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  • La sirène rouge

    La sirène rouge

    Lors d’une très bonne soirĂ©e chez mes amis, l’autre jour, la discussion nous a amenĂ© Ă  parler de Maurice G. Dantec, Ă©crivain gĂ©nial et dĂ©testĂ© par les gauchistes (donc doublement apprĂ©ciable). D’ailleurs, les gauchistes ne disent pas qu’ils dĂ©testent un artiste ou un auteur, mais qu’il « est controversé ». Les connards.
    Comme mon pote m’a sorti et prĂŞtĂ© le premier tome du « journal » de Dantec qu’il venait de lire (« Manuel de survie en territoire zĂ©ro », premier tome de l’ouvrage « Le Théâtre des opĂ©rations, journal mĂ©taphysique et polĂ©mique »), je me suis rappelĂ© que, tout de mĂŞme, les deux romans que j’avais lus Ă©taient vraiment super (« Les racines du mal » et « Babylone Babies »). J’ai donc choppĂ© en plus du « manuel », « La sirène rouge », le premier roman de Dantec.
    Bien m’en a pris : ce n’est pas un hasard si ce roman l’a fait connaĂ®tre. C’est un super mĂ©lange de polar et de road trip en bagnole, de la Hollande au Portugal, en passant par la France, avec la guerre de Yougoslavie en toile de fond. Pas besoin de rentrer dans le dĂ©tail de l’histoire, c’est violent, mais lumineux Ă  la fois. Les personnages sont super, le rĂ©seau dans lequel oeuvre un des personnages principaux – Toorop – est une invention gĂ©niale (« Liberty Bells », un rĂ©seau souterrain dont le but est d’Ă©radiquer en Europe les restes de communisme). Très bon roman, que je suis en train de terminer (je vais relire les autres je pense car je les ai lu il y a plus de 20 ans). Ensuite, je commence le « Manuel de survie en territoire zĂ©ro »).

  • RĂ©futation et mĂ©thodologie des programmes de recherche scientifique

    Réfutation et méthodologie des programmes de recherche scientifique

    Par le biais de mon rĂ©seau, j’ai rĂ©ussi Ă  mettre la main sur un article passionnant d’Imre Lakatos, logicien et mathĂ©maticien, Ă©pistĂ©mologue et philosophe des sciences hongrois qui ayant fui le stalinisme, a poursuivi sa vie et sa carrière en Angleterre, sous l’influence de Karl Popper. L’article en question est « Falsification and the Methodology of Scientific Research Programmes », un des chapitres d’un livre co-Ă©crit avec Musgrave. Comment arrive-t-on Ă  lire un article comme celui-lĂ , me direz-vous ? Et bien, en lisant l’ouvrage de Bence Nanay, il y citait le travail de Lakatos sur les « programmes de recherche », et couplĂ© au fait que ça renvoyait sur Popper (que j’apprĂ©cie beaucoup), j’ai eu envie d’en savoir plus. J’emprunte la photo de Lakatos au site New Criterion.

    Passionnant et dense

    Le chapitre en question, qui fait une trentaine de pages en anglais, est dense et passionnant. Il est agrĂ©able Ă  suivre, rigoureux et synthĂ©tique, et on y reconnait bien la patte d’un Ă©lève de Popper. Je me suis fait une petite liste de passage Ă  citer, de citations Ă  garder dans ma collection, et j’y ai bien retrouvĂ© une passionnante rĂ©flexion sur le savoir, la connaissance et la progression des connaissances. Comment « sauver » la rationalitĂ© scientifique quand aucune connaissance ne peut ĂŞtre certaine ? Ce que j’ai apprĂ©ciĂ©, c’est que l’article revient sur un certain nombre d’attitudes qu’il est possible d’adopter vis-Ă -vis de la connaissance, pour en souligner les limites, et en se basant sur des exemples très concrets de l’histoire des sciences et de la physique. Si on ne peut rien prouver de manière absolument certaine, et si on ne veut pas se contenter de l’idĂ©e d’une vĂ©ritĂ© scientifique qui ne serait qu’un consensus, quel est le modèle le plus pertinent de la progression des connaissances ? Je ne vais pas essayer de tout rĂ©sumer, car c’est trop dense pour ĂŞtre fait, mais je vais essayer de garder quelques idĂ©es clefs, concepts importants, et partager quelques citations. Si vous voulez gagner le temps de la lecture, vous pouvez garder l’idĂ©e clef, dĂ©jĂ  prĂ©sente chez Popper, que pour l’accès Ă  la connaissance et le progrès vers la vĂ©ritĂ©, le meilleur moyen est la compĂ©tition permanente entre les idĂ©es, thĂ©ories, Ă©noncĂ©s, pour mieux dĂ©crire la rĂ©alitĂ© dĂ©jĂ  connues ET prĂ©dire des faits nouveaux observables. Lakatos apporte une contribution intĂ©ressante avec l’idĂ©e de « programme de recherche progressif/dĂ©gĂ©nĂ©ratif », qui dĂ©crit des mĂ©canismes permettant sur un horizon moyen-terme de distinguer les thĂ©ories qui tiennent la route, de celles qui commencent Ă  s’Ă©carter de la rĂ©alitĂ©. Mais au delĂ  de ses apports nouveaux ou non (je ne suis pas capable d’en juger), l’article de Lakatos remet en perspective ces discussions d’une manière très vaste et agrĂ©able Ă  suivre, logique et sereine.

    Postures épistémologiques

    L’auteur dĂ©crit plusieurs attitudes possibles, dont Lakatos critique rarement “par principe » les fondements (tous rationnels) : il montre (a) ce que la position cherche Ă  sauver, (b) sur quelles hypothèses elle s’appuie, (c) pourquoi ça casse, et (d) ce qu’on peut tout de mĂŞme en conserver dans une approche plus robuste. J’avoue avoir demandĂ© Ă  l’IA (Copilot en l’occurence) de faire une lecture, puis une synthèse du document après l’avoir lu, et que, comme je suis flemmard, j’ai demandĂ© dans la foulĂ©e Ă  ce qu’il me fasse un tableau pour garder ces Ă©lĂ©ments en tĂŞte de manière synthĂ©tique. Je les mets en fin d’article car ils sont plutĂ´t bien faits.
    Les idées clefs peuvent être résumées ainsi, je grossis un peu le trait mais les idées sont là :

    • Pendant longtemps, on pensait que la science produisait des vĂ©ritĂ©s prouvĂ©es. Lakatos appelle cela le justificationnisme. Mais cette idĂ©e s’effondre pour deux raisons : les thĂ©ories ne peuvent pas ĂŞtre logiquement prouvĂ©es Ă  partir des faits, et l’histoire des sciences montre qu’elles changent. La science est une succession d’Ă©checs, certes cumulatifs, mais c’est sans appel : aucune thĂ©orie n’est dĂ©finitivement vraie.
    • le probabilisme (les thĂ©ories ne sont pas vraies, mais plus ou moins probables) ne fonctionne pas non plus, car comme Popper l’a dĂ©montrĂ©, toute thĂ©orie a, sur le long terme, une probabilitĂ© nulle (puisqu’elle sera un jour dĂ©passĂ©e, sa probabilitĂ© d’ĂŞtre vraie est 0).
    • la falsificationnisme (ou rĂ©futationnisme) apportĂ© par Popper introduit une nouvelle manière de penser cela : on ne doit plus chercher Ă  prouver une thĂ©orie, mais Ă  la tester pour la rĂ©futer.
      Une théorie est scientifique si elle est testable et si elle peut être contredite par une expérience (concrète ou de pensée)

    Lakatos dĂ©monte une forme de falsificationnisme naĂŻf (c’est lĂ  oĂą ça devient intĂ©ressant), sur la base de deux choses factuelles qui forcent Ă  raffiner. Premièrement, il n’y a pas de « faits purs ». Les observations dĂ©pendent toujours de cadre thĂ©oriques, qui structurent l’analyse que l’on fait des observations. Ensuite, une thĂ©orie, et c’est le cas dans la pratique, ou pour de bonnes raisons souvent, peut toujours ĂŞtre sauvĂ©e face Ă  des faits qui le contredisent. Quand une anomalie apparaĂ®t, les scientifiques ne disent pas : « la thĂ©orie est fausse », mais ils ajustent en ajoutant des hypothèses auxiliaires, remettant en question les conditions initiales, ou les instruments. CE n’est pas malhonnĂŞte, c’est Ă©conome et souvent c’est une attitude pertinente. S’appuyant sur l’idĂ©e (que l’on trouve chez Kuhn aussi) que les dĂ©cisions scientifiques sont en partie conventionnelles (on dĂ©cide ce qu’on considère comme un fait fiable), Lakatos propose un raffinement des idĂ©es de Popper : le falsificationnisme sophistiquĂ©. Une thĂ©orie n’est pas rejetĂ©e Ă  cause d’une anomalie seule, ou d’un fait qui la rĂ©fute. Elle est rejetĂ©e seulement si : une nouvelle thĂ©orie apparaĂ®t et qui est meilleure : expliquer ce que l’ancienne expliquait, prĂ©dire des faits nouveaux et ĂŞtre partiellement confirmĂ©e.

    Programme de recherches

    Lakatos introduit donc le concept de progrès scientifique Ă  3 coins : faits (bien sĂ»r), thĂ©orie A et thĂ©orie B en compĂ©tition. La science progresse par la compĂ©tition entre les thĂ©ories. Par la rĂ©futation par les faits, bien sĂ»r, mais une thĂ©orie n’est vraiment rĂ©futĂ©e que s’il y a une meilleure thĂ©orie Ă  se mettre sous la dent. Et d’ailleurs, c’est l’idĂ©e des programmes de recherche : on n’a pas affaire Ă  des thĂ©ories seules, mais Ă  des sĂ©ries de thĂ©ories, qu’il appelle programme de recherche. Un programme de recherche c’est :

    • Noyau dur (hard core) : des principes fondamentaux non remis en cause (par choix mĂ©thodologique). L’auteur parle d’heuristique nĂ©gative : interdit d’attaquer le noyau dur & les problèmes doivent ĂŞtre rĂ©solus ailleurs
    • Ceinture protectrice : des hypothèses auxiliaires, modifiables pour protĂ©ger le noyau. Ici, heuristique positive : ces Ă©lĂ©ments de ceinture protectrice guident la recherche, indiquent quelles pistes explorer et
      orientent les nouvelles thĂ©ories. C’est le programme de recherche associĂ© au noyau dur non attaquable.

    Lakatos amène donc l’idĂ©e majeure, en opposition partielle avec Kuhn, que la science n’est pas qu’une affaire de consensus social sur ce qui est vrai ou non, mais qu’elle est le lieu de dĂ©ploiement de programme de recherche progressistes et dĂ©gĂ©nĂ©ratifs. La rationalitĂ© scientifique s’évalue dans le temps : un programme est rationnel tant qu’il est progressif (il produit du nouveau contenu corroborĂ©) et devient irrationnel quand il dĂ©gĂ©nère (ajustements ad hoc sans gains).

    J’ai trouvĂ© cet article passionnant, et très riche. Je laisse Ă  la suite, en annexe, les tableaux produits par l’IA, car ils me permettent de conserver une trace d’un niveau de dĂ©tail plus fin.

    Annexes

    Tableau A : justifier / douter / remplacer

    Tableau A — Positions “de fond” (justifier / douter / remplacer) chez Lakatos
    Attitude / école Prémisses / hypothèses de base Ce que ça vise / promet (norme d’“honnêteté”) Où et pourquoi ça casse (diagnostic Lakatos)
    Justificationnisme (tradition dominante)
    (rationaliste & empiriste)
    • La connaissance = Ă©noncĂ©s prouvĂ©s.
    • Rationalistes : preuves extra-logiques (intuition, rĂ©vĂ©lation, etc.).
    • Empiristes : base factuelle certaine + logique inductive.
    • Ne rien affirmer d’improuvĂ©.
    • RĂ©duire l’écart entre spĂ©culation et savoir Ă©tabli.
    • Impossible de prouver une base empirique certaine.
    • Impossible d’une induction infaillible qui “augmente” le contenu.
    • RĂ©sultat : les thĂ©ories restent improuvables.
    Scepticisme justificationniste
    • Garde le standard : il faut des preuves.
    • Conclut : pas de preuve ⇒ pas de connaissance (seulement croyance).
    Démystifier la prétention à la connaissance scientifique.
    • Issue “toxique” du justificationnisme : si l’idĂ©al du prouvĂ© Ă©choue, tout s’effondre.
    • Risque : glisser vers irrationalisme / superstition.
    Probabilisme / néo‑justificationnisme
    (ex. Carnap)
    • Remplacer la preuve par des degrĂ©s de probabilitĂ© relatifs Ă  l’évidence disponible.
    • N’énoncer que du “hautement probable”.
    • Ou publier thĂ©orie + Ă©vidence + probabilitĂ©.
    • Sous conditions gĂ©nĂ©rales, les thĂ©ories ont une probabilitĂ© zĂ©ro au sens strict.
    • Donc l’approche ne discrimine plus utilement.
    “Vérité par consensus”
    (Polanyi / Kuhn, cadrage Lakatos)
    • La vĂ©ritĂ© dĂ©pend d’un consensus changeant.
    • RationalitĂ© dĂ©crite via dynamique sociale de communautĂ©.
    Expliquer stabilité et changement des théories par le social.
    • Risque de dissoudre la rationalitĂ© dans la sociologie.
    • Utile descriptivement, insuffisant pour fonder des critères d’évaluation.

    Tableau B : Réfutation / convention / progrès

    Tableau B — Positions sur la critique empirique (falsification / convention / progrès) chez Lakatos
    Attitude / école Prémisses / hypothèses de base Ce que ça vise / promet Où et pourquoi ça casse
    Falsificationnisme dogmatique
    (= “naturaliste”)
    • Frontière “naturelle” observation / thĂ©orie.
    • Les Ă©noncĂ©s observationnels peuvent ĂŞtre prouvĂ©s vrais par l’expĂ©rience.
    • Donc une observation peut rĂ©futer dĂ©finitivement une thĂ©orie (modus tollens).
    • Science : pas de preuve, mais des rĂ©futations.
    • HonnĂŞtetĂ© = dĂ©finir Ă  l’avance un test tel que l’échec impose l’abandon.
    • Infalsifiable ⇒ “mĂ©taphysique”.
    • Pas d’observation “pure” (thĂ©orie‑chargĂ©e).
    • Les faits ne prouvent pas des propositions (seules propositions → propositions).
    • Les grandes thĂ©ories ne “forbid” pas simplement des Ă©tats observables sans auxiliaires / ceteris paribus.
    Fallibilisme “catastrophe”
    (sceptique)
    • Si tout est fallible (thĂ©ories + “faits”), aucune Ă©limination rationnelle n’est possible.
    • On ne fait que constater des incohĂ©rences : “anything goes”.
    Conclure à l’absence de progrès rationnel ; science = spéculation.
    • Abandon des standards intellectuels : “Babel”, chaos.
    • Impossible de justifier une Ă©limination rationnelle des thĂ©ories.
    Conventionalisme conservateur
    (Poincaré, Milhaud, Le Roy)
    • Après succès initial, dĂ©cision de rendre une thĂ©orie “irrĂ©futable” de fait.
    • Absorption des anomalies via “stratagèmes” (auxiliaires, rĂ©interprĂ©tations).
    Stabiliser la science mature ; réparer plutôt que renverser.
    • Enfermement : plus la science avance, moins l’évidence empirique a de pouvoir contre les thĂ©ories Ă©tablies.
    • Explique mal les grands remplacements thĂ©oriques.
    Simplicisme de Duhem
    • Les thĂ©ories ne meurent pas par rĂ©futation directe.
    • Elles s’écroulent quand les rĂ©parations dĂ©truisent simplicitĂ© / bon sens.
    Permettre remplacement sans “crucial experiment” strict.
    • Critère trop vague : dĂ©pend du goĂ»t, de la mode ; manque d’objectivitĂ©.
    • La simplicitĂ© est contestable et historiquement ambiguĂ«.
    Falsificationnisme méthodologique “naïf”
    (Popper + décisions)
    • Admet la faillibilitĂ©, mais dĂ©cide d’énoncĂ©s “de base” acceptables via techniques.
    • Construit une “base empirique” provisoire (entre guillemets).
    • Conserve une Ă©limination relativement directe après “falsification” (au sens mĂ©thodologique).
    Maintenir une critique empirique “hard‑line” malgré le fallibilisme.
    • DĂ©cisions risquĂ©es : on peut Ă©liminer une thĂ©orie vraie et garder une fausse.
    • Problèmes avec ceteris paribus : dĂ©pendance Ă  des dĂ©cisions supplĂ©mentaires.
    • L’histoire des sciences ne colle pas (lenteurs et audaces rĂ©elles).
    Falsificationnisme méthodologique sophistiqué
    (Lakatos / Popper amélioré)
    • T est falsifiĂ©e seulement si une T’ la surpasse :
    • (1) contenu empirique excĂ©dentaire (faits nouveaux),
    • (2) explique les succès de T,
    • (3) excĂ©dent corroborĂ©.
    • Pas de falsification avant une meilleure thĂ©orie.
    Rendre la critique constructive : remplacer par mieux ; focaliser sur corroboration de l’excédent.
    • Il reste des dĂ©cisions (ce qui compte comme observation, acceptation provisoire).
    • Paradoxe du “raboutage” (tacking) : nĂ©cessitĂ© de continuitĂ©.
    Programmes de recherche scientifique
    (Lakatos)
    • Programme = noyau dur protĂ©gĂ© + ceinture protectrice d’auxiliaires.
    • Heuristique nĂ©gative : ne pas attaquer le noyau ; heuristique positive : plan de construction.
    • Évaluation : progressif vs dĂ©gĂ©nĂ©ratif.
    Expliquer la ténacité rationnelle et le progrès historique ; autoriser résistance intermittente aux anomalies si le programme reste progressif.
    • Ce n’est pas prĂ©sentĂ© comme “erroné”, mais comme dĂ©passement.
    • Limites : jugements sur nouveautĂ©/corroboration, et ligne empirique provisoire.
  • Polar

    Polar

    Dans la maison de famille, il y a de grandes Ă©tagères remplies de livres de toutes sortes. On y trouve, entre autres, un bon paquet de romans que ma mère dĂ©vorait par paquet de douze. C’est très agrĂ©able car, en week-end ou en vacances lĂ -bas, on peut facilement trouver un bon petit roman Ă  se lire. La dernière fois, la hasard m’a fait saisir un recueil de nouvelles de Ruth Rendell (« L’amour en sept lettres »). Plein de belles petites nouvelles, bien faites, avec une ambiance de mystère assez chouette. Et ça m’a fait penser, madeleine de Proust, Ă  toutes les histoires policières que j’ai pu lire. FantĂ´mette, Le Club des Cinq, les sĂ©ries des Arsène Lupin, Sherlock Holmes, tous les Agatha Christie, les Mary Higgins Clark, les San-Antonio, les James Hadley Chase, et bien sĂ»r les P.D. James. J’ai choisi une image de cette dernière, car ces souvenirs m’ont donnĂ© envie de lire, ou relire, un P.D. James. J’ai un souvenir très fort de son roman « L’Ă®le des morts » (qui bien sĂ»r fait un clin d’oeil par son thème aux « Dix petits nègres » et aussi Ă  « L’Ă®le au trente cercueils »).
    Cet amour des polar ne m’a pas quittĂ©, car j’ai regardĂ© un grand nombre de sĂ©ries policières, le plus souvent avec beaucoup de plaisir. Au-delĂ  de toute analyse psychologique de comptoir, Ă  base de catharsis et de voyeurisme, il me semble que ce qui est particulièrement agrĂ©able dans les polars, c’est que l’histoire prime sur tout le reste. La mĂ©canique de l’intrigue, de sa mise en place, de sa rĂ©vĂ©lation progressive rigoureuse, c’est le « monde », l’univers dans lequel l’Ă©crivain nous plonge. Les personnages servent l’histoire : les polars sont en gĂ©nĂ©ral, les bons Ă  mes yeux du moins, des romans moins narcissiques, moins centrĂ©s sur l’explication psychologique des personnages, que sur la description de leurs actions dans un contexte particulier et contraint. Bizarrement, cet exercice formatĂ© donne une grande libertĂ© sur les personnages. Les polars abritent ainsi toute une gamme de personnages plus ou moins sympathiques, d’anti-hĂ©ros, d’humains assez rĂ©alistes, rarement idĂ©alisĂ©s. On est avec les polars dans la vraie vie, paradoxalement, et dans des choses assez pragmatiques. Et le coeur mĂŞme des intrigues, le Meurtre (sous toutes ses formes) oblige les auteurs Ă  donner au Mal une place dans leur rĂ©cit, ce qui confronte chacun des protagonistes, quel qu’il soit, et le lecteur, Ă  la frontière philosophique et intime entre le bien et le mal.
    Les polars sont aussi, mĂ©caniquement, et du fait de la prĂ©sence du Meurtre, le lieu de la relativisation systĂ©matique : en face du crime, du meurtre, de la violence, de la perversion, que sont nos petits soucis du quotidien, nos tracas ordinaires ? Une relativisation qui implique souvent humour, ironie, remise en perspective. Le sens de la Justice comme vĂ©hicule, exemplaire ou contre-exemplaire du juste sens de l’action, n’est-ce pas aussi ce qui fait le charme des polars, romans par excellence qui sont sĂ©rieux sans se prendre au sĂ©rieux ?

  • Les nuits blanches

    Les nuits blanches

    C’est ma fille aĂ®nĂ©e qui m’a conseillĂ© ce petit livre de Fiodor DostoĂŻevski : « Les nuits blanches ». Elle a drĂ´lement bien fait (merci) : c’est un petit roman, ou une grosse nouvelle, très agrĂ©able Ă  lire, Ă©tonnante et Ă©mouvante. Sans trop dĂ©voiler l’intrigue, il s’agit de l’histoire d’une rencontre, sentimentale, affective et spirituelle, entre deux ĂŞtres faits l’un pour l’autre, peut-ĂŞtre, mais dont les circonstances de rencontre rendent l’histoire difficile sinon impossible.
    Elle est Ă©tonnante, car elle tranche avec ce que j’avais lu auparavant de DostoĂŻevski (principalement « Les Frères Karamazov » et « L’idiot ») : fraiche, drĂ´le Ă  certains moments, pleines d’envolĂ©es lyriques, toujours parfaitement nuancĂ©es par des touches d’ironie des personnages. Elle m’a beaucoup Ă©mu, par son caractère proche d’un conte (l’histoire de la robe cousue Ă  celle de la grand-mère est incroyable). La force et la fragilitĂ© du sentiment et de l’expĂ©rience amoureuse y sont remarquablement bien dĂ©crites, par le biais de personnage très justes, universels, et dont le parcours dans le roman illustre merveilleusement le tragique de la condition humaine, et l’irrĂ©mĂ©diable tension entre notre monde spirituel, son foisonnement multifacettes, et l’extrĂŞme exigence de brièvetĂ© et de prĂ©sence au temps prĂ©sent, Ă  l’instant. L’idĂ©al imaginĂ©, et la rĂ©alitĂ© concrète mis en tension. Le paradoxe de l’Ă©lan sentimental et amoureux, absolu, obligĂ© de composer avec le contexte imparfait dans lequel il doit se dĂ©ployer.
    Magistrale nouvelle. Ça m’a donnĂ© envie de relire d’autres romans de ce gĂ©nie.

  • L’esthĂ©tique, une philosophie de la perception

    L’esthĂ©tique, une philosophie de la perception

    Bence Nanay est professeur Ă  l’universitĂ© d’Anvers, spĂ©cialisĂ© en philosophie de l’esprit, philosophie de la perception et en esthĂ©tique (la page Grokipedia est très complète et bien faite). J’avais commandĂ© son ouvrage (« L’esthĂ©tique, une philosophie de la perception ») Ă  la suite du visionnage de la vidĂ©o d’une confĂ©rence oĂą il dissertait sur les « catĂ©gories » d’Ă©lĂ©ments qui pourraient ĂŞtre des invariants culturels dans l’apprĂ©ciation esthĂ©tique, passionnante (aucune culture ne valorise de la mĂŞme manière les pleins et les vides dans un tableau, mais dans toutes les cultures ce rapport entre le plein et le vide a un sens, et fait partie des Ă©lĂ©ments entrant dans les jugements esthĂ©tiques).

    Remarquable chercheur

    Plusieurs choses sont marquantes à la lecture de cet ouvrage, sur la forme et la manière de raisonner, et montrent, à mes yeux, à quel point Bence Nanay est un penseur rigoureux, honnête, et un véritable chercheur.

    • Le propos est toujours tout en nuance, avec beaucoup de finesse, ne refusant jamais ni la complexitĂ©, ni la proposition d’hypothèses rĂ©futables : l’auteur est dans une vraie dĂ©marche de rĂ©futation des arguments et des hypothèses. Cela rend parfois la lecture un peu difficile, ou en tout cas exigeante, car souvent le propos se ramifie pour dĂ©tailler tous les contre-arguments et les passer en revue, les rĂ©futer, ou les utiliser pour amender le propos.
    • L’auteur, dont l’approche est philosophique, s’appuie tout autant sur des penseurs de l’esthĂ©tique ou de l’histoire de l’art, comme sur des philosophes, mais aussi sur les avancĂ©es de la science (imagerie mentale, oculomĂ©trie, etc..) pour confronter les hypothèses, Ă  nouveau avec ce que l’on sait. Multi-disciplinaire, dans le bon sens du terme, cela rend l’ouvrage très riche en termes d’apports (la bibliographie en fin d’ouvrage est impressionnante)
    • L’auteur est toujours capable de redescendre sur des exemples très concrets pour illustrer son propos parfois très conceptuel et Ă©laborĂ©, et toujours aussi capable d’apporter une petite touche d’humour. Vraiment très agrĂ©able.

    Concepts importants

    Loin de moi l’idĂ©e de rĂ©sumer un tel ouvrage, mais je vais essayer de partager ici quelques idĂ©es clefs, et des concepts que j’ai trouvĂ© très utile pour penser nos « expĂ©riences esthĂ©tiques ». L’objet du livre est comme le dit l’auteur de « mettre Ă  jour le rapport complexe entre esthĂ©tique et perception ». Un axe de travail fort de Bence Nanay est la philosophie de la perception, et la thèse du livre est que certaines expĂ©riences esthĂ©tiques (une grande partie) sont Ă©clairĂ©es, mieux comprises, en s’appuyant sur ce que l’on sait de la perception, et de l’attention en particulier. Nous savons des choses sur les diffĂ©rentes manières dont les humains sont attentifs, et cela apporte beaucoup Ă  la rĂ©flexion sur ce que sont les expĂ©riences esthĂ©tiques, et sur ce qui les caractĂ©rise.

    Attention distribuée

    Au moment de rĂ©diger mon billet, je me rends compte Ă  quel point la richesse du texte de l’auteur sera très mal rendue : d’une part par la simplification que je vais faire pour garder une trace d’une taille raisonnable, et d’autre part mon souvenir dĂ©jĂ  un peu moins prĂ©cis. Tant pis. L’attention distribuĂ©e est un concept central dans le livre. L’attention, de manière basique, est ce sur quoi nous faisons porter notre conscience. Et l’auteur montre très bien, d’une part, que l’attention esthĂ©tique est souvent « dĂ©sintĂ©ressĂ©e » (c’est-Ă -dire non engagĂ©e via des intĂ©rĂŞts pratiques immĂ©diats, autre que le plaisir et ou l’Ă©motion recherchĂ©e), et d’autre part qu’il existe plusieurs types d’attention. Nous pouvons faire, a minima, attention Ă  des objets ou entitĂ©s (un tableau, un pomme, un ami, une idĂ©e), et/ou Ă  des propriĂ©tĂ©s d’objets (la forme, la couleur, etc.). Et nous pouvons, par ailleurs, faire attention de manière ciblĂ©e, ou de manière distribuĂ©e. Ce double dĂ©coupage, très utile pour prĂ©ciser ce que l’on entend par « attention », permet de distinguer quatre manières dont nous pouvons mobiliser notre attention.

    1. distribuée en ce qui concerne les objets et ciblée en ce qui concerne les propriétés (ex : je trie des chaussettes pour mettre ensemble celles qui sont de la même couleur)
    2. distribuĂ©e en ce qui concerne les objets et distribuĂ©e en ce qui concerne les propriĂ©tĂ©s (un bon exemple, est l’Ă©tat de notre esprit quand nous flânons)
    3. ciblĂ©e en ce qui concerne les objets, et ciblĂ©e en ce qui concerne les propriĂ©tĂ©s (« L’exĂ©cution de la plupart des actions guidĂ©es par la perception prĂ©suppose une attention de cette sorte »)
    4. ciblée en ce qui concerne les objets et distribuée en ce qui concerne les propriétés)


    Je simplifie la discussion, mais l’auteur explore dans le livre la thèse selon laquelle une grande partie des expĂ©riences esthĂ©tiques reposent sur le 4ème mode (attention ciblĂ©e sur un objet et distribuĂ©e sur ses propriĂ©tĂ©s).
    L’attention esthĂ©tique n’Ă©quivaut pas Ă  un manque d’attention. Elle Ă©quivaut Ă  une attention distribuĂ©e entre une variĂ©tĂ© de propriĂ©tĂ©s et qui est nĂ©anmoins ciblĂ©e sur le mĂŞme objet. Ainsi nous pouvons dire que l’intĂ©rĂŞt esthĂ©tique n’est pas rĂ©ellement du dĂ©sintĂ©rĂŞt mais plutĂ´t un intĂ©rĂŞt distribuĂ©.
    Je prĂ©cise que l’auteur revient en fin d’ouvrage sur des expĂ©riences esthĂ©tiques reposant sur une mobilisation ciblĂ©e de l’attention, notamment pour les expĂ©riences liĂ©es aux films, ou Ă  la narration. Je laisserai cela de cĂ´tĂ© dans mon billet, car cela emporterait trop loin la discussion pour un modeste billet.

    Triple perception

    Cela Ă©tant posĂ©, il faut bien sĂ»r commencer Ă  discuter de ce que l’on perçoit. Je reste, comme l’auteur dans une bonne partie de l’ouvrage, sur les exemples liĂ©es aux tableaux et aux images, car ils sont très parlant (mais la discussion ne s’y restreint pas). Pour comprendre la perception d’images, il est utile d’avoir un modèle de triple perception.

    Lorsqu’on traite de la perception d’image, il nous faut considĂ©rer non pas deux mais trois entitĂ©s? Ce sont les suivantes :

    • A – la surface bidimensionnelle de l’image
    • B – l’objet tridimensionnel que la surface encode visuellement
    • C – L’objet dĂ©peint tridimensionnel

    La nouveautĂ© rĂ©side dans la distinction entre B et C qui ont Ă©tĂ© traitĂ©s de manière interchangeable dans les Ă©crits spĂ©cialisĂ©s. or bien qu’ils semblent souvent semblables, ce n’est pas toujours le cas. B et C s’Ă©cartent l’un de l’autre Ă  partir du moment oĂą l’image n’est pas pleinement naturalistes. Les caricatures fournissent un excellent exemple. Lorsque nous regardons une caricature (par exemple) de Mike Jagger, C est Mike Jagger lui-mĂŞme. Mais B, l’objet tridimensionnel que la surface encode visuellement, possède de traits bien diffĂ©rents de Mike Jagger lui-mĂŞme. Par exemple B a d’ordinaire des lèvres plus Ă©paisses.

    L’auteur revient en dĂ©tail sur la manière dont nous percevons une image, (via A et B, C n’Ă©tant pas perçu au moment oĂą l’on regarde l’oeuvre). C est reprĂ©sentĂ©, parfois, mais de manière quasi-perceptuelle, grâce Ă  notre imagerie mentale. Cela permettra Ă  l’auteur d’apporter (cf. plus bas) la notion très importante de propriĂ©tĂ©s pertinentes du point de vue esthĂ©tiques.

    Propriétés pertinentes du point de vue esthétiques

    Allant un peu plus loin, Bence Nanay, comprenant l’impatience du lecteur, passe Ă  l’Ă©tape suivante : c’est bien beau de parler d’attention distribuĂ©e sur des propriĂ©tĂ©s, et triple perception, mais de quelles propriĂ©tĂ©s parlons-nous ? Je ne peux rentrer dans le dĂ©tail de la discussion riche et passionnante, pleine de nuances, portĂ©e par l’auteur avec maestria, mais il passe en revue un certain nombre de propriĂ©tĂ©s esthĂ©tiques, classiques et utilisĂ©es de longue date dans l’histoire de l’art et en esthĂ©tique, et montre de manière convaincante qu’elles aboutissent Ă  des contradictions ou Ă  difficultĂ©s, qu’il est possible de lever en utilisant une notion plus ouverte, et plus large, les propriĂ©tĂ©s pertinentes du point de vue esthĂ©tiques. Il en donne la dĂ©finition suivante.
    Voici ma dĂ©finition (assez libĂ©rale) qui, encore une fois, devrait ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme une dĂ©finition de travail : si prĂŞter attention Ă  une propriĂ©tĂ© d’un particulier modifie la valence de l’expĂ©rience que l’on fait de ce particulier, c’est une propriĂ©tĂ© pertinente du point de vue esthĂ©tique. En d’autres termes, si prĂŞter attention Ă  P me conduit Ă  apprĂ©cier d’avantage (ou moins) mon expĂ©rience, P est une propriĂ©tĂ© pertinente du point de vue esthĂ©tique. (…) Il devrait ĂŞtre clair que la mĂŞme propriĂ©tĂ© peut ĂŞtre pertinente du point de vue esthĂ©tique dans un contexte et totalement non pertinente du point de vue esthĂ©tique dans un autre.

    Le semi-formalisme

    Le formalisme « radical » est l’affirmation selon laquelle « F : les seules propriĂ©tĂ©s d’une oeuvre d’art pertinentes du point de vue esthĂ©tique sont ses propriĂ©tĂ©s formelles ». C’est Ă©vident que le formalisme est faux, mais Bence Nanay prend le temps de montrer ce qu’il faut sauver du formalisme, et pourquoi il a longtemps Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme justifiĂ©, avant de proposer une version plus complexe, et rendant mieux compte de la rĂ©alitĂ© de nos expĂ©riences esthĂ©tiques : le semi-formalisme. Il s’appuie sur l’introduction de propriĂ©tĂ©s semi-formelles.
    Les propriĂ©tĂ©s semi-formelles sont des propriĂ©tĂ©s de l’image qui dĂ©pendent de façon constitutive des propriĂ©tĂ©s formelles de l’image (ou sont identiques Ă  elles). Pour ĂŞtre plus prĂ©cis, P est une propriĂ©tĂ© semi-formelle d’une oeuvre d’art particulière, x, si P dĂ©pend de manière constitutive des propriĂ©tĂ©s formelles de x (ou est identique Ă  elles).
    Une discussion importante est nĂ©cessaire pour dĂ©tailler ce qu’on appelle « dĂ©pendance constitutive », et on sait grĂ© Ă  l’auteur de simplifier le propos en posant que « ce sont les propriĂ©tĂ©s formelles de x qui font des propriĂ©tĂ©s semi-formelles de x ce qu’elles sont ». Tout cela peut paraitre un peu oiseux, et inutilement complexe, mais c’est ce qui permet Ă  Bence Nanay, quelques pages plus loin, de montrer pourquoi dans certains cas, les intentions d’un artiste, sont strictement dĂ©nuĂ©es de pertinence pour notre Ă©valuation esthĂ©tique si elles ne dĂ©pendent pas de façon constitutive des propriĂ©tĂ©s formelles de l’image. Idem pour le contexte historique ou social. Il donne l’exemple suivant :
    Jerrold Levinson soutient qu’on ne peut comprendre (ou Ă©valuer) les Ĺ“uvres d’art en les sĂ©parant du contexte d’histoire de l’art qui est le leur (Levinson, 1979, 2007). Et la manière dont une Ĺ“uvre d’art se situe dans l’histoire de l’art n’est pas une propriĂ©tĂ© formelle selon les versions classiques du formalisme. Mais est-ce une propriĂ©tĂ© semi-formelle aux yeux du semi-formaliste? Prenez un des exemples de Levinson, la propriĂ©tĂ© d’« ĂŞtre influencĂ© par CĂ©zanne ». Comme auparavant, savoir si cette propriĂ©tĂ© compte comme semi-formelle dĂ©pend des dĂ©tails de l’exemple. Si les marques de pinceau du tableau en question sont ce qu’ils sont Ă  cause de l’influence de CĂ©zanne, alors cette propriĂ©tĂ© est semi-formelle, car elle dĂ©pend de façon constitutive des propriĂ©tĂ©s formelles de l’image. Mais si l’influence se limite Ă  ce que le peintre du tableau en question a parcouru la Provence pour peindre des paysages, la propriĂ©tĂ© d’« ĂŞtre influencĂ© par CĂ©zanne » ne sera pas une propriĂ©tĂ© semi-formelle. La vĂ©ritĂ© est que le contexte de l’histoire de l’art est parfois pertinent (mais non toujours) pour notre Ă©valuation esthĂ©tique des images.

    Unicité

    Je ne reviens pas non plus en dĂ©tail sur cette discussion passionnante, mais l’unicitĂ© d’une oeuvre (rĂ©elle ou non) joue un rĂ´le important dans notre expĂ©rience esthĂ©tique. De fait, ce qui compte, c’est de traiter visuellement quelque chose comme unique, et comme si nous le rencontrions pour la première fois. Cette première rencontre favorise et crĂ©e les conditions d’un attention distribuĂ©e : nous tâchons de porter notre attention Ă  toutes sortes de propriĂ©tĂ©s de l’objet, pour en comprendre le sens.

    Histoire de la vision

    A nouveau une question passionnante : la vision et la perception ont-elle une histoire ? Notre manière de percevoir les choses ont elles Ă©voluĂ©es au cours de l’histoire. L’auteur livre plusieurs arguments très convaincants (qu’il ne prĂ©tend ĂŞtre dĂ©finitif) : l’apparition de manière très concentrĂ©e au XVIème siècle (renaissance italienne) de nombreuses oeuvres supposant une capacitĂ© de perception double (qui n’Ă©tait que très peu prĂ©sente avant), et des traitĂ©s comme le De Pictura (1435, donc prĂ©alable Ă  cette pĂ©riode) d’Alberti (1404-1472), dĂ©crivant la composition des oeuvres en ne parlant que de la scène dĂ©peinte (B) et ne mentionnant jamais les relations entre A et B, pourtant caractĂ©ristiques d’une perception double. Cela rejoint un autre Ă©clairage que j’ai eu l’autre jour, lors d’un exposĂ© sur l’apparition du Bureau d’Ă©tudes (sĂ©paration/distinction entre conception et rĂ©alisation) Ă  peu près Ă  la mĂŞme pĂ©riode avec le travail de Brunelleschi pour le dĂ´me de Florence. Il y a donc eu, probablement, une pĂ©riode (au moins en Occident) de profonde modification dans notre manière de percevoir et voir les objets.

    Programmes de recherche

    Un dernier point qui m’a intĂ©ressĂ© dans la lecture du livre, est la mention faite par l’auteur (nĂ© en Hongrie) des travaux d’Imre Lakatos (philosophe des sciences), lui aussi nĂ© en Hongrie. Lakatos Ă©tait un prolongateur de la pensĂ©e de Karl Popper, et j’ai trouvĂ© l’Ă©clairage sur les programmes de recherche « dĂ©gĂ©nĂ©rescents » et « progressistes » particulièrement intĂ©ressant. Cela fait partie aussi de ce qui m’a fait me sentir en bonne compagnie dans ce livre. En gros, un programme de recherche est une sĂ©quence temporelle d’un ensemble de thĂ©ories scientifiques. Un programme de recherche progressiste ne contredit pas de donnĂ©es nouvelles, et il effectue de nouvelles explications et prĂ©dictions. Un programme de recherche dĂ©gĂ©nĂ©rescent est un programme de recherche qui contredit parfois de nouvelles donnĂ©es et n’effectue pas ou presque pas de nouvelles prĂ©dictions. Le programme dĂ©gĂ©nĂ©rescent ajoute rĂ©gulièrement de nouvelles hypothèses ad hoc pour protĂ©ger son noyau et justifier des contradictions. Lakatos soutient qu’il est parfois utile d’ĂŞtre loyal Ă  un programme dĂ©gĂ©nĂ©rescent, car il peut se redresser parfois, mais seulement un certain temps. Bence Nanay applique cette distinction, en philosophie, au programme de recherche sur les « propriĂ©tĂ©s esthĂ©tiques » (bourrĂ© de contradiction et d’arguments ad hoc) versus le programme de recherche sur les « propriĂ©tĂ©s pertinentes du point de vue esthĂ©tiques ».

    A lire

    Un ouvrage vraiment superbe, exigeant, et qui apporte un Ă©clairage majeur Ă  mon sens complĂ©tant parfaitement les ouvrages plus orientĂ©s purement sur l’esthĂ©tique et les critères esthĂ©tiques, car il apporte une vue plus large en partant de la perception pour aller vers les expĂ©riences esthĂ©tiques.

  • La possibilitĂ© de Dieu

    La possibilité de Dieu

    AurĂ©lien Marq (@AurelienMarq) est un haut fonctionnaire et essayiste, contributeur rĂ©gulier de Causeur (@Causeur), Atlantico (@atlantico_fr) et Front Populaire (@FrontPopOff). Je le suis depuis un certain temps sur X, j’ai commandĂ© (et offert) son livre « La possibilitĂ© de Dieu » dès sa parution. J’apprĂ©cie en effet beaucoup les prises de positions de l’auteur sur les sujets de sociĂ©tĂ©, et j’ai trouvĂ© passionnant de dĂ©couvrir la manière de penser d’AurĂ©lien Marq sur ce sujet Ă´ combien complexe.

    HonnĂŞte homme

    Un mot d’abord sur l’auteur et son style. PrĂ©cis, argumentĂ©, foisonnant de rĂ©fĂ©rences littĂ©raires, philosophiques, scientifiques, on voit tout de suite que le sujet passionne l’auteur. D’une manière qui me touche : loin de prĂ©tendre dĂ©tenir la vĂ©ritĂ©, le livre est une livre de questionnement, et d’appel au dialogue. Le remarquable chapitre dĂ©diĂ© Ă  la discussion, rĂ©futation, des principaux arguments des athĂ©es est Ă  mon sens reprĂ©sentatif du style de Marq : sa quĂŞte est celle du vrai, et il crĂ©dite les athĂ©es d’apporter au moins certains morceaux de cette vĂ©ritĂ©, permettant y compris aux religieux et aux croyants, de mieux penser leur foi et leur religion, en les dĂ©barrassant des superstitions et du dogmatisme. Etant athĂ©e, j’y suis sensible : je crĂ©dite les croyants, en miroir, d’exactement la mĂŞme chose. Les croyants, la spiritualitĂ©, empĂŞche les athĂ©es de tomber dans un bĂŞte matĂ©rialisme, refusant la complexitĂ© et le mystère. Je vais lui demander de prĂ©facer l’essai que je suis en train de terminer, tant j’ai trouvĂ© une dĂ©marche en miroir. Je me permets d’ajouter un point : ses prises de position, Ă  plusieurs reprises dans le livre, montrent un esprit critique remarquable, et un courage intellectuel que l’on aimerait voir plus souvent. Pas de blabla multiculturaliste, ou relativiste, dans cet essai : uniquement un honnĂŞte homme, fin, courageux, qui recherche la vĂ©ritĂ©. Je serai très honorĂ© qu’il accepte de lire mon essai, et encore mieux, de le discuter avec moi. Le prĂ©facer, nous verrons, encore faut-il qu’il y trouve matière intĂ©ressante.

    Passionnant

    J’ai trouvĂ© la lecture très agrĂ©able, mĂŞme si le chapitre « DĂ©finir Dieu » m’a un peu déçu. C’est souvent ma question Ă  ceux qui parlent de Dieu « qu’entends-tu par Dieu? », et la rĂ©ponse me parait souvent un brin Ă©vasive, ou tellement large et multifacettes, que c’est une manière de dire en un seul mot « mystère-nature-divin », oĂą le « divin » prend des sens multiples.
    Mais ce chapitre se voit fort heureusement complĂ©tĂ© par la suite de l’essai. Les discussion y sont passionnantes, et je retrouve plein de sources et d’inspiration communes (notamment le très bel Ă©change entre Richard Dawkins et Ayaan Hirsi Ali – @Ayaan). Nombre de citations vont venir complĂ©ter ma collection, et quelques passages du livre me paraissent digne d’ĂŞtre retenus Ă©galement. Au final, et je sens un progression dans l’essai vers cette double conclusion qui contredit presque certains autres passages :

    • rejoignant sur ce point Adin Steinsaltz, AurĂ©lien Marq semble penser qu’au final le « divin » est l’antithèse de « l’absurde ». Je me permets de recoller ici cette phrase de Steinsaltz : « La croyance en D-ieu peut ĂŞtre naĂŻve et puĂ©rile ou bien raffinĂ©e et Ă©laborĂ©e. Les images que nous nous en faisons peuvent ĂŞtre absurdes ou philosophiquement abouties. Cependant, cette croyance, une fois dĂ©barrassĂ©e de tout verbiage, se rĂ©sume ainsi : l’existence a un sens. Certains pensent, probablement Ă  tort, qu’ils le connaissent, alors que d’autres se contentent d’y rĂ©flĂ©chir. Tout ce que nous vivons apparaĂ®t comme un ensemble dĂ©cousu. Le fait que nous nous efforcions de relier entre elles ces diffĂ©rentes particules d’information repose sur notre foi, a priori, qu’il existe bien une certaine connexion ». Les athĂ©es voient le monde comme dĂ©nuĂ© de sens global, lĂ  oĂą les croyants voient le monde comme ayant un sens. PrĂ©cisons tout de suite, en tant qu’athĂ©e, que je suis convaincu que le sens global du monde (du rĂ©el) n’existe pas, ou m’Ă©chappera toujours, et que, bien sĂ»r, nos vies sont remplies de sens, car les humains ont besoin et soif de sens.
    • le second point, lisible, est que l’auteur, au final, est d’accord avec la symbolique incroyable qu’a apportĂ© le Nouveau Testament : s’incarnant dans un homme, Dieu montre qu’il y a du divin et du sacrĂ© dans l’humain. A nouveau, je suis en accord total avec ce point de vue, mais il me semble possible sans avoir besoin de recourir Ă  un Dieu extĂ©rieur Ă  nous, existant indĂ©pendamment de nous, ou Ă©tant la cause de toutes choses.

    Critique constructive

    Avant de recommander Ă  nouveau cet excellent essai, je mentionne un point qui me semble une faiblesse dans le raisonnement de Marq : il sous-estime la puissance des phĂ©nomènes d’Ă©mergence. Oui, c’est proprement miraculeux que la vie, la conscience, et plein d’autres choses comme l’opus 111 de Beethoven, aient pu Ă©merger de mĂ©canismes physico-chimiques, psychologiques, Ă©motionnels, rationnels. Mais je prends le mot de miracle dans son sens Ă©tendu : « Fait extraordinaire qui porte Ă  l’Ă©tonnement et Ă  l’admiration. » Les faits les plus extraordinaires ne nĂ©cessitent pas l’existence de Dieu, mais bien plutĂ´t que reconnaitre que le RĂ©el est merveilleux. C’est une caractĂ©ristique du rĂ©el en tant qu’objet de notre entendement. Cela rejoint en partie la conclusion de la superbe vidĂ©o de Monsieur Phi que je vous ai partagĂ© l’autre jour. MĂŞme si nous n’Ă©tions que des machines, ne serait-ce pas une source, en soi, d’Ă©merveillement, sans avoir besoin de recourir Ă  d’autres causes (une âme, du divin, ou tout autre chose difficile Ă  dĂ©finir et non nĂ©cessaire pour penser ces choses-lĂ ) ?
    A nouveau, je vous recommande cet ouvrage, si ces sujets vous intĂ©ressent. Il est passionnant, très bien Ă©crit, et partage une forme de lyrisme sur ce sujet qui donne envie d’aller plus loin.
    nota bene : n’ayant pas trouvĂ© de photo d’AurĂ©lien Marq, j’ai choisi d’illustrer ce billet avec une image d’AthĂ©na, qui semble ĂŞtre pour l’auteur une figure importante du panthĂ©on mythologique grĂ©co-romain