CatĂ©gorie : 🧠 RĂ©flexions

  • Finkielkraut est-il de gauche ?

    Finkielkraut est-il de gauche ?

    En Ă©coutant l’excellente Ă©mission de Bock-CĂŽtĂ© en podcast, dont l’invitĂ© Ă©tait le grand Alain Finkielkraut, j’ai entendu plusieurs Ă©lĂ©ments dans les Ă©changes qui m’ont fait toucher du doigt ce qu’est « ĂȘtre de gauche », ou penser « depuis la gauche ».

    Gauche et droite ?

    Je ne cherche pas ici Ă  trancher l’intĂ©rĂȘt du clivage « gauche/droite ». Il est de fait toujours prĂ©sent dans la tĂȘte de pas mal de monde, et structure une partie du jeu politique. Bien qu’Ă©tant pour ma part attachĂ© Ă  un modĂšle plus prĂ©cis des positionnements politiques (avec au moins 3 axes diffĂ©rents, progressiste – conservateur – libĂ©ral), il est important de comprendre ce que les gens y mettent. Par ailleurs, Finkielkraut fait partie des intellectuels que j’apprĂ©cie beaucoup, que j’ai lu, et dont la rigueur intellectuelle suffit Ă  le classer au-dessus de ces dĂ©bats (qu’ils soient Ă  deux, ou trois, ou dix catĂ©gories) : ceux qui sont attachĂ©s au rĂ©el et Ă  la vĂ©ritĂ©, comme Finkielkraut, sont toujours capables de distinguer, y compris dans les schĂ©mas mentaux et les positions de leurs adversaires, des morceaux de vĂ©ritĂ©.
    Enfin, Alain Finkielkraut fait partie des penseurs « de gauche » qu’une partie de la gauche idĂ©ologue a rejetĂ©. Ils le prĂ©tendent, pour le stigmatiser et le faire taire (c’est ratĂ©), comme Ă©tant maintenant « rĂ©actionnaire », « conservateur », « de droite ». Il est donc, pour toutes ces raisons, intĂ©ressant de rĂ©pondre Ă  cette question : « Finkielkraut est-il de gauche ? »

    ExtrĂȘme-droite

    Lors de l’Ă©change entre Bock-CĂŽtĂ©, Watrigant et Finkielkraut un premier point sautait aux yeux : questionnĂ© par ses hĂŽtes sur sa dĂ©finition de l’extrĂȘme-droite, Finkielkraut s’est emberlificotĂ© dans une explication pauvre conceptuellement, Ă©motionnelle, et presqu’illogique (il faut faire disparaitre le cordon sanitaire qui bloque le RN hors du champ de la respectabilitĂ©, mais Houellebecq se trouve quand mĂȘme bien du mauvais cĂŽtĂ© de ce cordon). Passons sur ce point, qui signale plus un positionnement de centriste sensible sur le sujet de l’antisĂ©mitisme qu’autre chose.

    Voir depuis la gauche

    Le point central de l’entretien portait sur l’immigration et les « yeux grands fermĂ©s » de notre « élite » Ă  ce sujet. La rĂ©ponse de Finkielkraut Ă©tait admirable et son exposĂ© contenait Ă  peu prĂšs tout ce qu’il y a Ă  en dire. C’Ă©tait une rĂ©flexion partant de nos sociĂ©tĂ©s bĂąties autour d’une morale des droits de l’homme et du citoyen, et donc autour d’une idĂ©e du « semblable ». EgalitĂ© en dignitĂ© et en droits des humains et des citoyens. Tout son exposĂ©, fin et prĂ©cis, m’a semblĂ© ĂȘtre une vision trĂšs rĂ©aliste du sujet (il a rappelĂ© la phrase de PĂ©guy que j’avais dĂ©couverte grĂące Ă  lui « Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout-il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. »). Mais une vision qui parle depuis la gauche : deux mots n’ont jamais Ă©tĂ© utilisĂ© par Finkielkraut pendant cette rĂ©flexion, alors qu’ils me brĂ»laient les lĂšvres car ils permettaient d’aller embrasser la rĂ©flexion de maniĂšre plus claire. Ces deux mots sont « Civilisation », et « identité ». Et je crois que ces mots restent, pour une partie importante de la gauche, des gros mots.

    Civilisation

    Ce n’est pas par hasard qu’Huntington a Ă©tĂ© dĂ©testĂ© par la gauche mĂ©diatique et politique : il a utilisĂ©, comme concept central de son ouvrage « Le choc des civilisations« , l’idĂ©e mĂȘme de Civilisation. C’est-Ă -dire le concept qui permet de parler, Ă  un niveau trĂšs gĂ©nĂ©ral, de « dissemblable », et d’altĂ©ritĂ©, entre les humains. Les diffĂ©rentes cultures sont regroupĂ©es en grands ensembles que l’on appelle « civilisation ». Le plus haut niveau de « dissemblance » entre les humains peut-ĂȘtre en partie dĂ©crit par ces diffĂ©rentes civilisations. Pris d’une autre maniĂšre, considĂ©rant l’humanitĂ© dans son ensemble, la civilisation est la premiĂšre distinction que l’on peut faire entre les humains, sur un plan culturel.

    Identité

    Ce n’est pas un hasard non plus si Nathalie Heinich s’est fait plein d’ennemis Ă  gauche : elle a travaillĂ© Ă  un modĂšle simple, profond et opĂ©rationnel de l’identitĂ©. Ce n’est pas son modĂšle en lui-mĂȘme qui lui a valu des problĂšmes, c’est, Ă  mon avis, parce que la gauche ne veut pas que l’on parle d’identitĂ©, pour les mĂȘmes raisons que pour le terme Civilisation. La gauche dogmatique ne souffre pas que l’on parle des humains comme d’autre chose que des humains, faisant tous partie de la mĂȘme famille humaine. Or, parler de civilisation, d’identitĂ©, c’est justement rentrer dans le dĂ©tail des histoires, des racines, des parcours qui sont par dĂ©finition diffĂ©rents pour les diffĂ©rentes personnes.

    Finkielkraut est bien de gauche

    Finkielkraut ne prĂ©sente aucune trace de dogmatisme, bien sĂ»r. Mais sa rĂ©flexion, en n’utilisant jamais les mots de « civilisation » ou « d’identité », est celle d’un homme de gauche, universaliste avant tout. Je crois que cela dĂ©finit de maniĂšre trĂšs forte la gauche. C’est son point de contact philosophique avec le libĂ©ralisme, d’ailleurs. C’est sa force, et sa faiblesse. Tout comme la force et la faiblesse des conservateurs est de savoir distinguer les diffĂ©rences entre les civilisations, et de savoir penser l’altĂ©ritĂ©, mais de parfois l’Ă©riger en barriĂšre.
    IncohĂ©rence Ă©motionnelle sur l’extrĂȘme-droite, universalisme un peu en peine pour dire l’altĂ©ritĂ© : Finkielkraut est bien de gauche. Ce n’est pas dans ma bouche une critique : j’ai Ă©tĂ© d’accord en tout point avec sa rĂ©ponse sur l’immigration. Qu’en-pensez vous ? Vous retrouvez-vous dans cette analyse ? Vous paraĂźt-elle pertinente pour sĂ©parer entre droite et gauche ? Si la gauche est fondamentalement universaliste, qu’est fondamentalement la droite ?

  • Pourquoi les idĂ©ologues n’aiment pas les dĂ©bats ?

    Pourquoi les idĂ©ologues n’aiment pas les dĂ©bats ?

    En Ă©coutant l’excellente Ă©mission de Bock-CĂŽtĂ© l’autre jour, et oĂč les deux comparses (Mathieu Bock-CĂŽtĂ© et Arthur de Watrigant) montraient – en s’appuyant sur la « polĂ©mique » créée par l’Ă©dito de Juillard reconnaissant De Benoist comme un penseur majeur – Ă  quel point Plenel est un idĂ©ologue hostile Ă  la discussion, je me suis fait la rĂ©flexion suivante.
    Un idĂ©ologue est un penseur pour qui le monde doit s’adapter Ă  sa pensĂ©e, lĂ  oĂč un penseur pragmatique cherche Ă  comprendre la rĂ©alitĂ© en y adaptant ses modĂšles mentaux. L’idĂ©ologue est animĂ© par des convictions, que rien ou presque ne peut faire changer. Il est donc logique qu’il n’aime pas le dĂ©bat. Mais ce n’est pas le dĂ©bat en tant que pratique que l’idĂ©ologue n’aime pas (cela peut ĂȘtre un bon outil de persuasion, s’il lui donne l’occasion de mettre en avant ses idĂ©es), c’est le dĂ©bat en tant que concept.

    Débat rime avec recherche de la vérité

    Car le concept de dĂ©bat introduit une idĂ©e simple, mais rĂ©volutionnaire : il existe une rĂ©alitĂ© dont on peut dĂ©battre, c’est-Ă -dire une rĂ©alitĂ© supportant plusieurs points de vue. En effet, le simple fait d’admettre que plusieurs points de vue existent, fait prendre conscience du fait que deux personnes regardent un objet (la rĂ©alitĂ©) avec deux perspectives diffĂ©rentes. Cela force mentalement Ă  considĂ©rer dans un mĂȘme mouvement la rĂ©alitĂ©, les deux points de vue diffĂ©rent, et cela en crĂ©e un troisiĂšme automatiquement. Celui de l’observateur qui, prenant du recul, peut considĂ©rer ces deux Ă©clairages du rĂ©el, et donc la rĂ©alitĂ©. C’est l’introduction d’un doute possible dans la discussion : puisque deux points de vue sont possibles, un troisiĂšme pourrait-il ĂȘtre plus juste ? Dans l’image qui illustre ce modeste billet, le simple fait de considĂ©rer les deux personnages discutant pour savoir si c’est un 6 ou 9, fait apparaĂźtre un troisiĂšme point de vue (celui que le dessinateur a choisi) montrant un objet qui visiblement peut ĂȘtre vu comme un 9 ou un 6, selon le point de vue, mais aussi comme autre chose en dĂ©calant le regard.
    Ce mode de pensĂ©e n’est pas admissible pour l’idĂ©ologue : si le doute est possible, et si je peux me poser ces questions, c’est que j’ai rĂ©introduit dans ma rĂ©flexion l’idĂ©e d’une correspondance entre mes reprĂ©sentations du rĂ©el et le rĂ©el, l’idĂ©e, donc, de vĂ©ritĂ©.
    L’idĂ©ologue dĂ©teste le dĂ©bat car le dĂ©bat repose sur l’idĂ©e de vĂ©ritĂ©, de doute, de sĂ©paration entre le locuteur et le contenu de son discours. Ce n’est pas le terrain de jeu de l’idĂ©ologue : il se situe dans un espace ou ce n’est pas la vĂ©ritĂ© qui compte, mais le fait de faire gagner ses idĂ©es. L’idĂ©ologue ne pense pas, il combat. Il ne doute pas, il manipule. C’est pour cette raison que Plenel ne cherche pas Ă  montrer que De Benoist, ou un autre de ses adversaires, a tort, mais qu’il ne faut pas Ă©changer avec lui.

  • Il n’y a pas de Ajar

    Il n’y a pas de Ajar

    C’est un petit livre brillant, drĂŽle, intelligent, et – je crois que c’est le meilleur compliment que je pourrais faire Ă  l’autrice – paradoxal. Il est paradoxal Ă  plein d’Ă©gards : son sous-titre (« Monologue contre l’identité ») envoie dans une fausse direction (j’y reviendrai plus loin), sa structure (une prĂ©face de 30 pages pour un texte de 64 pages) indique un jeu de miroir entre l’auteur, son texte, ses personnages, bien en lien avec le sujet, mais montre aussi une hybridation de style entre l’essai et la fiction.

    Brillant objet multiformes

    Ce qui est sĂ»r c’est que Delphine Horvilleur, femme rabbin, Ă©crivaine, livre une magistrale oeuvre d’art sur l’identitĂ©, avec comme propos de rejeter non pas l’identitĂ©, mais le dĂ©sir de puretĂ© dans l’identitĂ©. S’appuyant sur le « camĂ©lĂ©on » Romain Gary – Emile Ajar, elle souffle des idĂ©es puissantes, tissĂ©es entre elles trĂšs habilement, pour rejeter les identitĂ©s prescrites, et chanter les louanges de la libertĂ© des identitĂ©s choisies, mais aussi passagĂšres, inconscientes, mĂȘlĂ©es, imaginĂ©es, hors-contextes. C’est une ode Ă  la crĂ©ation, au roman, et Ă  l’imagination, enracinĂ©e dans l’Ă©trange personnalitĂ© multiple de Gary, et adossĂ©e par moment aux plus vieilles des histoires : celles de la Bible. C’est aussi un bel Ă©loge du langage, et du sens qu’il peut (ap)porter. Le livre, en moins angoissant, m’a fait penser Ă  la scĂšne des miroirs dans la Dame de ShangaĂŻ. On pourrait reprocher Ă  l’autrice sa virtuositĂ©, mais ce serait comme reprocher Ă  Cziffra de jouer la Campanella avec trop de brio !

    Le paradoxe de l’identitĂ©

    Je trouve ce livre admirable, mais il me semble mĂ©riter, non pas une critique, mais une remarque. Ce n’est pas un essai sur l’identitĂ©, bien sĂ»r, mais on voudrait organiser, sur ce thĂšme, un Ă©change entre Nathalie Heinich et Delphine Horvilleur : en effet, le modĂšle de Heinich de l’identitĂ© sur trois plans, apporte plein de questions et d’Ă©clairages au texte d’Horvilleur.
    Il me semble, ainsi, que c’est un bien grand luxe que de pouvoir ainsi rejeter les identitĂ©s prescrites, quand Ă  l’Ă©vidence on a eu l’occasion d’en avoir une, transmise, apprise, travaillĂ©e. Descendante de survivants des camps de concentration, on ne devient pas rabbin par hasard. Le problĂšme de l’identitĂ© ce n’est pas du on/off, c’est un travail, un cheminement, que Delphine Horvilleur a fait, et continue Ă  faire, visiblement, mais pour livrer une histoire en forme de pirouette esthĂ©tique. Prendre la libertĂ© de jouer avec son identitĂ© implique d’ĂȘtre suffisamment stable sur cette identitĂ© : on ne joue qu’avec ce qui existe. Rechercher la cohĂ©rence identitaire est tout aussi important que de ne pas s’enfermer dans une recherche de puretĂ© identitaire.

    La cohĂ©rence identitaire est un Ă©lĂ©ment fondamental de la compĂ©tence Ă  la vie sociale et, au-delĂ , du bonheur d’exister. Nathalie Heinich

    Par ailleurs, j’ai le sentiment Ă  la lecture, que la grande intelligence d’Horvilleur, capable de crĂ©er des liens entre toutes choses, crĂ©ative, brillante, montre aussi une sorte de frĂ©nĂ©sie virevoltante de rĂ©cits. Les rĂ©cits restent des rĂ©cits, et s’ils ouvrent – c’est aussi leur fonction – sur du sens, de la tolĂ©rance, une capacitĂ© Ă  vivre d’autres vies, d’autres filiations, ils prĂ©sentent aussi l’inconvĂ©nient d’ĂȘtre imaginaires, et fictifs. Il est intĂ©ressant, aussi, de savoir recoller au rĂ©el. La vĂ©ritĂ©-correspondance ne doit pas ĂȘtre abandonnĂ©e pour la vĂ©ritĂ©-cohĂ©rence. Ce n’est pas antinomique. A nouveau, comprendre qu’il n’y a pas nĂ©cessairement de frontiĂšres nettes entre nos diffĂ©rentes identitĂ©s, n’est pas synonyme de dissolution complĂšte de l’identitĂ©. La rĂ©alitĂ© est que ces rĂ©cits nous structurent, et sont autant de tuteurs pour guider notre identitĂ©. A quoi servirait un tuteur sans plant qui s’en sert pour grandir ?
    Mais ce ne sont que des remarques Ă  la marge : j’ai pris un grand plaisir Ă  lire ce livre simple et complexe, profond et lĂ©ger, paradoxal et clair.

  • Citation #153

    Il n’existe pas de sujet peu intĂ©ressant, il n’y a que des personnes peu intĂ©ressĂ©es.

    Gilbert Keith Chesterton (1874 – 1936) Ecrivain anglais

    Banalité ?

    Prise au premier degrĂ©, cette citation n’a aucun intĂ©rĂȘt : il est Ă©vident qu’il y a des sujets peu intĂ©ressants, ou moins intĂ©ressants que d’autres.
    Mais ce que nous dit Chesterton, c’est que cette caractĂ©ristique n’est pas intrinsĂšque aux sujets, mais bien une composante que nous leur apportons. Cette citation me fait penser Ă  une phrase que j’avais retenue d’un ancien collĂšgue : « Il n’y a pas d’urgence, il n’y a que des gens pressĂ©s. » C’est une autre maniĂšre de dire la mĂȘme chose, sur un autre exemple.

    Valeur des choses

    C’est un point important aussi lorsqu’on parle de valeur au sens Ă©conomique : la valeur n’est pas intrinsĂšque aux choses (produits, objets, services, etc…). Bastiat11. Si vous ne connaissez pas Bastiat, vous pouvez dĂ©couvrir son oeuvre librement sur Bastiat.org l’avait remarquablement bien dĂ©montrĂ©. La valeur se créé au moment oĂč un Ă©change prend place : c’est bien que la valeur n’est pas contenue dans les choses, mais dans ce que nous mettons comme valeur relative dans ces choses. Que l’on songe Ă  une bouteille d’eau : sa valeur n’est Ă©videmment pas la mĂȘme selon que l’on se trouve installĂ© chez soi Ă  cĂŽtĂ© d’un robinet avec l’eau courante, ou si l’on est au milieu du dĂ©sert, en plein soleil, avec 2 heures de marche devant soi. Si la valeur de la bouteille d’eau change selon les circonstances et le contexte, c’est bien qu’elle n’est pas contenue dans l’objet (la bouteille d’eau), mais plutĂŽt en lien avec ce que nous serions prĂȘt Ă  Ă©changer contre.

    Changer le regard

    Enfin, de maniĂšre plus simple et plus profonde, Chesterton nous invite Ă  changer le regard que nous portons sur les choses : toute chose est une source potentielle de rĂ©flexion, de mĂ©ditation, et peut-ĂȘtre reliĂ©e en esprit, avec Ă©normĂ©ment d’autres choses. C’est un jeu, crĂ©atif, et c’est une gymnastique intellectuelle qu’il est bon d’entretenir. Il n’y a pas de sujet inintĂ©ressants : il nous revient de savoir les regarder de maniĂšre intĂ©ressĂ©e.

  • Espoir ?

    Espoir ?

    Il est trĂšs difficile en ce moment, quand on s’informe un peu, d’avoir beaucoup d’espoir. Entre les guerres, les attentats, les violeurs, et la corruption gĂ©nĂ©ralisĂ©e des Ă©lites, il n’y a pas beaucoup de raisons de se rĂ©jouir. Mais je me suis fait la remarque en regardant au fil des moments dans le mĂ©tro, ou le soir, ou Ă  mes moments perdus, qu’il y avait encore en France de vrais Ă©lites intellectuelles, rigoureuses, capables de doute et de dĂ©bat, et que rien n’Ă©tait perdu. Il y a de l’espoir ; mais il est urgent de dĂ©gager la clique de minables pervers qui nous dirigent (droit vers le mur). Je partage donc avec vous quelques-unes des liens qui m’ont, mĂȘme si elles n’Ă©clairent pas la situation d’un regard particuliĂšrement optimiste, mis du baume au coeur : il reste de vrais esprits, courageux, un peu partout. Tout le monde ne recherche pas le « consensus », certains restent encore attachĂ©s Ă  la vĂ©ritĂ©.

    • Une passionnante et remarquable confĂ©rence de RaphaĂ«l Liogier, philosophe et sociologue, invitĂ© Ă  l’IHU Marseille MĂ©diterranĂ©e (oui Didier Raoult fait aussi partie de ceux que j’admire) : « L’Ă©thique peut-elle se passer de morale ?« 
    • Une trĂšs intĂ©ressante et stimulante interview d’Ariane Bilheran [1][1] Le site personnel d’Ariane Bilheran : son site, philosophe et psychologue, dont les travaux portent sur les manipulations, la perversion, le totalitarisme, qui dĂ©crit les mĂ©canismes de contrĂŽle social monstrueux qui se sont mis en place Ă  notre Ă©poque
    • Un fil trĂšs intĂ©ressant sur Twitter, alimentĂ© par @Elpis_R, et qui regroupe pas mal de ressources et de contre-arguments Ă  la fumeuse thĂ©orie du rĂ©chauffement climatique, devenue une vĂ©ritable religion pour certains. On y trouve – entre autres – pas mal de verbatims de scientifiques qui dĂ©montent ces croyances et soulignent l’absence de preuves.
    • Une analyse intĂ©ressante d’Olivier Piacentini, essayiste et Ă©conomiste, invitĂ© par l’excellent Cercle Aristote (créé et animĂ© par Pierre-Yves Rougeyron, juriste et politilogue). Comment ne pas avoir envie d’Ă©couter une confĂ©rence dont l’orateur commence par s’appuyer sur Philippe Nemo pour dĂ©finir l’Occident ?Il faut dĂ©couvrir le travail extraordinaire du Cercle Aristote

    Bonne lecture et bonne Ă©coute. Certes, l’espoir est faible. Mais en regardant l’intervention de Christian Perronne devant des parlementaires europĂ©en, je me dis que la vĂ©ritĂ© finit parfois par Ă©clater. La cour de justice de l’Etat de New-York vient d’ordonner la rĂ©intĂ©gration et le dĂ©dommagement des personnes suspendues injustement pour cause de non-vaccination COVID. C’est ce qui se passe dans un Ă©tat de droit ; nous verrons si la France en est toujours un. Je me permets d’en douter raisonnablement.

  • RationalitĂ©

    Rationalité

    Le dernier ouvrage de Steven Pinker, professeur de psychologie à  l’universitĂ© Harvard, est une trĂšs belle et utile somme consacrĂ©e à  la « capacitĂ© humaine d’utiliser des connaissances pour atteindre ses objectifs ».

    La raison, moteur du progrĂšs

    Pinker fait de la raison le moteur du progrĂšs matĂ©riel et moral de l’humanitĂ©. Deux moyens sont à  notre disposition pour amĂ©liorer cette capacitĂ©. Le premier consiste à  acquĂ©rir individuellement des connaissances sur les nombreux biais et erreurs qui entachent nos raisonnements : erreurs de logique, croyances erronĂ©es, mauvaise utilisation des statistiques, trop grande confiance dans nos intuitions, confusion entre corrĂ©lation et causalitĂ©. C’est l’objet principal du livre que de les porter à  notre connaissance, et c’est fait d’une maniĂšre claire, trĂšs riche, pĂ©dagogique. Le propos est direct et clair, Ă©maillĂ© d’exemples concrets et d’histoires drĂŽles. Tout cela devrait ĂȘtre appris à  l’école, comme le souligne l’auteur, « les outils de la logique, des probabilitĂ©s et de l’infĂ©rence causale traversent tout type de connaissance humaine : la rationalitĂ© devrait ĂȘtre le quatriĂšme pilier essentiel [des programmes scolaires], avec la lecture, l’écriture et l’arithmĂ©tique ».

    Organiser la rationalité

    Le deuxiĂšme moyen consiste à  bĂątir collectivement des institutions et processus de rationalitĂ©, forçant la confrontation des idĂ©es, l’esprit critique, l’humilitĂ© et la rigueur. « Il s’agit notamment de l’examen critique par les pairs dans les universitĂ©s, de la testabilitĂ© dans les sciences, de la vĂ©rification des faits et de l’édition dans le journalisme, de l’équilibre des pouvoirs dans la gouvernance et des procĂ©dures contradictoires dans le systĂšme judiciaire ». L’auteur prĂ©cise bien certaines des raisons de l’irrationalitĂ© actuelle (complotisme, charlatanisme et fake news) : certaines institutions — mĂ©dias, universitĂ©s — dans lesquels les citoyens avaient externalisĂ© la crĂ©ation et le partage du savoir suscitent la mĂ©fiance à  cause de « l’étouffante monoculture (
) de gauche », dogmatique, qui y rĂšgne.

    Eudémonisme

    La seule – toute petite – critique que l’on pourrait adresser à  Pinker, c’est qu’il semble considĂ©rer comme acquis le fait que chacun cherche le bonheur. Au-delà  du fait que cette notion est pour le moins polysĂ©mique, c’est une position eudĂ©moniste (le bonheur comme fin ultime). Elle est tout à  fait lĂ©gitime, mais mĂ©riterait d’ĂȘtre mise en perspective. Si la raison est la capacitĂ© humaine à  utiliser des connaissances pour atteindre ses fins, une comprĂ©hension Ă©largie des fins permet de mieux embrasser la rationalitĂ©. Le kamikaze qui se tue pour sa cause est rationnel, en un sens qui Ă©chappe à  l’eudĂ©moniste. C’est la mĂȘme limite que ceux qui cherchent à  penser l’action humaine sans prendre en compte la subjectivitĂ© de la valeur. Vouloir pleinement comprendre la rationalitĂ© sans comprendre la subjectivitĂ© des fins est aussi vain que comprendre l’action humaine sans comprendre la subjectivitĂ© de la valeur. Comme le rappelait Charles Larmore dans « ModernitĂ© et Morale » :

    C’est un acquis irrĂ©vocable du libĂ©ralisme politique que le sens de la vie est un sujet sur lequel on a une tendance naturelle et raisonnable, non pas à  s’accorder, mais à  diffĂ©rer et à  s’opposer les uns aux autres. De là , l’effort libĂ©ral pour dĂ©terminer une morale universelle, mais forcĂ©ment minimale, que l’on puisse partager aussi largement que possible en dĂ©pit de ses dĂ©saccords.

    Cette remarque n’enlĂšve rien aux qualitĂ©s de l’ouvrage, formidable de clartĂ© et de rigueur, qui devrait trouver sa place dans toute bonne bibliothĂšque.