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  • Dr. Jekyll et Mr. Hyde ?

    Dr. Jekyll et Mr. Hyde ?

    Ce billet partage quelques éléments discutés avec l’ami Jean-Marc, parce qu’ils permettront de clarifier, peut-être, la manière de lire ce blog. Le point de départ de l’échange était le sentiment désagréable que Jean-Marc éprouvait à la lecture de mes articles : pour faire vite, nuancés lorsqu’il s’agit de parler de sujets philosophiques ou personnels, et trop radicaux lorsqu’il s’agit d’aborder des sujets politiques. Ai-je deux visages, comme Janus, ou suis-je donc une version actualisée du fameux Dr. Jekyll & Mr. Hyde ? C’est à cette question que ce billet tente de répondre.

    Politique, pour contenir la violence

    La définition de la « politique » est multiple, et recouvre des champs assez différents selon que l’on emploie le terme au sens propre (relatif à l’organisation de la société, relatif à l’organisation de l’Etat et du pouvoir) ou dans ses sens élargis (démarche structurée en vue d’atteindre des objectifs). Je parle ici du domaine politique dans son sens propre : organisation de la société et du pouvoir, et jeu démocratique. J’ai retenu de mes lectures de Comte-Sponville que la politique est le territoire du « conflit », et la lecture de Julien Freund me l’a confirmé. La politique est une manière de contenir et gérer la violence inhérente aux sociétés humaines, en lui donnant une forme organisée, ritualisée. (« C’est pour cette raison que de tous temps les sociétés stables ont essayé de domestiquer [la violence], par exemple en la ritualisant, en tout cas de la contraindre dans certaines limites. Plus exactement, une société ne se stabilise qu’à cette condition. »). J’avais entendu d’ailleurs Elisabeth Levy dire la même chose en exprimant que la politique c’est la « mise en scène du conflit ». Je trouve que tout cela est assez clair et évident si l’on y réfléchit bien, et la politique, pour reprendre les mots de Freund, est bien cette « instance par excellence du déploiement, de la gestion et du dénouement des conflits. »
    C’est donc presque un devoir, en politique, d’expliciter les conflits, les désaccords, les idées en opposition, et tout ce qui permet de souligner, d’une manière générale, les tensions qui traversent la société.

    A vouloir dissimuler coûte que coûte les conflits, on finit très souvent par bloquer toute issue, y compris celle de la négociation, et souvent on exaspère l’opposition des parties. Le conflit introduit une rupture et du même coup il débloque la situation parce qu’en général il met subitement les parties en présence de l’enjeu réel, des conséquences et des risques.

    Julien Freund (1921 – 1993) philosophe, sociologue et résistant français

    Il faut donc bien pour cela, assumer, en politique, de radicaliser un peu ses opinions, ou celles de ses adversaires, pour permettre l’apparition dans l’espace public du conflit. Voilà pourquoi, sur des sujets politiques, je fais le choix volontairement d’avoir des positions parfois radicales, légèrement trop tranchées peut-être. Il n’y a pas à mon sens de contradiction : une personne douce et tolérante peut tout à fait, en politique, se montrer plus dure et radicale, car il s’agit de rendre explicite, donner une place aux conflits, pour permettre le débat et la résolution de ces conflits.

    Radical ?

    Si le « radicalisme » désigne une attitude refusant tout compromis, il ne faut pas oublier que « radical » désigne le fait d’aller chercher les causes profondes des choses en vue de leur résolution. Il est donc louable de rejeter le radicalisme, comme posture, mais d’encourager une analyse radicale des sujets et des problèmes. Et j’irais même plus loin. Certaines formes de « radicalismes » sont tout à fait souhaitables en politique, sur certains sujets. C’est le sujet du Paradoxe de la tolérance posé et analysé par Karl Popper. Pour faire vite, nous n’avons pas à être tolérant, ou dans le compromis, avec les idées intolérantes.

    […] Mais nous devons revendiquer le droit de les réprimer [les idéologies intolérantes] si nécessaire, même par la force ; car il se peut fort bien qu’elles ne soient pas disposées à nous affronter sur le terrain de l’argumentation rationnelle, mais qu’elles commencent par dénoncer toute argumentation ; elles peuvent interdire à leurs adeptes d’écouter des arguments rationnels, car ils sont trompeurs, et leur apprendre à répondre aux arguments par la force des poings ou des pistolets.

    Karl Popper (1902 – 1994) philosophe britannique d’origine autrichienne

    J’espère avoir clarifié, un peu mieux, pourquoi mes articles personnels montrent une approche nuancée, pourquoi ceux qui traitent de politique assument une approche plus radicale. Qu’en pensez-vous ? Avez-vous le même sentiment que Jean-Marc en me lisant ?

  • Citation #138

    A vouloir dissimuler coûte que coûte les conflits, on finit très souvent par bloquer toute issue, y compris celle de la négociation, et souvent on exaspère l’opposition des parties. Le conflit introduit une rupture et du même coup il débloque la situation parce qu’en général il met subitement les parties en présence de l’enjeu réel, des conséquences et des risques.

    Julien Freund (1921 – 1993) philosophe, sociologue et résistant français

  • Sociologie du conflit

    Sociologie du conflit

    « Sociologie du conflit » de Julien Freund est un excellent essai sur les conflits, leur nature, et ce qu’une analyse approfondie (historique, philosophique, sociologique) permet d’en dire. Julien Freund est un grand intellectuel, injustement ostracisé par les intellos de mai 68 (pour ses références trop « à  droite »).

    Peut-on toujours éviter de choisir un camp ?

    J’ai décidé de le lire à  la suite de la lecture et des échanges avec Philippe Silberzahn, qui m’avaient conduit à  me questionner sur le sujet. Le propos était tout à  fait pertinent : la logique du « choisis ton camp! » nous empêche de transformer le monde. C’est vrai. Et je faisais simplement la remarque que la logique « binaire », par moment, n’était pas évitable : lorsque nous sommes en situation de conflit, il faut effectivement choisir son camp (c’est notamment le cas lorsque l’on est désigné comme ennemi).

    Si vis pacem, para bellum

    Julien Freund est un penseur d’une grande clarté, et d’une très agréable précision. Je vous invite à  lire ce livre remarquable, et indispensable. J’ajouterai dans ma collection un certain nombre de citation de Julien Freund, car beaucoup de passage sont très forts, et très bien formulés. Je partage ici quelques idées fortes que j’en retiens. Freund part d’un constat simple et incontestable : le conflit a toujours fait partie de l’histoire humaine, de tout temps. Au lieu de porter un jugement moral sur le conflit, il convient plutôt de le regarder pour ce qu’il est, d’en décrire les caractéristiques : comprendre comment les conflits émergent et se forment, comment ils se développent ou se désamorcent, et comment ils se déroulent et s’arrêtent. C’est très exactement le programme du livre de Freund. Il s’appuie beaucoup sur Clausewitz, Schmitt, Simmel, et aussi sur Weber et Aron. Il y apporte visiblement sa contribution éclairée.
    Les conflits se caractérisent par la bipolarisation : la tension entre deux pôles opposés, qui structurent l’ensemble des rapports d’acteurs autour d’un conflit, et qui rendent impossible l’existence d’un autre point de vue. On rejoint le « Choisis ton camp, camarade! ».
    J’ai presque terminé la lecture. J’en suis au chapitre sur la paix qui est dans le même esprit : on ne peut faire la paix qu’avec des ennemis, ce qui indique bien que « conflit » et « paix » sont les deux faces d’une même médaille, d’un même ensemble de phénomènes proprement humains. Si vis pacem, para bellum contient donc une réelle sagesse stratégique, bien sûr, mais également philosophique, que nous aurions tort d’oublier.

    Changement de perspective

    La lecture de cet essai force à  se poser des questions, et à  changer la manière de se poser un certain nombre de questions. Si penser un monde humain sans conflit relève largement du fantasme ou de l’utopie, voire peut conduire à  oublier que les conflits permettent de résoudre des problèmes, il faut bien l’intégrer dans notre manière de penser le monde. C’est difficile pour moi, qui suis de nature pacifique, et avec une tendance à  éviter les conflits.
    Comme pour le poison (« C’est la dose qui fait le poison ») où il s’agit de remplacer l’idée de qualité par celle de quantité, il faut opérer un changement de perspective. Le conflit fait partie du monde et des humains. Notre rêve d’un monde sans conflit nous fait louper une partie du réel, et probablement conduit à  ne pas voir un certain nombre de conflits, car nous en nions simplement l’existence. C’est un renversement de perspective difficile pour moi, et je crois pour notre époque. Il faut repenser le conflit. C’est ce que Sociologie du conflit, de Julien Freund, permet de faire. Qu’en pensez-vous ? Cela m’a donné envie, en tout cas, de lire son ouvrage majeur « Qu’est-ce que la politique ? », dont est tiré cette phrase :

    On a beau ironiser sur le concept de patrie et concevoir l’humanité sur le mode anarchique et abstrait comme composée uniquement d’individus isolés aspirant à  une seule liberté personnelle, il n’empêche que la patrie est une réalité sociale concrète, introduisant l’homogénéité et le sens de la collaboration entre les hommes. Elle est même une des sources essentielles du dynamisme collectif, de la stabilité et de la continuité d’une unité politique dans le temps. Sans elle, il n’y a ni puissance ni grandeur ni gloire, mais non plus de solidarité entre ceux qui vivent sur un même territoire. […] Dans la mesure où la patrie cesse d’être une réalité vivante, la société se délabre non pas comme le croient les uns au profit de la liberté de l’individu ni non plus comme le croient d’autres à  celui de l’humanité ; une collectivité politique qui n’est plus une patrie pour ses membres cesse d’être défendue pour tomber plus ou moins rapidement sous la dépendance d’une autre unité politique. Là  où il n’y a pas de patrie, les mercenaires ou l’étranger deviennent les maîtres. Sans doute devons-nous notre patrie au hasard de la naissance, mais il s’agit d’un hasard qui nous délivre d’autres.
    Julien Freund (1921 – 1993) philosophe, sociologue et résistant français
  • Rhétorique du conflit

    Rhétorique du conflit

    Faut-il toujours choisir son camp ?

    Les discussions sont âpres sur les réseaux sociaux. Et heureusement ! Ce n’est pas près de s’arrêter, d’ailleurs, puisque la ridicule loi Avia vient de se faire sévèrement désosser par le Conseil Constitutionnel. Pas de pensée libre, sans liberté d’expression, et sans confrontation des idées.
    Récemment, Philippe Silberzahn, Professeur à  l’EMLyon, spécialiste des organisations et de l’innovation, a réagi dans un excellent billet à  ceux qui le sommaient « de choisir son camp ». A juste titre : si sur chaque sujet, on n’a le choix qu’entre deux camps, la réflexion est morte et il ne reste que le conflit. Se forcer à  intégrer a minima 3 points de vue permet de sortir de cette logique binaire d’affrontement. Tout en étant d’accord avec tout ce qu’il écrivait, je faisais la remarque qu’il existe des situations où cette logique de « camps », guerrière, était adaptée : notamment les situations où nous nous retrouvons désignés comme ennemis à  abattre. De toutes façons, la réflexion sur les « camps » est rapidement stérile. On est forcément dans un camp, même si c’est celui de ceux qui n’en choisissent pas. Les camps, comme le statut d’ennemi, nous sont en général assignés par d’autres.

    Ennemis et adversaires

    Il ne s’agit pas pour autant de nier l’existence des conflits : le conflit, qui prend des formes multiples, fait partie des phénomènes naturels, dans le règne animal. De tous temps, le conflit a fait partie de l’humanité, de ses mythes, de ce qui structure son histoire, de ce qui alimente la réflexion. Cela m’a rappelé une distinction importante apporté par Mathieu Bock-Côté, dans son ouvrage « L’empire du politiquement correct » : celle entre adversaire et ennemi.

    Les significations et les imaginaires associés ne sont pas les mêmes : l’ennemi envoie dans le champ de la guerre, de la haine, de la violence, tandis que l’adversaire renvoie dans le champ du combat politique, de la controverse. On cherche à  éliminer un ennemi, on cherche à  avoir raison contre ses adversaires. Tous les coups sont permis avec un ennemi, on suit des règles avec un adversaire. Dans son essai, Bock-Côté fait l’éloge du « conflit civilisé » : le vrai conflit d’idées, qui frotte, qui fâche, et qui permet aux idées de se structurer, de se bousculer, d’être en concurrence. C’est un des outils indispensables pour rechercher la vérité. Celui qui n’est pas d’accord avec vous n’est pas nécessairement un ennemi, mais simplement un adversaire. Et celui qui est votre ennemi, à  l’inverse, n’a pas être traité comme un simple adversaire. Ceux qui ne veulent pas discuter, cherchent à  toujours faire voir leurs adversaires comme des ennemis. Comme ça, tous les coups (dégueulasses, sournois, injustes) sont permis. Et on peut sortir de l’échange d’idées rationnel, puisque l’interlocuteur n’en est plus un : c’est un ennemi. Attaque ad hominem.

    Ce que m’ont apporté les échanges libres sur Twitter

    Grâce à  ces échanges instructifs, sur Twitter, j’ai pu lire, et je vous le recommande, l’article de Philippe Silberzahn, me remettre en tête cette distinction essentielle apportée par Bock-Côté. J’ai pu également me demander ce que l’on pourrait creuser à  propos de rhétorique du conflit. Logos, Pathos et Ethos du conflit, ça doit permettre d’aller chercher des choses intéressantes. Le temps de me demander cela, je suis tombé sur l’ouvrage de Julien Freund, « Sociologie du conflit« , qui est, du coup, déjà  installé sur mon Kindle. Miam. Miam.

  • Cafouillage ?

    Ce matin à  la radio, le présentateur du journal parlait de « cafouillage » entre l’UMP et le gouvernement, à  propos des sons de cloches discordant sur les 35 heures. Devedjian, patron de l’UMP, veut les supprimer purement et simplement (approche libérale pour laisser les négocations jouer au sein de chaque entreprise). Bertrand et Sarkozy ont rappelé qu’il n’en était pas question (approche prudente visant à  éviter le conflit).
    Pour ma part, je trouve plutôt sain que l’UMP et le gouvernement ne soient pas en phase sur tout. Ceux qui seraient les premiers à  descendre Devedjian s’il ne faisait que répéter comme un toutou les messages de Sarkozy, lui reprochent allègrement ses prises de position décalées sur les 35h.
    En clair, quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il aura tort. C’est ce qu’on appelle être partisan, et bien peu objectif. Si cela se comprend de la part de blogueurs qui livrent leurs opinions, cela est plus invraisemblable de la part de journalistes professionnels parlant aux heures de grandes écoutes. Pourquoi décrire cela comme un cafouillage, plutôt que comme une prise de position libérale de l’UMP ? C’est encore une fois pour centrer le débat sur les querelles de personnes, et oublier l’essentiel : parler du bien-fondé – ou non – de laisser les acteurs responsables décider entre eux de leurs contrats.