CatĂ©gorie : 📚 Livres

  • Un fauteuil sur la Seine

    Un fauteuil sur la Seine

    Lors de sa rĂ©ception à  l’AcadĂ©mie Française, au fauteuil numĂ©ro 29, Amin Maalouf, Ă©crivain franco-libanais, avait fait comme c’est la coutume, un discours en hommage à  son prĂ©dĂ©cesseur, Claude Levi-Strauss. Il avait Ă©tĂ© frustrĂ© dans son exercice, car il aurait voulu rendre hommage aussi, à  deux autres occupants de ce fauteuil, Joseph Michaud, et Ernest Renan. Mais c’Ă©tait trop complexe, car il y avait dĂ©jà  beaucoup à  dire sur Levi-Strauss.

    Faire d’une frustration un Ă©loge

    Il a transformĂ© sa frustration en un magnifique petit livre, simple, facile à  lire, passionnant : Un fauteuil sur la Seine. Il a simplement dĂ©cidĂ© d’Ă©crire un petit chapitre sur chacun des occupants du fauteuil 29 de l’AcadĂ©mie, depuis sa crĂ©ation (vous pouvez dĂ©couvrir la liste sur la page wikipedia de l’essai). J’ai vraiment beaucoup aimĂ© ce livre. On y dĂ©couvre l’histoire de cette belle institution (d’abord une histoire d’amitiĂ© entre de jeunes gens Ă©pris de beaux-arts, de ballades et de repas partagĂ©s, avant d’ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ©e/protĂ©gĂ©e par Richelieu). On y dĂ©couvre aussi des auteurs complĂštement inconnus, oubliĂ©s, et d’autres au contraire qui font partie de la « grande » histoire. Le format permet en une sĂ©rie de 18 petits portraits trĂšs humbles et trĂšs fidĂšles, de parcourir, en accĂ©lĂ©rĂ©, l’histoire de France de 1634 à  nos jours. Vraiment un rĂ©gal. L’Ă©criture est prĂ©cise, fluide, et le propos emprunt d’une grande passion pour l’histoire et la vie de ces hommes dont Amin Maalouf est devenu, directement et indirectement, le successeur.

    J’avais bien aimĂ© Le premier siĂšcle aprĂšs BĂ©atrice, un des romans de Maalouf, Ă©trange et inquiet. J’avoue avoir adorĂ© ce « Fauteuil sur la Seine ». Et cela m’a permis de relire une partie du texte qu’il avait Ă©crit sur le thĂšme du doute (Eloge du doute), dont une phrase figure en bonne place dans ma collection personnelle de citations :

    Le doute, chez moi, n’est pas une absence de croyance, c’est un mode de croyance.

    Amin Maalouf
  • L’islamisme et nous

    L’islamisme et nous

    Pierre-AndrĂ© Taguieff est un penseur rigoureux et sĂ©rieux. Il est chercheur, et ça se sent dans son ouvrage consacrĂ© à  l’islamisme – « L’islamisme et nous. Penser l’ennemi imprĂ©vu » – : bourrĂ© de rĂ©fĂ©rences, orientĂ© sur la connaissance, et sur la prĂ©cision conceptuelle. Il y a Ă©galement du courage dans son propos, car mĂȘme en Ă©tant rigoureux, il balance un certain nombre de vĂ©ritĂ©s qui vont à  rebrousse-poil du politiquement correct.
    J’avoue ĂȘtre restĂ© un peu sur ma faim, mais c’est parce que je connais ce sujet mieux que d’autres, pour avoir passĂ© un certain temps à  me renseigner. Si vous connaissez dĂ©jà  bien l’islam, ce qu’est l’islamophobie, ce que sont les dĂ©bats qui agitent les anti-racistes et les racistes (parfois les mĂȘmes personnes, certains anti-racistes affichĂ©s sont complĂštement racialistes voire racistes!), alors le livre n’est peut-ĂȘtre pas nĂ©cessaire. Sinon, dĂ©pĂȘchez-vous de l’acheter : c’est une trĂšs bonne maniĂšre d’aller vite au fond du sujet, sans raccourcis. L’effort de Taguieff est un effort pour penser l’altĂ©ritĂ© de l’islamisme, qui n’est pas pensable uniquement avec nos catĂ©gories de dĂ©mocratie libĂ©rale, pluraliste, ouverte et tolĂ©rante. Le fait religieux y est central, le fait politico-religieux pour ĂȘtre plus prĂ©cis.

    17 thĂšses sur l’islamisme

    En fin d’ouvrage on trouve une liste de de 17 thĂšses sur l’islamisme qui valent le dĂ©tour : vous pouvez les dĂ©couvrir dans cet article du Huffington Post. Vous pouvez aussi aller lire cette interview accordĂ© à  Marianne sur le sujet.
    Bref, à  lire rapidement.

  • La loi naturelle et les Droits de l’Homme

    La loi naturelle et les Droits de l’Homme

    Je viens de terminer le recueil de six confĂ©rences que Pierre Manent a donnĂ©, en mars 2018, dans le cadre de la Chaire Etienne Gilson, publiĂ© sous le titre « La loi naturelle et les Droits de l’Homme ». J’avais dĂ©jà  eu l’occasion de faire la recension ici d’un de ses livres (Situation de la France), et j’ai retrouvĂ© avec plaisir ce penseur rigoureux, sincĂšre, et Ă©pris de vĂ©ritĂ©. Mon modeste billet reviendra sur quelques points clĂ©s de ce livre, et quelques interrogations qu’il a provoquĂ©. Pour en savoir plus, et mieux, je vous recommande d’aller lire la trĂšs bonne interview de Pierre Manent par Valeurs Actuelles, ou encore, mais c’est antĂ©rieur à  ce livre, le dialogue mĂ©morable organisĂ© par le magazine L’incorrect entre Pierre Manent et RĂ©mi Brague.

    Eléments

    Pierre Manent dĂ©crit comment la logique de « droits » attachĂ©s à  la personne humaine a constituĂ© une rupture, pour le pire et pour le meilleur. Il revient surtout sur le pire dans son livre. Notamment un point essentiel : en passant aux Droits de l’Homme, on a mis le doigt dans une Ă©volution complexe, faisant glisser le rapport à  la nature d’un point de vue à  un autre. Dans l’idĂ©e d’une loi naturelle, il y avait une forme d’acceptation de « rĂšgles » donnĂ©es/à  dĂ©couvrir/à  suivre. La Loi naturelle, c’est selon Pierre Manent :

    cet ensemble de rĂšgles qui ordonnent nĂ©cessairement la vie humaine et que pourtant les hommes n’ont pas faites. Ce sont les rĂšgles qui à  la fois fixent des limites et offrent des orientations à  notre libertĂ©. Elles sont donnĂ©es à  l’homme avec sa nature et sa condition.

    La liberté sans limites

    Avec la notion de droits attachĂ©s à  chaque personne, nous changeons la perspective : mĂȘme si les deux notions (loi naturelle et droits naturels) sont proches, la logique de droits naturels rĂ©cuse celle de Loi naturelle et nous fait entrer dans une logique de « pure libertĂ©, comme capacitĂ© illimitĂ©e d’ordonner à  notre guise la vie humaine. La revendication, virulente et mĂȘme fĂ©roce, de cette pure libertĂ©, de cette capacitĂ© illimitĂ©e, nous livre à  l’arbitraire d’une volontĂ© prĂ©tendant tirer d’elle-mĂȘme sa rĂšgle. Au bout du compte, s’il n’y a pas de ”loi naturelle », il n’y a rien pour guider la libertĂ© humaine. La loi naturelle est la seule dĂ©fense sĂ©rieuse contre le nihilisme. »
    Fort de ce point de départ, Pierre Manent aborde entre autres les points suivants :

    • la logique de droits de l’homme introduit la notion d’individu (plutĂŽt que de personne), c’est-à -dire une sorte d’atome abstrait, portant l’intĂ©gralitĂ© du potentiel humain. Faisant fi de toutes les diffĂ©rences culturelles et individuelles, ce concept d’individu, trĂšs gĂ©nĂ©rique, et trĂšs abstrait, utile pour penser l’universel, manque une partie de ce que sont les humains de fait, pour mettre en avant une Ă©galitĂ© totale (de droits), visant un idĂ©al. Cela sĂ©pare le rĂ©el (l’ĂȘtre) et l’idĂ©al (le devoir ĂȘtre), en rendant presque impossible la rĂ©conciliation des deux, puisque l’idĂ©al est dessinĂ© sur un modĂšle abstrait et partiel de l’humain.
    • Le droit qui dĂ©crivait adossĂ© à  la Loi, une frontiĂšre principalement nĂ©gative (ce qu’on ne peut pas faire), devient le domaine de l’expression de tout ce que les humains ressentent et dĂ©sirent. Les droits deviennent un outil pour lĂ©gitimer tout ce que nous voulons ĂȘtre. L’exemple du mariage gay analysĂ© par Pierre Manent dĂ©crit trĂšs bien tout cela, avec notamment la perte de la nuance entre privĂ©/intime et public. Pour revendiquer le « droit à « , chacun est sommĂ© d’Ă©taler sur la place publique son intimitĂ©, ses ressentis, sa vie privĂ©e.
    • La notion d’autonomie, si prisĂ©e à  notre Ă©poque, est trĂšs critiquĂ©e par Manent, comme Ă©tant partiellement sans aucun sens lorsqu’on parle d’un individu : l’autonomie ne peut se concevoir, pour un humain, que dans un cadre qui dĂ©limite son action (cadre au sens large, c’est-à -dire rĂšgles et contraintes structurant l’action). Se donner à  soi-mĂȘme sa propre loi (ce qui est le sens de l’autonomie) n’a pas de sens puisque nos actions dĂ©pendent de lois (dont la loi naturelle) qui ne sont pas créés par l’homme.

    Logique d’action

    En fin connaisseur de Machiavel, Pierre Manent propose une voie pour sortir de tous ces dĂ©lires : penser à  nouveau l’individu comme un ĂȘtre agissant, et donc toujours intĂ©grer dans la rĂ©flexion sur la loi et les rĂšgles, ainsi que dans le champ de la morale, des Ă©lĂ©ments de ce qu’est l’action.

    • la premiĂšre notion importante est celle du couple commandement/obĂ©issance. Il n’y pas d’action sans commandement, et obĂ©issance. Que l’on veuille distinguer ces modes d’actions ou non, ils sont prĂ©sents. Les structures de commandement/dĂ©cision sont toujours là , les endroits oĂč c’est l’obĂ©issance aussi (à  la loi, aux rĂ©gles, aux dirigeants, etc…). Notre pensĂ©e de l’action est limitĂ©e par la non-prise en compte de ces Ă©lĂ©ments.
    • Pierre Manent propose Ă©galement de revenir aux motifs humains de l’action. Trois Ă©lĂ©ments permettent de dĂ©crire les critĂšres de valeur de nos actes : l’utile, l’agrĂ©able, et le noble (juste, bon, honnĂȘte). Ces 3 piliers sont les motivations de nos actes, et doivent permettre de sortir de l’Ă©ternelle tension entre ĂȘtre et devoir-ĂȘtre (ce qu’est la morale finalement), pour se recentrer sur des choses plus pragmatiques, plus dans l’action.

    Interrogations

    Tous ces éléments me paraissent trÚs utiles, et pertinents. Je partage maintenant avec vous quelques interrogations, et critiques qui me sont venues à  la lecture de cet excellent livre.

    • une critique tout d’abord, qui est le pendant des qualitĂ©s du livre : analytique, rigoureux, mais au point d’en ĂȘtre impersonnel. A de nombreuses reprises, la situation philosophique que dĂ©crit Pierre Manent nous rĂ©volte, et on sent qu’il ne l’approuve pas (notamment la maniĂšre de penser des individus coupĂ©s de tout contexte, dont les droits sont uniquement des moyens de se faire croire que l’on peut ĂȘtre ce que l’on dĂ©sire). Mais on n’a jamais sa position à  lui. Il reste curieusement en retrait, dans une position comprĂ©hensible de chercheur, qui regarde tout cela de loin. Il manque du Pierre Manent dans son livre.
    • La charge portĂ©e en fin de livre contre le libĂ©ralisme me parait assez fragile, et peu convaincante. D’une part parce qu’il critique le libĂ©ralisme comme Ă©tant porteur de cette vision extensive des « droits à « , ce qui est loin d’ĂȘtre vrai. Par ailleurs, il regarde tous les sujets du point de vue d’une rĂ©flexion sur l’Etat, ce qui limite considĂ©rablement la portĂ©e du propos : la sociĂ©tĂ© ne rĂ©sume pas aux structures lĂ©gislatives et de commandement portĂ©e par le gouvernement ou les assemblĂ©es reprĂ©sentatives. Pierre Manent dit ouvertement ne pas penser utile la notion d’ordre spontanĂ©, ou catallaxie. A nouveau, un vrai point aveugle dans sa pensĂ©e, trĂšs constructiviste, et qui manque toute la rĂ©flexion puissante et importante des libĂ©raux de l’Ă©cole autrichienne, notamment la pensĂ©e dĂ©veloppĂ©e par Hayek dans « Droit, lĂ©gislation et liberté », portant sur les institutions, leur Ă©volution, et ce que l’on peut mettre dans les notions de lois et de rĂ©glementation. Par ailleurs, il laisse penser que le libĂ©ralisme est une philosophie qui voit la libertĂ© comme une sorte d’absolu sans limite, ce qui n’est absolument pas le cas. Le libĂ©ralisme considĂšre que la libertĂ© ne va pas sans le respect des rĂšgles communes, qui s’appuient notamment sur des institutions sociales comme la propriĂ©tĂ© et la responsabilitĂ©. Il manque la pensĂ©e libĂ©rale dans sa rĂ©flexion, ce qui est assez surprenant quand on prĂ©tend la critiquer et l’affubler d’un certain nombre de maux.
    • Un dernier point : dire qu’un des motifs de l’action humaine est la recherche de l’action noble (juste, bonne, etc…) me convient trĂšs bien. Mais comment dĂ©finit-on le « noble » et le « bon » ? On ne peut pas discuter de cette question, surtout avec une logique d’action, sans rentrer dans le contenu de ce terme. Des humains jugent noble et juste de tuer pour faire gagner leur cause : peut-on mettre ce « noble »-là , au mĂȘme niveau que le commandement « Tu ne tueras point » ? Certainement pas. Il faut donc assumer que le contenu positif mis en avant pour penser le « devoir-ĂȘtre » n’est pas un simple paramĂštre interchangeable. C’est le coeur de la discussion, escamotĂ© il me semble par Manent. Il manque un peu de courage peut-ĂȘtre à  Pierre Manent pour ne pas tomber dans une forme de relativisme. Tout ne se vaut pas. Si l’on veut parler de visĂ©e universaliste, il faut assumer que certaines cultures sont plus aptes que d’autres à  dĂ©gager des valeurs/rĂšgles/structures universelles. Ce n’est pas juger les individus qui en ressortent que d’affirmer cela, c’est simplement continuer à  vouloir chercher la vĂ©ritĂ©. L’universalisme, qui est le sujet du livre, contient (dans tous les sens du terme) un impĂ©rialisme : si quelque chose est « bon » (noble, honnĂȘte, juste) universellement, alors souhaitons que ce « bon » devienne la rĂšgle. L’universalisme est en tension avec le respect des diffĂ©rences culturelles : ne pas en discuter limite la portĂ©e de la discussion.

    Bref : trĂšs bon livre, riche de notions complexes rigoureusement exposĂ©es, mais manquant d’ampleur et de prise de position.

  • HĂ©rĂ©tiques et Orthodoxie

    Hérétiques et Orthodoxie

    Je ne remercierai jamais assez Jacques de Guillebon, ami et nĂ©anmoins rĂ©dac’ chef de l’excellent magazine L’incorrect, de m’avoir conseillĂ©, lors d’une de nos soirĂ©es arrosĂ©es, la lecture de Gilbert Keith Chesterton. C’est un auteur extraordinaire que je viens de dĂ©couvrir ! Les deux livres phares de Chesterton sont « HĂ©rĂ©tiques » (1905), et « Orthodoxie » (1908). Ils forment un tout, et viennent d’ĂȘtre rééditĂ©s, et trĂšs bien traduits, aux Ă©ditions Flammarion, dans la collection Climats.

    Auteur incroyable

    Chesterton a un style incroyable, vif, plein de bon sens et d’humour, trĂšs corrosif, et nourrissant en permanence sa rĂ©flexion de paradoxes apparents. Son premier recueil, « HĂ©rĂ©tiques », est une succession de petits chapitres oĂč il critique un certain nombres d’auteurs de son Ă©poque : R. Kipling, H.G. Wells, G.B. Shaw. Il les loue en mĂȘme temps pour leurs qualitĂ©s, et reconnait une grande cohĂ©rence dans leur pensĂ©e. Mais, justement, il pense que leur maniĂšre de penser le monde est fausse. Et il explique pourquoi. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, Chesterton (et je suis d’accord à  100% avec lui là -dessus) pense que notre « vision du monde » importe. Que la maniĂšre de concevoir le monde structure beaucoup de choses, et peut faire aller dans de bien mauvaises directions. Chesterton a entretenu de nombreuses controverses, par Ă©crit, avec d’autres auteurs (dont G.B. Shaw), et je trouve cela trĂšs inspirant, et utile.

    « Orthodoxie » pour expliquer « Hérétiques »

    Suite à  ce premier recueil, vĂ©ritablement pamphlĂ©taire, plusieurs critiques lui ont adressĂ© le reproche d’ĂȘtre certes un trĂšs bon polĂ©miste, et un bon destructeur des positions des autres, mais que sa position à  lui n’Ă©tait pas explicite. C’est le sujet du deuxiĂšme livre, « Orthodoxie », que de tenter d’expliquer sa position. Je suis en plein milieu, et je me rĂ©gale. Il commence par expliquer que ça ne sera pas un systĂšme philosophique, mais plutĂŽt une autobiographie dĂ©braillĂ©e. Et il dĂ©marre en expliquant qu’il se considĂšre comme une navigateur qui serait partit dĂ©couvrir l’Inde, et qui aurait dĂ©couvert … l’Angleterre ! Je laisse comme toujours le mot de la fin à  l’auteur, en citant un (long) passage de l’introduction pour donner aussi une idĂ©e de son style (mais vraiment, vraiment, lisez Chesterton!) :
    Mais j’ai une raison particuliĂšre de faire allusion au yachtman qui dĂ©couvrit l’Angleterre. Car je suis cet homme à  bord d’un yacht. J’ai dĂ©couvert l’Angleterre. Je ne vois pas comment ce livre pourrait ne pas avoir un caractĂšre Ă©gotiste. Et je ne vois pas comment (à  la vĂ©ritĂ©) il pourrait ne pas ĂȘtre ennuyeux. Le manque d’intĂ©rĂȘt m’affranchira toutefois du reproche que je dĂ©plore le plus, celui d’ĂȘtre dĂ©sinvolte. [
] C’est une chose que de raconter une entrevue avec une gorgone ou un griffon, une crĂ©ature qui n’existe pas. C’en est une autre de dĂ©couvrir que le rhinocĂ©ros existe bel et bien et de rĂ©jouir de constater qu’il a l’air d’un animal qui n’existerait pas. On recherche la vĂ©ritĂ©, mais il se peut que l’on poursuivre d’instinct les vĂ©ritĂ©s les plus extraordinaires. Je dĂ©die ce livre, avec mes sentiments les plus chaleureux, à  tous les braves gens qui dĂ©testent ce que j’Ă©cris, et le considĂšrent (à  juste titre, pour autant que je le sache) comme une piĂštre facĂ©tie ou une unique et extĂ©nuante plaisanterie. Car si ce livre est une plaisanterie, c’est une plaisanterie qui me vise. Je suis l’homme qui a eu la suprĂȘme audace de dĂ©couvrir ce qui avait dĂ©jà  Ă©tĂ© dĂ©couvert. S’il est un Ă©lĂ©ment de farce dans les pages qui suivent, la farce est à  mes dĂ©pens, car ce livre raconte comment j’ai cru ĂȘtre le premier homme à  fouler le sol de Brighton avant de m’apercevoir que j’Ă©tais le dernier à  le faire. Il raconte les aventures dignes d’un Ă©lĂ©phant à  la poursuite de l’Ă©vidence. Personne ne trouver mon cas plus risible que je ne le trouve moi-mĂȘme ; aucun lecteur ne peut m’accuser ici de chercher à  le ridiculiser : c’est moi qui suis la risĂ©e de cette histoire, et aucun rebelle ne me chassera de mon trĂŽne. J’avoue librement toutes les ambitions idiotes de la fin du XIXe siĂšcle. Comme tous les autres petits garçons solennels, j’ai essayĂ© d’ĂȘtre en avance sur mon Ă©poque. Comme eux, j’ai tachĂ© d’avoir quelques dix minutes d’avance sur la vĂ©ritĂ©. Et je me suis rendu compte que j’étais en retard de dix-huit cents ans.
    En proclamant mes vĂ©ritĂ©s, j’ai forcĂ© ma voix avec une douloureuse exagĂ©ration juvĂ©nile. Et j’ai Ă©tĂ© puni de la maniĂšre la plus appropriĂ©e et la plus drĂŽle : tout en conservant mes vĂ©ritĂ©s, j’ai dĂ©couvert non pas qu’elles n’Ă©taient pas vraies, mais simplement qu’elles n’étaient pas les miennes. Alors que je me croyais seul, je me trouvais en rĂ©alitĂ© dans une position ridicule puisque j’étais soutenu par toute la chrĂ©tientĂ©. Il se peut, le Ciel me pardonne, que j’aie tentĂ© d’ĂȘtre original, mais je ne suis parvenu qu’à  concevoir, en solitaire, une modeste copie des traditions existantes de la religion civilisĂ©e. Le yachtman croyait ĂȘtre le premier à  dĂ©couvrir l’Angleterre ; j’ai cru ĂȘtre le premier à  dĂ©couvrir l’Europe. Je me suis Ă©vertuĂ© à  crĂ©er ma propre hĂ©rĂ©sie, jusqu’à  ce que je me rende compte, en y appliquant les derniĂšres touches, que c’était l’orthodoxie.
    Il est possible que le rĂ©cit de cet heureux fiasco divertisse quelque lecteur. Il se pourrait qu’un ami ou un ennemi s’amuse en lisant comment la vĂ©ritĂ© d’une lĂ©gende disparue ou l’imposture d’une philosophie majeure m’a peu à  peu appris ce que j’aurais pu apprendre dans mon catĂ©chisme, si je l’avais jamais appris. Il peut ĂȘtre, ou ne pas ĂȘtre, assez amusant de lire comment j’ai finalement trouvĂ© dans un club anarchiste ou dans un temple babylonien ce que j’aurais pu trouver dans l’église paroissiale la plus proche. Si quelqu’un a envie d’apprendre comment les fleurs des champs, les rĂ©flexions entendues dans un omnibus, les vicissitudes de la politique ou les souffrances de la jeunesse se sont assimilĂ©s dans un certain ordre pour produire une certaine adhĂ©sion à  l’orthodoxie chrĂ©tienne, cet homme-là  peut Ă©ventuellement lire ce livre. Mais il y a en toute chose une rĂ©partition raisonnable du travail. J’ai Ă©crit le livre et rien au monde ne saurait m’inciter à  le lire.

  • Philosophie et judaĂŻsme

    Philosophie et judaĂŻsme

    Je viens de terminer le livre de Sophie Nordmann, Philosophie et judaĂŻsme.

    Comment articuler « religion » et « raison » ?

    Il est consacrĂ© à  trois philosophes juifs, entre lesquels l’auteur fait une liaison justifiĂ©e par les auteurs eux-mĂȘmes (qui se rĂ©clament dans certains cas les uns des autres) et par leurs pensĂ©es qui comportent toutes une rĂ©flexion sur le judaĂŻsme et sa place dans la philosophie, et surtout une rĂ©flexion sur la maniĂšre de penser la transcendance. Le point important et intĂ©ressant est le fait de vouloir articuler religion et raison, transcendance et philosophie. Ces trois philosophes sont Hermann Cohen (1842-1918), Franz Rosenzweig (1886-1929), Emmanuel Levinas (1906-1995).

    Vers une religion de la raison

    J’ai trouvĂ© ce livre trĂšs intĂ©ressant, notamment la dĂ©couverte d’Hermann Cohen. J’ai Ă©tĂ© plus déçu par la partie sur Rosenzweig et Levinas (que pourtant j’aime beaucoup, pour le peu que j’en connais).
    Voici quelques idées fortes que je garderai de cette lecture :

    • l’Ă©thique aborde l’homme uniquement sous l’angle de l’humanitĂ©, de l’Homme. Du coup, pour Cohen, la morale, nĂ©cessaire et universaliste, est incomplĂšte pour comprendre dans toute sa singularitĂ© chaque ĂȘtre humain. Selon lui, c’est le rĂŽle de la « religion de la raison » qui remplit ce rĂŽle, complĂ©mentaire de la morale et de l’Ă©thique. L’homme ne se rĂ©duit pas à  l’Homme. Il y a, notamment sur le sujet de la souffrance (dans toute son Ă©tendue), une impuissance de la morale. L’action Ă©thique concrĂšte, ce n’est pas celle d’une individu abstrait face à  un autre individu abstrait, c’est l’action d’un humain concret, particulier, vers un autre humain, dans une relation personnelle. il y a dans l’action morale un « tu », qui ne reste qu’un « il » dans l’Ă©thique universaliste.
    • Il y a une volontĂ© chez Cohen que j’aime beaucoup, de construire une « religion de la raison », ancrĂ©e dans les monothĂ©ismes, mais qui exige des traditions religieuses un passage devant le tribunal de la raison. Cette volontĂ© d’articuler transcendance et raison, foi et raison, n’est pas sans rappeler le superbe discours de Ratisbonne de Benoit XVI
    • un passage trĂšs intĂ©ressant sur le monothĂ©isme qui seul peut remplir ce rĂŽle de « religion de la raison ». Le polythĂ©isme, le paganisme, sont pour Cohen des voies sans issue pour qui veut articuler les exigences Ă©thiques (universalistes) avec la transcendance (qui est en partie la conscience de la diffĂ©rence entre ĂȘtre et devoir-ĂȘtre). Seule l’affirmation d’un « Dieu un de l’humanitĂ© une » permet cela.

    Beaucoup de choses à  dĂ©couvrir chez ces 3 auteurs, donc. Vous n’avez ici, via Sophie Nordmann, et avec mon filtre, qu’un tout petit aperçu.
    On pourrait dire qu’Hermann Cohen est un prĂ©curseur, au mĂȘme titre que le catholicisme, de la pensĂ©e personnaliste d’un Mounier, par l’accent mis sur le primat moral de la singularitĂ© et l’irrĂ©ductibilitĂ© de chaque personne humaine.

  • Eloge de l’ombre

    Eloge de l’ombre

    C’Ă©tait un cadeau de NoĂ«l qui traĂźnait sur mon Ă©tagĂšre. Et comme j’en ai reparlĂ© rĂ©cemment avec Jean-Marc (lecteur assidu et pertinent de ce blog), qui me l’a chaudement recommandĂ© aprĂšs son retour du Japon, je l’ai enfin lu.
    « Eloge de l’ombre » est un essai sur l’esthĂ©tique de Jun’ichiro Tanizaki. C’est un bel essai, dont le style mĂȘme emprunte à  son sujet quelques caractĂ©ristiques. Il y est question de la place de l’ombre dans la culture et les imaginaires japonais. Tanizaki explique et fait sentir en quoi la culture japonaise valorise l’obscuritĂ© autant que la lumiĂšre, et la patine que les objets prennent avec le temps. On y dĂ©couvre, de maniĂšre trĂšs superficielle, une maniĂšre de vivre et de penser trĂšs diffĂ©rente des nĂŽtres. L’Occident est clairement une civilisation de la lumiĂšre, de la distinction, dans un rĂ©gime « diurne », avec une dominante « posturale » (selon la classification de Durand). Le Japon est clairement une civilisation qui se trouve dans un registre emprutant beaucoup au rĂ©gime nocturne, avec une dominante plus « digestive ».
    J’avoue avoir Ă©tĂ© admiratif du style et de la concision, et saisi par une forme d’Ă©trangetĂ©. Ce que nous dit Tanizaki me semble Ă©clairant, mais peut-ĂȘtre trop sur un registre purement esthĂ©tique. J’aurais aimĂ© que cette approche esthĂ©tique dĂ©borde sur des rĂ©flexions plus gĂ©nĂ©rale sur la culture japonaise, sur les rapports humains dans la culture japonaise. Un peu sur ma faim, donc.
    Un point d’Ă©tonnement, probablement liĂ© à  l’Ă©poque oĂč ce livre a Ă©tĂ© Ă©crit (1933) : on sent un auteur qui sans cesse fait rĂ©fĂ©rence à  l’Occident pour dĂ©finir par contraste une vision japonaise. Signe d’une civilisation chahutĂ©e dans son identitĂ© par la mondialisation naissante ? On peut lire cela, à  l’inverse, et je privilĂ©gie cette piste, comme un effort de clarification tournĂ© aussi vers les Autres, à  l’instar de ce que proposait Philippe Nemo dans « Qu’est ce que l’Occident ?». Pour qu’un vrai dialogue intercivilisationnel soit possible, il faut un effort de part et d’autre, d’explicitation de ce que nous sommes. Tanizaki nous livre un reflet de l’approche japonaise.