L’artisanat RhĂ©torique, chaĂźne Youtube animĂ©e par Victor Ferry est un must ! A dĂ©couvrir de toute urgence pour savoir mieux s’exprimer et penser.
Je suis un amateur de vidĂ©os Youtube, je ne le cache pas. Je vous avais dĂ©jĂ Â partagĂ© deux des meilleures chaĂźnes Youtube (Ă Â mes yeux) : Science Etonnante, et Grains de Philo. Je ne rĂ©siste pas au plaisir, aujourd’hui, de vous partager une excellente chaĂźne consacrĂ©e Ă Â la rhĂ©torique : L’artisanat RhĂ©torique. Elle est portĂ©e par Victor Ferry, qui est d’une grande clartĂ©, et d’une grande prĂ©cision dans ses argumentations. On y apprend beaucoup de choses, avec beaucoup d’exemples concrets tirĂ©s de moments de tĂ©lĂ©, ou de livres. Passionnant, utile et frais.
En guise d’Ă©chantillon, je vous partage celle qui s’appelle « DĂ©battons moins! ». Bon visionnage !
CatĂ©gorie : đ§ RĂ©flexions
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L’artisanat rhĂ©torique
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Auto-jeopardysation
J’ai commencĂ© la journĂ©e de bien belle humeur, grĂące Ă Â mon frĂšre Max. Il a partagĂ© sur le fil de discussion familial la derniĂšre vidĂ©o de David Louapre (notamment crĂ©ateur et animateur de l’excellente chaĂźne Youtube Science Etonnante), intitulĂ©e « Comment j’essaye d’amĂ©liorer mon jugement (grĂące Ă Â Julia Galef) » :
Julia Galef, promotrice de l’esprit sceptique et rationnel
J’ai trouvĂ© cette vidĂ©o particuliĂšrement intĂ©ressante. Si vous n’avez pas le temps de la visionner, l’excellente analogie de Julia Galef, auteur du livre « The Scout Mindset » (L’esprit Ă©claireur) dont David Louapre partage quelques Ă©lĂ©ments, permet de vite en comprendre la teneur. Sur un champ de bataille, les militaires qui sont sur le terrain sont lĂ Â pour suivre un objectif et se battre contre l’ennemi. Leur rĂŽle est un rĂŽle de combat. Les objectifs sont fixĂ©s Ă Â l’aide des connaissances. Et il y a besoin de connaissances toujours actualisĂ©es. C’est le rĂŽle des Ă©claireurs. L’Ă©claireur ne combat pas, il est lĂ Â pour observer la rĂ©alitĂ©, et mettre Ă Â jour la carte, et toutes les infos qui pourraient ĂȘtre utile pour la bonne poursuite du combat. Julia Galef, crĂ©atrice du Center for Applied Rationality, utilise cette analogie pour expliquer que nous devrions, dans les dĂ©bats, ĂȘtre un peu plus souvent dans la posture de l’Ă©claireur, et un peu moins dans celle du combattant. Si vous avez quelques minutes, allez Ă©couter la vidĂ©o ci-dessus, elle est super claire et permet de dĂ©couvrir quelques outils concret – des expĂ©riences de pensĂ©e ou des routines Ă Â mettre en place – apportĂ©s par Julia Galef dans son bouquin.
Auto-jeopardysation
J’avais envie de partager cette vidĂ©o et d’ajouter deux autres outils qui me paraissent utiles, et dans le prolongement de la vidĂ©o. Le premier consiste Ă Â utiliser dans les raisonnements et les argumentations, des propositions qui sont des Ă©noncĂ©s sur le rĂ©el, c’est-Ă Â -dire rĂ©futables au sens de Popper. J’ai partagĂ© un certain nombres d’outils dans ma boussole de vĂ©ritĂ©. Ce point est le regroupement du 1 et du 10. Je fais en ce moment mĂȘme avec mon pĂšre un travail trĂšs stimulant pour lister un certain nombre d’affirmations, sur le sujet de la crise COVID, qui sont des Ă©noncĂ©s sur le rĂ©el. C’est trĂšs intĂ©ressant de faire cet exercice, et surtout Ă Â deux.
Le second vient de mon travail : je passe mon temps Ă Â essayer de poser les bonnes questions, au bon moment, Ă Â mes interlocuteurs. Sur n’importe quel sujet, il me semble trĂšs utile, au-delĂ Â des affirmations, dĂ©bats, qui sont nĂ©cessaires, de chercher aussi Ă Â se poser les bonnes questions. Bien poser le problĂšme, quoi.
Si jâavais une heure pour rĂ©soudre un problĂšme, je passerais 55 minutes Ă Â rĂ©flĂ©chir au problĂšme, et 5 minutes Ă Â rĂ©flĂ©chir Ă Â des solutions.
Albert Einstein (1879 – 1955) physicien thĂ©oricien allemand, puis helvĂ©tico-amĂ©ricain
Je vous propose donc une autre routine : l’auto-jeopardysation. Vous connaissez le jeu Jeopardy! ? Les joueurs doivent trouver la question Ă Â partir de la rĂ©ponse. Devant toute affirmation, ou toute proposition, on peut – on doit ? – se poser des questions (ce sont les points 2 et 3 de la Boussole de vĂ©ritĂ©) :
- à  quelle question répond cette affirmation ?
- est-ce qu’elle pourrait rĂ©pondre Ă Â une autre question ?
- y’a-t’il d’autres questions Ă Â se poser sur le sujet ? (faire l’effort d’en trouver au moins 3 ou 4, appuyĂ©es sur les Ă©lĂ©ments de formulation de l’affirmation)
L’auto-jeopardysation, c’est un outil consistant devant une affirmation, Ă Â se poser au moins 5 questions. Faisons un test.
Crash test
Partons de l’affirmation suivante : « Le gouvernement français gĂšre particuliĂšrement mal la crise COVID. » (vous pouvez remplacer mal par bien si vous le souhaitez, ce n’est pas le sujet ici). Cette affirmation rĂ©pond Ă Â la question « Comment le gvt français gĂšre la crise COVID ? ». Mais ce pourrait ĂȘtre Ă©galement la rĂ©ponse Ă Â la question « Qu’est-ce que le gvt français gĂšre particuliĂšrement mal ? ». Et l’on peut trouver pas mal d’autres questions Ă Â se poser en partant de cette phrase (je remets ces deux premiĂšres dans la liste pour plus de lisibilitĂ©) :
- Comment le gvt fr gĂšre la crise COVID ?
- Qu’est-ce que le gvt fr gĂšre particuliĂšrement mal ?
- Le gvt fr aurait-il pu gérer cette crise autrement ? sur quels aspects ?
- Est-ce uniquement le gvt fr qui gĂšre cette crise ?
- Qu’est-ce qu’une crise ? Comment caractĂ©riser la crise COVID ?
- En quoi la crise COVID diffÚre des épidémie de grippes saisonniÚres ?
Je m’arrĂȘte lĂ Â . Vous voyez que cette mĂ©thode permet de singuliĂšrement rĂ©ouvrir la discussion et la rĂ©flexion. C’Ă©tait ma modeste contribution pour ajouter Ă Â l’indispensable posture d’Ă©claireur, celle de questionneur. Comme le dit trĂšs bien David Louapre dans sa vidĂ©o, mettre ces mĂ©thodes en avant ne signifie en aucune façon qu’on serait exemplaire, et qu’on procĂšderait toujours de maniĂšre rationnelle, mais simplement que l’on reconnait ces outils comme des bons outils, Ă Â utiliser le plus souvent possible pour bien penser. A nous de jouer !
Lâhomme est visiblement fait pour penser. Câest toute sa dignitĂ© et tout son mĂ©rite, et tout son devoir est de penser comme il faut.
Blaise Pascal (1623 – 1662)mathĂ©maticien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et thĂ©ologien français
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Désillusions
On se console comme on peut : disons que cette annĂ©e m’a permis d’apprendre. Mais elle m’a surtout conduit Ă Â ouvrir sur les yeux sur un certain nombre de rĂ©alitĂ©s, dures, qu’un caractĂšre optimiste comme le mien tenait soigneusement Ă Â l’Ă©cart de son champ cognitif. Vous me trouverez peut-ĂȘtre bien naĂŻf d’avoir pu entretenir ces illusions jusqu’Ă Â un Ăąge aussi avancĂ©, et vous aurez raison. Mieux vaut tard que jamais ? Voici donc, dans le dĂ©sordre, quelques fausses vĂ©ritĂ©s qui ont volĂ© en Ă©clat.
Les élites et le bien commun
J’avoue que cette vĂ©ritĂ© avait dĂ©jĂ Â Ă©tĂ© fissurĂ©e depuis longtemps. Pierre Mari m’avait permis de mettre des mots en plus sur cette illusion. Les exemples sont – trop – nombreux. Les Gilets Jaunes molestĂ©s par le pouvoir. Les terroristes que l’on laisse courir sur notre sol, et infiltrer nos institutions. Ces mots dont on interdit l’usage, ce qui est une violence symbolique extrĂȘme. Il faut se rendre Ă Â l’Ă©vidence, cruelle. Une bonne partie de nos Ă©lites, dont nos dirigeants, n’est en rien intĂ©ressĂ©e par le sort de la France, ou par une quelconque forme de bien commun. Leur seule prĂ©occupation : comment se maintenir en place pour exercer le pouvoir. Le pouvoir en tant que tel les intĂ©resse beaucoup plus que leur peuple. La communication, les flots de communication, leur sert de levier de manipulation, quitte Ă Â dire l’inverse d’un jour Ă Â l’autre. Peu importe. Seul compte le pouvoir.
La premiĂšre chose quâil faut faire, câest prendre soin de votre cerveau. La deuxiĂšme est de vous extraire de tout ce systĂšme (dâendoctrinement). Il vient alors un moment oĂč ça devient un rĂ©flexe de lire la premiĂšre page du L.A. Times en y recensant les mensonges et les distorsions, un rĂ©flexe de replacer tout cela dans une sorte de cadre rationnel. Pour y arriver, vous devez encore reconnaĂźtre que lâEtat, les corporations, les mĂ©dias et ainsi de suite vous considĂšrent comme un ennemi : vous devez donc apprendre Ă Â vous dĂ©fendre. Si nous avions un vrai systĂšme dâĂ©ducation, on y donnerait des cours dâautodĂ©fense intellectuelle.Noam Chomsky (1928 – ) linguiste amĂ©ricain
C’est le mot ennemi qui est dur Ă Â accepter dans cette phrase. Cette annĂ©e m’a fait prendre conscience que c’est malheureusement souvent vrai, notamment en ce qui concerne les dirigeants et les mĂ©dias. Pour l’auto-dĂ©fense intellectuelle, il y a des cours, et des routines Ă Â mettre en place. Cela ne change pas la dure rĂ©alitĂ©. Les Ă©lites sont obsĂ©dĂ©es par le pouvoir. Jusqu’Ă Â l’exercer de maniĂšre absurde : qui n’a pas avec l’annĂ©e passĂ©e de nombreux exemples de « l’absurdistan » dans lequel nous sommes rentrĂ©s ?
Le peuple et la liberté
J’avais en tĂȘte, et je l’ai Ă©cris, et j’y ai cru, que le peuple français avait des ressources, et des rĂ©serves d’Ă©nergie, pour dĂ©fendre cette sacrĂ©e libertĂ© qui figure en tĂȘte de notre devise. Force est de constater que non. Dans leur grande majoritĂ©, les français sont devenus un peuple de mouton, trĂšs politiquement correct, et surtout soucieux de rester bien conforme et socialement irrĂ©prochable. Les masques dans la rue, ou sur le nez des enfants en sont le symbole, mais il y a de multiples autres exemples plus graves : les attaques au couteau journaliĂšre, le vandalisme, la tolĂ©rance Ă Â l’Ă©gard de l’intolĂ©rable. Tout cela devrait mettre les gens dans la rue, mais non. A minima faire basculer les Ă©lections. Mais non. Bien sĂ»r il y a des rĂ©sistants. Mais je pensais que le rĂ©veil des français viendrait en touchant le fond. Le fond est touchĂ© depuis longtemps, et nous ne rebondissons pas. Ou pas assez vite, pas assez fort, pas assez nombreux. La conformitĂ© – ne pas pouvoir ĂȘtre traitĂ© de « facho » – est devenu plus importante que la libertĂ© ; et plus importante aussi que la raison.
Les gens et la vérité
J’avais en avril 2020 tirĂ© quelques enseignements de la crise « COVID ». Je n’en retranche rien avec le temps. Mais, dans la durĂ©e, d’autres leçons, plus dures, ont fait leur apparition. Dans les Ă©changes – nombreux! – que j’ai pu avoir sur le sujet, certains arguments reviennent souvent.
– vous ĂȘtes d’accord pour dire que le masque dans la rue ne sert Ă Â rien, tout de mĂȘme ?
– oui, bien sĂ»r !
– mais alors pourquoi est-il obligatoire de le porter depuis plus d’un an ?
– parce que les gens sont cons, pas nous bien sĂ»r, mais pour certains il faut rendre obligatoire dans la rue pour qu’ils pensent Ă Â le mettre en entrant dans les magasins…
Quelle Ă©tonnante maniĂšre d’afficher son sentiment de supĂ©rioritĂ©, et quelle horrible procĂ©dĂ© consistant Ă Â faire des choses inutiles avec les autres pour s’abaisser soi-disant Ă Â leur niveau. Les gens sont cons, mais pas moi, et pas non plus le gouvernement (dont on sait par ailleurs Ă Â quel point il a accumulĂ© des erreurs et les fautes) ?Un autre argument revient souvent :
– il n’y a aucune preuve que les confinements servent Ă Â quoi que ce soit, alors qu’on connait les dĂ©gĂąts qu’ils causent, il faut donc arrĂȘter avec cette folie de confiner des gens en bonne santĂ© et peu fragiles…!
– Mais si ça ne sert Ă Â rien de confiner, pourquoi tout le monde l’a fait ?
– mais tout le monde ne l’a pas fait : regardes la SuĂšde, regarde certains Etats des US, regarde certaines rĂ©gions d’Espagne, etc..
– oui, mais ce n’est pas la mĂȘme chose…
On est en pleine dissonance cognitive : il faut maintenir coĂ»te que coĂ»te l’idĂ©e que tout le monde l’a fait, c’est-Ă Â -dire que c’est la seule option. Alors que la peur et la panique suffisent Ă Â expliquer en partie ce qui s’est passĂ©. Au dĂ©but du moins. Il est irrationnel de croire que les humains sont purement rationnels. Depuis cet Ă©tĂ©, c’est un mĂ©lange de peur et de bĂȘtise. Car nous avons appris depuis un certain nombre de choses.
Ce qui est choquant c’est la manque de capacitĂ© Ă Â revenir sur terre une fois passĂ©e la panique. Cela traduit deux choses Ă Â mon sens : un manque de travail d’information, et un grand besoin de conformitĂ©. Quelle tristesse ! Je pensais que mes compatriotes Ă©taient des rebelles, un peu rĂ©tifs Ă Â l’ordre, gaulois, latins, et je me rends compte que, collectivement, nous ne sommes qu’une bande de petits moutons bien sages, prĂȘts Ă Â se soumettre Ă Â n’importe quelle idiotie pourvu que cela nous permette de ne pas sortir du rang.
Jean-Dominique Michel en parle trÚs bien son interview passionnante sur France Soir. A écouter.Le réel et nous
Il y a une forme de perversitĂ© Ă Â continuer Ă Â ne pas voir le rĂ©el, un an aprĂšs. Les gens dĂ©testent quand on dit que globalement la covid a fait Ă Â peu prĂšs le mĂȘme nombre de morts que les grippes. C’est pourtant la stricte vĂ©ritĂ©, et ça ne veut pas dire qu’on s’en fout des morts, ça veut dire qu’on a sur-rĂ©agi. Il faut avoir l’humilitĂ© de le reconnaĂźtre. Ce manque de capacitĂ© Ă Â reconnaitre qu’on s’est trompĂ©, traduit une grande peur de l’Ă©chec. On sait que le masque est inutile, mais aller contre ça c’est se signaler comme « politiquement incorrect ». C’est une forme de perversitĂ© : on sait que les masques ne servent Ă Â rien, mais on continue Ă Â les imposer alors qu’on connait leurs dĂ©fauts. Pareil pour le confinement. Cette perversitĂ© est celle des idĂ©ologues que le rĂ©el n’intĂ©resse pas. Et c’est pervers car cela conduit certains, dont je suis, Ă Â suivre des rĂšgles absurdes tout en les condamnant.
VoilĂ Â donc quelques vĂ©ritĂ©s douloureuses qui ont volĂ© en Ă©clat depuis un an ou deux (tout n’est pas liĂ© qu’au COVID). Les Ă©lites sont en partie malfaisantes. Les français ne sont pas si attachĂ©s que cela Ă Â leur libertĂ©. Ni Ă Â la raison. « Winter is coming ». Cela m’a donnĂ© l’occasion de mĂ©diter, et de comprendre, la citation que mon frĂšre Max m’avait passĂ© il y a longtemps : on a beau vouloir se consoler, on n’y parvient pas toujours.
Ce que le temps apporte d’expĂ©rience ne vaut pas ce qu’il emporte d’illusions.
Jean Antoine Petit-Senn (1792 – 1870) poĂšte d’origine Genevoise
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Eloge de la discrimination
La provocation du titre nâest quâapparente, et jâespĂšre quâĂ Â la fin de ce billet, vous serez dâaccord pour dire que nous devons faire lâĂ©loge de la discrimination.
La plus grande injustice est de traiter également les choses inégales.
Aristote (384 – 322) philosophe grec
Ce billet, un peu long, progressera en 4 temps :
- le mot âdiscrimination »Â, en français comporte deux sens trĂšs diffĂ©rents. Nous reviendrons sur chacuns de ces acceptions
- la confusion entre les deux sens, entretenue par une pensĂ©e Ăgalitariste, conduit Ă Â confondre Ă©galitĂ© de fait et Ă©galitĂ© devant la loi, et Ă Â voir des actes injustes lĂ Â oĂč il nây en a pas.
- pour illustrer ces confusions, nous regarderons en dĂ©tail un cas pratique : la discrimination Ă Â l’embauche
- il existe un moyen simple de trier entre le lĂ©gitime et lâillĂ©gitime : il consiste Ă Â allier respect strict de la libertĂ© dâaction individuelle, et tolĂ©rance.
Discrimination, un mot ambivalent
Le terme discrimination recouvre deux sens trÚs différents.
Discriminer c’est distinguer
Le premier historiquement et Ă©tymologiquement, et probablement le seul lĂ©gitime, est synonyme de distinction. Discriminer, câest distinguer ce qui est diffĂ©rent, en vue ou non dâun traitement sĂ©parĂ©. Discriminer, dans ce premier sens, est donc lâacte de sĂ©parer, de distinguer, de diffĂ©rencier. Câest donc un acte normal de lâintelligence qui observe le rĂ©el et sây confronte : telle essence de bois nâa pas les mĂȘmes caractĂ©ristiques que telle autre, telle personne mâest agrĂ©able et telle autre non, etc..
Discriminer c’est porter atteinte Ă Â l’Ă©galitĂ© devant la loi
Le second sens, apparu avec cette connotation dans les annĂ©es 1950, est pĂ©joratif : il dĂ©signe la discrimination appliquĂ©e Ă Â des humains que lâon va, en fonction de tel ou tel critĂšre, traiter diffĂ©remment. Ce deuxiĂšme sens fait partie des choses que nous devons combattre, quand il sâagit de discriminations instituĂ©es (par une coutume ou par la loi). Nous sommes donc confrontĂ©s Ă Â un mot qui dans un cas dĂ©crit un acte moralement juste, et dans lâautre cas un acte moralement condamnableCe second sens dĂ©signe donc une pratique humaine jugĂ©e moralement rĂ©prĂ©hensible, en tout cas par toute personne attachĂ©e Ă Â lâĂ©galitĂ© devant la loi. En gros, les dĂ©mocraties libĂ©rales ont depuis un certain temps dĂ©jĂ Â mis en place des rĂšgles qui sont les mĂȘmes pour tous. Câest le sens de la dĂ©claration universelle des droits de lâhomme, et des systĂšmes juridiques des Etats de droit.
Ces deux sens du mot âdiscrimination » sont donc trĂšs diffĂ©rents. Si lâun est une activitĂ© naturelle de lâesprit humain qui analyse, sĂ©pare, diffĂ©rencie, lâautre est une pratique collective choquante, qui refuse aux citoyens lâĂ©galitĂ© devant la loi (quâelle soit la loi coutumiĂšre ou le droit positif).
Ce nâest pas par hasard que la symbolique judiciaire utilise depuis le XIIIe siĂšcle une figure de la mythologie grecque, ThĂ©mis, sous les traits d’une femme aux yeux bandĂ©s, symbolisant l’impartialitĂ©. Le meilleur moyen de juger justement, câest de ne pas savoir qui je juge. Câest un beau symbole des lois identiques pour tous.
Nous sommes donc confrontĂ©s Ă Â un mot qui dans un cas dĂ©crit un acte moralement juste, et dans lâautre cas un acte moralement condamnable. Voyons donc les types de confusions que cela peut induire.Confusion entre Ă©galitĂ© de fait et Ă©galitĂ© devant la loi
Conséquence : voir partout des discriminations
Il y a plusieurs risques avec ces deux sens compris dans le mĂȘme mot. Le premier consiste Ă Â faire dĂ©border le premier sens, lâacte de distinguer, sur le second et Ă Â âjustifier » des injustices. Le second qui est Ă Â mon avis beaucoup plus prĂ©sent, et qui est lâobjet de ce billet, consiste Ă Â faire dĂ©border le second sens, traitement diffĂ©rent devant la loi, vers le premier et Ă Â systĂ©matiquement voir dans lâacte de âsĂ©parer ce qui est diffĂ©rent » une injuste discrimination. Parce que le deuxiĂšme sens est Ă©videmment nĂ©gatif, quand il conduit Ă Â des inĂ©galitĂ©s devant la loi, nous avons peu Ă Â peu perdu l’usage positif du premier sens du mot (synonyme de distinction, et simplement un des modes de fonctionnement de la pensĂ©e humaine). Ce qui signifie que dans un certain nombre de cas nous ne pensons plus, et nous rĂ©agissons de maniĂšre rĂ©flexe en condamnant des discriminations qui n’en sont pas, ou qui sont des discriminations lĂ©gitimes (celles correspondant au premier sens câest-Ă Â -dire Ă Â un humain exerçant sa rationalitĂ© critique).
Il me semble que cette manie de voir dâinjustes discriminations partout est le fruit dâun parti pris idĂ©ologique que lâon pourrait appeler lâĂ©galitarisme. Câest-Ă Â -dire une confusion entre lâĂ©galitĂ© devant la loi, et lâĂ©galitĂ© de fait.Que signifie lâĂ©galitĂ© dans notre devise ?
LâĂ©galitĂ© devant la loi me semble tout Ă Â fait souhaitable et en accord avec lâidĂ©e de justice. LâĂ©galitĂ© de fait – une situation identique pour tous – , si l’on y rĂ©flĂ©chit bien, est une forme de totalitarisme. Ce totalitarisme Ă©galitariste trouve ses racines dans le communisme. Pour atteindre une Ă©galitĂ© de fait entre les gens, qui sont inĂ©gaux par leur naissance, leurs qualitĂ©s, leur environnement, leur Ă©ducation, leur parcours, il faudrait mettre en place un systĂšme qui traite, devant la loi, inĂ©galement les gens. Ce qui revient Ă Â brider certains et Ă Â aider d’autres. Il me semble que cette manie de voir dâinjustes discriminations partout est le fruit dâun parti pris idĂ©ologique que lâon pourrait appeler lâĂ©galitarisme.C’est le meilleur moyen de construire une sociĂ©tĂ© totalitaire : pour atteindre un objectif idĂ©ologique (tout le monde doit ĂȘtre dans les mĂȘmes conditions de fait), il faudrait sciemment empĂȘcher certains de se rĂ©aliser pleinement, tout en aidant dâautres Ă Â le faire. Prenons un cas simple : Albert est plus intelligent que RĂ©mi. Allons-nous empĂȘcher Albert dâapprendre et de sâinstruire pour faire en sorte que RĂ©mi puisse ĂȘtre Ă Â peu prĂšs au mĂȘme niveau ? Allons-nous sortir Albert de sa famille dĂšs son jeune Ăąge pour Ă©viter que ses parents, plus instruits, ne lui transmettent dâinjustes connaissances ? Bien sĂ»r que non ! Ce serait une nĂ©gation directe de la libertĂ© individuelle, et de la dignitĂ© des personnes. Cette voie ne conduit quâĂ Â une horrible dictature Ă©valuant – comment ? – les capacitĂ©s de uns et des autres, et brimant la majeure partie de l’humanitĂ© pour construire une sorte dâhomme imaginaire, toujours identique prĂ©tendument, mais jamais dans les faits car chaque personne humaine a sa singularitĂ©. Câest le domaine de lâabsurde, de lâarbitraire, et câest un monde sans libertĂ©. Hayek l’avait exprimĂ© de maniĂšre trĂšs claire :
Il y a toute les diffĂ©rences du monde entre traiter les gens de maniĂšre Ă©gale et tenter de les rendre Ă©gaux. La premiĂšre est une condition pour une sociĂ©tĂ© libre alors que la seconde n’est qu’une nouvelle forme de servitude.
Friedrich Hayek (1899 – 1992) Ă©conomiste et philosophe britannique originaire d’Autriche.
Il convient donc de prĂ©ciser quelles sont les rĂšgles permettant de distinguer le lĂ©gitime de lâillĂ©gitime, afin d’Ă©viter cette confusion entre les deux sens du mot. Mais avant cela, regardons un cas concret qui aide Ă Â dessiner cette limite.
Cas pratique : la discrimination Ă Â l’embauche
Un exemple typique : recruter quelquâun pour un travail est un acte de discrimination lĂ©gitime. Il sâagit bien de choisir, de distinguer entre les candidats, celui ou celle qui sera le plus adaptĂ© pour le poste. Il appartient Ă Â celui qui recrute de dĂ©cider les critĂšres de choix pour ce candidat. Il peut avoir Ă Â en rendre compte aux propriĂ©taires de lâentreprise, mais ce nâest certainement pas Ă Â des acteurs extĂ©rieurs au processus de venir lui dicter dâautres critĂšres. Le cas de lâentretien dâembauche permet dâintroduire toute la thĂ©matique : qui est lĂ©gitime pour dĂ©cider ? Avec quels critĂšres ? Dans quels cas faudrait-il, sâil le faut, imposer des critĂšres de choix diffĂ©rents ?
Affirmative action ou discrimination positive
La confusion entre discrimination au sens de choix, et discrimination au sens d’inĂ©galitĂ© devant la loi a conduit beaucoup de pays, Ă Â commencer par les USA, Ă Â adopter des politiques d’affirmative action, ou discrimination positive. La discrimination positive est le fait de « favoriser certains groupes de personnes victimes de discriminations systĂ©matiques » de façon temporaire, en vue de rĂ©tablir l’Ă©galitĂ© des chances.
Jâaimerais vous montrer Ă Â quelle point cette dĂ©marche, bien que motivĂ©e par une louable intention (?), est erronĂ©e intellectuellement, et que ses effets concrets ont dĂ©jĂ Â permis de montrer Ă Â quel point elle Ă©tait inutile, inefficace, et toxique.Lâenfer est pavĂ© de bonnes intentions
Intellectuellement, cette dĂ©marche est en contradiction directe avec lâĂ©galitĂ© devant la loi, ce qui devrait presque suffire Ă Â faire douter de son bien-fondĂ©. Un deuxiĂšme point devrait alerter : qui dĂ©cide des groupes Ă Â favoriser ? Comment empĂȘcher quâune telle politique conduise Ă Â ce que dâautres groupes rĂ©clament les mĂȘmes faveurs ? A nouveau, lâarbitraire rĂšgne. Et il est sans fin. Si on favorise les noirs, les femmes, ou les handicapĂ©s, pourquoi ne favoriserait-on pas les gros, ou les nains ? Les particularitĂ©s humaines sont dâune telle Ă©tendue, que la liste ne peut que sâallonger Ă Â lâinfini. Par ailleurs, pour âfavoriser » telle ou telle catĂ©gorie, il est nĂ©cessaire de la montrer du doigt, de la stigmatiser, ce qui est une contradiction interne Ă Â cette dĂ©marche. Pour Ă©viter les discriminations, crĂ©ons-en ! DrĂŽle de maniĂšre dâassurer la cohĂ©rence des rĂšgles.
Il existe une liste longue comme le bras des inconvĂ©nients de la discrimination positive Ă Â lâembauche, jâen cite quelques uns :- le soupçon sur les qualifications (si je suis embauchĂ© parce que noir, qui pourra me considĂ©rer comme compĂ©tent ?)
- lâencouragement du communautarisme (si ma communautĂ© est favorisĂ©e par la rĂ©glementation, pourquoi ferais-je des efforts?)
- la tension entre les communautĂ©s (si on discrimine positivement une communautĂ© ou un groupe, cela veut dire que lâon discrimine nĂ©gativement les autres)
Se renseigner
Pour en terminer sur cette idĂ©ologie, il importe de la confronter aux faits, et Ă Â la rĂ©alitĂ©. LĂ Â oĂč elle a Ă©tĂ© mise en oeuvre, quels sont les rĂ©sultats ? Un excellent livre sur le sujet, « Le Puzzle de l’intĂ©gration », par Malika Sorel-Sutter permet de se rendre compte des dĂ©gĂąts causĂ©s par la discrimination positive. Partout les rĂ©sultats vont Ă Â l’inverse des buts visĂ©s, ce qui devrait heurter toute personne qui considĂšre que l’on doit avoir en politique une Ă©thique de responsabilitĂ©. Les exemples fourmillent dans son livre (aux USA, mais aussi en France, puisqu’en France et sans le dire ouvertement, les responsables politiques ont mis en oeuvre des politiques de discrimination positive sociales, territoriales – avec les ZEP-, sexuelles – avec la paritĂ© hommes/femmes – et communautaires). Je vous renvoie au livre de Malika Sorel pour dĂ©couvrir la liste des personnalitĂ©s politiques, de gauche comme de droite, citations Ă Â l’appui, qui sont favorables ou dĂ©favorables Ă Â la discrimination positive.
Que ce soit pour sĂ©lectionner des candidats Ă Â l’embauche, ou pour sĂ©lectionner des Ă©tudiants dans une filiĂšre, la sĂ©lection au mĂ©rite et sur les compĂ©tences est une bien meilleur rempart contre les inĂ©galitĂ©s : il permet Ă Â chacun, quelque soit ses chances de dĂ©part, d’avoir l’opportunitĂ© de travailler pour s’en sortir. Cela nâexclut pas dâaider, de soutenir ceux qui en ont besoin, par solidaritĂ©. Mais il convient de rester exigeant sur des rĂšgles identiques pour tous.
Citons une expĂ©rience intĂ©ressante rapportĂ©e par Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de recherches au C.N.R.S. mais surtout, pour le sujet qui nous intĂ©resse ici, membre du Haut Conseil Ă Â lâIntĂ©gration :Pourquoi analyser le refus dâembauche ou de stage sous le seul angle de la discrimination raciste ou ethnique ? LâexpĂ©rience a Ă©tĂ© faite de tourner ces entretiens en vidĂ©o pour ensuite en prĂ©senter les images aux candidats, aux employeurs, aux enseignants. Les rĂ©sultats sont Ă©loquents. Nombre de jeunes, par crainte ou par un sentiment de fatalitĂ©, arrivent en retard, habillĂ©s en jogging la casquette sur la tĂȘte, poussant la porte sans frapper, sâasseyant sans saluer sur le bord de la chaise le corps renversĂ© comme pour regarder la tĂ©lĂ©, ne posant aucune question sur le travail mais en en rajoutant sur le salaire et les vacances⊠En face, la personne en costume pose des questions du type tests psychologiques ou psychotechniques, sâobligeant Ă Â rester dans une attitude raide de neutralitĂ©. Lorsque la scĂšne est rediffusĂ©e aux protagonistes, les jeunes sont Ă©tonnĂ©s de leur âlook » et sont les premiers Ă Â dire que sâils Ă©taient employeurs âils ne se prendraient pas » ; quant Ă Â celui-ci, il comprend trĂšs vite lâinadaptation de son attitude Ă Â lâĂ©gard de jeunes qui nâont jamais connu lâunivers du travail salariĂ© [âŠ] Lâignorance des codes sociaux et culturels au travail est lâobstacle le plus Ă©vident Ă Â lâembauche. Au lieu de crier immĂ©diatement au racisme, il serait prĂ©fĂ©rable non pas de raisonner en termes de catĂ©gories de populations mais en termes dâanalyse de situations [âŠ]Quand je vois passer des messages – trĂšs idĂ©ologiques – exhortant les entreprises à  « recruter sans discriminer », les bras m’en tombent ! Recruter, c’est discriminer.
CritÚres de choix entre discrimination légitimes et illégitimes : la liberté
Un dernier point, pour souligner ce qu’est l’attitude opposĂ©e Ă Â la discrimination positive. Dans chacun des exemples ci-dessus, il convient de distinguer ce qui est de l’ordre du choix personnel, et ce qui est de l’ordre de l’Ă©galitĂ© des citoyens devant la loi. DĂšs que l’on se trouve dans le champ du choix personnel, de la libertĂ© et de la responsabilitĂ©, la seule voie est de laisser celui qui est responsable d’un choix le faire en toute libertĂ© ET responsabilitĂ©. Le meilleur moyen pour forcer une entreprise, une Ă©cole ou une administration Ă Â ne pas procĂ©der Ă Â d’injustes discriminations, c’est de la forcer Ă Â assumer ses responsabilitĂ©s. Si telle ou telle entreprise choisit de discriminer les noirs Ă Â l’embauche, par exemple, faisons le savoir et dĂ©nonçons cette attitude si cela nous choque : boycottons ses produits, refusons d’aller y travailler, utilisons les mĂ©dias pour faire pression sur ses dirigeants. C’est une mĂ©thode prĂ©fĂ©rable Ă Â celle consistant Ă Â la forcer, par la loi, Ă Â embaucher des noirs. Si notre ennemi est le racisme (sous toutes ses formes), la seule arme est l’Ă©ducation. Forcer un dirigeant Ă Â embaucher des noirs ne le rendra pas moins raciste, s’il l’est. Il est fort probable que d’injustes discriminations soient Ă Â l’oeuvre dans tout recrutement, mais Ă©galement des discriminations tout Ă Â fait lĂ©gitimes. Mais que chacun se pose la question : lorsque nous sommes en situation de discriminer pour une embauche (une nounou, un salariĂ©, un artisan, etc…), sommes-nous bien sĂ»r de ne fonctionner que d’une maniĂšre parfaitement objective ? Non, bien sĂ»r. Et il est essentiel que ce choix, qui est notre libertĂ© et notre responsabilitĂ©, reste dans nos mains. Chacun a ses critĂšres de choix.Le critĂšre qui permet de distinguer entre les discriminations illĂ©gitimes, et celles qui sont lĂ©gitimes, câest la libertĂ©.
Car enfin soyons raisonnables : il existe des gens qui n’aiment pas les gros, d’autres ceux qui ont des boutons, d’autres encore les noirs, ou les jaunes, ou ceux qui ont une barbe, ou les femmes voilĂ©es. Si nous devons pouvoir rendre des comptes, devant la loi, de n’avoir utilisĂ© aucun critĂšre arbitraire pour choisir, aucun choix ne sera plus possible. Tout choix est arbitraire, car câest un acte de libertĂ© d’une personne particuliĂšre, avec son histoire, ses envies, ses aspirations, ses goĂ»ts, ses prĂ©fĂ©rences. Heureusement que nous sommes libres de faire nos choix comme nous le voulons. Cela veut dire qu’il faut accepter que certains utilisent des critĂšres de choix qui ne sont pas les nĂŽtres.
Vous lâavez compris : le critĂšre qui permet de distinguer entre les discriminations illĂ©gitimes, et celles qui sont lĂ©gitimes, câest la libertĂ©. La libertĂ© est indissociable de la responsabilitĂ©. La discrimination lĂ©gitime, câest celle qui est de ma responsabilitĂ©. Si je suis responsable dâune embauche, câest Ă Â moi et Ă Â personne dâautre de choisir. Câest ma responsabilitĂ©, et ma libertĂ©.Conclusion : Au nom de la tolĂ©rance
Un dernier mot pour conclure : Gilbert Durand, qui a fait un travail formidable sur les imaginaires, a bien expliquĂ© comment l’Occident est une civilisation dont le rĂ©gime imaginaire est diurne, c’est-Ă Â -dire dans un registre de âlumiĂšre »Â. LumiĂšre, donc sĂ©paration : dans l’obscuritĂ© rien n’est distinct. Dans la lumiĂšre les formes se dessinent, et permettent de distinguer les objets, leurs frontiĂšres.
Alors dans cette logique, et pour rester une sociĂ©tĂ© d’hommes libres, je voulais faire l’Ă©loge de la discrimination. Faisons le tri entre, d’une part, les discriminations devant la Loi et les institutions, injustes et Ă Â condamner, et toutes les autres dâautre part qui sont lĂ©gitimes, car le fruit de dĂ©cisions libres et personnelles, mĂȘme si elles ne nous plaisent pas. Câest ce quâon appelle aussi la tolĂ©rance. La tolĂ©rance est prĂ©cisĂ©ment cette souplesse sociale que lâoccident a vu Ă©merger pour permettre la coexistence pacifique des ĂȘtres, quelles que soient leurs convictions, leurs dogmes spirituels ou religieux. Chacun est appelĂ© Ă Â la tolĂ©rance vis-Ă Â -vis des autres. La tolĂ©rance est un appel Ă Â respecter la libertĂ© des autres. Vouloir interdire la libertĂ© dans les critĂšres de choix individuels, câest inscrire dans la Loi une forme dâintolĂ©rance. Il convient donc, comme je le prĂ©cisais plus haut, dâexpliciter et de montrer du doigt lâidĂ©ologie qui, sous couvert de non-discrimination, la provoque, et dresse les uns contre les autres. L’Ăgalitarisme est son nom. Ce nâest pas une utopie, câest une dystopie en construction, car ses partisans sont des ennemis de la libertĂ©. -

Boussole de vérité
Pour discuter intelligemment, il est trĂšs utile de parler de la mĂȘme chose, et avec des « rĂšgles » communes. Voici quelques rĂšgles – 10 – permettant de se prĂ©munir contre de fausses discussions. C’est un peu ma boussole Ă rĂ©flexion et discussion, ma boussole de vĂ©ritĂ©. C’est une Ă©bauche : n’hĂ©sitez pas Ă commenter, critiquer, complĂ©ter afin que cet outil devienne plus utile.
J’ai conçu cette liste comme une sĂ©rie de questions Ă se poser devant une affirmation « A », permettant d’Ă©valuer son intĂ©rĂȘt, son degrĂ© de vĂ©ritĂ©…c’est bien ambitieux, je sais. Mais c’est utile pour continuer Ă discuter entre « éveillĂ©s ».
Pour les Ă©veillĂ©s, il nâest quâun seul monde, qui leur est commun; les endormis ont chacun leur monde propre, oĂč ils ne cessent de se retourner.
HĂ©raclite (-544 – -480)Philosophe grec
Réalisme
Parlons-nous bien de la rĂ©alitĂ© ? C’est un peu bĂȘte Ă dire, mais c’est trĂšs utile de le prĂ©ciser. Le langage Ă©tant notre principal outil de perception du monde, il est facile d’oublier, dans notre rĂ©flexion, qu’un enchainement logique d’idĂ©es ne suffit pas Ă garantir sa vĂ©ritĂ©. Comme le rappelle magistralement Monsieur Phi, la vĂ©ritĂ© est l’adĂ©quation – la correspondance – entre une proposition et la rĂ©alitĂ©.
- Question 1 : l’affirmation « A » est-elle bien un Ă©noncĂ© / une proposition portant sur le rĂ©el (les 3 mondes de Popper) ? Il doit ĂȘtre clair qu’il n’y a pas de confusion entre le rĂ©el et le langage.
Point de vue et intention
Si l’on considĂšre – et ça vaut mieux pour continuer Ă discuter – que nous ne voyons pas tous le rĂ©el avec le mĂȘme point de vue, il est utile de le prĂ©ciser pour que la discussion avance. ConsidĂ©rez un caillou avec un face lisse, et l’autre rugueuse : deux interlocuteurs placĂ©s chacun d’un cĂŽtĂ© pourraient se disputer pendant trĂšs longtemps sur l’Ă©tat de surface de ce caillou, s’ils ne prennent pas la peine, Ă un moment, de considĂ©rer qu’ils n’ont pas le mĂȘme point de vue. Par ailleurs, choisir un point de vue est toujours un acte. Il est utile de savoir s’il est associĂ© Ă une intention.
- Question 2 : à quelle question répond cette affirmation « A » ?
- Question 3 : Peut-on imaginer une ou plusieurs autres questions permettant d’Ă©clairer le sujet diffĂ©remment ? Peut-on changer/complĂ©ter le regard que l’on porte sur ce morceau de rĂ©el ?
Question 4 : Qui a la charge de la preuve ?Suite Ă une remarque d’Un regard inquiet, je supprime ce point car il est contenu dans la question suivante- Question 5 : Quelle est l’intention de l’interlocuteur quand il affirme « A » ? Ă©tablir la vĂ©ritĂ©, certes, mais encore ?
Valeur du sujet
On peut trĂšs bien parler du rĂ©el, en comprenant bien les diffĂ©rents points de vue, mais se perdre dans des sujets sans intĂ©rĂȘt…La valeur Ă©tant subjective, une affirmation attribuant une valeur Ă un objet est nĂ©cessairement personnelle et non discutable. Et on n’est pas obligĂ© d’ĂȘtre intĂ©ressĂ© par les mĂȘmes sujets. La valeur d’un sujet est en gĂ©nĂ©ral reliĂ© Ă l’impact sur nos comportements et rĂ©flexions que l’on imagine qu’il va avoir.
- Question 6 : « A » est-elle un jugement de valeur ?
- Question 7 : Le sujet abordĂ© par « A » m’intĂ©resse-t-il ?
- Question 8 : Est-ce que « A est vrai » va changer quelque chose pour moi, dans ma vision du monde ou mes actions ?
Clarté
Rien de plus facile que naviguer dans le flou le plus total lorsque l’on discute ou rĂ©flĂ©chit. Le seul moyen pour Ă©viter cela, c’est de clarifier les choses, les idĂ©es, le contexte d’utilisation, et les hypothĂšses sous-jacentes. On retrouve ici aussi les idĂ©es de rĂ©futabilitĂ© (Popper) et de clartĂ© (Larmore) qui visent Ă expliciter les conditions dans lesquelles on abandonnerait cette idĂ©e « A » (=reconnaitrait comme fausse).
- Question 9 : Les termes de « A » sont-il bien définis ? et le contexte précisé ?
- Question 10 : les conditions dans lesquelles on abandonnerait « A » sont elles précisées (expérience, hypothÚses implicites ou explicites) ?
Boussole de vérité ?
Avec ces 10 questions, il me semble que toute proposition devrait pouvoir ĂȘtre discutĂ©e, Ă©valuĂ©e, critiquĂ©e, etc. par des personnes rationnelles de bonne foi. Rien de mieux pour vĂ©rifier si un outil est bon que de le tester ! Je l’ai testĂ© avec quelques-unes de mes idĂ©es et je trouve l’exercice intĂ©ressant car il force 1) formuler ses idĂ©es comme des propositions et non des croyances, et 2) Ă prĂ©ciser des aspects que l’on ne prend pas toujours la peine d’expliciter. Et vous, qu’en pensez-vous ?
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Sociologie du conflit
« Sociologie du conflit » de Julien Freund est un excellent essai sur les conflits, leur nature, et ce qu’une analyse approfondie (historique, philosophique, sociologique) permet d’en dire. Julien Freund est un grand intellectuel, injustement ostracisĂ© par les intellos de mai 68 (pour ses rĂ©fĂ©rences trop « à  droite »).
Peut-on toujours éviter de choisir un camp ?
J’ai dĂ©cidĂ© de le lire Ă Â la suite de la lecture et des Ă©changes avec Philippe Silberzahn, qui m’avaient conduit Ă Â me questionner sur le sujet. Le propos Ă©tait tout Ă Â fait pertinent : la logique du « choisis ton camp! » nous empĂȘche de transformer le monde. C’est vrai. Et je faisais simplement la remarque que la logique « binaire », par moment, n’Ă©tait pas Ă©vitable : lorsque nous sommes en situation de conflit, il faut effectivement choisir son camp (c’est notamment le cas lorsque l’on est dĂ©signĂ© comme ennemi).
Si vis pacem, para bellum
Julien Freund est un penseur d’une grande clartĂ©, et d’une trĂšs agrĂ©able prĂ©cision. Je vous invite Ă Â lire ce livre remarquable, et indispensable. J’ajouterai dans ma collection un certain nombre de citation de Julien Freund, car beaucoup de passage sont trĂšs forts, et trĂšs bien formulĂ©s. Je partage ici quelques idĂ©es fortes que j’en retiens. Freund part d’un constat simple et incontestable : le conflit a toujours fait partie de l’histoire humaine, de tout temps. Au lieu de porter un jugement moral sur le conflit, il convient plutĂŽt de le regarder pour ce qu’il est, d’en dĂ©crire les caractĂ©ristiques : comprendre comment les conflits Ă©mergent et se forment, comment ils se dĂ©veloppent ou se dĂ©samorcent, et comment ils se dĂ©roulent et s’arrĂȘtent. C’est trĂšs exactement le programme du livre de Freund. Il s’appuie beaucoup sur Clausewitz, Schmitt, Simmel, et aussi sur Weber et Aron. Il y apporte visiblement sa contribution Ă©clairĂ©e.
Les conflits se caractĂ©risent par la bipolarisation : la tension entre deux pĂŽles opposĂ©s, qui structurent l’ensemble des rapports d’acteurs autour d’un conflit, et qui rendent impossible l’existence d’un autre point de vue. On rejoint le « Choisis ton camp, camarade! ».
J’ai presque terminĂ© la lecture. J’en suis au chapitre sur la paix qui est dans le mĂȘme esprit : on ne peut faire la paix qu’avec des ennemis, ce qui indique bien que « conflit » et « paix » sont les deux faces d’une mĂȘme mĂ©daille, d’un mĂȘme ensemble de phĂ©nomĂšnes proprement humains. Si vis pacem, para bellum contient donc une rĂ©elle sagesse stratĂ©gique, bien sĂ»r, mais Ă©galement philosophique, que nous aurions tort d’oublier.Changement de perspective
La lecture de cet essai force Ă Â se poser des questions, et Ă Â changer la maniĂšre de se poser un certain nombre de questions. Si penser un monde humain sans conflit relĂšve largement du fantasme ou de l’utopie, voire peut conduire Ă Â oublier que les conflits permettent de rĂ©soudre des problĂšmes, il faut bien l’intĂ©grer dans notre maniĂšre de penser le monde. C’est difficile pour moi, qui suis de nature pacifique, et avec une tendance Ă Â Ă©viter les conflits.
Comme pour le poison (« C’est la dose qui fait le poison ») oĂč il s’agit de remplacer l’idĂ©e de qualitĂ© par celle de quantitĂ©, il faut opĂ©rer un changement de perspective. Le conflit fait partie du monde et des humains. Notre rĂȘve d’un monde sans conflit nous fait louper une partie du rĂ©el, et probablement conduit Ă Â ne pas voir un certain nombre de conflits, car nous en nions simplement l’existence. C’est un renversement de perspective difficile pour moi, et je crois pour notre Ă©poque. Il faut repenser le conflit. C’est ce que Sociologie du conflit, de Julien Freund, permet de faire. Qu’en pensez-vous ? Cela m’a donnĂ© envie, en tout cas, de lire son ouvrage majeur « Qu’est-ce que la politique ? », dont est tirĂ© cette phrase :
On a beau ironiser sur le concept de patrie et concevoir lâhumanitĂ© sur le mode anarchique et abstrait comme composĂ©e uniquement dâindividus isolĂ©s aspirant Ă Â une seule libertĂ© personnelle, il nâempĂȘche que la patrie est une rĂ©alitĂ© sociale concrĂšte, introduisant lâhomogĂ©nĂ©itĂ© et le sens de la collaboration entre les hommes. Elle est mĂȘme une des sources essentielles du dynamisme collectif, de la stabilitĂ© et de la continuitĂ© dâune unitĂ© politique dans le temps. Sans elle, il nây a ni puissance ni grandeur ni gloire, mais non plus de solidaritĂ© entre ceux qui vivent sur un mĂȘme territoire. [âŠ] Dans la mesure oĂč la patrie cesse dâĂȘtre une rĂ©alitĂ© vivante, la sociĂ©tĂ© se dĂ©labre non pas comme le croient les uns au profit de la libertĂ© de lâindividu ni non plus comme le croient dâautres Ă Â celui de lâhumanitĂ© ; une collectivitĂ© politique qui nâest plus une patrie pour ses membres cesse dâĂȘtre dĂ©fendue pour tomber plus ou moins rapidement sous la dĂ©pendance dâune autre unitĂ© politique. LĂ Â oĂč il nây a pas de patrie, les mercenaires ou lâĂ©tranger deviennent les maĂźtres. Sans doute devons-nous notre patrie au hasard de la naissance, mais il sâagit dâun hasard qui nous dĂ©livre dâautres.Julien Freund (1921 – 1993) philosophe, sociologue et rĂ©sistant français