Catégorie : 📚 Livres

  • Dune

    Dune

    Cela faisait longtemps que je voulais lire Dune, de Frank Herbert (1920 – 1986)11. Lien wikipedia : faites attention à la qualité des informations que vous pouvez y trouver, notamment celles ayant des résonnances politiques.. Sa réputation, et son statut d’ouvrage de SF le plus vendu au monde, ne sont pas usurpé. C’est avant tout un extrêmement bon roman, nerveux, très imaginatif, avec une intrigue très prenante, et des personnages posés d’une manière super talentueuse : en quelques lignes parfois, et au fur et à mesure des intrigues, chaque personnage a une vraie personnalité, juste marquée comme il faut pour être reconnaissable, et suffisamment en nuance pour garder la complexité, et les émotions.
    L’histoire n’est probablement plus à raconter, tant elle est connue ? Sachez qu’il s’agit d’une aventure politique et familiale sur une planète lointaine, dont l’importance est capitale car c’est celle où l’on extrait l’épice, une matière permettant de rallonger la vie, sorte de drogue étrange, trouvée dans les sables des déserts de Dune. L’histoire de Paul Atréides, héritier de sa famille qui débarque sur cette planète, truffée de pièges par les Harkonnens préalablement en charge de l’exploiter, est celle d’un jeune adulte propulsée plus vite que prévu dans l’action, dans le fait de devoir sauver sa peau, et qui est doué d’une sorte de pouvoir mystérieux entrant en résonnance avec des prophéties anciennes présentes sur cette planète, notamment le peuple des Fremens, qui vivent dans le désert, auprès des dangereux vers géants des sables.
    C’est du super space opéra, prenant. J’ai dévoré le premier tome et je suis plongé dans le deuxième. A lire, pour tous les amateurs de SF, mais au-delà, par tous les amateurs de bon romans d’imagination.

  • Avec les fées

    Avec les fées

    J’avoue à ma grande honte que je n’avais jamais rien lu de Sylvain Tesson. Après son passage chez Bock-côté, où j’ai retrouvé avec plaisir ses talents de conteur, érudit sans jamais étaler sa culture, poète romantique sans jamais tomber dans la grandiloquence, je me suis dit qu’il fallait quand même que je découvre sa plume.
    « Avec les fées » raconte son périple avec deux amis (Arnaud Humann et Benoît Lettéron) sur la côte atlantique, depuis la Galice espagnole jusqu’aux Shetlands d’Ecosse. Etrange voyage amphibien, alternant journée de marches et bivouacs sommaires sur terre, et navigation en saut de puce le long de la côte. Le but avoué du voyage : découvrir ces terres celtiques où se mêlent paganisme, christianisme et romantisme arthurien. A la recherche des fées.
    L’été commençait quand je partis chercher les fées sur la côté atlantique. Je ne crois pas à leur existence. aucune fille-libellule ne volette en tutu au-dessus des fontaines. Le monde s’est vidé de ses présences. (…) Le mot fée signifie autre chose. C’est une qualité du réel révélée par une disposition du regard. Il y a une façon d’attraper le monde et d’y déceler le miracle. Le reflet revenu du soleil sur la mer, le froissement du vent dans les feuilles d’un hêtre, le sang sur la neige et la rosée perlant sur une fourrure de bête : là sont les fées. On regarde le monde avec déférence. Elles apparaissent. Soudain, un signal. La beauté d’une forme éclate. Je donne le nom de fée à ce jaillissement.
    J’ai dévoré livre. Il est passionnant, bourré de pensée et de référence intéressante, drôle souvent. Drôle d’aede, de barde, que ce troubadour de Sylvain Tesson. Sa réflexion, au long du voyage, sur la quête du Graal, mouvement par essence, et qui trouve son accomplissement dans la présence du monde, dans la présence au monde, est passionnante.
    Ma quête du Graal ne consistait plus à le chercher mais à décider qu’il était atteint. Le Graal était la fin de la quête. Dans Poésie et vérité, Goethe donne deux confirmations : « L’éternel poursuit sa course à travers toute chose. Avec ravissement attache-toi à l’Etre. » Puis je découvris pendant la quart du matin quelques vers du Second Faust, alors que nous sortions de la nuit en traversant un champ d’éoliennes maritimes qui tournaient devant la côte d’Inverness pour signaler aux hommes que le Progrès brasserait toujours du vent.

    Né pour voir
    Le monde me plaît
    Vous, mes yeux bienheureux
    Quoi que vous avez vu
    Que cela soit comme cela veut
    C’était pourtant bien beau

    Le Graal apparaissait donc, pour peu que l’on décidât la quête achevée. Alors, tout se révélait. Et le monde suffisait. Mais pour peu qu’on décrétât qu’il y avait un Dieu, on émettait l’idée que Dieu était plus précieux que le monde, extérieur à lui, et qu’on pouvait donc blesser le monde sans s’en prendre directement à Dieu. Alors, zigouiller les bêtes, égorger les moutons, saloper les marais et cracher sur les combes blessaient la créature, mais pas le créateur. A moi, le monde suffisait. Comme il était compliqué d’arriver à cette idée enfantine. Les éoliennes battaient l’aube. Le voilier passa entre les colonnes blanches. Que cela soit comme cela veut. J’avis vogué trois mois pour trouver ce vers. Pour moi, le Graal avait été le mouvement, il prenait à présent le nom de présence.
    Ce dernier passage montre bien le style de Tesson : entremêlant en permanence interaction avec le paysage, la nature, et ses idées enrichies des dizaines de bouquins emportés pour documenter le voyage, c’est un style direct et imagé, vivant et incarné, que j’aime beaucoup. Je vais aller découvrir d’autres livres de Tesson. Et vous ? En avez-vous lu ? Lesquels me conseillez-vous ?
    Mise à jour : l’entretien avec Etienne Klein est très intéressant aussi et éclaire d’autres aspects de la réflexion de Tesson.

  • Y a-t-il un Dieu ?

    Y a-t-il un Dieu ?

    En furetant dans les rayons de livres d’occasion de la très belle librairie Jousseaume (galerie Vivienne), je suis tombé sur un essai de Jean-claude Barreau, « Y a-t-il un Dieu ? ». Même si la mauvaise question fermée du titre n’incitait pas vraiment à cet achat, j’ai lu quelques pages, et le ton, le style, m’ont convaincu de l’acheter : cela sentait en effet la simplicité, l’expérience et l’érudition humble.

    Bel essai, personnel

    Bien m’en a pris, car c’est un bel essai, qui donne à voir la vision assez large, globale, de l’auteur sur le monde, l’humain, la conscience, et … bien sûr, Dieu. Beaucoup de beaux passages, beaucoup de lectures en commun et pas mal de citations pour ma collection. Par exemple, celle-ci, de l’Abbé Pierre :

    La vie doit être une désillusion enthousiaste.

    L’essai est personnel et cela lui donne un tour plutôt agréable à suivre.

    Manque de rigueur

    Mais le livre pèche par son manque de rigueur ; ou plutôt par une attitude surprenante consistant à faire des petits « sauts logiques ». Un raisonnement bien construit, et qui termine sans raison par une conclusion erronée, ou à tout le moins simplement le fruit d’une croyance. Et c’est plus ou moins assumé, car c’est le coeur de l’argumentation, en tout cas de la description de la croyance de l’auteur : la conscience humaine est si incroyable (en tant que phénomène, ce que personne ne nie) qu’il faut qu’il y ait une conscience « divine » qui l’explique. Il ne semble pas concevable, pour Barreau, qu’un phénomène soit « étonnant », « merveilleux », sans avoir une cause connue ou identifiée, ou autre que le hasard et la nécessité. Plus ça va, et plus il me semble que l’attitude agnostique est la seule compatible avec la raison ; ou pour être plus précis, le bon raisonnement ne saurait faire l’économie de la plus élémentaire prudence, et du sens de la distinction.

    Riche

    Je recommande néanmoins la lecture de ce livre très riche. Il donne un éclairage très direct et lucide sur l’islam (que l’auteur connait bien), et ses différences philosophiques et spirituelles avec la foi chrétienne. L’éclairage très intéressant sur la prière comme moyen d’être dans « l’attention », en référence à Simone Weil (beaucoup citée par l’auteur), me permet, non pas de laisser le mot de la fin à Barreau, mais de vous repartager ce très beau texte de Weil (texte intégral disponible ici : Attente de Dieu).) :
    Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études. (…) La plupart des exercices scolaires ont aussi un certain intérêt intrinsèque ; mais cet intérêt est secondaire. Tous les exercices qui font vraiment appel au pouvoir d’attention sont intéressants au même titre et presque également. (… ) N’avoir ni don ni goût naturel pour la géométrie n’empêche pas la recherche d’un problème ou l’étude d’une démonstration de développer l’attention. C’est presque le contraire. C’est presque une circonstance favorable. Même il importe peu qu’on réussisse à trouver la solution ou à saisir la démonstration, quoiqu’il faille vraiment s’efforcer d’y réussir. Jamais, en aucun cas, aucun effort d’attention véritable n’est perdu. Toujours il est pleinement efficace spirituellement, et par suite aussi,
    par surcroît, sur le plan inférieur de l’intelligence, car toute lumière spirituelle éclaire l’intelligence.

  • Manifeste du nouveau réalisme

    Manifeste du nouveau réalisme

    Je travaille un essai sur le thème du réel / réalisme philosophique, et dans ce contexte j’ai la chance d’être tombé sur Maurizio Ferraris. C’est un philosophe italien, de l’université de Turin, et qui visiblement est dans une veine tout à fait proche de ce que je cherchais à élaborer comme réflexion.

    Peine et joie

    La lecture du « Manifeste du nouveau réalisme » s’est donc révélé être à la fois une – petite – peine (ce que je voulais écrire a déjà été écrit) et une grande joie (je ne suis pas seul). Maurizio Ferraris revient en détail sur ce qu’est le post-modernisme, en quoi il a constitué en partie une impasse philosophique, et pourquoi il est nécessaire de revenir à une conception plus claire du « réalisme » en philosophie. En clair, et comme l’expose très bien le 4ème de couverture, le projet est de réhabiliter les notions de vérité et de réalité, indispensables.
    La réalité serait-elle socialement construite et infiniment manipulable ? Et la vérité une notion inutile ? Non. On ne peut se passer du réel, il faut l’affronter et négocier avec lui. Il résiste ou insiste, maintenant et toujours, comme un fait qui ne supporte pas d’être réduit à interprétation.
    Le « nouveau réalisme » est la prise d’acte d’un changement de situation. Les populismes médiatiques, les guerres de l’après 11 septembre et la récente crise économique ont démentis deux dogmes fondamentaux du postmodernisme : la réalité n’est pas socialement construite et infiniment manipulable ; la vérité et l’objectivité ne sont pas des notions inutiles.
    Ce qui est nécessaire n’est pas une nouvelle théorie de la réalité, mais un travail qui sache distinguer, avec patience et au cas par cas, ce qui est naturel, ce qui est culturel, ce qui est construit et ce qui ne l’est pas. Ainsi, s’ouvrent de grands défis éthiques et politiques et se dessine un nouvel espace pour la philosophie.

    Ranger les différents objets qui peuplent le réel

    On trouve dans l’essai une description assez proche de l’endroit où en est arrivé mon essai, en termes de projet : « faire une distinction entre les régions d’être qui sont socialement construites et celles qui ne le sont pas ; à établir pour chaque région d’être des modalités spécifiques d’existence ; et enfin à attribuer au cas par cas une région d’être à chaque objet. » Il propose un découpage des objets en trois catégories (objets naturels, objets sociaux, et objets idéaux) qui rejoint en partie le découpage de Popper que j’utilise dans mon essai, et qui va me permettre de préciser un certain nombre de choses de manière plus précise.

    Le réalisme de Maurizio Ferraris

    Le livre est très complet, très clair et très riche. Je ne peux ici le résumer, mais il me semble intéressant de partager les 3 grands axes de description utilisés par l’auteur pour décrire ce qu’il appelle le réalisme philosophique ; ces 3 axes reposent sur la dénonciation de trois confusions qui ont été plus ou moins consciemment entretenues par les postmodernes (trois « falsifications »). J’ai trouvé que la traduction, à plusieurs endroits, laissaient à désirer car des phrases peu claires peuvent être lues dans un texte par ailleurs d’une très grande clarté.

    Ontologie

    Dans une grande partie intitulée « Réalisme », Ferraris revient sur le fait que le réel est, avec ses lois, indépendamment de nos langages, schémas et catégories.
    A un certain point, il y a quelques chose qui nous résiste. C’est ce que j’appelle « inamendabilité », le caractère saillant du réel. Il peut certes être une limitation, mais il nous donne en même temps le point d’appui qui nous permet de distinguer le rêve de la réalité et la science de la magie.
    Ferraris dénonce dans ce chapitre la « falsification de l’être-savoir », la « confusion entre ontologie et épistémologie, entre ce qu’il y a et ce que nous savons concernant ce qu’il y a« .

    Critique

    L’auteur soutient ensuite que le fait de regarder le réel tel qu’il est, le décrire, n’est en aucun cas une justification ou une acceptation de cette réalité. Contre les manipulateurs qui voudraient faire taire ceux qui veulent partir du réel, il convient de dénoncer la « falsification du vérifier-accepter ». Vérifier un fait n’est pas l’accepter comme juste.
    (…) le réalisme est la prémisse de la critique, tandis que l’acquiescement est inhérent à l’irréalisme, la fable qu’on raconte aux enfants pour qu’ils s’endorment. (…) Au contraire, il reste des possibilités au réaliste : la possibilité de critiquer (à condition qu’il le veuille) et de transformer (s’il le peut), pour la banale raison que le diagnostic est la prémisse de la thérapie.

    Lumières

    La dernière falsification est celle du « savoir-pouvoir » :
    Dans chaque forme de savoir se cache un pouvoir vécu comme négatif, de sorte que le savoir, au lieu d’être relié à l’émancipation, se présente comme un instrument d’asservissement. Cet esprit anti-Lumières est l’âme ténébreuse de la modernité, le refus de l’idée de de progrès, la méfiance envers la connexion entre savoir et émancipation (…). Cette émancipation exige encore aujourd’hui de choisir son camp, d’avoir confiance dans l’humanité. Elle n’est pas une race déchue en besoin de rédemption, elle est une espèce animale qui évolue et qui, dans son progrès, s’est dotée de raison.

    Auteur majeur

    Je suis très heureux d’avoir découvert cet auteur majeur pour moi. Et j’ai hâte de commencer « Post-vérité et autres énigmes » (du même auteur). Je ne peux que vous recommander la découverte de Maurizio Ferraris. Je sais que je relirai cet essais magistral, en forme de manifeste, bourré de passages très intéressants, et de citations que j’ajoute à ma collection.

  • Notions de philosophie

    Notions de philosophie

    « Notions de philosophie » est une superbe somme, organisée et supervisée par Denis Kambouchner, chez Folio. Trois tomes copieux, dont les différents articles traitent chacun d’une grande notion de philosophie : la culture, la liberté, les croyances, etc…
    C’est un ouvrage qui m’a servi à plusieurs reprises, notamment pour découvrir le travail d’Alain Boyer qui y signe l’article « Justice sociale et égalité » (splendide et très très riche). Cela m’avait été très utile avant d’aller l’interviewer (interview exclusive). Et comme il vient de me resservir récemment, j’en recommande la lecture et la possession, car l’article que j’utilise, « Les croyances », est vraiment remarquable. Il est signé par Pascal Engel, et est à la fois précis, complet, très documenté et d’une grande rigueur conceptuelle (je crois que c’est un des apports de la philosophie analytique). Je suis heureux d’avoir cette somme dans ma bibliothèque : elle me resservira à coup sûr !

  • Les mains du miracle

    Les mains du miracle

    « Les mains du miracle », de Joseph Kessel, est la biographie romancée (légèrement) de Felix Kersten, médecin spécialiste des massages, qui a soigné Himmler.

    Extraordinaire destin

    C’est une histoire extraordinaire, qui dépasse tout ce qu’aurait pu imaginer un écrivain. Kersten, par hasard et par le fait que son savoir-faire de masseur était déjà très réputé, se retrouve à devoir soigner l’un des plus haut placé des dignitaires nazis, Heinrich Himmler (patron en chef des SS). Himmler, très souffrant, bénéficie des soins apaisants de Kersten qui devient, du coup, peu à peu, indispensable pour lui. Kersten (estonien d’origine, qui a combattu avec l’armée finlandaise, et accueilli ensuite par la Hollande), que le régime nazi horrifie, essaye rapidement de profiter de sa situation pour sauver quelques personnes des griffes des nazis. Il y parvient, et décide de continuer dans cette voie : c’est le seul moyen pour lui de supporter la situation qui est la sienne (bloqué à aider le pire des nazis) que d’essayer d’utiliser l’influence et l’emprise qu’il a sur Himmler pour sauver peu à peu, des dizaines, puis des centaines et … des milliers de prisonniers, de juifs, de hollandais.

    Agent secret par nécessité

    Ses plans de sauvetages devenant de plus en plus ambitieux, il devient de fait, avec l’aide de proches d’Himmler (son secrétaire Brandt en particulier), une sorte d’agent secret : il traite avec les autorités suédoises, notamment, pour organiser les plans de sauvetage. Son courage impressionne, et sa simplicité d’esprit pour mener ses actions m’a refait penser à la phrase de Jean Moulin que l’ami JM m’a partagée l’autre jour :

    Je ne savais pas que c’était si simple de faire son devoir quand on est en danger.

    Jean MOULIN (1899-1943), Lettre à sa mère et à sa sœur, 15 juin 1940

    Magnifique biographie

    J’ai trouvé cette biographie tout à fait passionnante et juste : le ton est simple, sans emphase, et les éclairages psychologiques sont au juste nécessaire pour éclairer le comportement des personnages, sans les figer dans une interprétation trop simplificatrice. La découverte de l’histoire vue depuis le camp nazi est assez incroyable pour mesurer le degré de folie et de fanatisme qui s’était emparé de l’entourage d’Hitler. Le récit avance vite et on est tenu en haleine. Kessel, décidément, fait partie des manques dans ma culture littéraire. A découvrir, et ce livre est un très bon moyen.