Je ne remercierai jamais assez Jacques de Guillebon, ami et nĂ©anmoins rĂ©dac’ chef de l’excellent magazine L’incorrect, de m’avoir conseillĂ©, lors d’une de nos soirĂ©es arrosĂ©es, la lecture de Gilbert Keith Chesterton. C’est un auteur extraordinaire que je viens de dĂ©couvrir ! Les deux livres phares de Chesterton sont « HĂ©rĂ©tiques » (1905), et « Orthodoxie » (1908). Ils forment un tout, et viennent d’ĂȘtre rééditĂ©s, et trĂšs bien traduits, aux Ă©ditions Flammarion, dans la collection Climats.
Auteur incroyable
Chesterton a un style incroyable, vif, plein de bon sens et d’humour, trĂšs corrosif, et nourrissant en permanence sa rĂ©flexion de paradoxes apparents. Son premier recueil, « HĂ©rĂ©tiques », est une succession de petits chapitres oĂč il critique un certain nombres d’auteurs de son Ă©poque : R. Kipling, H.G. Wells, G.B. Shaw. Il les loue en mĂȘme temps pour leurs qualitĂ©s, et reconnait une grande cohĂ©rence dans leur pensĂ©e. Mais, justement, il pense que leur maniĂšre de penser le monde est fausse. Et il explique pourquoi. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, Chesterton (et je suis d’accord Ă Â 100% avec lui lĂ Â -dessus) pense que notre « vision du monde » importe. Que la maniĂšre de concevoir le monde structure beaucoup de choses, et peut faire aller dans de bien mauvaises directions. Chesterton a entretenu de nombreuses controverses, par Ă©crit, avec d’autres auteurs (dont G.B. Shaw), et je trouve cela trĂšs inspirant, et utile.
« Orthodoxie » pour expliquer « Hérétiques »
Suite Ă Â ce premier recueil, vĂ©ritablement pamphlĂ©taire, plusieurs critiques lui ont adressĂ© le reproche d’ĂȘtre certes un trĂšs bon polĂ©miste, et un bon destructeur des positions des autres, mais que sa position Ă Â lui n’Ă©tait pas explicite. C’est le sujet du deuxiĂšme livre, « Orthodoxie », que de tenter d’expliquer sa position. Je suis en plein milieu, et je me rĂ©gale. Il commence par expliquer que ça ne sera pas un systĂšme philosophique, mais plutĂŽt une autobiographie dĂ©braillĂ©e. Et il dĂ©marre en expliquant qu’il se considĂšre comme une navigateur qui serait partit dĂ©couvrir l’Inde, et qui aurait dĂ©couvert … l’Angleterre ! Je laisse comme toujours le mot de la fin Ă Â l’auteur, en citant un (long) passage de l’introduction pour donner aussi une idĂ©e de son style (mais vraiment, vraiment, lisez Chesterton!) :
Mais j’ai une raison particuliĂšre de faire allusion au yachtman qui dĂ©couvrit l’Angleterre. Car je suis cet homme Ă Â bord dâun yacht. J’ai dĂ©couvert l’Angleterre. Je ne vois pas comment ce livre pourrait ne pas avoir un caractĂšre Ă©gotiste. Et je ne vois pas comment (Ă Â la vĂ©ritĂ©) il pourrait ne pas ĂȘtre ennuyeux. Le manque dâintĂ©rĂȘt mâaffranchira toutefois du reproche que je dĂ©plore le plus, celui dâĂȘtre dĂ©sinvolte. [âŠ] C’est une chose que de raconter une entrevue avec une gorgone ou un griffon, une crĂ©ature qui n’existe pas. Câen est une autre de dĂ©couvrir que le rhinocĂ©ros existe bel et bien et de rĂ©jouir de constater qu’il a l’air dâun animal qui nâexisterait pas. On recherche la vĂ©ritĂ©, mais il se peut que lâon poursuivre d’instinct les vĂ©ritĂ©s les plus extraordinaires. Je dĂ©die ce livre, avec mes sentiments les plus chaleureux, Ă Â tous les braves gens qui dĂ©testent ce que j’Ă©cris, et le considĂšrent (Ă Â juste titre, pour autant que je le sache) comme une piĂštre facĂ©tie ou une unique et extĂ©nuante plaisanterie. Car si ce livre est une plaisanterie, c’est une plaisanterie qui me vise. Je suis l’homme qui a eu la suprĂȘme audace de dĂ©couvrir ce qui avait dĂ©jĂ Â Ă©tĂ© dĂ©couvert. S’il est un Ă©lĂ©ment de farce dans les pages qui suivent, la farce est Ă Â mes dĂ©pens, car ce livre raconte comment jâai cru ĂȘtre le premier homme Ă Â fouler le sol de Brighton avant de m’apercevoir que j’Ă©tais le dernier Ă Â le faire. Il raconte les aventures dignes dâun Ă©lĂ©phant Ă Â la poursuite de l’Ă©vidence. Personne ne trouver mon cas plus risible que je ne le trouve moi-mĂȘme ; aucun lecteur ne peut m’accuser ici de chercher Ă Â le ridiculiser : câest moi qui suis la risĂ©e de cette histoire, et aucun rebelle ne me chassera de mon trĂŽne. Jâavoue librement toutes les ambitions idiotes de la fin du XIXe siĂšcle. Comme tous les autres petits garçons solennels, jâai essayĂ© d’ĂȘtre en avance sur mon Ă©poque. Comme eux, j’ai tachĂ© dâavoir quelques dix minutes dâavance sur la vĂ©ritĂ©. Et je me suis rendu compte que jâĂ©tais en retard de dix-huit cents ans.
En proclamant mes vĂ©ritĂ©s, jâai forcĂ© ma voix avec une douloureuse exagĂ©ration juvĂ©nile. Et jâai Ă©tĂ© puni de la maniĂšre la plus appropriĂ©e et la plus drĂŽle : tout en conservant mes vĂ©ritĂ©s, j’ai dĂ©couvert non pas qu’elles n’Ă©taient pas vraies, mais simplement quâelles nâĂ©taient pas les miennes. Alors que je me croyais seul, je me trouvais en rĂ©alitĂ© dans une position ridicule puisque jâĂ©tais soutenu par toute la chrĂ©tientĂ©. Il se peut, le Ciel me pardonne, que jâaie tentĂ© dâĂȘtre original, mais je ne suis parvenu quâĂ Â concevoir, en solitaire, une modeste copie des traditions existantes de la religion civilisĂ©e. Le yachtman croyait ĂȘtre le premier Ă Â dĂ©couvrir lâAngleterre ; jâai cru ĂȘtre le premier Ă Â dĂ©couvrir lâEurope. Je me suis Ă©vertuĂ© Ă Â crĂ©er ma propre hĂ©rĂ©sie, jusquâĂ Â ce que je me rende compte, en y appliquant les derniĂšres touches, que câĂ©tait lâorthodoxie.
Il est possible que le rĂ©cit de cet heureux fiasco divertisse quelque lecteur. Il se pourrait quâun ami ou un ennemi sâamuse en lisant comment la vĂ©ritĂ© dâune lĂ©gende disparue ou lâimposture dâune philosophie majeure mâa peu Ă Â peu appris ce que jâaurais pu apprendre dans mon catĂ©chisme, si je lâavais jamais appris. Il peut ĂȘtre, ou ne pas ĂȘtre, assez amusant de lire comment jâai finalement trouvĂ© dans un club anarchiste ou dans un temple babylonien ce que jâaurais pu trouver dans lâĂ©glise paroissiale la plus proche. Si quelquâun a envie dâapprendre comment les fleurs des champs, les rĂ©flexions entendues dans un omnibus, les vicissitudes de la politique ou les souffrances de la jeunesse se sont assimilĂ©s dans un certain ordre pour produire une certaine adhĂ©sion Ă Â lâorthodoxie chrĂ©tienne, cet homme-lĂ Â peut Ă©ventuellement lire ce livre. Mais il y a en toute chose une rĂ©partition raisonnable du travail. Jâai Ă©crit le livre et rien au monde ne saurait mâinciter Ă Â le lire.