CatĂ©gorie : 🧠 RĂ©flexions

  • Le rĂ©el et son double

    Le réel et son double

    Une thÚse puissante : le réel est ce qui est sans double

    La thĂšse de ce magnifique petit livre, Le rĂ©el et son double de ClĂ©ment Rosset, tient en quelques mots (merci pour le travail rĂ©alisĂ© par les contributeurs de wikipedia!) : « la difficultĂ© de penser le rĂ©el tient à  ce qu’il ne manque de rien, qu’il se suffit à  lui-mĂȘme, qu’il se passe de tout fondement (car au fond, il n’y a rien à  expliquer, rien à  comprendre). D’oĂč la thĂšse majeure du RĂ©el et son double : le rĂ©el est ce qui est sans double et le fantasme du double trahit toujours le refus du rĂ©el. L’ontologie du rĂ©el sur laquelle dĂ©bouche cette rĂ©flexion a la particularitĂ© de ne pas reposer sur la pensĂ©e de son ĂȘtre ou de son unitĂ©, mais de s’en tenir à  sa seule singularitĂ©, ce qui n’est possible que par la grĂące d’une joie sans raison. Le rĂ©el auquel j’ai accĂšs, aussi infime soit-il, en rapport de l’immensitĂ© qui m’échappe, doit ĂȘtre tenu pour le bon ».
    ClĂ©ment Rosset analyse en dĂ©tail et en finesse de quelle maniĂšre la structure du double est toujours un refus du rĂ©el, singulier. La dĂ©monstration est claire, magistral et d’une finesse jouissive à  dĂ©couvrir. Magnifique petit essai !

    Pour aller plus loin

    Pour en savoir plus, vous pouvez aller Ă©couter l’interview de ClĂ©ment Rosset sur le site de France Culture. Vous pouvez Ă©galement lire la recension que j’ai faite de son autre livre sur le thĂšme : Le rĂ©el – traitĂ© de l’idiotie.
    Cet essai m’a refait penser à  une citation dans un champ diffĂ©rent (la politique), mais qui dĂ©crit finalement un peu le mĂȘme phĂ©nomĂšne mental :

    ”L’utopie n’est astreinte à  aucune obligation de rĂ©sultats. Sa seule fonction est de permettre à  ses adeptes de condamner ce qui existe au nom de ce qui n’existe pas. » Jean-François Revel, La Grande parade, 2000, p. 33

    Il me semble utile de toujours mĂ©diter cela, surtout lorsque – comme moi – on est idĂ©aliste, donc en partie utopiste : comment faire co-exister la nĂ©cessaire acceptation du rĂ©el, avec l’action portĂ©e et orientĂ©e vers une vision, un double du rĂ©el (pour reprendre les mots de Rosset) ?

  • Petit traitĂ© de vie intĂ©rieure

    Petit traité de vie intérieure

    vie_interieure_pocheLa spiritualitĂ© n’est pas un gros mot. Cela parait Ă©vident, et pourtant il est rare de pouvoir accĂ©der Ă   une intimitĂ© suffisamment grande avec quelqu’un pour parler « spiritualité ». FrĂ©dĂ©ric Lenoir offre dans ce petit livre facile Ă   lire un condensĂ© de notions, d’expĂ©riences, qu’il a trouvĂ© utile pour vivre mieux. C’est un remarquable petit livre, plaisant, drĂŽle parfois, trĂšs personnel, et qui revient de maniĂšre directe et humble sur un certain nombre de notions centrales pour bien « penser sa vie, et vivre sa pensĂ©e ». Jetez-vous dessus !

  • RĂ©solutions 2014

    Résolutions 2014

    Je souhaite à  tous les lecteurs occasionnels ou assidus de ce blog une bien belle annĂ©e 2014, pleine de santĂ©, de joie et de surprises. En ce dĂ©but d’annĂ©e, j’ai voulu partager avec vous quelques rĂ©solutions. Un de mes collĂšgues et ami, JM, m’a en effet expliquĂ© son mode de fonctionnement concernant les bonnes rĂ©solutions et cela m’a motivĂ© à  utiliser cela aussi. Comme outil de « pilotage de soi ».

    Dessin…

    En 2014, je veux me consacrer un peu plus au dessin et à  la philosophie. Je vais donc m’efforcer de faire 3 ou 4 dessins par semaine. J’ai trouvĂ© un super moyen, qui me motive, et prĂ©sente l’avantage de ne nĂ©cessiter que peu de prĂ©paration et de matĂ©riel : dessiner sur l’appli Paper (53) sur Ipad. Oui c’est moins bien que du papier. Oui, c’est limitĂ© comme taille de feuille. Oui le stylet pour Ipad est grossier et peu prĂ©cis. Mais c’est tellement simple d’attraper l’Ipad et de commencer à  dessiner ! L’Ipad, pour un dessinateur, c’est un peu comme la guitare pour un musicien. ça traine là , et on peut l’empoigner quand on veut. Voici un petit exemple.

    magician

    Autre avantage, il est facile de partager et de mettre en ligne ses dessins grĂące à  l’interconnexion entre l’appli de dessin et la plateforme de microblogging Tumblr. J’ai donc créé ce petit Tumblr de partage : http://lomig.tumblr.com. TrĂšs sympa de se retrouver plongĂ© instantanĂ©ment dans une communautĂ© qui partage notre goĂ»t et nos prĂ©occupations. Je dĂ©couvre chaque jour les dessins des autres et rĂ©ciproquement. Top !

    …et philosophie

    En ce qui concerne la philosophie, je vais continuer à  en lire, mais je vais surtout essayer de passer une soirée par semaine à  écrire mes idées, et à  travailler sur mon petit essai. Je vous en reparlerai trÚs prochainement.

    Du cĂŽtĂ© « pratique pro », j’ai pris la dĂ©cision de bloquer une demi-journĂ©e par semaine pour une sĂ©ance de rĂ©flexion avec le PC Ă©teint. Pas de mail, pas de documents informatiques. Juste les sujets, du papier, un stylo, et des rĂ©flexions. On le fait trop peu, et à  chaque fois que l’occasion s’est prĂ©sentĂ©e l’an dernier, j’ai trouvĂ© l’exercice plus que profitable : indispensable pour respirer et travailler à  la bonne vitesse, et au bon niveau de qualitĂ©.

    Et vous ? Avez-vous pris des rĂ©solutions ? N’hĂ©sitez pas à  les partager en commentaire !

  • Controversons !

    Controversons !

    La FING — Fondation Internet Nouvelle GĂ©nĂ©ration — est une association qui coordonne des rĂ©flexions prospectives multi-partenaires. ApprĂ©hender à  plusieurs des pistes d’innovations liĂ©es au numĂ©rique au sens large. Dans une certaine mesure, l’ensemble de la rĂ©volution numĂ©rique (hardware, sofware, usages, web, etc
) rĂ©alise ce que Gilbert Simondon dĂ©plorait dans son ouvrage majeur « Du mode d’existence des objets techniques » : intĂ©grer la technologie dans la culture, au lieu de la maintenir en dehors.

    PossĂ©der, c’est dĂ©passĂ© ?

    Dans les sujets proposĂ©s et travaillĂ©s par la FING dans leur excellent et stimulant cahier de Questions numĂ©riques, on peut trouver un scĂ©nario de rupture, « PossĂ©der c’est dĂ©passé« . C’est une sorte de vaste fourre-tout, mĂ©langeant les idĂ©es de crises Ă©conomiques, de rarĂ©faction des ressources, de collaboration multi-Ă©chelles (du trĂšs local au global). Il se raccroche à  beaucoup de choses que l’on peut lire, à  droite, à  gauche, sur le partage au sens large, sur la dĂ©croissance. Bien sĂ»r, une rĂ©flexion est nĂ©cessaire sur tous ces sujets. Je ne prĂ©tends pas l’avoir menĂ©e, ni avoir les connaissances pour le faire. Mais j’aimerais apporter ma pierre à  l’Ă©difice, et apporter des arguments dans un sens un peu à  rebrousse-poil.
    Le scĂ©nario prĂ©sente l’avantage d’extrĂ©miser un peu des tendances visibles un peu partout sur le web, comme dans la sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©ral. Il est stimulant ; mais il me parait limitĂ© à  la fois dans sa forme — il aurait gagnĂ© à  ĂȘtre prĂ©sentĂ© comme une controverse ne serait-ce que pour voir apparaitre les jeux d’acteurs (la FING travaille en ce moment sur des controverses et c’est trĂšs bien) — mais surtout sur le fond.
    Ces quelques rĂ©flexions ne visent pas à  critiquer le scĂ©nario, mais à  y apporter une contribution. Je ne suis pas partie prenante de cette expĂ©dition, mais comme la thĂ©matique recoupe des rĂ©flexions qui sont Ă©galement prĂ©sentes dans le cadre de mon travail, j’avais envie de creuser un peu.

    Economie ou morale ?

    D’une part, ces « tendances » me semblent ĂȘtre autant des signes d’un mal-ĂȘtre civilisationnel que des mouvements de fond de la structure Ă©conomique et politique. Ils sont des signaux plus « moraux » qu’Ă©conomiques. Pour le dire autrement, il y a plus de culpabilitĂ© dans la mise en avant permanente du partage, que d’une prise de conscience d’une nĂ©cessitĂ© — rĂ©elle ou non — de changer de modĂšle Ă©conomique ou de sociĂ©tĂ©. Nous partageons dĂ©jà  beaucoup, dans nos sociĂ©tĂ©s : plus de la moitiĂ© des richesses produites sont rĂ©coltĂ©es par l’Etat pour son fonctionnement, mais aussi pour les redistribuer et garantir un certain nombre de fonctions publiques, rĂ©galiennes ou non. De plus, les pays dits « dĂ©veloppĂ©s » donnent chaque annĂ©e des sommes considĂ©rables au pays « pauvres » (souvent sans aucun effet). Doit-on donner plus, ou mieux ?
    Et j’y lis Ă©galement, dans ces tendances, une forme Ă©goĂŻste de prise de conscience à  retardement : « nous avons fonctionnĂ© sur ce mode pendant longtemps, nous avons construit notre richesse grĂące à  cela, et maintenant, vous — pays Ă©mergents ou pauvres – dĂ©veloppez-vous en faisant autrement qu’avec cette stupide notion de propriĂ©té ». Cette attitude, Ă©clairĂ©e par ce qui suit, prend un autre sens, et d’Ă©goĂŻste devient carrĂ©ment cynique.

    Ne jetons pas le bĂ©bĂ© avec l’eau du bain !

    D’autre part, la maniĂšre dont est formulĂ©e le scĂ©nario « possĂ©der c’est dĂ©passer » participe d’une confusion relativement rĂ©pandue (entretenue ?) sur la notion de « propriĂ©té ». La propriĂ©tĂ© n’est pas l’Ă©quivalent de la quantitĂ© de biens que je possĂšde. L’acte de possĂ©der n’est pas uniquement synonyme de « collection ».
    En philosophie politique, la « propriĂ©té » n’est pas l’acte de possĂ©der, mais un droit reconnu à  chaque individu faisant partie de la sociĂ©tĂ©. C’est un des fondements (LE fondement ?) des sociĂ©tĂ©s de droit, des sociĂ©tĂ©s ouvertes. Dans cette logique, la propriĂ©tĂ© commence avec la propriĂ©tĂ© de soi, du fruit de son travail. Chez les penseurs libĂ©raux, la propriĂ©tĂ© fait partie d’un triptyque « libertĂ©-propriĂ©tĂ©-responsabilité ». La suppression de l’un des termes supprime les autres Ă©galement. Pas de libertĂ© sans propriĂ©tĂ©. Pas de responsabilitĂ© sans propriĂ©tĂ©. D’ailleurs, la notion d’individu, de personne est apparue au moment de la fondation du droit romain avec la notion de « propriĂ©tĂ© individuelle ».
    « Tout homme possĂšde une propriĂ©tĂ© sur sa propre personne. À cela personne n’a aucun Droit que lui-mĂȘme. Le travail de son corps et l’ouvrage de ses mains, nous pouvons dire qu’ils lui appartiennent en propre. Tout ce qu’il tire de l’Ă©tat oĂč la nature l’avait mis, il y a mĂȘlĂ© son travail et ajoutĂ© quelque chose qui lui est propre, ce qui en fait par là  mĂȘme sa propriĂ©tĂ©. Comme elle a Ă©tĂ© tirĂ©e de la situation commune oĂč la nature l’avait placĂ©, elle a du fait de ce travail quelque chose qui exclut le Droit des autres hommes. En effet, ce travail Ă©tant la propriĂ©tĂ© indiscutable de celui qui l’a exĂ©cutĂ©, nul autre que lui ne peut avoir de Droit sur ce qui lui est associĂ©. » John Locke
    Vouloir supprimer la propriĂ©tĂ©, c’est donc vouloir supprimer — plus ou moins fortement – le droit, pour chaque individu, pauvre ou riche, d’ĂȘtre son propre maĂźtre, et de construire sa vie comme il l’entend, avec ce qu’il a lĂ©gitimement acquis par son travail, par ses actions. Les consĂ©quences nĂ©gatives du scĂ©nario « possĂ©der c’est dĂ©passer » sont donc beaucoup plus sombres qu’il n’est indiquĂ© : il n’est pas simplement triste, c’est surtout un scĂ©nario qui mĂšne trĂšs facilement à  la nĂ©gation de l’individu et de ses droits, et donc à  une sorte d’effrayant collectivisme Ă©cologico-collaborativo-numĂ©rique. De ce fait, il fait l’impasse sur ce qui reste à  penser : comment intĂ©grer la prise en compte de la rarĂ©faction des ressources dans un systĂšme Ă©conomique et politique sans nuire à  la libertĂ© individuelle, et à  la crĂ©ation de richesses ? Comment Ă©viter le rationnement mondial par tĂȘte de pipe (qui reviendrait à  partager le gĂąteau sans se demander comment le produire) ? Comment imaginer que le « partage » supprime la possession, alors qu’il ne fait que reporter la propriĂ©tĂ© de l’objet vers l’usage ? Faut-il redĂ©finir la solidaritĂ©, en incluant ces Ă©volutions ?
    Pour finir, nous autres humains nous nous approprions les choses pour les connaitre, et les utiliser. Faut-il considérer que cela aussi est dépassé ? Devra-t-on dans ce scénario oublier, en plus de nos droits les plus élémentaires, notre capacité à  connaitre, comprendre, aimer ?

    posseder

    Comme cette confusion ne saurait ĂȘtre le fait d’un manque d’attention, elle ne peut qu’ĂȘtre le fait d’une prise de position : trĂšs bien, c’est le principe mĂȘme d’un scĂ©nario prospectif ! Proposer un scĂ©nario extrĂ©misĂ© pour secouer le cocotier. Mais il faut dans ce cas mettre de vrais contre-arguments pour creuser les implications du sujet dans toutes ses ramifications. Dans ce cas prĂ©cis, je crois que les consĂ©quences nĂ©gatives sont trĂšs sous-estimĂ©es.
    A nouveau, je n’ai rien contre la FING et l’excellent travail qu’elle rĂ©alise. Je crois que ce biais dans le scĂ©nario est un biais de notre Ă©poque, car je retrouve cette idĂ©ologie dans mes Ă©changes avec mes collĂšgues, en sociĂ©tĂ©.

    Crise identitaire

    L’Occident est-il à  ce point en difficultĂ© qu’il en vient presque à  oublier l’un de ses piliers fondateurs, la notion de personne juridique, d’individu ? Oui : il faut partager. Mais nous le faisons dĂ©jà  Ă©normĂ©ment ! Oui, il faut penser la transition vers un monde de raretĂ© des ressources. Mais ne bradons pas nos valeurs au passage : vouloir penser tout cela en oubliant la notion d’individu, de droit individuel, serait à  mon sens une impasse.
    Il faut avoir le courage de maintenir les tensions intellectuelles. La notion d’individu est en tension avec la notion de collectif, de sociĂ©tĂ©. Mais c’est toute la force et la magie Ă©mancipatrice de ce concept : une sociĂ©tĂ© libre n’est possible qu’au prix de cette tension maintenue et sans cesse repensĂ©e.

  • Hasard insensĂ© ?

    Hasard insensé ?

    livres_QLTO_dialogueL’autre jour, je regardais la bibliothĂšque chez mes beaux-parents. Je parcourais les tranches de livres en me demandant si je pourrais trouver là  un roman qui me tenterait (je ne lis presque plus jamais de romans). J’ai Ă©tĂ© attirĂ© par un tout petit livre (« Le dialogue »), d’une belle couleur ocre clair. Je l’ai sorti, et je l’ai ouvert. J’ai eu la grande surprise de trouver en dĂ©dicace, par l’auteur François Cheng, ce petit texte qui rĂ©sonne Ă©tonnamment avec mes rĂ©flexions du moment (je songe à  Ă©crire un essai sur le sens, pris dans toutes ses composantes) :
    Le diamant du lexique français, pour moi, c’est le substantif « sens ». CondensĂ© en une monosyllabe – sensible donc à  l’oreille d’un Chinois – qui Ă©voque un surgissement, un avancement, ce mot polysĂ©mique cristallise en quelque sorte les trois niveaux essentiels de notre existence au sein de l’univers vivant : sensation, direction, signification. Entre ciel et terre, l’homme Ă©prouve par tous ses sens le monde qui s’offre. AttirĂ© par ce qui se manifeste de plus Ă©clatant, il avance. C’est le dĂ©but de sa prise de conscience de la Voie. Dans celle-ci, toutes les choses vivantes qui poussent irrĂ©mĂ©diablement dans un sens, depuis les racines vers la forme de plus grand Ă©panouissement, celle mĂȘme de la CrĂ©ation. D’oĂč le lancinant attrait de l’homme pour la signification qui est le sens de sa propre crĂ©ation, qui est de fait la vraie « joui-sens ».

    Le sens de la vie ?

    Vous dire que j’aurais pu signer ce texte serait exagĂ©rĂ© : le deuxiĂšme paragraphe est plus intriguant qu’Ă©clairant pour moi, mĂȘme s’il propose une piste trĂšs intĂ©ressante pour la signification. Mais le premier paragraphe est exactement le point de dĂ©part de ma rĂ©flexion. Le sens pris comme triple filtre pour notre interaction avec nous-mĂȘmes et le monde. J’aimerais notamment explorer les rapports entre les diffĂ©rents niveaux du sens. Le sens de la vie, question Ă©ternelle, et à  travailler pour quiconque souhaite avancer spirituellement.

    Quel hasard, tout de mĂȘme, que je pioche ce petit livre parmi tous les autres, et que j’y dĂ©couvre quelque chose d’aussi proche de moi. Surprenant.
    Le livre est facile à  lire et trĂšs intime : François Cheng y explique comment sa langue maternelle (le chinois) et sa langue d’adoption (le français) ont enrichi sa vie spirituelle, son oeuvre poĂ©tique, par un dialogue profond. Je vous recommande ce livre d’un amoureux de la langue française, pour qui elle n’a pas Ă©tĂ© une donnĂ©e de dĂ©part, mais un chemin, une transformation, un choix. Il y a au dĂ©but quelques pages admirables sur le langage (au sens large) qui est notre moyen d’exprimer et de construire ce que nous sommes.

    Vive le hasard !

  • La force des mots

    escher_handsVous est-il arrivĂ© d’expĂ©rimenter la force incroyable des mots ? Je voudrais partager avec vous une remarquable expĂ©rience qui m’est arrivĂ©e, et que j’ai eu la surprise de pouvoir analyser a posteriori.

    Bien sĂ»r, les mots et le langage restent notre maniĂšre la plus directe, la plus naturelle, de formuler nos pensĂ©es. En ce sens, ils prĂ©sentent à  la fois un aspect nĂ©gatif et un aspect positif : l’expression de notre pensĂ©e est contrainte par les mots, les concepts, les idĂ©es dont nous disposons, et d’un autre cĂŽtĂ© elle s’appuie et est rendue possible grĂące à  ces mĂȘmes mots (langage, mais aussi les idĂ©es dĂ©jà  formulĂ©es par d’autres). Nommer les choses les fait exister, les rend tangibles ; dans l’imperfection inhĂ©rente à  toute existence.

    J’ai rĂ©cemment dĂ©couvert un autre aspect des mots, plus profond. Une sorte d’inertie et de puissance des mots, presque d’expression inconsciente par les mots. Une fois une idĂ©e formulĂ©e avec des mots dĂ©finis, on peut dĂ©couvrir que le choix des mots n’a pas Ă©tĂ© uniquement le fruit d’une plus ou moins bonne adĂ©quation avec la pensĂ©e que nous souhaitions exprimer. Ou plutĂŽt, et de maniĂšre complĂ©mentaire : la pensĂ©e qu’ils ont permis d’exprimer ne se rĂ©sumait pas à  ces mots, qui n’étaient que des clefs pour continuer la rĂ©flexion. Des fils à  tirer, avec une logique interne.

    L’exemple rĂ©cent m’est venu dans le cadre de mon travail : j’ai produit, avec d’autres, une sorte de tableau des « vrais mĂ©tiers de l’innovation », sorte de bestiaire mi-sĂ©rieux, mi-poĂ©tique des vrais fonctions que nĂ©cessite l’innovation au sein d’une entreprise. C’est en cours de finalisation, et passionnant.
    Dans ce cadre, j’ai imaginĂ© — et/ou rĂ©utilisĂ© du dĂ©jà  connu – des noms — assez directs – pour ces vrais mĂ©tiers, et surtout des sous-titres à  vocation plus Ă©vocatrice et ouverte. Mon mĂ©tier, « animateur de communautĂ© », s’est retrouvĂ© affublĂ© du sous-titre « Le discuteur de sens ». Pourquoi pas, et cela permet de mettre l’accent sur le rĂŽle transverse, convivial, de discussion et d’échange du community manager. Bien sĂ»r, cela n’en fait pas le tour (d’autant qu’à  chaque communautĂ© son community manager).

    Mais depuis, l’expression est repassĂ©e toute seule dans mon esprit, plusieurs fois : suis-je rĂ©ellement un discuteur de sens ? L’expression est-elle adaptĂ©e à  mon rĂŽle ? Celui qui discute, c’est aussi celui qui met en dĂ©bat, qui questionne, qui doute. Et le sens, c’est le sens de l’action, la stratĂ©gie. Mais sur un deuxiĂšme niveau, plus inconscient probablement, se sont exprimĂ©es d’autres idĂ©es, qui rĂ©sonnent autrement, qui font d’autre liens : le discuteur c’est aussi le philosophe, celui qui veut penser l’inconnu, et le sens c’est aussi le sens de la vie, de nos actes.
    Et ce n’est pas un hasard si tout cela me parle : j’aime la philosophie, et je l’ai toujours aimĂ© en partie pour une des questions fondamentales qu’elle pose à  l’ĂȘtre humain. La vie a-t-elle un sens ? Et si elle n’en a pas d’absolu, quel sens puis-je donner à  ma vie ? Je crois que cela sort à  un moment clĂ© aussi de ma vie, au moment oĂč je viens d’avoir un troisiĂšme enfant, oĂč j’essaye d’imaginer mon avenir professionnel. Cette tension vers l’avenir, l’inconnu, ne suffit-elle pas à  expliquer le choix de l’expression « discuteur de sens » ? Mais cela m’a redonnĂ© aussi envie de travailler plus dur la philosophie, et la question du sens.

    Oui : les mots qui sont sortis (« discuteur de sens ») n’étaient pas fortuits et pas forcĂ©ment adaptĂ©s au rĂŽle que je cherchais à  dĂ©crire (ils le sont quand mĂȘme pas mal, je m’en aperçois en creusant le sujet). J’ai utilisĂ© les mots qui me paraissaient pertinents pour me dĂ©crire, autant que mon rĂŽle ou ma fonction. Projection involontaire et presque inĂ©vitable. Surprenante force des mots qui disent ce qu’on veut dire, mais aussi ce qu’on ne savait pas vouloir dire. Les mots disent ce que « ça » veut dire.

    Ils servent donc aussi à  se rĂ©vĂ©ler à  soi-mĂȘme, pour peu qu’on leur accorde ce pouvoir (ce qui requiert un peu de lĂącher-prise sur notre propre personne), et un peu d’attention.

    Avez-vous déjà  connu ce genre de « révélation linguistique » ?