ProphĂšte, mais pas que…
Si vous aimez l’histoire, et l’histoire de France, alors il faut vous prĂ©cipiter sur l’Histoire de France de Jacques Bainville. Il est souvent prĂ©sentĂ© comme celui qui avait « prophĂ©tisé », en 1920, la seconde guerre mondiale, par des considĂ©rations tout Ă Â fait justes sur l’histoire croisĂ©e de la France et de l’Allemagne, et sur le TraitĂ© de Versailles (Les consĂ©quences politiques de la paix). Je ne goute guĂšre les « prophĂ©ties ». EncensĂ©es quand elles ont Ă©tĂ© justes, on oublie rapidement de parler de toutes celles que ne se sont avĂ©rĂ©es ĂȘtre que des foutaises. Il est normal de louer la pertinence de l’analyse de Bainville, mais je trouve qu’il mĂ©rite aussi d’ĂȘtre saluĂ© comme un historien exceptionnel, et une trĂšs belle plume.
Histoire de France synthétique
Bainville le dit trĂšs bien dans l’avant-propos (Ă Â lire pour lui-mĂȘme) de son Histoire de France :
Peut-ĂȘtre ce sentiment est-il la garantie de notre impartialitĂ©. Mais comment serions-nous de parti pris puisque notre objet est de prĂ©senter dans leur enchaĂźnement les Ă©vĂ©nements de notre histoire ? Nous ne pouvons la juger que par ses rĂ©sultats. Et, comparant notre condition Ă Â celle de nos ancĂȘtres, nous sommes amenĂ©s Ă Â nous dire que le peuple français doit sâestimer heureux quand il vit dans la paix et dans lâordre, quand il nâest pas envahi et ravagĂ©, quand il Ă©chappe aux guerres de destruction et Ă Â ces guerres civiles, non moins redoutables, qui, au cours des siĂšcles, ne lâont pas Ă©pargnĂ©.
Cette conception de lâhistoire est simple. Câest celle du bon sens. Pourquoi juger la vie dâun pays dâaprĂšs dâautres rĂšgles que celle dâune famille ? On peut Ă©crire lâhistoire Ă Â bien des points de vue. Il nous semble que lâaccord gĂ©nĂ©ral peut sâĂ©tablir sur celui-lĂ Â .
Les Ă©lĂ©ments dâun tel livre se trouvent partout. On demandera seulement sâil est possible, en cinq cents pages, de raconter, dâune maniĂšre Ă Â peu prĂšs complĂšte, deux mille ans dâhistoire de France. Nous rĂ©pondons hardiment : oui. La tĂąche de lâhistorien consiste essentiellement Ă Â abrĂ©ger. Sâil nâabrĂ©geait pas, â et la remarque nâest pas nouvelle, â il faudrait autant de temps pour raconter lâhistoire quâelle en a mis Ă Â se faire. Toutefois chaque gĂ©nĂ©ration a une tendance naturelle Ă Â donner plus dâimportance Ă Â la pĂ©riode contemporaine quâaux temps plus reculĂ©s. Câest la preuve que de grandes quantitĂ©s de souvenirs tombent en route. Au bout de quatre ou cinq cents ans, on commence Ă Â ne plus guĂšre apercevoir que les sommets et il semble que les annĂ©es aient coulĂ© jadis beaucoup plus vite que naguĂšre. Nous avons tĂąchĂ© de maintenir une juste proportion entre les Ă©poques, et, pour la plus rĂ©cente, puisque cette histoire va jusquâĂ Â nos jours, de dĂ©gager les grandes lignes que lâavenir, peut-ĂȘtre, retiendra.
Et il rĂ©ussit cet effort de maniĂšre magistrale. Les chapitres sont courts, denses, et le fil de la narration est simple Ă Â suivre. Il s’agit vraiment d’une histoire de France, et non d’une histoire des Ă©vĂšnements en France. Bainville raconte l’histoire de la nation française, de la royautĂ© bien sĂ»r, mais de l’Etat aussi, des frontiĂšres. Cette vision « narrative » de l’histoire de France me parle beaucoup, et j’aurais aimĂ© dĂ©couvrir Bainville au LycĂ©e, car cela m’aurait certainement donnĂ© plus de goĂ»t pour l’histoire. Il est bon de prĂ©ciser que cet effort de synthĂšse repose sur une trĂšs grande Ă©rudition : il est clair que Bainville a beaucoup lu, et chacun des chapitres montre une vue trĂšs globale du sujet. Les jeux d’alliance entre les grands d’Europe, au fil du temps et des circonstances, sont remarquablement dĂ©crits, et certains mĂ©canismes politiques rĂ©currents aussi. Le lien permanent entre gĂ©ographie et politique, par exemple est un des fils conducteurs du livre. Il s’agit, pour le dire simplement, d’un grand classique d’histoire, mais aussi de gĂ©opolitique. A mettre en bonne place dans la bibliothĂšque de tout honnĂȘte Homme.





