien, bien sûr. Leur fuite aussi, et leur volonté de préserver ce qui fait leur identité et leur humanité, face à  l’ennemi qui les pourchasse, structure le récit. Le rapport au mystère du narrateur n’est pas univoque, et il laisse une grande place à  l’interprétation du lecteur. C’est ce qui fait de ce roman une très belle oeuvre métaphysique : très personnelle, émouvante et lyrique à  certains moments, décrivant à  la perfection ce qui fait la beauté de la vie, et son absurdité, elle laisse le lecteur, comme dans un tableau, contempler et attraper ce qui lui parlera le mieux. On n’est pas vraiment tenu en haleine, mais c’est un choix qui était le bon. Vous le verrez si vous lisez Septentrion, de Jean Raspail.
    Il ne me reste qu’à  courir lire L’anneau du pêcheur qui, d’après Jean Raspail, est son chef d’oeuvre.