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  • L’esthétique, une philosophie de la perception

    L’esthétique, une philosophie de la perception

    Bence Nanay est professeur à l’université d’Anvers, spécialisé en philosophie de l’esprit, philosophie de la perception et en esthétique (la page Grokipedia est très complète et bien faite). J’avais commandé son ouvrage (« L’esthétique, une philosophie de la perception ») à la suite du visionnage de la vidéo d’une conférence où il dissertait sur les « catégories » d’éléments qui pourraient être des invariants culturels dans l’appréciation esthétique, passionnante (aucune culture ne valorise de la même manière les pleins et les vides dans un tableau, mais dans toutes les cultures ce rapport entre le plein et le vide a un sens, et fait partie des éléments entrant dans les jugements esthétiques).

    Remarquable chercheur

    Plusieurs choses sont marquantes à la lecture de cet ouvrage, sur la forme et la manière de raisonner, et montrent, à mes yeux, à quel point Bence Nanay est un penseur rigoureux, honnête, et un véritable chercheur.

    • Le propos est toujours tout en nuance, avec beaucoup de finesse, ne refusant jamais ni la complexité, ni la proposition d’hypothèses réfutables : l’auteur est dans une vraie démarche de réfutation des arguments et des hypothèses. Cela rend parfois la lecture un peu difficile, ou en tout cas exigeante, car souvent le propos se ramifie pour détailler tous les contre-arguments et les passer en revue, les réfuter, ou les utiliser pour amender le propos.
    • L’auteur, dont l’approche est philosophique, s’appuie tout autant sur des penseurs de l’esthétique ou de l’histoire de l’art, comme sur des philosophes, mais aussi sur les avancées de la science (imagerie mentale, oculométrie, etc..) pour confronter les hypothèses, à nouveau avec ce que l’on sait. Multi-disciplinaire, dans le bon sens du terme, cela rend l’ouvrage très riche en termes d’apports (la bibliographie en fin d’ouvrage est impressionnante)
    • L’auteur est toujours capable de redescendre sur des exemples très concrets pour illustrer son propos parfois très conceptuel et élaboré, et toujours aussi capable d’apporter une petite touche d’humour. Vraiment très agréable.

    Concepts importants

    Loin de moi l’idée de résumer un tel ouvrage, mais je vais essayer de partager ici quelques idées clefs, et des concepts que j’ai trouvé très utile pour penser nos « expériences esthétiques ». L’objet du livre est comme le dit l’auteur de « mettre à jour le rapport complexe entre esthétique et perception ». Un axe de travail fort de Bence Nanay est la philosophie de la perception, et la thèse du livre est que certaines expériences esthétiques (une grande partie) sont éclairées, mieux comprises, en s’appuyant sur ce que l’on sait de la perception, et de l’attention en particulier. Nous savons des choses sur les différentes manières dont les humains sont attentifs, et cela apporte beaucoup à la réflexion sur ce que sont les expériences esthétiques, et sur ce qui les caractérise.

    Attention distribuée

    Au moment de rédiger mon billet, je me rends compte à quel point la richesse du texte de l’auteur sera très mal rendue : d’une part par la simplification que je vais faire pour garder une trace d’une taille raisonnable, et d’autre part mon souvenir déjà un peu moins précis. Tant pis. L’attention distribuée est un concept central dans le livre. L’attention, de manière basique, est ce sur quoi nous faisons porter notre conscience. Et l’auteur montre très bien, d’une part, que l’attention esthétique est souvent « désintéressée » (c’est-à-dire non engagée via des intérêts pratiques immédiats, autre que le plaisir et ou l’émotion recherchée), et d’autre part qu’il existe plusieurs types d’attention. Nous pouvons faire, a minima, attention à des objets ou entités (un tableau, un pomme, un ami, une idée), et/ou à des propriétés d’objets (la forme, la couleur, etc.). Et nous pouvons, par ailleurs, faire attention de manière ciblée, ou de manière distribuée. Ce double découpage, très utile pour préciser ce que l’on entend par « attention », permet de distinguer quatre manières dont nous pouvons mobiliser notre attention.

    1. distribuée en ce qui concerne les objets et ciblée en ce qui concerne les propriétés (ex : je trie des chaussettes pour mettre ensemble celles qui sont de la même couleur)
    2. distribuée en ce qui concerne les objets et distribuée en ce qui concerne les propriétés (un bon exemple, est l’état de notre esprit quand nous flânons)
    3. ciblée en ce qui concerne les objets, et ciblée en ce qui concerne les propriétés (« L’exécution de la plupart des actions guidées par la perception présuppose une attention de cette sorte »)
    4. ciblée en ce qui concerne les objets et distribuée en ce qui concerne les propriétés)


    Je simplifie la discussion, mais l’auteur explore dans le livre la thèse selon laquelle une grande partie des expériences esthétiques reposent sur le 4ème mode (attention ciblée sur un objet et distribuée sur ses propriétés).
    L’attention esthétique n’équivaut pas à un manque d’attention. Elle équivaut à une attention distribuée entre une variété de propriétés et qui est néanmoins ciblée sur le même objet. Ainsi nous pouvons dire que l’intérêt esthétique n’est pas réellement du désintérêt mais plutôt un intérêt distribué.
    Je précise que l’auteur revient en fin d’ouvrage sur des expériences esthétiques reposant sur une mobilisation ciblée de l’attention, notamment pour les expériences liées aux films, ou à la narration. Je laisserai cela de côté dans mon billet, car cela emporterait trop loin la discussion pour un modeste billet.

    Triple perception

    Cela étant posé, il faut bien sûr commencer à discuter de ce que l’on perçoit. Je reste, comme l’auteur dans une bonne partie de l’ouvrage, sur les exemples liées aux tableaux et aux images, car ils sont très parlant (mais la discussion ne s’y restreint pas). Pour comprendre la perception d’images, il est utile d’avoir un modèle de triple perception.

    Lorsqu’on traite de la perception d’image, il nous faut considérer non pas deux mais trois entités? Ce sont les suivantes :

    • A – la surface bidimensionnelle de l’image
    • B – l’objet tridimensionnel que la surface encode visuellement
    • C – L’objet dépeint tridimensionnel

    La nouveauté réside dans la distinction entre B et C qui ont été traités de manière interchangeable dans les écrits spécialisés. or bien qu’ils semblent souvent semblables, ce n’est pas toujours le cas. B et C s’écartent l’un de l’autre à partir du moment où l’image n’est pas pleinement naturalistes. Les caricatures fournissent un excellent exemple. Lorsque nous regardons une caricature (par exemple) de Mike Jagger, C est Mike Jagger lui-même. Mais B, l’objet tridimensionnel que la surface encode visuellement, possède de traits bien différents de Mike Jagger lui-même. Par exemple B a d’ordinaire des lèvres plus épaisses.

    L’auteur revient en détail sur la manière dont nous percevons une image, (via A et B, C n’étant pas perçu au moment où l’on regarde l’oeuvre). C est représenté, parfois, mais de manière quasi-perceptuelle, grâce à notre imagerie mentale. Cela permettra à l’auteur d’apporter (cf. plus bas) la notion très importante de propriétés pertinentes du point de vue esthétiques.

    Propriétés pertinentes du point de vue esthétiques

    Allant un peu plus loin, Bence Nanay, comprenant l’impatience du lecteur, passe à l’étape suivante : c’est bien beau de parler d’attention distribuée sur des propriétés, et triple perception, mais de quelles propriétés parlons-nous ? Je ne peux rentrer dans le détail de la discussion riche et passionnante, pleine de nuances, portée par l’auteur avec maestria, mais il passe en revue un certain nombre de propriétés esthétiques, classiques et utilisées de longue date dans l’histoire de l’art et en esthétique, et montre de manière convaincante qu’elles aboutissent à des contradictions ou à difficultés, qu’il est possible de lever en utilisant une notion plus ouverte, et plus large, les propriétés pertinentes du point de vue esthétiques. Il en donne la définition suivante.
    Voici ma définition (assez libérale) qui, encore une fois, devrait être considérée comme une définition de travail : si prêter attention à une propriété d’un particulier modifie la valence de l’expérience que l’on fait de ce particulier, c’est une propriété pertinente du point de vue esthétique. En d’autres termes, si prêter attention à P me conduit à apprécier d’avantage (ou moins) mon expérience, P est une propriété pertinente du point de vue esthétique. (…) Il devrait être clair que la même propriété peut être pertinente du point de vue esthétique dans un contexte et totalement non pertinente du point de vue esthétique dans un autre.

    Le semi-formalisme

    Le formalisme « radical » est l’affirmation selon laquelle « F : les seules propriétés d’une oeuvre d’art pertinentes du point de vue esthétique sont ses propriétés formelles ». C’est évident que le formalisme est faux, mais Bence Nanay prend le temps de montrer ce qu’il faut sauver du formalisme, et pourquoi il a longtemps été considéré comme justifié, avant de proposer une version plus complexe, et rendant mieux compte de la réalité de nos expériences esthétiques : le semi-formalisme. Il s’appuie sur l’introduction de propriétés semi-formelles.
    Les propriétés semi-formelles sont des propriétés de l’image qui dépendent de façon constitutive des propriétés formelles de l’image (ou sont identiques à elles). Pour être plus précis, P est une propriété semi-formelle d’une oeuvre d’art particulière, x, si P dépend de manière constitutive des propriétés formelles de x (ou est identique à elles).
    Une discussion importante est nécessaire pour détailler ce qu’on appelle « dépendance constitutive », et on sait gré à l’auteur de simplifier le propos en posant que « ce sont les propriétés formelles de x qui font des propriétés semi-formelles de x ce qu’elles sont ». Tout cela peut paraitre un peu oiseux, et inutilement complexe, mais c’est ce qui permet à Bence Nanay, quelques pages plus loin, de montrer pourquoi dans certains cas, les intentions d’un artiste, sont strictement dénuées de pertinence pour notre évaluation esthétique si elles ne dépendent pas de façon constitutive des propriétés formelles de l’image. Idem pour le contexte historique ou social. Il donne l’exemple suivant :
    Jerrold Levinson soutient qu’on ne peut comprendre (ou évaluer) les œuvres d’art en les séparant du contexte d’histoire de l’art qui est le leur (Levinson, 1979, 2007). Et la manière dont une œuvre d’art se situe dans l’histoire de l’art n’est pas une propriété formelle selon les versions classiques du formalisme. Mais est-ce une propriété semi-formelle aux yeux du semi-formaliste? Prenez un des exemples de Levinson, la propriété d’« être influencé par Cézanne ». Comme auparavant, savoir si cette propriété compte comme semi-formelle dépend des détails de l’exemple. Si les marques de pinceau du tableau en question sont ce qu’ils sont à cause de l’influence de Cézanne, alors cette propriété est semi-formelle, car elle dépend de façon constitutive des propriétés formelles de l’image. Mais si l’influence se limite à ce que le peintre du tableau en question a parcouru la Provence pour peindre des paysages, la propriété d’« être influencé par Cézanne » ne sera pas une propriété semi-formelle. La vérité est que le contexte de l’histoire de l’art est parfois pertinent (mais non toujours) pour notre évaluation esthétique des images.

    Unicité

    Je ne reviens pas non plus en détail sur cette discussion passionnante, mais l’unicité d’une oeuvre (réelle ou non) joue un rôle important dans notre expérience esthétique. De fait, ce qui compte, c’est de traiter visuellement quelque chose comme unique, et comme si nous le rencontrions pour la première fois. Cette première rencontre favorise et crée les conditions d’un attention distribuée : nous tâchons de porter notre attention à toutes sortes de propriétés de l’objet, pour en comprendre le sens.

    Histoire de la vision

    A nouveau une question passionnante : la vision et la perception ont-elle une histoire ? Notre manière de percevoir les choses ont elles évoluées au cours de l’histoire. L’auteur livre plusieurs arguments très convaincants (qu’il ne prétend être définitif) : l’apparition de manière très concentrée au XVIème siècle (renaissance italienne) de nombreuses oeuvres supposant une capacité de perception double (qui n’était que très peu présente avant), et des traités comme le De Pictura (1435, donc préalable à cette période) d’Alberti (1404-1472), décrivant la composition des oeuvres en ne parlant que de la scène dépeinte (B) et ne mentionnant jamais les relations entre A et B, pourtant caractéristiques d’une perception double. Cela rejoint un autre éclairage que j’ai eu l’autre jour, lors d’un exposé sur l’apparition du Bureau d’études (séparation/distinction entre conception et réalisation) à peu près à la même période avec le travail de Brunelleschi pour le dôme de Florence. Il y a donc eu, probablement, une période (au moins en Occident) de profonde modification dans notre manière de percevoir et voir les objets.

    Programmes de recherche

    Un dernier point qui m’a intéressé dans la lecture du livre, est la mention faite par l’auteur (né en Hongrie) des travaux d’Imre Lakatos (philosophe des sciences), lui aussi né en Hongrie. Lakatos était un prolongateur de la pensée de Karl Popper, et j’ai trouvé l’éclairage sur les programmes de recherche « dégénérescents » et « progressistes » particulièrement intéressant. Cela fait partie aussi de ce qui m’a fait me sentir en bonne compagnie dans ce livre. En gros, un programme de recherche est une séquence temporelle d’un ensemble de théories scientifiques. Un programme de recherche progressiste ne contredit pas de données nouvelles, et il effectue de nouvelles explications et prédictions. Un programme de recherche dégénérescent est un programme de recherche qui contredit parfois de nouvelles données et n’effectue pas ou presque pas de nouvelles prédictions. Le programme dégénérescent ajoute régulièrement de nouvelles hypothèses ad hoc pour protéger son noyau et justifier des contradictions. Lakatos soutient qu’il est parfois utile d’être loyal à un programme dégénérescent, car il peut se redresser parfois, mais seulement un certain temps. Bence Nanay applique cette distinction, en philosophie, au programme de recherche sur les « propriétés esthétiques » (bourré de contradiction et d’arguments ad hoc) versus le programme de recherche sur les « propriétés pertinentes du point de vue esthétiques ».

    A lire

    Un ouvrage vraiment superbe, exigeant, et qui apporte un éclairage majeur à mon sens complétant parfaitement les ouvrages plus orientés purement sur l’esthétique et les critères esthétiques, car il apporte une vue plus large en partant de la perception pour aller vers les expériences esthétiques.

  • Flânerie #5

    Flânerie #5

    Trouver un objet d’intérêt en flânant ne signifie pas nécessairement marcher pendant des heures pour tomber sur quelque chose d’intéressant. Pour cette flânerie #5, je suis simplement ressorti de chez moi pour acheter un truc qui manquait dans le réfrigérateur, et en passant, probablement pour la centième fois devant ce petit atelier rue Bénard, j’ai été saisi par la vision des deux ouvertures lumineuses, et du fatras baroque à l’intérieur. En contraste avec la nuit tombante, il s’en dégageait une impression de douce chaleur, et d’activité tranquille.
    Deux personnes, deux dames, travaillaient dans l’atelier, en devisant. Je me suis approché pour prendre une photo de plus près, pour qu’un personnage soit plus présent, mais celle que l’on distingue à gauche sur la photo m’a vu avancer vers la fenêtre, et a changé de posture. Je ne l’ai pas dérangé plus longtemps, et j’ai rangé mon téléphone. Mais, en voyant ce petit atelier chaleureux, j’ai été saisi d’une envie d’y entrer et de pouvoir découvrir ce petit monde. Monde attirant et un peu nostalgique pour moi, car il me rappelle l’atelier de poterie de M. et Mme Besse, où nous allions enfants, joyeux et insouciants.
    Note : il s’agissait de l’Atelier d’André Besse (céramiste et peintre, décédé en 1999) et de sa femme Geneviève Besse (peintre, 1926-2024), au 152 rue Victor-Hugo à Tours. (merci Grok)

  • La possibilité de Dieu

    La possibilité de Dieu

    Aurélien Marq (@AurelienMarq) est un haut fonctionnaire et essayiste, contributeur régulier de Causeur (@Causeur), Atlantico (@atlantico_fr) et Front Populaire (@FrontPopOff). Je le suis depuis un certain temps sur X, j’ai commandé (et offert) son livre « La possibilité de Dieu » dès sa parution. J’apprécie en effet beaucoup les prises de positions de l’auteur sur les sujets de société, et j’ai trouvé passionnant de découvrir la manière de penser d’Aurélien Marq sur ce sujet ô combien complexe.

    Honnête homme

    Un mot d’abord sur l’auteur et son style. Précis, argumenté, foisonnant de références littéraires, philosophiques, scientifiques, on voit tout de suite que le sujet passionne l’auteur. D’une manière qui me touche : loin de prétendre détenir la vérité, le livre est une livre de questionnement, et d’appel au dialogue. Le remarquable chapitre dédié à la discussion, réfutation, des principaux arguments des athées est à mon sens représentatif du style de Marq : sa quête est celle du vrai, et il crédite les athées d’apporter au moins certains morceaux de cette vérité, permettant y compris aux religieux et aux croyants, de mieux penser leur foi et leur religion, en les débarrassant des superstitions et du dogmatisme. Etant athée, j’y suis sensible : je crédite les croyants, en miroir, d’exactement la même chose. Les croyants, la spiritualité, empêche les athées de tomber dans un bête matérialisme, refusant la complexité et le mystère. Je vais lui demander de préfacer l’essai que je suis en train de terminer, tant j’ai trouvé une démarche en miroir. Je me permets d’ajouter un point : ses prises de position, à plusieurs reprises dans le livre, montrent un esprit critique remarquable, et un courage intellectuel que l’on aimerait voir plus souvent. Pas de blabla multiculturaliste, ou relativiste, dans cet essai : uniquement un honnête homme, fin, courageux, qui recherche la vérité. Je serai très honoré qu’il accepte de lire mon essai, et encore mieux, de le discuter avec moi. Le préfacer, nous verrons, encore faut-il qu’il y trouve matière intéressante.

    Passionnant

    J’ai trouvé la lecture très agréable, même si le chapitre « Définir Dieu » m’a un peu déçu. C’est souvent ma question à ceux qui parlent de Dieu « qu’entends-tu par Dieu? », et la réponse me parait souvent un brin évasive, ou tellement large et multifacettes, que c’est une manière de dire en un seul mot « mystère-nature-divin », où le « divin » prend des sens multiples.
    Mais ce chapitre se voit fort heureusement complété par la suite de l’essai. Les discussion y sont passionnantes, et je retrouve plein de sources et d’inspiration communes (notamment le très bel échange entre Richard Dawkins et Ayaan Hirsi Ali – @Ayaan). Nombre de citations vont venir compléter ma collection, et quelques passages du livre me paraissent digne d’être retenus également. Au final, et je sens un progression dans l’essai vers cette double conclusion qui contredit presque certains autres passages :

    • rejoignant sur ce point Adin Steinsaltz, Aurélien Marq semble penser qu’au final le « divin » est l’antithèse de « l’absurde ». Je me permets de recoller ici cette phrase de Steinsaltz : « La croyance en D-ieu peut être naïve et puérile ou bien raffinée et élaborée. Les images que nous nous en faisons peuvent être absurdes ou philosophiquement abouties. Cependant, cette croyance, une fois débarrassée de tout verbiage, se résume ainsi : l’existence a un sens. Certains pensent, probablement à tort, qu’ils le connaissent, alors que d’autres se contentent d’y réfléchir. Tout ce que nous vivons apparaît comme un ensemble décousu. Le fait que nous nous efforcions de relier entre elles ces différentes particules d’information repose sur notre foi, a priori, qu’il existe bien une certaine connexion ». Les athées voient le monde comme dénué de sens global, là où les croyants voient le monde comme ayant un sens. Précisons tout de suite, en tant qu’athée, que je suis convaincu que le sens global du monde (du réel) n’existe pas, ou m’échappera toujours, et que, bien sûr, nos vies sont remplies de sens, car les humains ont besoin et soif de sens.
    • le second point, lisible, est que l’auteur, au final, est d’accord avec la symbolique incroyable qu’a apporté le Nouveau Testament : s’incarnant dans un homme, Dieu montre qu’il y a du divin et du sacré dans l’humain. A nouveau, je suis en accord total avec ce point de vue, mais il me semble possible sans avoir besoin de recourir à un Dieu extérieur à nous, existant indépendamment de nous, ou étant la cause de toutes choses.

    Critique constructive

    Avant de recommander à nouveau cet excellent essai, je mentionne un point qui me semble une faiblesse dans le raisonnement de Marq : il sous-estime la puissance des phénomènes d’émergence. Oui, c’est proprement miraculeux que la vie, la conscience, et plein d’autres choses comme l’opus 111 de Beethoven, aient pu émerger de mécanismes physico-chimiques, psychologiques, émotionnels, rationnels. Mais je prends le mot de miracle dans son sens étendu : « Fait extraordinaire qui porte à l’étonnement et à l’admiration. » Les faits les plus extraordinaires ne nécessitent pas l’existence de Dieu, mais bien plutôt que reconnaitre que le Réel est merveilleux. C’est une caractéristique du réel en tant qu’objet de notre entendement. Cela rejoint en partie la conclusion de la superbe vidéo de Monsieur Phi que je vous ai partagé l’autre jour. Même si nous n’étions que des machines, ne serait-ce pas une source, en soi, d’émerveillement, sans avoir besoin de recourir à d’autres causes (une âme, du divin, ou tout autre chose difficile à définir et non nécessaire pour penser ces choses-là) ?
    A nouveau, je vous recommande cet ouvrage, si ces sujets vous intéressent. Il est passionnant, très bien écrit, et partage une forme de lyrisme sur ce sujet qui donne envie d’aller plus loin.
    nota bene : n’ayant pas trouvé de photo d’Aurélien Marq, j’ai choisi d’illustrer ce billet avec une image d’Athéna, qui semble être pour l’auteur une figure importante du panthéon mythologique gréco-romain

  • Dualisme ?

    Dualisme ?

    Je ne résiste pas au plaisir de partager à nouveau une vidéo de Monsieur Phi, car je la trouve remarquable, essentielle pour comprendre les débats pas toujours explicites qui animent le monde de l’IA, et riches en citations et références que je souhaite réutiliser (notamment l’ouvrage de La Mettrie, L’homme Machine, 1748).

  • Censure

    Censure

    Après avoir pris ainsi tour à  tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à  travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à  n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

    Alexis de Tocqueville (1805 – 1859) philosophe politique, précurseur de la sociologie et homme politique français.

    Cette citation de Tocqueville est à la fois rassurante et inquiétante. Elle inquiétante, bien sûr, car elle décrit une restriction progressive de notre liberté. George Orwell, Raymond Boudon, et d’autres ont soulignés également comment, dans ses développements récents, la démocratie libérale, avec des médias et des institutions noyautées par des socialistes, a connu une dérive plus perverse encore. Des pseudos chercheurs et intellectuels font circuler des idées fausses, relativistes, en se targuant de « déconstruire » le bon sens commun (consistant à voir ce qu’on a sous les yeux), et frappant d’anathème ceux qui ne se conforment pas à l’utilisation des mots et des récits autorisés. Toute action est imputée à des « passions », et jamais à des « raisons ». C’est une manière de faire passer tout le monde (sauf les intellectuels bien sûr) pour des bestiaux qu’il faut parquer, gérer, diriger, piquouser, piloter, car ils en sont bien incapables, pilotés qu’ils sont par leurs passions. Ils imposent ainsi leurs mots, analyses, opinions. Cette petite censure par les mots et les idées finit par restreindre le champ d’exercice de notre pensée. Pas besoin de censure, nous n’avons plus les mots, les concepts, et le recul critique, pour penser correctement.
    On pourrait la trouver rassurante en se disant que finalement, en démocratie, cette tendance à l’amollissement, à la perte de l’esprit critique, nous évite la tyrannie et l’imposition forcée d’un ordre non voulu. Et que l’existence de médias alternatifs, et de liberté d’expression nous permettra toujours de maintenir une pensée et des débats vifs. Mais c’est faux, car ce qui reste de dissidence gêne les pouvoirs en place et on peut observer, un peu partout en Europe, une tentation à peine cachée de censure (se présentant bien entendu comme un moyen d’éviter la dérive vers les extrêmes ; l’argument est éculé, mais les moutons sont dociles). On peut désormais être condamné à de la prison pour des propos, des opinions. Certains moutons, d’un type particulier (ceux avec la tête dans le sable), continuent de bêler que c’est pour se/nous protéger.
    Tout cela est bien affligeant. Ce qui affligeant, c’est que les penseurs libéraux avaient déjà vu et dit tout cela, et que des générations entières se sont quand même fait avoir. Nous en payons les conséquences aujourd’hui. Nous devons subir non seulement le mensonge permanent et la perversion morale, mais en plus il faudrait ne pas le dénoncer. Continuons de nous battre contre les socialistes de tout poils.

    Démocratie et socialisme n’ont rien en commun sauf un mot, l’égalité. Mais notez la différence : pendant que la démocratie cherche l’égalité dans la liberté, le socialisme cherche l’égalité dans la restriction et la servitude.

    Alexis de Tocqueville (1805 – 1859) philosophe politique, précurseur de la sociologie et homme politique français.

  • Dites moi

    Dites moi

    C’est un dessin que j’ai eu envie de faire suite à une passionnante discussion avec mon ami Jean-Marc. Stylo plume sur papier. Je vois tout le chemin qu’il me reste à faire pour arriver à maîtriser le trait, les ombres, les détails, le cadrage, bref : tout !
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