Par le biais de mon rĂ©seau, j’ai rĂ©ussi Ă mettre la main sur un article passionnant d’Imre Lakatos, logicien et mathĂ©maticien, Ă©pistĂ©mologue et philosophe des sciences hongrois qui ayant fui le stalinisme, a poursuivi sa vie et sa carrière en Angleterre, sous l’influence de Karl Popper. L’article en question est « Falsification and the Methodology of Scientific Research Programmes », un des chapitres d’un livre co-Ă©crit avec Musgrave. Comment arrive-t-on Ă lire un article comme celui-lĂ , me direz-vous ? Et bien, en lisant l’ouvrage de Bence Nanay, il y citait le travail de Lakatos sur les « programmes de recherche », et couplĂ© au fait que ça renvoyait sur Popper (que j’apprĂ©cie beaucoup), j’ai eu envie d’en savoir plus. J’emprunte la photo de Lakatos au site New Criterion.
Passionnant et dense
Le chapitre en question, qui fait une trentaine de pages en anglais, est dense et passionnant. Il est agrĂ©able Ă suivre, rigoureux et synthĂ©tique, et on y reconnait bien la patte d’un Ă©lève de Popper. Je me suis fait une petite liste de passage Ă citer, de citations Ă garder dans ma collection, et j’y ai bien retrouvĂ© une passionnante rĂ©flexion sur le savoir, la connaissance et la progression des connaissances. Comment « sauver » la rationalitĂ© scientifique quand aucune connaissance ne peut ĂŞtre certaine ? Ce que j’ai apprĂ©ciĂ©, c’est que l’article revient sur un certain nombre d’attitudes qu’il est possible d’adopter vis-Ă -vis de la connaissance, pour en souligner les limites, et en se basant sur des exemples très concrets de l’histoire des sciences et de la physique. Si on ne peut rien prouver de manière absolument certaine, et si on ne veut pas se contenter de l’idĂ©e d’une vĂ©ritĂ© scientifique qui ne serait qu’un consensus, quel est le modèle le plus pertinent de la progression des connaissances ? Je ne vais pas essayer de tout rĂ©sumer, car c’est trop dense pour ĂŞtre fait, mais je vais essayer de garder quelques idĂ©es clefs, concepts importants, et partager quelques citations. Si vous voulez gagner le temps de la lecture, vous pouvez garder l’idĂ©e clef, dĂ©jĂ prĂ©sente chez Popper, que pour l’accès Ă la connaissance et le progrès vers la vĂ©ritĂ©, le meilleur moyen est la compĂ©tition permanente entre les idĂ©es, thĂ©ories, Ă©noncĂ©s, pour mieux dĂ©crire la rĂ©alitĂ© dĂ©jĂ connues ET prĂ©dire des faits nouveaux observables. Lakatos apporte une contribution intĂ©ressante avec l’idĂ©e de « programme de recherche progressif/dĂ©gĂ©nĂ©ratif », qui dĂ©crit des mĂ©canismes permettant sur un horizon moyen-terme de distinguer les thĂ©ories qui tiennent la route, de celles qui commencent Ă s’Ă©carter de la rĂ©alitĂ©. Mais au delĂ de ses apports nouveaux ou non (je ne suis pas capable d’en juger), l’article de Lakatos remet en perspective ces discussions d’une manière très vaste et agrĂ©able Ă suivre, logique et sereine.
Postures épistémologiques
L’auteur dĂ©crit plusieurs attitudes possibles, dont Lakatos critique rarement “par principe » les fondements (tous rationnels) : il montre (a) ce que la position cherche Ă sauver, (b) sur quelles hypothèses elle s’appuie, (c) pourquoi ça casse, et (d) ce qu’on peut tout de mĂŞme en conserver dans une approche plus robuste. J’avoue avoir demandĂ© Ă l’IA (Copilot en l’occurence) de faire une lecture, puis une synthèse du document après l’avoir lu, et que, comme je suis flemmard, j’ai demandĂ© dans la foulĂ©e Ă ce qu’il me fasse un tableau pour garder ces Ă©lĂ©ments en tĂŞte de manière synthĂ©tique. Je les mets en fin d’article car ils sont plutĂ´t bien faits.
Les idées clefs peuvent être résumées ainsi, je grossis un peu le trait mais les idées sont là :
- Pendant longtemps, on pensait que la science produisait des vĂ©ritĂ©s prouvĂ©es. Lakatos appelle cela le justificationnisme. Mais cette idĂ©e s’effondre pour deux raisons : les thĂ©ories ne peuvent pas ĂŞtre logiquement prouvĂ©es Ă partir des faits, et l’histoire des sciences montre qu’elles changent. La science est une succession d’Ă©checs, certes cumulatifs, mais c’est sans appel : aucune thĂ©orie n’est dĂ©finitivement vraie.
- le probabilisme (les thĂ©ories ne sont pas vraies, mais plus ou moins probables) ne fonctionne pas non plus, car comme Popper l’a dĂ©montrĂ©, toute thĂ©orie a, sur le long terme, une probabilitĂ© nulle (puisqu’elle sera un jour dĂ©passĂ©e, sa probabilitĂ© d’ĂŞtre vraie est 0).
- la falsificationnisme (ou réfutationnisme) apporté par Popper introduit une nouvelle manière de penser cela : on ne doit plus chercher à prouver une théorie, mais à la tester pour la réfuter.
Une théorie est scientifique si elle est testable et si elle peut être contredite par une expérience (concrète ou de pensée)
Lakatos dĂ©monte une forme de falsificationnisme naĂŻf (c’est lĂ oĂą ça devient intĂ©ressant), sur la base de deux choses factuelles qui forcent Ă raffiner. Premièrement, il n’y a pas de « faits purs ». Les observations dĂ©pendent toujours de cadre thĂ©oriques, qui structurent l’analyse que l’on fait des observations. Ensuite, une thĂ©orie, et c’est le cas dans la pratique, ou pour de bonnes raisons souvent, peut toujours ĂŞtre sauvĂ©e face Ă des faits qui le contredisent. Quand une anomalie apparaĂ®t, les scientifiques ne disent pas : « la thĂ©orie est fausse », mais ils ajustent en ajoutant des hypothèses auxiliaires, remettant en question les conditions initiales, ou les instruments. CE n’est pas malhonnĂŞte, c’est Ă©conome et souvent c’est une attitude pertinente. S’appuyant sur l’idĂ©e (que l’on trouve chez Kuhn aussi) que les dĂ©cisions scientifiques sont en partie conventionnelles (on dĂ©cide ce qu’on considère comme un fait fiable), Lakatos propose un raffinement des idĂ©es de Popper : le falsificationnisme sophistiquĂ©. Une thĂ©orie n’est pas rejetĂ©e Ă cause d’une anomalie seule, ou d’un fait qui la rĂ©fute. Elle est rejetĂ©e seulement si : une nouvelle thĂ©orie apparaĂ®t et qui est meilleure : expliquer ce que l’ancienne expliquait, prĂ©dire des faits nouveaux et ĂŞtre partiellement confirmĂ©e.
Programme de recherches
Lakatos introduit donc le concept de progrès scientifique Ă 3 coins : faits (bien sĂ»r), thĂ©orie A et thĂ©orie B en compĂ©tition. La science progresse par la compĂ©tition entre les thĂ©ories. Par la rĂ©futation par les faits, bien sĂ»r, mais une thĂ©orie n’est vraiment rĂ©futĂ©e que s’il y a une meilleure thĂ©orie Ă se mettre sous la dent. Et d’ailleurs, c’est l’idĂ©e des programmes de recherche : on n’a pas affaire Ă des thĂ©ories seules, mais Ă des sĂ©ries de thĂ©ories, qu’il appelle programme de recherche. Un programme de recherche c’est :
- Noyau dur (hard core) : des principes fondamentaux non remis en cause (par choix mĂ©thodologique). L’auteur parle d’heuristique nĂ©gative : interdit d’attaquer le noyau dur & les problèmes doivent ĂŞtre rĂ©solus ailleurs
- Ceinture protectrice : des hypothèses auxiliaires, modifiables pour protéger le noyau. Ici, heuristique positive : ces éléments de ceinture protectrice guident la recherche, indiquent quelles pistes explorer et
orientent les nouvelles thĂ©ories. C’est le programme de recherche associĂ© au noyau dur non attaquable.
Lakatos amène donc l’idĂ©e majeure, en opposition partielle avec Kuhn, que la science n’est pas qu’une affaire de consensus social sur ce qui est vrai ou non, mais qu’elle est le lieu de dĂ©ploiement de programme de recherche progressistes et dĂ©gĂ©nĂ©ratifs. La rationalitĂ© scientifique s’évalue dans le temps : un programme est rationnel tant qu’il est progressif (il produit du nouveau contenu corroborĂ©) et devient irrationnel quand il dĂ©gĂ©nère (ajustements ad hoc sans gains).
J’ai trouvĂ© cet article passionnant, et très riche. Je laisse Ă la suite, en annexe, les tableaux produits par l’IA, car ils me permettent de conserver une trace d’un niveau de dĂ©tail plus fin.
Annexes
Tableau A : justifier / douter / remplacer
| Attitude / école | Prémisses / hypothèses de base | Ce que ça vise / promet (norme d’“honnêteté”) | Où et pourquoi ça casse (diagnostic Lakatos) |
|---|---|---|---|
| Justificationnisme (tradition dominante) (rationaliste & empiriste) |
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| Scepticisme justificationniste |
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Démystifier la prétention à la connaissance scientifique. |
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| Probabilisme / néo‑justificationnisme (ex. Carnap) |
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| “Vérité par consensus” (Polanyi / Kuhn, cadrage Lakatos) |
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Expliquer stabilité et changement des théories par le social. |
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Tableau B : Réfutation / convention / progrès
| Attitude / école | Prémisses / hypothèses de base | Ce que ça vise / promet | Où et pourquoi ça casse |
|---|---|---|---|
| Falsificationnisme dogmatique (= “naturaliste”) |
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| Fallibilisme “catastrophe” (sceptique) |
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Conclure à l’absence de progrès rationnel ; science = spéculation. |
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| Conventionalisme conservateur (Poincaré, Milhaud, Le Roy) |
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Stabiliser la science mature ; réparer plutôt que renverser. |
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| Simplicisme de Duhem |
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Permettre remplacement sans “crucial experiment” strict. |
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| Falsificationnisme méthodologique “naïf” (Popper + décisions) |
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Maintenir une critique empirique “hard‑line” malgré le fallibilisme. |
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| Falsificationnisme méthodologique sophistiqué (Lakatos / Popper amélioré) |
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Rendre la critique constructive : remplacer par mieux ; focaliser sur corroboration de l’excédent. |
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| Programmes de recherche scientifique (Lakatos) |
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Expliquer la ténacité rationnelle et le progrès historique ; autoriser résistance intermittente aux anomalies si le programme reste progressif. |
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