CatĂ©gorie : 📚 Livres

  • RĂ©flexions sur la RĂ©volution en France

    Réflexions sur la Révolution en France

    Edmund Burke (1729-1797) est un penseur incontournable (j’ai pour ma part dĂ©cidĂ© d’arrĂȘter de le contourner aprĂšs la lecture du bouquin de Leo Strauss). Homme politique et philosophe, considĂ©rĂ© comme le pĂšre du conservatisme moderne, et influent penseur libĂ©ral, il s’est opposĂ©, dans le livre dont ce billet porte le titre, à  plusieurs aspects de la RĂ©volution française (en 1790, dans une lettre qui Ă©tait une rĂ©ponse à  une demande d’un jeune noble français, auquel il s’adresse dans le texte). Philippe Raynaud le dit trĂšs bien dans sa prĂ©face à  l’Ă©dition que j’ai lue :
    L’extraordinaire force du livre de Burke tient donc à  la fois, outre ses Ă©minentes qualitĂ©s littĂ©raires, à  la clartĂ© avec laquelle s’y expriment tous les thĂšmes du conservatisme moderne et à  la luciditĂ© dont faisait preuve l’auteur, bien avant les dĂ©veloppements terroristes de la RĂ©volution française.
    Si l’on devait caricaturer sa pensĂ©e, conservatrice, il s’oppose à  la violence de la RĂ©volution française, sa frĂ©nĂ©sie de «table rase» au nom d’idĂ©aux, l’absence de respect des institutions ayant montrĂ© leur utilitĂ© – notamment les expropriations, la violation des droits les plus Ă©lĂ©mentaires, les meurtres. C’est Ă©galement une pensĂ©e pragmatique, ancrĂ©e dans le rĂ©el, et ne le sacrifiant au nom d’idĂ©aux.
    Mais je ne saurais prendre sur moi de distribuer la louange ou le blĂąme à  rien de ce qui a trait aux actions ou aux affaires humaines en ne regardant que la chose elle-mĂȘme, dĂ©nuĂ©e de tout rapport à  ce qui l’entoure, dans la nuditĂ© et l’isolement d’une abstraction mĂ©taphysique. Quoi qu’en disent certains, ce sont les circonstances qui donnent à  tout principe de politique sa couleur distinctive et son effet caractĂ©ristique. Ce sont les circonstances qui font qu’un systĂšme civil et politique
    est utile ou nuisible au genre humain. Si l’on reste dans l’abstrait, l’on peut dire aussi bien du gouvernement que de la libertĂ© que c’est une bonne chose.

    Son attachement à  la rĂ©alitĂ©, à  la dĂ©fense de la propriĂ©tĂ© comme droit inaliĂ©nable, aux traditions et aux institutions Ă©tablies qui contiennent une partie de la sagesse, en font rĂ©ellement un penseur central pour le libĂ©ral-conservatisme dont je dĂ©fend l’Ă©mergence (le renouveau?). Je comprends qu’Hayek & Popper aient reconnu leur dette à  l’Ă©gard de Burke.
    L’idĂ©e m’avait marquĂ©e dans « Droit, LĂ©gislation et Liberté » d’Hayek : les institutions en place, en gĂ©nĂ©ral, dans les sociĂ©tĂ©s ouvertes, contiennent beaucoup d’Ă©lĂ©ments appris, et construits par essais/erreurs par les humains. Cela me rappelle le domaine scientifique et technologique, que je connais mieux : lorsqu’un savoir devient robuste, il est en gĂ©nĂ©ral intĂ©grĂ© dans des outils (rĂšgles, processus, outils, institutions, etc..). C’est logique qu’il en soit de mĂȘme pour les savoirs de types « organisation sociale », ou « politiques ».
    La pensĂ©e de Burke me parle, enfin, car elle est humble (c’est souvent une posture caractĂ©ristique du pragmatisme : le rĂ©el a raison). Contre les constructivistes de tout poil qui prĂ©tendent rĂ©inventer la sociĂ©tĂ© de zĂ©ro à  partir de leur idĂ©aux mĂ©taphysiques, Burke apporte un contrepoint important : la sociĂ©tĂ© telle qu’elle est, patiemment construite pendant des centaines d’annĂ©es (des millĂ©naires), est la seule matiĂšre utilisable pour construire. Burke n’est pas opposĂ© au changement (sa vie prouve mĂȘme l’inverse), il est simplement conservateur. Gardons ce qui est bon dans la sociĂ©tĂ©.
    « RĂ©flexions sur la rĂ©volution française » est donc un livre essentiel. Surtout en France, oĂč l’on nous bourre le crĂąne à  l’Ă©cole avec la sacro-sainte RĂ©volution française, censĂ©e ĂȘtre l’alpha et l’omega de la pensĂ©e, le point de dĂ©part de l’histoire française. Il y a trop de pages magnifiques dans ce livre, notamment sur ce qu’est la propriĂ©tĂ©, les droits de l’homme, pour en choisir un qui serait dĂ©finitivement le meilleur. Je garde ce petit passage, car il dit beaucoup de ce que sont la libertĂ© et la propriĂ©tĂ©.

    Il faut aussi, si l’on veut que la propriĂ©tĂ© soit protĂ©gĂ©e comme elle doit l’ĂȘtre, qu’elle soit reprĂ©sentĂ©e sous sa forme la plus massive, la plus concentrĂ©e. L’essence caractĂ©ristique de la propriĂ©tĂ©, telle qu’elle rĂ©sulte des principes conjuguĂ©s de son acquisition et de sa conservation, est l’inĂ©galitĂ©.(…) Je suis aussi loin de dĂ©nier en thĂ©orie les vĂ©ritables droits des hommes que de les refuser en pratique (en admettant que j’eusse en la matiĂšre le moindre pouvoir d’accorder ou de rejeter). En repoussant les faux droits qui sont mis en avant, je ne songe pas à  porter atteinte aux vrais, et qui sont ainsi faits que les premiers les dĂ©truiraient complĂštement. Si la sociĂ©tĂ© civile est faite pour l’avantage de l’homme, chaque homme a droit à  tous les avantages pour lesquels elle est faite. C’est une institution de bienfaisance ; et la loi n’est autre chose que cette bienfaisance en acte, suivant une certaine rĂšgle. Tous les hommes ont le droit de vivre suivant cette rĂšgle ; ils ont droit à  la justice, et le droit de n’ĂȘtre jugĂ©s que par leurs pairs, que ceux-ci remplissent une charge publique ou qu’ils soient de condition ordinaire. Ils ont droit aux fruits de leur industrie, ainsi qu’aux moyens de faire fructifier celle-ci. Ils ont le droit de conserver ce que leurs parents ont pu acquĂ©rir ; celui de nourrir et de former leur progĂ©niture ; celui d’ĂȘtre instruits à  tous les Ăąges de la vie et d’ĂȘtre consolĂ©s sur leur lit de mort. Tout ce qu’un homme peut entreprendre par lui-mĂȘme sans lĂ©ser autrui, il est en droit de le faire ; de mĂȘme qu’il a droit à  sa juste part de tous les avantages que procurent le savoir et l’effort du corps social. Dans cette association tous les hommes ont des droits Ă©gaux ; mais non à  des parts Ă©gales. Celui qui n’a placĂ© que cinq shillings dans une sociĂ©tĂ© a autant de droits sur cette part que n’en a sur la sienne celui qui a apportĂ© cinq cents livres. Mais il n’a pas droit à  un dividende Ă©gal dans le produit du capital total. Quant au droit à  une part de pouvoir et d’autoritĂ© dans la conduite des affaires de l’État, je nie formellement que ce soit là  l’un des droits directs et originels de l’homme dans la sociĂ©tĂ© civile ; car pour moi il ne s’agit ici que de l’homme civil et social, et d’aucun autre. Un tel droit ne peut relever que de la convention.

  • Soif

    Soif

    C’est toujours difficile de faire une critique d’un livre que l’on nous a conseillĂ© (en l’occurrence, famille et amis me l’ont recommandĂ©, et offert). N’en dire que du bien, ou n’en dire que du mal, ne sont pas des options : il s’agit de de rĂ©ellement prĂ©ciser ce que l’on a apprĂ©ciĂ©, ou moins, dans le livre.

    OsĂ© et bien Ă©crit…

    Commençons par les compliments. « Soif », d’AmĂ©lie Nothomb, est un roman trĂšs bien Ă©crit, et audacieux : faire parler JĂ©sus Ă   la premiĂšre personne, il fallait oser, tout de mĂȘme. C’est risquĂ©, parce que l’auteur est Ă   peu prĂšs sĂ»r, dans ce cas, de se mettre tout le monde Ă   dos : les dogmatiques qui vont souligner toutes les divergences entre ce rĂ©cit et les Évangiles (ou le dogme acceptĂ©), les athĂ©es qui pensent que JĂ©sus ne pouvait ĂȘtre qu’une sorte d’illuminĂ©, ceux qui auraient prĂȘtĂ© une autre personnalitĂ© Ă   JĂ©sus, ceux qui ne pensent pas que l’on puisse lui en prĂȘter une, etc. OsĂ©, donc, et trĂšs bien Ă©crit. Le style est vif, direct, et rappelle, dans une certaine mesure, l’extrĂȘme simplicitĂ© de parole qui est rapportĂ©e dans les Évangiles. Le roman se lit vite, et l’absence de suspens, n’empĂȘche pas une certaine tension dans la narration. La seule critique de style est l’utilisation inutile de « flashs-forward » (ou prolepses) qui donnent l’impression d’un JĂ©sus omniscient, alors qu’Ă   d’autres moments ses propos contredisent ce fait (notamment quand il affirme qu’il n’aura fait changer au final que 3 ou 4 personnes).

    …mais mal ficelĂ© spirituellement

    Les critiques maintenant. J’ai trouvĂ© que l’approche initiale, dans laquelle JĂ©sus explique ce qu’est Dieu en terme d’Ă©lan, d’Ă©motion, en lien justement avec le titre Ă©tait trĂšs intĂ©ressante (bien qu’Ă   mon sens totalement vouĂ©e Ă   l’Ă©chec comme « explication » de Dieu, puisque limitĂ©e Ă   la dimension vĂ©cue, faite de sensation, et faisant de Dieu et de l’amour pour toute chose une forme d’ataraxie, ou de retour Ă   l’absence de manque).
    Tentez cette expĂ©rience : aprĂšs avoir durablement crevĂ© de soif, ne buvez pas le gobelet d’eau d’un trait. Prenez une seule gorgĂ©e, gardez-la en bouche quelques secondes avant de l’avaler. Mesurez cet Ă©merveillement. Cet Ă©blouissement, c’est Dieu. Ce n’est pas la mĂ©taphore de Dieu, je le rĂ©pĂšte. L’amour que vous Ă©prouvez Ă   cet instant prĂ©cis pour la gorgĂ©e d’eau, c’est Dieu. Je suis celui qui arrive Ă   Ă©prouver cet amour pour tout ce qui existe. C’est cela ĂȘtre le Christ.
    Pourquoi donc par la suite AmĂ©lie Nothomb revient-elle Ă   d’autres explications – contradictoires avec cette premiĂšre approche, oĂč la notion de « pĂšre » revient, avec une volontĂ© personnelle ? Les habituelles bĂ©quilles. Contradiction interne, Ă   nouveau, mais qui n’est pas utilisĂ©e pour enrichir la personnalitĂ© de JĂ©sus, mais perturbent plutĂŽt la comprĂ©hension.
    J’ai regrettĂ© le focus excessif mis sur les sensations immĂ©diates de JĂ©sus, comme si sa pensĂ©e ne pouvait ĂȘtre qu’une pensĂ©e incarnĂ©e, au sens le plus physique du terme. Pour avoir lu les Évangiles, je n’arrive pas Ă   imaginer JĂ©sus pensant le monde centrĂ© sur son nombril, et sans aucune dimension politique ou sociale dans sa pensĂ©e. A nouveau, en plus, en contradiction avec les prolepses (p 150) :  » […] je croyais Ă   la possibilitĂ© de changer l’homme. On a vu ce que cela a donnĂ©. Si j’en ai modifiĂ© trois, c’est le bout du monde. »
    Bref, ce JĂ©sus me semble ĂȘtre une construction artificielle mĂȘlant de la philosophie d’AmĂ©lie Nothomb et des Ă©lĂ©ments de ce qu’on a pu avoir comme traces de JĂ©sus. C’est lĂ©gitime : chacun a bien le droit de s’approprier ce personnage comme il l’entend. Et tant mieux s’il rĂ©sonne avec chacun, en nuances. Mais tout de mĂȘme : un JĂ©sus qui pense que la vie ne vaut pas la peine d’ĂȘtre vĂ©cue ? (p46 : « Si on se rendait compte, on choisirait de ne pas vivre. »). Tout en faisant l’apologie de l’amour charnel, comme platonique ? Au final, j’ai le sentiment d’un livre bien Ă©crit, malin, mais qui maltraite un peu son sujet. Au lieu d’embrasser le mystĂšre, AmĂ©lie Nothomb a tentĂ© de le rendre tangible, voire de le rĂ©soudre. C’est lĂ   que se situe son erreur, Ă   mon sens. Et vous ? Qu’en avez-vous pensĂ© ?

  • A la premiĂšre personne

    A la premiĂšre personne

    J’apprĂ©cie beaucoup Finkielkraut. C’est un penseur/auteur fin, rigoureux, honnĂȘte, et son Ă©criture est toujours trĂšs agrĂ©able. J’avais dĂ©vorĂ© « L’identitĂ© malheureuse » et « Un coeur intelligent » (et j’avais Ă©tĂ© déçu – pas par sa faute – de son dialogue manquĂ© avec son amie).
    Son nouveau livre, A la premiĂšre personne, se lit tout aussi facilement, tout en Ă©tant d’une grande densitĂ© : beaucoup d’idĂ©es, ramassĂ©es dans des formules travaillĂ©es, beaucoup de citations de sources variĂ©es. Alain Finkielkraut y explique son parcours philosophique et spirituel. C’est passionnant, car on y dĂ©couvre son histoire avec Pascal Bruckner, Levinas, PĂ©guy (que dĂ©cidĂ©ment je dois dĂ©couvrir) ou Heidegger, et leur impact sur sa propre pensĂ©e.
    Comme je connais dĂ©jà  bien Finkielkraut, j’avoue ĂȘtre restĂ© un peu sur ma faim : j’aurais voulu avoir du nouveau, mais ce n’Ă©tait pas le but du livre.

    Il y revient de maniĂšre trĂšs claire sur son histoire complexe avec son identitĂ© juive, mais dont j’avais eu un aperçu dans le livre de ses Ă©changes avec Rony Brauman.

    Et j’ai compris une partie de ce qui peut me sĂ©parer de certains intellectuels ; à  la suite d’Heidegger, il s’inscrit dans la lignĂ©e des penseurs qui voient la technique comme le nouveau paradigme pour l’humain, avec ses avancĂ©es et ses travers. Je crois – peut-ĂȘtre ai-je tort – que, malgrĂ© le vrai changement qu’a constituĂ© l’essor formidable des techniques depuis le 18Ăšme siĂšcle, que l’Homme est un animal technique. Depuis le dĂ©but. Penser la technique comme extĂ©rieure à  l’Homme, ou l’Homme sans technique/technologie, c’est un peu comme penser l’Homme sans la sociĂ©tĂ©. C’est utile, mais comme le rappelait avec justesse Nathalie Heinich, ces modĂšles binaires tendent à  « reconduire une opposition individu/sociĂ©tĂ© qui charrie beaucoup d’impensĂ©s et d’illusions — au premier rang desquelles celle selon laquelle il pourrait exister des individus indĂ©pendants d’une sociĂ©tĂ©.» La mĂȘme chose s’applique à  la technique et à  la technologie : il ne peut exister d’individus indĂ©pendants de la technique/technologie. C’est un autre sujet, mais cette partie m’a intĂ©ressĂ©e parce que j’y sens, pour la premiĂšre fois une forme de dĂ©saccord philosophique avec Finkielkraut.

    Je dois dĂ©cidĂ©ment faire une recension du bouquin de Simondon, « Du mode d’existence des objets techniques », qui m’avait passionnĂ© et que j’avais trouvĂ© trĂšs profond justement sur ce sujet de la technique/technologie. Je vais devoir le relire, parce que c’Ă©tait trapu.

    Bref, « A la premiÚre personne » est un livre dense, stimulant, riche, bien écrit, et qui se dévore. Il permet de découvrir un peu plus la personnalité philosophique de Finkielkraut, ce qui, comme il le dit dÚs le début, est bien aligné avec sa volonté de toujours chercher la vérité. Je lui laisse le mot de la fin, qui est aussi le mot du début de son livre.

    Parce que, malgrĂ© mes efforts pour ralentir le galop du temps, j’avance irrĂ©mĂ©diablement en Ăąge et aussi, je l’avoue, parce que je souffre des Ă©pithĂštes inamicales parfois accolĂ©es à  mon nom, le moment m’a paru semblĂ© venu de faire le point et de retracer mon parcours sans faux-fuyants ni complaisance.
    Il ne s’agit en aucune façon pour moi de rabattre la connaissance sur la confession et de dĂ©fendre une vĂ©ritĂ© purement subjective. Je ne choisis pas, à  l’heure des comptes, de me retrancher dans la forteresse imprenable de l’autobiographie. Je joue cartes sur table, je dis d’oĂč je parle, mais je ne dis pas pour autant: « A chacun sa vision des choses. » Je ne me dĂ©fausse pas, par une dĂ©claration d’identitĂ©, de la rĂ©ponse à  la question de tous les dangers : « Qu’est-ce qui se passe? » Rien ne me chagrinerait davantage que de contribuer à  rendre ma rĂ©ponse inoffensive en la psychologisant. Peu importent donc mes histoires, mes secrets, ma nĂ©vrose, mon caractĂšre! Le vrai que je cherche encore et toujours est le vrai du rĂ©el ; l’Ă©lucidation de l’ĂȘtre et des Ă©vĂ©nements reste, à  mes yeux, prioritaire. En dĂ©pit de la fatigue et du dĂ©couragement qui parfois m’assaille, je poursuis obstinĂ©ment cette quĂȘte. Je m’intĂ©resse moins que ne m’affecte le monde. Cependant, comme l’a Ă©crit Kierkegaard, « penser est une chose, exister dans ce qu’on pense est autre chose ». C’est cet autre chose que j’ai voulu mettre au clair en Ă©crivant, une fois n’est pas coutume, à  la premiĂšre personne.

  • L’Iliade et l’OdyssĂ©e

    L’Iliade et l’OdyssĂ©e

    Il en est de L’Iliade et de L’OdyssĂ©e comme de La Bible : ce sont des morceaux de notre culture, des racines. Je viens de terminer cette formidable Ă©popĂ©e, ce terrible rĂ©cit, ce roman incroyable (LE roman?). Et j’avoue avoir pris beaucoup de plaisir à  (re)trouver ces histoires. Bien sĂ»r, chacun connait sans les avoir lu des Ă©pisodes du voyage de retour d’Ulysse vers Ithaque. Ils sont maintenant passĂ©s dans l’imaginaire collectif : CircĂ©, Calypso, Charybde et Scylla, le Cyclope, les SirĂšnes, les prĂ©tendants et la vengeance d’Ulysse.
    L’Iliade est plus ardu à  lire, mais passionnant aussi : on y dĂ©couvre le jeu des divinitĂ©s de l’Olympe qui prennent part à  la lutte, certains du cĂŽtĂ© des Grecs, d’autres du cĂŽtĂ© des Troyens assiĂ©gĂ©s. Ces Dieux prennent souvent l’apparence d’humain pour aller peser sur les esprits, et usent de leur pouvoir pour peser sur l’issue du combat entre les deux armĂ©es. On retrouve là , à  nouveau des noms et des personnages plus ou moins connus, Agamemnon, Achille, Hector. Le rĂ©cit est plus centrĂ© sur la colĂšre d’Achille, qui n’en sortira que pour aller venger son ami Patrocle, tuĂ© par Hector, sur la mort d’Hector, et la rĂ©cupĂ©ration de son corps par les Troyens, que sur l’issue du siĂšge à  proprement parler.
    Il existe plein d’Ă©ditions diffĂ©rentes : sur Kindle j’ai commencĂ© par une version trĂšs rĂ©sumĂ©e, puis j’ai lu la version de Leconte de Lisle qui est dans le domaine public. N’hĂ©sitez pas si la mythologie vous intĂ©resse : L’Iliade et l’OdyssĂ©e sont des livres accessibles, et d’une grande richesse !

  • Droit naturel et histoire

    Droit naturel et histoire

    J’ai lu lentement le livre de Leo Strauss Droit naturel et histoire. C’est qu’il est assez dense et riche, et nĂ©cessite un peu de concentration. C’est accentuĂ© Ă©galement par le fait qu’il n’y a pas Ă   proprement parler de « thĂšse » que Leo Strauss passerait au crible, ou construirait, Ă   l’aide des auteurs qu’il mobilise dans son propos. Ma modeste recension listera donc quelques idĂ©es fortes qui m’ont marquĂ©es. Je dois dire que dans son ensemble, le livre est assez fort, parce que trĂšs documentĂ©, argumentĂ©, rationnel sans ĂȘtre rationnaliste, rigoureux. Nous avons affaire Ă   un penseur trĂšs sĂ©rieux, et un fin connaisseur des auteurs qu’il utilise (il suffit de lire sa bio sur Wikipedia pour s’en convaincre).

    Le Droit naturel, notion centrale pour la morale

    Leo Strauss ouvre le livre avec une citation de la DĂ©claration d’indĂ©pendance :

    Nous tenons pour Ă©videntes en elles-mĂȘmes ces vĂ©ritĂ©s, que tous les hommes naissent Ă©gaux, qu’ils ont Ă©tĂ© investis par leur CrĂ©ateur de certains Droits inaliĂ©nables parmi lesquels sont les droits Ă   la Vie, la LibertĂ© et la recherche du Bonheur.

    Leo Strauss, qui travaille sur la crise de l’Occident (pour faire vite), explique que le sens et « l’Ă©vidence » de cette phrase n’est plus tout Ă   fait aussi claire Ă   notre Ă©poque. Pour autant la notion de Droit naturel lui parait centrale :
    NĂ©anmoins, le besoin du droit naturel est aussi manifeste aujourd’hui qu’il l’a Ă©tĂ© durant des siĂšcles et mĂȘme des millĂ©naires. Rejeter le droit naturel revient Ă   dire que tout droit est positif, autrement dit que le droit est dĂ©terminĂ© exclusivement par les lĂ©gislateurs et les tribunaux des diffĂ©rents pays. Or il est Ă©vident qu’il est parfaitement sensĂ© et parfois mĂȘme nĂ©cessaire de parler de lois ou de dĂ©cisions injustes. (…) Mais le simple fait que nous puissions nous demander ce que vaut l’idĂ©al de notre sociĂ©tĂ© montre qu’il y a dans l’homme quelque chose qui n’est point totalement asservi Ă   sa sociĂ©tĂ© et par consĂ©quent que nous sommes capables, et par lĂ   obligĂ©s, de rechercher un Ă©talon qui nous permette de juger de l’idĂ©al de notre sociĂ©tĂ© comme de tout autre. Cet Ă©talon ne peut ĂȘtre trouvĂ© dans les besoins des diffĂ©rentes sociĂ©tĂ©s, car elles ont, ainsi que leur composants, de nombreux besoins qui s’opposent les uns aux autres : la question de prioritĂ© se pose aussitĂŽt. (…) Le problĂšme soulevĂ© par le conflit des besoins sociaux ne peut ĂȘtre rĂ©solu si nous n’avons pas connaissance du droit naturel. Il semblerait alors quel le rejet du droit naturel conduise inĂ©vitablement Ă   des consĂ©quences dĂ©sastreuses. (…) L’abandon actuel du droit naturel conduit au nihilisme ; bien plus, il s’identifie au nihilisme. (…) (les libĂ©raux amĂ©ricains c.a.d. la gauche) semblent croire que notre incapacitĂ© Ă   acquĂ©rir une connaissance authentique de ce qui en soi bon ou juste nous oblige Ă   tolĂ©rer toutes les opinions sur ce qui est bon ou juste, ou Ă   tenir pour Ă©galement respectables toutes les prĂ©fĂ©rences ou « civilisations ». (…) Lorsque les libĂ©raux vinrent Ă   supporter difficilement la limitation absolue de la diversitĂ© ou de l’individualitĂ© qu’avaient posĂ©e les interprĂštes mĂȘme les plus libĂ©raux du droit naturel, ils eurent Ă   choisir entre le droit naturel et l’Ă©panouissement sans frein de l’individu. Ils optĂšrent pour la seconde solution.

    Cela ne vous rappelle rien ? (moi, ça me rappelle les analyses de Bock-CÎté, et de Pierre Manent).
    Leo Strauss revient ensuite sur l’opposition entre les « libĂ©raux » (au sens US du terme) et les disciples catholiques ou non de Saint-Thomas, en soulignant que cette « opposition » escamote une partie du problĂšme : tous, en effet, sont Modernes, c’est-Ă  -dire dans une pensĂ©e non tĂ©lĂ©ologique de l’univers et de l’homme. Or, les droits naturels, dans leur conception classique, supposent une perspective tĂ©lĂ©ologique de l’univers, et donc de l’homme.

    Pensée conservatrice

    VoilĂ   l’ampleur des problĂšmes que Leo Strauss Ă©claire, en passant en revue un certain nombre d’auteurs (Machiavel, Hobbes, Locke, Rousseau, Burke) qui tournent autour de ce sujet, plus ou moins explicitement. Il porte une charge magnifique contre l’historicisme (et notamment Weber, dont il respecte l’intelligence, mais qu’il dĂ©truit littĂ©ralement), quelques annĂ©es avant Popper. Je ferai prochainement un billet sur ces deux maux de la pensĂ©e, trĂšs proches, que sont l’historicisme et le polylogisme.

    Je ressors de cette lecture enrichi, notamment de cette belle plongĂ©e thĂ©matique dans la pensĂ©e de plusieurs auteurs. J’ai le sentiment qu’il est grand temps de lire Burke. Ses analyses sur la thĂ©orie et la pratique semblent tout Ă   fait passionnantes, et j’y retrouve des intuitions de type « catallactiques » de ce qui constitue une sociĂ©tĂ©. Je laisse la parole Ă   Strauss, avec le dernier paragraphe du livre, concernant Burke, qui dit tout cela bien mieux que moi :
    Burke s’opposait aux classiques quant Ă   la genĂšse de l’ordre social sain parce qu’il n’Ă©tait pas d’accord avec eux sur son caractĂšre. Tel qu’il le voyait, l’ordre social ou politique sain ne devait pas ĂȘtre « formĂ© selon un plan rĂ©gulier ou avec une unitĂ© de projet », parce que des façons d’agir aussi « systĂ©matiques », une telle « prĂ©somption de la sagesse des inventions humaines » serait incompatibles avec le plus haut degrĂ© possible de « libertĂ© personnelle » : l’Etat doit rechercher « la plus grande diversitĂ© des fins » et doit aussi peu que possible « sacrifier l’une de ces fins Ă   l’autre ou au tout ». Il doit s’attacher Ă   « l’individualité » ou avoir le plus grand souci possible du « sentiment individuel ou de l’intĂ©rĂȘt individuel ». C’est pour cette raison quel a genĂšse de l’ordre social sain ne doit pas ĂȘtre un processus guidĂ© par le rĂ©flexion mais doit ĂȘtre aussi proche qu’il se peut d’un processus naturel imperceptible : le naturel est l’individuel, et l’universel est une crĂ©ation de l’entendement. Le caractĂšre naturel et le libre Ă©panouissement de l’individualitĂ© sont une seule et mĂȘme chose. Par suite, le libre dĂ©veloppement de l’individu, loin de conduire au chaos, est Ă   l’origine du meilleur ordre, un ordre qui n’est pas seulement compatible avec « une irrĂ©gularitĂ© dans la masse totale », mais qui la requiert. Il y a de la beautĂ© dans l’irrĂ©gularitĂ© : « la mĂ©thode et l’exactitude, l’Ăąme de la proportion, sont plus prĂ©judiciables que profitables Ă   la cause de la beauté ». La querelle entre les anciens et les modernes touche en fin de compte, et peut-ĂȘtre mĂȘme depuis le dĂ©but, au statut de « l’individualité ». Burke lui-mĂȘme Ă©tait encore trop profondĂ©ment imbu de l’esprit des « bons anciens » pour permettre Ă   ce souci de l’individualitĂ© de l’emporter sur le souci de la vertu.Leo Strauss, Droit Naturel et Histoire, p 279

  • Le miracle Spinoza

    Le miracle Spinoza

    J’ai rĂ©cemment eu l’occasion de lire le formidable livre de Baltasar Thomass, Etre heureux avec Spinoza, et – toujours conseillĂ© par mon ami Jean-Marc – le trĂšs bon livre de FrĂ©dĂ©ric Lenoir, Le miracle Spinoza.

    Incontournable Spinoza

    Spinoza fait partie des incontournables. Qu’on le lise ou non, on finit forcĂ©ment par le rencontrer, au dĂ©tour de ses lectures. J’avais dĂ©couvert il y a longtemps l’ouvrage majeur de Spinoza, L’Ethique, et j’avais trouvĂ© ça ardu, difficile, mais avec des raisonnements puissants et rigoureux. Je l’avais feuilletĂ©, rĂ©guliĂšrement, et en dĂ©sordre (j’avais laissĂ© le livre aux toilettes).

    Bien sĂ»r, les ouvrages d’histoire de la philosophie passent forcĂ©ment par la case Spinoza, et on le recroise. J’avais Ă©galement eu l’occasion de dĂ©couvrir sa vie au travers de biographies (pas toujours formidables).

    C’est une sorte de biographie philosophique que nous livre FrĂ©dĂ©ric Lenoir. La vie de Spinoza est à  dĂ©couvrir : trĂšs jeune, il est dĂ©jà  trĂšs affirmĂ© dans ses raisonnements, et dĂ©veloppe sa pensĂ©e. Sa pensĂ©e est tellement en rupture avec les moeurs (libre penseur, probablement athĂ©e, en faveur de la libertĂ© d’expression, prĂ©curseur des LumiĂšres et de la rĂ©volution dĂ©mocratique libĂ©rale), qu’il se retrouve exclu de sa communautĂ© et de sa famille. Il vivra par la suite en pension dans une famille, non loin de l’UniversitĂ© et des penseurs de son Ă©poque. Fortement influencĂ© par Descartes, il prolonge et transcende l’approche rationnaliste. Il expose de maniĂšre trĂšs claire Ă©galement des thĂšses politiques trĂšs en avance.

    Spinoza rĂ©volutionne l’exĂ©gĂšse

    Un autre aspect sur lequel insiste FrĂ©dĂ©ric Lenoir, c’est le travail sur la spiritualitĂ© et la religion trĂšs novateur que Spinoza effectue. PrĂŽnant une lecture critique des Ecritures (il en est un parfait connaisseur, ayant Ă©tudiĂ© en hĂ©breux, en Latin et en grec la Torah et les Evangiles), il met au point une mĂ©thode de lecture historique et critique de la Bible. Cette mĂ©thode est basĂ©e sur :

    • la connaissance de la langue d’origine des textes Ă©tudiĂ©s
    • l’analyse des thĂšmes, contradictions, ambiguĂŻtĂ©s que l’on peut trouver dans les textes,
    • enfin l’analyse historique des textes (qui Ă©crit ? dans quel contexte ? pour qui?)

    Spinoza est connu pour avoir assimilĂ© Dieu avec la nature (au sens de tout ce qui existe), et donc d’avoir posĂ© les raisonnements systĂ©matiques permettant de sĂ©parer l’idĂ©e de Dieu de l’idĂ©e d’un personnage avec une volontĂ©, etc. C’est aussi, je le dĂ©couvre, un de ceux qui a contribuĂ© à  structurer une approche non littĂ©rale des textes religieux.

    L’ouvrage de Lenoir revient en dĂ©tail aussi sur les aspects spirituels et psychologiques dĂ©veloppĂ©s par Spinoza, ce qui est normal, vu l’auteur, et vu l’ampleur que ces sujets prennent dans l’Ethique. Spinoza est un philosophe total, et sa rĂ©flexion englobe Dieu, la Nature, la sociĂ©tĂ© juste, les lois naturelles, et bien sĂ»r l’homme. Spinoza sur ces sujets est à  nouveau Ă©poustouflant : contre Descartes et contre les dogmes, il refuse la sĂ©paration corps-esprit. C’est un philosophe moniste, et je reviendrai dessus. Assumant nos ignorances, il pose en principe que tout a une cause. On a souvent montrĂ© Spinoza comme un philosophe niant la libertĂ©. Rien n’est plus faux : il nie le libre arbitre.

    Les hommes se croient libres parce qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur appĂ©tit, et qu’ils ne pensent pas, mĂȘme en rĂȘve, aux causes qui les disposent à  dĂ©sirer et à  vouloir, parce qu’ils les ignorent.

    Mais il redĂ©finit au contraire de maniĂšre trĂšs fine la libertĂ©. FrĂ©dĂ©ric Lenoir l’explique trĂšs bien :
    (…) Spinoza affirme aussi que l’ĂȘtre humain est d’autant plus libre qu’il agit sleon sa propre nature, selon son « essence singuliĂšre », et non pas seulemnt sous l’influence de causes qui lui sont extĂ©rieures. Autrement dit, plus nous formons des idĂ©es adĂ©quates, plus nous sommes conscients des causes de nos actions, plus nous sommes capables d’agir en fonction de notre nature propre, et plus nous serons autonomes. Plus nos actes relĂšveront de l’essence singuliĂšre de notre ĂȘtre, et non plus des causes extĂ©rieures, plus ils seront libres. Cela est rendu possible par l’exercice de la raison. (…) Spinoza redĂ©finit ainsi la libertĂ©, d’une part comme intelligence de la nĂ©cessitĂ©, d’autre part comme libĂ©ration par rapport aux passions.

    Et il apporte une idĂ©e trĂšs forte, dĂ©veloppĂ©e de maniĂšre rigoureuse : l’idĂ©e que le « but » de tout organisme vivant est de « persĂ©verer dans son ĂȘtre », et qu’un but corollaire est de progresser, de gagner en « puissance », de se perfectionner. La joie est le passage d’une moindre à  une plus grande perfection (la tristesse Ă©tant le pendant nĂ©gatif). Ce couple tristesse-joie est central dans la pensĂ©e de Spinoza, et FrĂ©dĂ©ric Lenoir explique trĂšs bien les ressorts de sa pensĂ©e.

    J’ai dĂ©vorĂ© ce livre, trĂšs bien Ă©crit, portĂ© par une authentique passion de FrĂ©dĂ©ric Lenoir pour Spinoza et sa pensĂ©e. J’ai adorĂ© le petit Ă©pilogue oĂč Lenoir livre ses points de dĂ©saccords avec la philosophie de Spinoza et donne la parole à  Robert Misrahi (autre spĂ©cialiste de Spinoza) pour montrer que plusieurs lectures sont possibles (ils sont en dĂ©saccord, notamment sur l’athĂ©isme de Spinoza).

    Pour ma part, j’ai le sentiment que Spinoza est effectivement incontournable, et je vais remettre l’Ethique aux toilettes. Mon seul point de dĂ©saccord serait avec son « monisme » intĂ©gral. Je le partage pourtant philosophiquement, Ă©tant matĂ©rialiste, mais je pense que le rĂ©el, notamment à  cause du vivant, est plus complexe que cela. Cela me renvoie à  la description du rĂ©el de Karl Popper. Et cela me montre, comme si j’en avais besoin, à  quel point ma propre pensĂ©e est loin d’ĂȘtre cohĂ©rente !