CatĂ©gorie : 🧠 RĂ©flexions

  • RationalitĂ©

    Rationalité

    Le dernier ouvrage de Steven Pinker, professeur de psychologie à  l’universitĂ© Harvard, est une trĂšs belle et utile somme consacrĂ©e à  la « capacitĂ© humaine d’utiliser des connaissances pour atteindre ses objectifs ».

    La raison, moteur du progrĂšs

    Pinker fait de la raison le moteur du progrĂšs matĂ©riel et moral de l’humanitĂ©. Deux moyens sont à  notre disposition pour amĂ©liorer cette capacitĂ©. Le premier consiste à  acquĂ©rir individuellement des connaissances sur les nombreux biais et erreurs qui entachent nos raisonnements : erreurs de logique, croyances erronĂ©es, mauvaise utilisation des statistiques, trop grande confiance dans nos intuitions, confusion entre corrĂ©lation et causalitĂ©. C’est l’objet principal du livre que de les porter à  notre connaissance, et c’est fait d’une maniĂšre claire, trĂšs riche, pĂ©dagogique. Le propos est direct et clair, Ă©maillĂ© d’exemples concrets et d’histoires drĂŽles. Tout cela devrait ĂȘtre appris à  l’école, comme le souligne l’auteur, « les outils de la logique, des probabilitĂ©s et de l’infĂ©rence causale traversent tout type de connaissance humaine : la rationalitĂ© devrait ĂȘtre le quatriĂšme pilier essentiel [des programmes scolaires], avec la lecture, l’écriture et l’arithmĂ©tique ».

    Organiser la rationalité

    Le deuxiĂšme moyen consiste à  bĂątir collectivement des institutions et processus de rationalitĂ©, forçant la confrontation des idĂ©es, l’esprit critique, l’humilitĂ© et la rigueur. « Il s’agit notamment de l’examen critique par les pairs dans les universitĂ©s, de la testabilitĂ© dans les sciences, de la vĂ©rification des faits et de l’édition dans le journalisme, de l’équilibre des pouvoirs dans la gouvernance et des procĂ©dures contradictoires dans le systĂšme judiciaire ». L’auteur prĂ©cise bien certaines des raisons de l’irrationalitĂ© actuelle (complotisme, charlatanisme et fake news) : certaines institutions — mĂ©dias, universitĂ©s — dans lesquels les citoyens avaient externalisĂ© la crĂ©ation et le partage du savoir suscitent la mĂ©fiance à  cause de « l’étouffante monoculture (
) de gauche », dogmatique, qui y rĂšgne.

    Eudémonisme

    La seule – toute petite – critique que l’on pourrait adresser à  Pinker, c’est qu’il semble considĂ©rer comme acquis le fait que chacun cherche le bonheur. Au-delà  du fait que cette notion est pour le moins polysĂ©mique, c’est une position eudĂ©moniste (le bonheur comme fin ultime). Elle est tout à  fait lĂ©gitime, mais mĂ©riterait d’ĂȘtre mise en perspective. Si la raison est la capacitĂ© humaine à  utiliser des connaissances pour atteindre ses fins, une comprĂ©hension Ă©largie des fins permet de mieux embrasser la rationalitĂ©. Le kamikaze qui se tue pour sa cause est rationnel, en un sens qui Ă©chappe à  l’eudĂ©moniste. C’est la mĂȘme limite que ceux qui cherchent à  penser l’action humaine sans prendre en compte la subjectivitĂ© de la valeur. Vouloir pleinement comprendre la rationalitĂ© sans comprendre la subjectivitĂ© des fins est aussi vain que comprendre l’action humaine sans comprendre la subjectivitĂ© de la valeur. Comme le rappelait Charles Larmore dans « ModernitĂ© et Morale » :

    C’est un acquis irrĂ©vocable du libĂ©ralisme politique que le sens de la vie est un sujet sur lequel on a une tendance naturelle et raisonnable, non pas à  s’accorder, mais à  diffĂ©rer et à  s’opposer les uns aux autres. De là , l’effort libĂ©ral pour dĂ©terminer une morale universelle, mais forcĂ©ment minimale, que l’on puisse partager aussi largement que possible en dĂ©pit de ses dĂ©saccords.

    Cette remarque n’enlĂšve rien aux qualitĂ©s de l’ouvrage, formidable de clartĂ© et de rigueur, qui devrait trouver sa place dans toute bonne bibliothĂšque.

  • L’artisanat rhĂ©torique

    L’artisanat rhĂ©torique

    L’artisanat RhĂ©torique, chaĂźne Youtube animĂ©e par Victor Ferry est un must ! A dĂ©couvrir de toute urgence pour savoir mieux s’exprimer et penser.
    Je suis un amateur de vidĂ©os Youtube, je ne le cache pas. Je vous avais dĂ©jà  partagĂ© deux des meilleures chaĂźnes Youtube (à  mes yeux) : Science Etonnante, et Grains de Philo. Je ne rĂ©siste pas au plaisir, aujourd’hui, de vous partager une excellente chaĂźne consacrĂ©e à  la rhĂ©torique : L’artisanat RhĂ©torique. Elle est portĂ©e par Victor Ferry, qui est d’une grande clartĂ©, et d’une grande prĂ©cision dans ses argumentations. On y apprend beaucoup de choses, avec beaucoup d’exemples concrets tirĂ©s de moments de tĂ©lĂ©, ou de livres. Passionnant, utile et frais.
    En guise d’Ă©chantillon, je vous partage celle qui s’appelle « DĂ©battons moins! ». Bon visionnage !

  • Auto-jeopardysation

    Auto-jeopardysation

    J’ai commencĂ© la journĂ©e de bien belle humeur, grĂące à  mon frĂšre Max. Il a partagĂ© sur le fil de discussion familial la derniĂšre vidĂ©o de David Louapre (notamment crĂ©ateur et animateur de l’excellente chaĂźne Youtube Science Etonnante), intitulĂ©e « Comment j’essaye d’amĂ©liorer mon jugement (grĂące à  Julia Galef) » :

    Julia Galef, promotrice de l’esprit sceptique et rationnel

    J’ai trouvĂ© cette vidĂ©o particuliĂšrement intĂ©ressante. Si vous n’avez pas le temps de la visionner, l’excellente analogie de Julia Galef, auteur du livre « The Scout Mindset » (L’esprit Ă©claireur) dont David Louapre partage quelques Ă©lĂ©ments, permet de vite en comprendre la teneur. Sur un champ de bataille, les militaires qui sont sur le terrain sont là  pour suivre un objectif et se battre contre l’ennemi. Leur rĂŽle est un rĂŽle de combat. Les objectifs sont fixĂ©s à  l’aide des connaissances. Et il y a besoin de connaissances toujours actualisĂ©es. C’est le rĂŽle des Ă©claireurs. L’Ă©claireur ne combat pas, il est là  pour observer la rĂ©alitĂ©, et mettre à  jour la carte, et toutes les infos qui pourraient ĂȘtre utile pour la bonne poursuite du combat. Julia Galef, crĂ©atrice du Center for Applied Rationality, utilise cette analogie pour expliquer que nous devrions, dans les dĂ©bats, ĂȘtre un peu plus souvent dans la posture de l’Ă©claireur, et un peu moins dans celle du combattant. Si vous avez quelques minutes, allez Ă©couter la vidĂ©o ci-dessus, elle est super claire et permet de dĂ©couvrir quelques outils concret – des expĂ©riences de pensĂ©e ou des routines à  mettre en place – apportĂ©s par Julia Galef dans son bouquin.

    Auto-jeopardysation

    J’avais envie de partager cette vidĂ©o et d’ajouter deux autres outils qui me paraissent utiles, et dans le prolongement de la vidĂ©o. Le premier consiste à  utiliser dans les raisonnements et les argumentations, des propositions qui sont des Ă©noncĂ©s sur le rĂ©el, c’est-à -dire rĂ©futables au sens de Popper. J’ai partagĂ© un certain nombres d’outils dans ma boussole de vĂ©ritĂ©. Ce point est le regroupement du 1 et du 10. Je fais en ce moment mĂȘme avec mon pĂšre un travail trĂšs stimulant pour lister un certain nombre d’affirmations, sur le sujet de la crise COVID, qui sont des Ă©noncĂ©s sur le rĂ©el. C’est trĂšs intĂ©ressant de faire cet exercice, et surtout à  deux.
    Le second vient de mon travail : je passe mon temps à  essayer de poser les bonnes questions, au bon moment, à  mes interlocuteurs. Sur n’importe quel sujet, il me semble trĂšs utile, au-delà  des affirmations, dĂ©bats, qui sont nĂ©cessaires, de chercher aussi à  se poser les bonnes questions. Bien poser le problĂšme, quoi.

    Si j’avais une heure pour rĂ©soudre un problĂšme, je passerais 55 minutes à  rĂ©flĂ©chir au problĂšme, et 5 minutes à  rĂ©flĂ©chir à  des solutions.

    Albert Einstein (1879 – 1955) physicien thĂ©oricien allemand, puis helvĂ©tico-amĂ©ricain

    Je vous propose donc une autre routine : l’auto-jeopardysation. Vous connaissez le jeu Jeopardy! ? Les joueurs doivent trouver la question à  partir de la rĂ©ponse. Devant toute affirmation, ou toute proposition, on peut – on doit ? – se poser des questions (ce sont les points 2 et 3 de la Boussole de vĂ©ritĂ©) :

    • à  quelle question rĂ©pond cette affirmation ?
    • est-ce qu’elle pourrait rĂ©pondre à  une autre question ?
    • y’a-t’il d’autres questions à  se poser sur le sujet ? (faire l’effort d’en trouver au moins 3 ou 4, appuyĂ©es sur les Ă©lĂ©ments de formulation de l’affirmation)

    L’auto-jeopardysation, c’est un outil consistant devant une affirmation, à  se poser au moins 5 questions. Faisons un test.

    Crash test

    Partons de l’affirmation suivante : « Le gouvernement français gĂšre particuliĂšrement mal la crise COVID. » (vous pouvez remplacer mal par bien si vous le souhaitez, ce n’est pas le sujet ici). Cette affirmation rĂ©pond à  la question « Comment le gvt français gĂšre la crise COVID ? ». Mais ce pourrait ĂȘtre Ă©galement la rĂ©ponse à  la question « Qu’est-ce que le gvt français gĂšre particuliĂšrement mal ? ». Et l’on peut trouver pas mal d’autres questions à  se poser en partant de cette phrase (je remets ces deux premiĂšres dans la liste pour plus de lisibilitĂ©) :

    • Comment le gvt fr gĂšre la crise COVID ?
    • Qu’est-ce que le gvt fr gĂšre particuliĂšrement mal ?
    • Le gvt fr aurait-il pu gĂ©rer cette crise autrement ? sur quels aspects ?
    • Est-ce uniquement le gvt fr qui gĂšre cette crise ?
    • Qu’est-ce qu’une crise ? Comment caractĂ©riser la crise COVID ?
    • En quoi la crise COVID diffĂšre des Ă©pidĂ©mie de grippes saisonniĂšres ?

    Je m’arrĂȘte là . Vous voyez que cette mĂ©thode permet de singuliĂšrement rĂ©ouvrir la discussion et la rĂ©flexion. C’Ă©tait ma modeste contribution pour ajouter à  l’indispensable posture d’Ă©claireur, celle de questionneur. Comme le dit trĂšs bien David Louapre dans sa vidĂ©o, mettre ces mĂ©thodes en avant ne signifie en aucune façon qu’on serait exemplaire, et qu’on procĂšderait toujours de maniĂšre rationnelle, mais simplement que l’on reconnait ces outils comme des bons outils, à  utiliser le plus souvent possible pour bien penser. A nous de jouer !

    L’homme est visiblement fait pour penser. C’est toute sa dignitĂ© et tout son mĂ©rite, et tout son devoir est de penser comme il faut.

    Blaise Pascal (1623 – 1662)mathĂ©maticien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et thĂ©ologien français

  • DĂ©sillusions

    Désillusions

    On se console comme on peut : disons que cette annĂ©e m’a permis d’apprendre. Mais elle m’a surtout conduit à  ouvrir sur les yeux sur un certain nombre de rĂ©alitĂ©s, dures, qu’un caractĂšre optimiste comme le mien tenait soigneusement à  l’Ă©cart de son champ cognitif. Vous me trouverez peut-ĂȘtre bien naĂŻf d’avoir pu entretenir ces illusions jusqu’à  un Ăąge aussi avancĂ©, et vous aurez raison. Mieux vaut tard que jamais ? Voici donc, dans le dĂ©sordre, quelques fausses vĂ©ritĂ©s qui ont volĂ© en Ă©clat.

    Les élites et le bien commun

    J’avoue que cette vĂ©ritĂ© avait dĂ©jà  Ă©tĂ© fissurĂ©e depuis longtemps. Pierre Mari m’avait permis de mettre des mots en plus sur cette illusion. Les exemples sont – trop – nombreux. Les Gilets Jaunes molestĂ©s par le pouvoir. Les terroristes que l’on laisse courir sur notre sol, et infiltrer nos institutions. Ces mots dont on interdit l’usage, ce qui est une violence symbolique extrĂȘme. Il faut se rendre à  l’Ă©vidence, cruelle. Une bonne partie de nos Ă©lites, dont nos dirigeants, n’est en rien intĂ©ressĂ©e par le sort de la France, ou par une quelconque forme de bien commun. Leur seule prĂ©occupation : comment se maintenir en place pour exercer le pouvoir. Le pouvoir en tant que tel les intĂ©resse beaucoup plus que leur peuple. La communication, les flots de communication, leur sert de levier de manipulation, quitte à  dire l’inverse d’un jour à  l’autre. Peu importe. Seul compte le pouvoir.

    La premiĂšre chose qu’il faut faire, c’est prendre soin de votre cerveau. La deuxiĂšme est de vous extraire de tout ce systĂšme (d’endoctrinement). Il vient alors un moment oĂč ça devient un rĂ©flexe de lire la premiĂšre page du L.A. Times en y recensant les mensonges et les distorsions, un rĂ©flexe de replacer tout cela dans une sorte de cadre rationnel. Pour y arriver, vous devez encore reconnaĂźtre que l’Etat, les corporations, les mĂ©dias et ainsi de suite vous considĂšrent comme un ennemi : vous devez donc apprendre à  vous dĂ©fendre. Si nous avions un vrai systĂšme d’éducation, on y donnerait des cours d’autodĂ©fense intellectuelle.

    Noam Chomsky (1928 – ) linguiste amĂ©ricain

    C’est le mot ennemi qui est dur à  accepter dans cette phrase. Cette annĂ©e m’a fait prendre conscience que c’est malheureusement souvent vrai, notamment en ce qui concerne les dirigeants et les mĂ©dias. Pour l’auto-dĂ©fense intellectuelle, il y a des cours, et des routines à  mettre en place. Cela ne change pas la dure rĂ©alitĂ©. Les Ă©lites sont obsĂ©dĂ©es par le pouvoir. Jusqu’à  l’exercer de maniĂšre absurde : qui n’a pas avec l’annĂ©e passĂ©e de nombreux exemples de « l’absurdistan » dans lequel nous sommes rentrĂ©s ?

    Le peuple et la liberté

    J’avais en tĂȘte, et je l’ai Ă©cris, et j’y ai cru, que le peuple français avait des ressources, et des rĂ©serves d’Ă©nergie, pour dĂ©fendre cette sacrĂ©e libertĂ© qui figure en tĂȘte de notre devise. Force est de constater que non. Dans leur grande majoritĂ©, les français sont devenus un peuple de mouton, trĂšs politiquement correct, et surtout soucieux de rester bien conforme et socialement irrĂ©prochable. Les masques dans la rue, ou sur le nez des enfants en sont le symbole, mais il y a de multiples autres exemples plus graves : les attaques au couteau journaliĂšre, le vandalisme, la tolĂ©rance à  l’Ă©gard de l’intolĂ©rable. Tout cela devrait mettre les gens dans la rue, mais non. A minima faire basculer les Ă©lections. Mais non. Bien sĂ»r il y a des rĂ©sistants. Mais je pensais que le rĂ©veil des français viendrait en touchant le fond. Le fond est touchĂ© depuis longtemps, et nous ne rebondissons pas. Ou pas assez vite, pas assez fort, pas assez nombreux. La conformitĂ© – ne pas pouvoir ĂȘtre traitĂ© de « facho » – est devenu plus importante que la libertĂ© ; et plus importante aussi que la raison.

    Les gens et la vérité

    J’avais en avril 2020 tirĂ© quelques enseignements de la crise « COVID ». Je n’en retranche rien avec le temps. Mais, dans la durĂ©e, d’autres leçons, plus dures, ont fait leur apparition. Dans les Ă©changes – nombreux! – que j’ai pu avoir sur le sujet, certains arguments reviennent souvent.
    – vous ĂȘtes d’accord pour dire que le masque dans la rue ne sert à  rien, tout de mĂȘme ?
    – oui, bien sĂ»r !
    – mais alors pourquoi est-il obligatoire de le porter depuis plus d’un an ?
    – parce que les gens sont cons, pas nous bien sĂ»r, mais pour certains il faut rendre obligatoire dans la rue pour qu’ils pensent à  le mettre en entrant dans les magasins…

    Quelle Ă©tonnante maniĂšre d’afficher son sentiment de supĂ©rioritĂ©, et quelle horrible procĂ©dĂ© consistant à  faire des choses inutiles avec les autres pour s’abaisser soi-disant à  leur niveau. Les gens sont cons, mais pas moi, et pas non plus le gouvernement (dont on sait par ailleurs à  quel point il a accumulĂ© des erreurs et les fautes) ?

    Un autre argument revient souvent :
    – il n’y a aucune preuve que les confinements servent à  quoi que ce soit, alors qu’on connait les dĂ©gĂąts qu’ils causent, il faut donc arrĂȘter avec cette folie de confiner des gens en bonne santĂ© et peu fragiles…!
    – Mais si ça ne sert à  rien de confiner, pourquoi tout le monde l’a fait ?
    – mais tout le monde ne l’a pas fait : regardes la SuĂšde, regarde certains Etats des US, regarde certaines rĂ©gions d’Espagne, etc..
    – oui, mais ce n’est pas la mĂȘme chose…

    On est en pleine dissonance cognitive : il faut maintenir coĂ»te que coĂ»te l’idĂ©e que tout le monde l’a fait, c’est-à -dire que c’est la seule option. Alors que la peur et la panique suffisent à  expliquer en partie ce qui s’est passĂ©. Au dĂ©but du moins. Il est irrationnel de croire que les humains sont purement rationnels. Depuis cet Ă©tĂ©, c’est un mĂ©lange de peur et de bĂȘtise. Car nous avons appris depuis un certain nombre de choses.
    Ce qui est choquant c’est la manque de capacitĂ© à  revenir sur terre une fois passĂ©e la panique. Cela traduit deux choses à  mon sens : un manque de travail d’information, et un grand besoin de conformitĂ©. Quelle tristesse ! Je pensais que mes compatriotes Ă©taient des rebelles, un peu rĂ©tifs à  l’ordre, gaulois, latins, et je me rends compte que, collectivement, nous ne sommes qu’une bande de petits moutons bien sages, prĂȘts à  se soumettre à  n’importe quelle idiotie pourvu que cela nous permette de ne pas sortir du rang.
    Jean-Dominique Michel en parle trÚs bien son interview passionnante sur France Soir. A écouter.

    Le réel et nous

    Il y a une forme de perversitĂ© à  continuer à  ne pas voir le rĂ©el, un an aprĂšs. Les gens dĂ©testent quand on dit que globalement la covid a fait à  peu prĂšs le mĂȘme nombre de morts que les grippes. C’est pourtant la stricte vĂ©ritĂ©, et ça ne veut pas dire qu’on s’en fout des morts, ça veut dire qu’on a sur-rĂ©agi. Il faut avoir l’humilitĂ© de le reconnaĂźtre. Ce manque de capacitĂ© à  reconnaitre qu’on s’est trompĂ©, traduit une grande peur de l’Ă©chec. On sait que le masque est inutile, mais aller contre ça c’est se signaler comme « politiquement incorrect ». C’est une forme de perversitĂ© : on sait que les masques ne servent à  rien, mais on continue à  les imposer alors qu’on connait leurs dĂ©fauts. Pareil pour le confinement. Cette perversitĂ© est celle des idĂ©ologues que le rĂ©el n’intĂ©resse pas. Et c’est pervers car cela conduit certains, dont je suis, à  suivre des rĂšgles absurdes tout en les condamnant.

    Voilà  donc quelques vĂ©ritĂ©s douloureuses qui ont volĂ© en Ă©clat depuis un an ou deux (tout n’est pas liĂ© qu’au COVID). Les Ă©lites sont en partie malfaisantes. Les français ne sont pas si attachĂ©s que cela à  leur libertĂ©. Ni à  la raison. « Winter is coming ». Cela m’a donnĂ© l’occasion de mĂ©diter, et de comprendre, la citation que mon frĂšre Max m’avait passĂ© il y a longtemps : on a beau vouloir se consoler, on n’y parvient pas toujours.

    Ce que le temps apporte d’expĂ©rience ne vaut pas ce qu’il emporte d’illusions.

    Jean Antoine Petit-Senn (1792 – 1870) poĂšte d’origine Genevoise

  • Eloge de la discrimination

    Eloge de la discrimination

    La provocation du titre n’est qu’apparente, et j’espĂšre qu’à  la fin de ce billet, vous serez d’accord pour dire que nous devons faire l’éloge de la discrimination.

    La plus grande injustice est de traiter également les choses inégales.

    Aristote (384 – 322) philosophe grec

    Ce billet, un peu long, progressera en 4 temps :

    1. le mot ”discrimination », en français comporte deux sens trĂšs diffĂ©rents. Nous reviendrons sur chacuns de ces acceptions
    2. la confusion entre les deux sens, entretenue par une pensĂ©e Égalitariste, conduit à  confondre Ă©galitĂ© de fait et Ă©galitĂ© devant la loi, et à  voir des actes injustes là  oĂč il n’y en a pas.
    3. pour illustrer ces confusions, nous regarderons en dĂ©tail un cas pratique : la discrimination à  l’embauche
    4. il existe un moyen simple de trier entre le lĂ©gitime et l’illĂ©gitime : il consiste à  allier respect strict de la libertĂ© d’action individuelle, et tolĂ©rance.

    Discrimination, un mot ambivalent

    Le terme discrimination recouvre deux sens trÚs différents.

    Discriminer c’est distinguer

    Le premier historiquement et Ă©tymologiquement, et probablement le seul lĂ©gitime, est synonyme de distinction. Discriminer, c’est distinguer ce qui est diffĂ©rent, en vue ou non d’un traitement sĂ©parĂ©. Discriminer, dans ce premier sens, est donc l’acte de sĂ©parer, de distinguer, de diffĂ©rencier. C’est donc un acte normal de l’intelligence qui observe le rĂ©el et s’y confronte : telle essence de bois n’a pas les mĂȘmes caractĂ©ristiques que telle autre, telle personne m’est agrĂ©able et telle autre non, etc..

    Discriminer c’est porter atteinte à  l’Ă©galitĂ© devant la loi

    Le second sens, apparu avec cette connotation dans les annĂ©es 1950, est pĂ©joratif : il dĂ©signe la discrimination appliquĂ©e à  des humains que l’on va, en fonction de tel ou tel critĂšre, traiter diffĂ©remment. Ce deuxiĂšme sens fait partie des choses que nous devons combattre, quand il s’agit de discriminations instituĂ©es (par une coutume ou par la loi). Nous sommes donc confrontĂ©s à  un mot qui dans un cas dĂ©crit un acte moralement juste, et dans l’autre cas un acte moralement condamnableCe second sens dĂ©signe donc une pratique humaine jugĂ©e moralement rĂ©prĂ©hensible, en tout cas par toute personne attachĂ©e à  l’égalitĂ© devant la loi. En gros, les dĂ©mocraties libĂ©rales ont depuis un certain temps dĂ©jà  mis en place des rĂšgles qui sont les mĂȘmes pour tous. C’est le sens de la dĂ©claration universelle des droits de l’homme, et des systĂšmes juridiques des Etats de droit.
    Ces deux sens du mot ”discrimination » sont donc trĂšs diffĂ©rents. Si l’un est une activitĂ© naturelle de l’esprit humain qui analyse, sĂ©pare, diffĂ©rencie, l’autre est une pratique collective choquante, qui refuse aux citoyens l’égalitĂ© devant la loi (qu’elle soit la loi coutumiĂšre ou le droit positif).
    Ce n’est pas par hasard que la symbolique judiciaire utilise depuis le XIIIe siĂšcle une figure de la mythologie grecque, ThĂ©mis, sous les traits d’une femme aux yeux bandĂ©s, symbolisant l’impartialitĂ©. Le meilleur moyen de juger justement, c’est de ne pas savoir qui je juge. C’est un beau symbole des lois identiques pour tous.
    Nous sommes donc confrontĂ©s à  un mot qui dans un cas dĂ©crit un acte moralement juste, et dans l’autre cas un acte moralement condamnable. Voyons donc les types de confusions que cela peut induire.

    Confusion entre égalité de fait et égalité devant la loi

    Conséquence : voir partout des discriminations

    Il y a plusieurs risques avec ces deux sens compris dans le mĂȘme mot. Le premier consiste à  faire dĂ©border le premier sens, l’acte de distinguer, sur le second et à  ”justifier » des injustices. Le second qui est à  mon avis beaucoup plus prĂ©sent, et qui est l’objet de ce billet, consiste à  faire dĂ©border le second sens, traitement diffĂ©rent devant la loi, vers le premier et à  systĂ©matiquement voir dans l’acte de ”sĂ©parer ce qui est diffĂ©rent » une injuste discrimination. Parce que le deuxiĂšme sens est Ă©videmment nĂ©gatif, quand il conduit à  des inĂ©galitĂ©s devant la loi, nous avons peu à  peu perdu l’usage positif du premier sens du mot (synonyme de distinction, et simplement un des modes de fonctionnement de la pensĂ©e humaine). Ce qui signifie que dans un certain nombre de cas nous ne pensons plus, et nous rĂ©agissons de maniĂšre rĂ©flexe en condamnant des discriminations qui n’en sont pas, ou qui sont des discriminations lĂ©gitimes (celles correspondant au premier sens c’est-à -dire à  un humain exerçant sa rationalitĂ© critique).
    Il me semble que cette manie de voir d’injustes discriminations partout est le fruit d’un parti pris idĂ©ologique que l’on pourrait appeler l’égalitarisme. C’est-à -dire une confusion entre l’égalitĂ© devant la loi, et l’égalitĂ© de fait.

    Que signifie l’égalitĂ© dans notre devise ?

    L’égalitĂ© devant la loi me semble tout à  fait souhaitable et en accord avec l’idĂ©e de justice. L’égalitĂ© de fait – une situation identique pour tous – , si l’on y rĂ©flĂ©chit bien, est une forme de totalitarisme. Ce totalitarisme Ă©galitariste trouve ses racines dans le communisme. Pour atteindre une Ă©galitĂ© de fait entre les gens, qui sont inĂ©gaux par leur naissance, leurs qualitĂ©s, leur environnement, leur Ă©ducation, leur parcours, il faudrait mettre en place un systĂšme qui traite, devant la loi, inĂ©galement les gens. Ce qui revient à  brider certains et à  aider d’autres. Il me semble que cette manie de voir d’injustes discriminations partout est le fruit d’un parti pris idĂ©ologique que l’on pourrait appeler l’égalitarisme.C’est le meilleur moyen de construire une sociĂ©tĂ© totalitaire : pour atteindre un objectif idĂ©ologique (tout le monde doit ĂȘtre dans les mĂȘmes conditions de fait), il faudrait sciemment empĂȘcher certains de se rĂ©aliser pleinement, tout en aidant d’autres à  le faire. Prenons un cas simple : Albert est plus intelligent que RĂ©mi. Allons-nous empĂȘcher Albert d’apprendre et de s’instruire pour faire en sorte que RĂ©mi puisse ĂȘtre à  peu prĂšs au mĂȘme niveau ? Allons-nous sortir Albert de sa famille dĂšs son jeune Ăąge pour Ă©viter que ses parents, plus instruits, ne lui transmettent d’injustes connaissances ? Bien sĂ»r que non ! Ce serait une nĂ©gation directe de la libertĂ© individuelle, et de la dignitĂ© des personnes. Cette voie ne conduit qu’à  une horrible dictature Ă©valuant – comment ? – les capacitĂ©s de uns et des autres, et brimant la majeure partie de l’humanitĂ© pour construire une sorte d’homme imaginaire, toujours identique prĂ©tendument, mais jamais dans les faits car chaque personne humaine a sa singularitĂ©. C’est le domaine de l’absurde, de l’arbitraire, et c’est un monde sans libertĂ©. Hayek l’avait exprimĂ© de maniĂšre trĂšs claire :

    Il y a toute les diffĂ©rences du monde entre traiter les gens de maniĂšre Ă©gale et tenter de les rendre Ă©gaux. La premiĂšre est une condition pour une sociĂ©tĂ© libre alors que la seconde n’est qu’une nouvelle forme de servitude.

    Friedrich Hayek (1899 – 1992) Ă©conomiste et philosophe britannique originaire d’Autriche.

    Il convient donc de prĂ©ciser quelles sont les rĂšgles permettant de distinguer le lĂ©gitime de l’illĂ©gitime, afin d’Ă©viter cette confusion entre les deux sens du mot. Mais avant cela, regardons un cas concret qui aide à  dessiner cette limite.

    Cas pratique : la discrimination à  l’embauche

    Un exemple typique : recruter quelqu’un pour un travail est un acte de discrimination lĂ©gitime. Il s’agit bien de choisir, de distinguer entre les candidats, celui ou celle qui sera le plus adaptĂ© pour le poste. Il appartient à  celui qui recrute de dĂ©cider les critĂšres de choix pour ce candidat. Il peut avoir à  en rendre compte aux propriĂ©taires de l’entreprise, mais ce n’est certainement pas à  des acteurs extĂ©rieurs au processus de venir lui dicter d’autres critĂšres. Le cas de l’entretien d’embauche permet d’introduire toute la thĂ©matique : qui est lĂ©gitime pour dĂ©cider ? Avec quels critĂšres ? Dans quels cas faudrait-il, s’il le faut, imposer des critĂšres de choix diffĂ©rents ?

    Affirmative action ou discrimination positive

    La confusion entre discrimination au sens de choix, et discrimination au sens d’inĂ©galitĂ© devant la loi a conduit beaucoup de pays, à  commencer par les USA, à  adopter des politiques d’affirmative action, ou discrimination positive. La discrimination positive est le fait de « favoriser certains groupes de personnes victimes de discriminations systĂ©matiques » de façon temporaire, en vue de rĂ©tablir l’Ă©galitĂ© des chances.
    J’aimerais vous montrer à  quelle point cette dĂ©marche, bien que motivĂ©e par une louable intention (?), est erronĂ©e intellectuellement, et que ses effets concrets ont dĂ©jà  permis de montrer à  quel point elle Ă©tait inutile, inefficace, et toxique.

    L’enfer est pavĂ© de bonnes intentions

    Intellectuellement, cette dĂ©marche est en contradiction directe avec l’égalitĂ© devant la loi, ce qui devrait presque suffire à  faire douter de son bien-fondĂ©. Un deuxiĂšme point devrait alerter : qui dĂ©cide des groupes à  favoriser ? Comment empĂȘcher qu’une telle politique conduise à  ce que d’autres groupes rĂ©clament les mĂȘmes faveurs ? A nouveau, l’arbitraire rĂšgne. Et il est sans fin. Si on favorise les noirs, les femmes, ou les handicapĂ©s, pourquoi ne favoriserait-on pas les gros, ou les nains ? Les particularitĂ©s humaines sont d’une telle Ă©tendue, que la liste ne peut que s’allonger à  l’infini. Par ailleurs, pour ”favoriser » telle ou telle catĂ©gorie, il est nĂ©cessaire de la montrer du doigt, de la stigmatiser, ce qui est une contradiction interne à  cette dĂ©marche. Pour Ă©viter les discriminations, crĂ©ons-en ! DrĂŽle de maniĂšre d’assurer la cohĂ©rence des rĂšgles.
    Il existe une liste longue comme le bras des inconvĂ©nients de la discrimination positive à  l’embauche, j’en cite quelques uns :

    • le soupçon sur les qualifications (si je suis embauchĂ© parce que noir, qui pourra me considĂ©rer comme compĂ©tent ?)
    • l’encouragement du communautarisme (si ma communautĂ© est favorisĂ©e par la rĂ©glementation, pourquoi ferais-je des efforts?)
    • la tension entre les communautĂ©s (si on discrimine positivement une communautĂ© ou un groupe, cela veut dire que l’on discrimine nĂ©gativement les autres)

    Se renseigner

    Pour en terminer sur cette idĂ©ologie, il importe de la confronter aux faits, et à  la rĂ©alitĂ©. Là  oĂč elle a Ă©tĂ© mise en oeuvre, quels sont les rĂ©sultats ? Un excellent livre sur le sujet, « Le Puzzle de l’intĂ©gration », par Malika Sorel-Sutter permet de se rendre compte des dĂ©gĂąts causĂ©s par la discrimination positive. Partout les rĂ©sultats vont à  l’inverse des buts visĂ©s, ce qui devrait heurter toute personne qui considĂšre que l’on doit avoir en politique une Ă©thique de responsabilitĂ©. Les exemples fourmillent dans son livre (aux USA, mais aussi en France, puisqu’en France et sans le dire ouvertement, les responsables politiques ont mis en oeuvre des politiques de discrimination positive sociales, territoriales – avec les ZEP-, sexuelles – avec la paritĂ© hommes/femmes – et communautaires). Je vous renvoie au livre de Malika Sorel pour dĂ©couvrir la liste des personnalitĂ©s politiques, de gauche comme de droite, citations à  l’appui, qui sont favorables ou dĂ©favorables à  la discrimination positive.
    Que ce soit pour sĂ©lectionner des candidats à  l’embauche, ou pour sĂ©lectionner des Ă©tudiants dans une filiĂšre, la sĂ©lection au mĂ©rite et sur les compĂ©tences est une bien meilleur rempart contre les inĂ©galitĂ©s : il permet à  chacun, quelque soit ses chances de dĂ©part, d’avoir l’opportunitĂ© de travailler pour s’en sortir. Cela n’exclut pas d’aider, de soutenir ceux qui en ont besoin, par solidaritĂ©. Mais il convient de rester exigeant sur des rĂšgles identiques pour tous.
    Citons une expĂ©rience intĂ©ressante rapportĂ©e par Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de recherches au C.N.R.S. mais surtout, pour le sujet qui nous intĂ©resse ici, membre du Haut Conseil à  l’IntĂ©gration :

    Pourquoi analyser le refus d’embauche ou de stage sous le seul angle de la discrimination raciste ou ethnique ? L’expĂ©rience a Ă©tĂ© faite de tourner ces entretiens en vidĂ©o pour ensuite en prĂ©senter les images aux candidats, aux employeurs, aux enseignants. Les rĂ©sultats sont Ă©loquents. Nombre de jeunes, par crainte ou par un sentiment de fatalitĂ©, arrivent en retard, habillĂ©s en jogging la casquette sur la tĂȘte, poussant la porte sans frapper, s’asseyant sans saluer sur le bord de la chaise le corps renversĂ© comme pour regarder la tĂ©lĂ©, ne posant aucune question sur le travail mais en en rajoutant sur le salaire et les vacances
 En face, la personne en costume pose des questions du type tests psychologiques ou psychotechniques, s’obligeant à  rester dans une attitude raide de neutralitĂ©. Lorsque la scĂšne est rediffusĂ©e aux protagonistes, les jeunes sont Ă©tonnĂ©s de leur ”look » et sont les premiers à  dire que s’ils Ă©taient employeurs ”ils ne se prendraient pas » ; quant à  celui-ci, il comprend trĂšs vite l’inadaptation de son attitude à  l’égard de jeunes qui n’ont jamais connu l’univers du travail salariĂ© [
] L’ignorance des codes sociaux et culturels au travail est l’obstacle le plus Ă©vident à  l’embauche. Au lieu de crier immĂ©diatement au racisme, il serait prĂ©fĂ©rable non pas de raisonner en termes de catĂ©gories de populations mais en termes d’analyse de situations [
]

    Quand je vois passer des messages – trĂšs idĂ©ologiques – exhortant les entreprises à  « recruter sans discriminer », les bras m’en tombent ! Recruter, c’est discriminer.

    CritÚres de choix entre discrimination légitimes et illégitimes : la liberté

    Un dernier point, pour souligner ce qu’est l’attitude opposĂ©e à  la discrimination positive. Dans chacun des exemples ci-dessus, il convient de distinguer ce qui est de l’ordre du choix personnel, et ce qui est de l’ordre de l’Ă©galitĂ© des citoyens devant la loi. DĂšs que l’on se trouve dans le champ du choix personnel, de la libertĂ© et de la responsabilitĂ©, la seule voie est de laisser celui qui est responsable d’un choix le faire en toute libertĂ© ET responsabilitĂ©. Le meilleur moyen pour forcer une entreprise, une Ă©cole ou une administration à  ne pas procĂ©der à  d’injustes discriminations, c’est de la forcer à  assumer ses responsabilitĂ©s. Si telle ou telle entreprise choisit de discriminer les noirs à  l’embauche, par exemple, faisons le savoir et dĂ©nonçons cette attitude si cela nous choque : boycottons ses produits, refusons d’aller y travailler, utilisons les mĂ©dias pour faire pression sur ses dirigeants. C’est une mĂ©thode prĂ©fĂ©rable à  celle consistant à  la forcer, par la loi, à  embaucher des noirs. Si notre ennemi est le racisme (sous toutes ses formes), la seule arme est l’Ă©ducation. Forcer un dirigeant à  embaucher des noirs ne le rendra pas moins raciste, s’il l’est. Il est fort probable que d’injustes discriminations soient à  l’oeuvre dans tout recrutement, mais Ă©galement des discriminations tout à  fait lĂ©gitimes. Mais que chacun se pose la question : lorsque nous sommes en situation de discriminer pour une embauche (une nounou, un salariĂ©, un artisan, etc…), sommes-nous bien sĂ»r de ne fonctionner que d’une maniĂšre parfaitement objective ? Non, bien sĂ»r. Et il est essentiel que ce choix, qui est notre libertĂ© et notre responsabilitĂ©, reste dans nos mains. Chacun a ses critĂšres de choix.Le critĂšre qui permet de distinguer entre les discriminations illĂ©gitimes, et celles qui sont lĂ©gitimes, c’est la libertĂ©.
    Car enfin soyons raisonnables : il existe des gens qui n’aiment pas les gros, d’autres ceux qui ont des boutons, d’autres encore les noirs, ou les jaunes, ou ceux qui ont une barbe, ou les femmes voilĂ©es. Si nous devons pouvoir rendre des comptes, devant la loi, de n’avoir utilisĂ© aucun critĂšre arbitraire pour choisir, aucun choix ne sera plus possible. Tout choix est arbitraire, car c’est un acte de libertĂ© d’une personne particuliĂšre, avec son histoire, ses envies, ses aspirations, ses goĂ»ts, ses prĂ©fĂ©rences. Heureusement que nous sommes libres de faire nos choix comme nous le voulons. Cela veut dire qu’il faut accepter que certains utilisent des critĂšres de choix qui ne sont pas les nĂŽtres.
    Vous l’avez compris : le critĂšre qui permet de distinguer entre les discriminations illĂ©gitimes, et celles qui sont lĂ©gitimes, c’est la libertĂ©. La libertĂ© est indissociable de la responsabilitĂ©. La discrimination lĂ©gitime, c’est celle qui est de ma responsabilitĂ©. Si je suis responsable d’une embauche, c’est à  moi et à  personne d’autre de choisir. C’est ma responsabilitĂ©, et ma libertĂ©.

    Conclusion : Au nom de la tolérance

    Un dernier mot pour conclure : Gilbert Durand, qui a fait un travail formidable sur les imaginaires, a bien expliquĂ© comment l’Occident est une civilisation dont le rĂ©gime imaginaire est diurne, c’est-à -dire dans un registre de ”lumiĂšre ». LumiĂšre, donc sĂ©paration : dans l’obscuritĂ© rien n’est distinct. Dans la lumiĂšre les formes se dessinent, et permettent de distinguer les objets, leurs frontiĂšres.
    Alors dans cette logique, et pour rester une sociĂ©tĂ© d’hommes libres, je voulais faire l’Ă©loge de la discrimination. Faisons le tri entre, d’une part, les discriminations devant la Loi et les institutions, injustes et à  condamner, et toutes les autres d’autre part qui sont lĂ©gitimes, car le fruit de dĂ©cisions libres et personnelles, mĂȘme si elles ne nous plaisent pas. C’est ce qu’on appelle aussi la tolĂ©rance. La tolĂ©rance est prĂ©cisĂ©ment cette souplesse sociale que l’occident a vu Ă©merger pour permettre la coexistence pacifique des ĂȘtres, quelles que soient leurs convictions, leurs dogmes spirituels ou religieux. Chacun est appelĂ© à  la tolĂ©rance vis-à -vis des autres. La tolĂ©rance est un appel à  respecter la libertĂ© des autres. Vouloir interdire la libertĂ© dans les critĂšres de choix individuels, c’est inscrire dans la Loi une forme d’intolĂ©rance. Il convient donc, comme je le prĂ©cisais plus haut, d’expliciter et de montrer du doigt l’idĂ©ologie qui, sous couvert de non-discrimination, la provoque, et dresse les uns contre les autres. L’Égalitarisme est son nom. Ce n’est pas une utopie, c’est une dystopie en construction, car ses partisans sont des ennemis de la libertĂ©.

  • Boussole de vĂ©ritĂ©

    Boussole de vérité

    Pour discuter intelligemment, il est trĂšs utile de parler de la mĂȘme chose, et avec des « rĂšgles » communes. Voici quelques rĂšgles – 10 – permettant de se prĂ©munir contre de fausses discussions. C’est un peu ma boussole Ă   rĂ©flexion et discussion, ma boussole de vĂ©ritĂ©. C’est une Ă©bauche : n’hĂ©sitez pas Ă   commenter, critiquer, complĂ©ter afin que cet outil devienne plus utile.

    J’ai conçu cette liste comme une sĂ©rie de questions Ă   se poser devant une affirmation « A », permettant d’Ă©valuer son intĂ©rĂȘt, son degrĂ© de vĂ©ritĂ©…c’est bien ambitieux, je sais. Mais c’est utile pour continuer Ă   discuter entre « éveillĂ©s ».

    Pour les Ă©veillĂ©s, il n’est qu’un seul monde, qui leur est commun; les endormis ont chacun leur monde propre, oĂč ils ne cessent de se retourner.

    HĂ©raclite (-544 – -480)Philosophe grec

    Réalisme

    Parlons-nous bien de la rĂ©alitĂ© ? C’est un peu bĂȘte Ă   dire, mais c’est trĂšs utile de le prĂ©ciser. Le langage Ă©tant notre principal outil de perception du monde, il est facile d’oublier, dans notre rĂ©flexion, qu’un enchainement logique d’idĂ©es ne suffit pas Ă   garantir sa vĂ©ritĂ©. Comme le rappelle magistralement Monsieur Phi, la vĂ©ritĂ© est l’adĂ©quation – la correspondance – entre une proposition et la rĂ©alitĂ©.

    • Question 1 : l’affirmation « A » est-elle bien un Ă©noncĂ© / une proposition portant sur le rĂ©el (les 3 mondes de Popper) ? Il doit ĂȘtre clair qu’il n’y a pas de confusion entre le rĂ©el et le langage.

    Point de vue et intention

    Si l’on considĂšre – et ça vaut mieux pour continuer Ă   discuter – que nous ne voyons pas tous le rĂ©el avec le mĂȘme point de vue, il est utile de le prĂ©ciser pour que la discussion avance. ConsidĂ©rez un caillou avec un face lisse, et l’autre rugueuse : deux interlocuteurs placĂ©s chacun d’un cĂŽtĂ© pourraient se disputer pendant trĂšs longtemps sur l’Ă©tat de surface de ce caillou, s’ils ne prennent pas la peine, Ă   un moment, de considĂ©rer qu’ils n’ont pas le mĂȘme point de vue. Par ailleurs, choisir un point de vue est toujours un acte. Il est utile de savoir s’il est associĂ© Ă   une intention.

    • Question 2 : Ă   quelle question rĂ©pond cette affirmation « A » ?
    • Question 3 : Peut-on imaginer une ou plusieurs autres questions permettant d’Ă©clairer le sujet diffĂ©remment ? Peut-on changer/complĂ©ter le regard que l’on porte sur ce morceau de rĂ©el ?
    • Question 4 : Qui a la charge de la preuve ?Suite Ă   une remarque d’Un regard inquiet, je supprime ce point car il est contenu dans la question suivante
    • Question 5 : Quelle est l’intention de l’interlocuteur quand il affirme « A » ? Ă©tablir la vĂ©ritĂ©, certes, mais encore ?

    Valeur du sujet

    On peut trĂšs bien parler du rĂ©el, en comprenant bien les diffĂ©rents points de vue, mais se perdre dans des sujets sans intĂ©rĂȘt…La valeur Ă©tant subjective, une affirmation attribuant une valeur Ă   un objet est nĂ©cessairement personnelle et non discutable. Et on n’est pas obligĂ© d’ĂȘtre intĂ©ressĂ© par les mĂȘmes sujets. La valeur d’un sujet est en gĂ©nĂ©ral reliĂ© Ă   l’impact sur nos comportements et rĂ©flexions que l’on imagine qu’il va avoir.

    • Question 6 : « A » est-elle un jugement de valeur ?
    • Question 7 : Le sujet abordĂ© par « A » m’intĂ©resse-t-il ?
    • Question 8 : Est-ce que « A est vrai » va changer quelque chose pour moi, dans ma vision du monde ou mes actions ?

    Clarté

    Rien de plus facile que naviguer dans le flou le plus total lorsque l’on discute ou rĂ©flĂ©chit. Le seul moyen pour Ă©viter cela, c’est de clarifier les choses, les idĂ©es, le contexte d’utilisation, et les hypothĂšses sous-jacentes. On retrouve ici aussi les idĂ©es de rĂ©futabilitĂ© (Popper) et de clartĂ© (Larmore) qui visent Ă   expliciter les conditions dans lesquelles on abandonnerait cette idĂ©e « A » (=reconnaitrait comme fausse).

    • Question 9 : Les termes de « A » sont-il bien dĂ©finis ? et le contexte prĂ©cisĂ© ?
    • Question 10 : les conditions dans lesquelles on abandonnerait « A » sont elles prĂ©cisĂ©es (expĂ©rience, hypothĂšses implicites ou explicites) ?

    Boussole de vérité ?

    Avec ces 10 questions, il me semble que toute proposition devrait pouvoir ĂȘtre discutĂ©e, Ă©valuĂ©e, critiquĂ©e, etc. par des personnes rationnelles de bonne foi. Rien de mieux pour vĂ©rifier si un outil est bon que de le tester ! Je l’ai testĂ© avec quelques-unes de mes idĂ©es et je trouve l’exercice intĂ©ressant car il force 1) formuler ses idĂ©es comme des propositions et non des croyances, et 2) Ă   prĂ©ciser des aspects que l’on ne prend pas toujours la peine d’expliciter. Et vous, qu’en pensez-vous ?