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Croyez-vous au progrès ?

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J’ai découvert il y a peu que nous vivions, selon certains du moins, dans une époque post-moderne. Du nom du post-modernisme philosophique, qui est une philosophie critique, qui a déconstruit, et rejeté une forme d’occidentalisme des Lumières basé sur la raison et la technique. Fort bien. Mais cette manière de penser a contribué à faire jeter à une partie de la population le bébé avec l’eau du bain. L’eau du bain, c’est le dogmatisme, les superstitions, les modèles simplistes de l’humain et de la société. Mais le bébé, c’est la raison comme outil de la pensée, le progrès comme valeur collective donnant du sens. Par ailleurs, personne ne peut me forcer à me positionner sur cette question selon ces termes. Le choix devant lequel nous sommes placés n’est pas nécessairement entre une croyance béate et naïve dans un Progrès mythique d’une part, et d’autre part un monde désenchanté, vide de sens rationnel et de toute représentation objective. Le choix n’est pas entre la foi, et le désespoir. Entre la croyance et la raison. Nous y reviendrons.

Il y d’abord un paradoxe : en rejetant en partie la raison pour faire réapparaitre l’irrationnel comme élément constitutif du réel (fort bien), les post-modernes ont rejeté aussi cette foi dans le progrès qui est une des marques idéologique de l’occident judéo-chrétien. En pointant du doigt un excès de rationalité, ces auteurs en sont venus à détruire et à casser une valeur assez irrationnelle, et importante. Peut-on déconstruire sans cesser de croire ? Peut-on croire de manière raisonnable ?

Déconstruire c’est bien, mais cela ne doit pas conduire à oublier ce que le temps et les hommes ont assemblé. La notion de progrès (si l’on en exclue une composante naïve ou dogmatique) reste une valeur centrale en occident. Une valeur qui soude et qui unit. Qui transcende les différences. Qui donne du sens au niveau individuel comme collectif.
Je regarde donc avec une certaine méfiance tout ce qui se revendique « post-moderne ». En général, cette posture consistant à dénigrer la croyance dans un progrès possible n’est pas uniquement destructrice ou critique, elle masque souvent une croyance positive – elle – dans un autre ordre des choses, et donc un rejet du réel. Les critiques du progrès en tant qu’idéologie sont en général des gens qui pensent que le monde devrait être autrement que ce qu’il est. Cette tension vers un changement est partagée par les partisans du progrès, ce n’est donc pas cela qui est en cause. C’est bien le refus du réel qui est central. Le progressiste ou mélioriste pense qu’il faut travailler AVEC le monde tel qu’il est.

Je me place dans une logique où il est au moins aussi important, dans le domaine de la pensée, de déconstruire que de construire. Je crois, d’une manière ou d’une autre, au progrès, à l’amélioration possible du monde par l’être humain. Il me semble que c’est une croyance pacifique et humaniste, et je pense qu’elle ne doit pas être présentée comme une foi naïve ou ridicule. Pas plus, pas moins, que toute autre croyance en un quelconque Dieu, ou dans autre chose. Comme toutes les croyances, elle présente des limites. Comme toute croyance, elle donne de la force d’action. Si la question doit être entre la foi et le nihilisme, alors j’ai choisi mon camp et les post-modernes ont tort.

La réponse est oui. Mais quelle était la question ? [Woddy Allen]

Mais ce serait restreindre le champ de la pensée que de devoir faire un choix. Ce serait accepter la logique de conflit et de rejet que l’on peut lire dans ces controverses philosophiques. Elles mettent à nu une incapacité à embrasser en même temps des points de vue contraire, des positions différentes.

Construire est une activité naturelle de l’esprit humain : toutes nos représentations sont des constructions, d’une manière ou d’une autre. Elles donnent une capacité d’action, et présentent le risque de masquer le réel. Tout modèle, toute représentation, est une simplification du réel et présente ce risque, et cet avantage : faciliter l’action, manquer en partie le réel – mais peut-on penser le réel sans utiliser de représentation, et donc sans le simplifier ?
C’est aussi pour cela que la déconstruction est indispensable : fruit du doute et de l’esprit critique, la déconstruction détricote nos représentations, les questionne, et nous force à nous confronter au réel, à la réalité des choses factuelles, sans le filtre de nos constructions, ou en proposant des pistes de représentations différentes. Outil indispensable pour rester proche de la réalité, et pour faire évoluer les représentations. Le risque lié à la déconstruction est de rester dans cette posture et de ne plus construire, de ne plus assembler. Or, il est important de savoir retisser si l’on veut avancer, individuellement comme collectivement. Par ailleurs, ce que l’on a déconstruit a été tissé par d’autres, pour des raisons qu’il convient au moins de comprendre, à défaut de les partager toutes. Assumer un héritage, des croyances partagées, me semble être une forme d’humilité intellectuelle. C’est assez facile de casser, de manière radicale, toutes les représentations. Mais il faut encore en proposer d’autres à la place : elles seront nécessairement le prolongement de représentations existantes. L’humilité est donc de rigueur.

Croire au progrès, cela ne signifie pas croire qu’un progrès a déjà eu lieu. Sinon ce ne serait pas une croyance. [Franz Kafka]

Bref : repenser le sens du progrès, individuel comme collectif, me parait être une tâche importante de la pensée occidentale. Il nous faut, je pense, adopter une pensée évolutionniste qui permet d’éviter les deux écueils : le radicalisme de la table rase, et le conservatisme figé. Connaissez-vous des auteurs qui ont pensé ce thème et qui ont essayé de l’actualiser ?

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  1. Très belle réflexion Lomig et bien mise en forme.
    Le temps a permis de tellement accumuler de petits ou de grands progrès qu’il peut paraître difficile aux prétentieux incultes de vouloir ajouter une pierre à l’édifice, alors autant en enlever et proposer l’opération comme…un nouveau progrès.
    Pour essayer de ne pas être trop sec sur ta question je pense qu’il faudrait peut être aller voir du coté de ceux qui ont pensé l’entropie et peut être aussi ceux qui au 19° siècle ont connu la phase constructiviste du « progrès »: Hegel, Nietzsche..
    Par ailleurs et puisque nous avons en commun Gilbert Durand, je pense que le « progrès » est du coté de ceux qui se lèvent vers la lumière alors que les avaleurs sont du coté de la déconstruction (digérer). Dans une société de consommation peut-il en être autrement?

    • Hello Pap,
      merci pour ton commentaire et pour ton apport. je partage ta remarque sur Durand , et sur la société de consommation. maintenant je pense qu’il faut des destructeurs/avaleurs et des constructeurs/distingueurs/debouts, et mieux que nous devons être les deux à la fois. Nous sommes nécessairement capables, tous, chacun d’entre nous, de ces postures différentes. Nous nous devons à nous-mêmes de construire des représentations, tout en en doutant et en acceptant de les casser. je me rends compte que mon billet contient plusieurs sujets, mélangés. et qu’il n’est pas très propre justement. j’ai mélangé malgré moi deux refléxions qui sont dans des plans différents : une réflexion sur ce qu’est le progrès, son statut, sa valeur, et une réflexion sur ce que sont les croyances en général et leur statut, leurs liens avec la connaissance et la pensée. donc faut que je fasse du tri, dans ma tronche, puis dans un billet… :)

  2. Cet été je suís tombé sur Zen and the art of motorcycle maintenance de Piersig (que j’avais oublié de lire depuis mes 20 ans…) … À lire et relire …

    • Hello Walter
      …voilà qui est intriguant : est-ce que livre parle du progrès, ou des croyances ? quel est le propos de ce livre : tu m’as mis l’eau à la bouche, dis nous en un peu plus !

  3. Bonjour Lomig,

    bien que cet article ne soit plus le dernier paru sur votre blog, il n’en a pas moins engagé une véritable réflexion entre amis dont, peut-être, d’autres que moi se feront écho dans les jours à venir.

    Je voudrais, pour ma part, revenir sur la question du choix, cette fameuse incapacité à embraser une chose et son contraire, et contribuer à la réflexion de mon point de vue de peintre.

    Il m’apparait que nous sommes encore très largement dans une culture du « ou », plutôt que dans une culture du « et ». Chaque choix est vécu dès lors comme une petite mort de tous les possibles. On choisit comme on se crèverait un œil : pour ne plus voir l’ensemble.

    Vous dites, très justement de mon point de vue, que toute pensée est une construction qui court le risque de masquer
    la réalité. Le risque est effectivement de la simplifier pour la rendre modèlisable. De l’intérêt de passer par une phase temporaire (et j’insiste sur ce dernier mot) de déconstruction.

    Il y a dans mon travail de peintre, lors du processus créatif dans l’atelier, une phase qui fait écho à cette étape de déconstruction. Je l’appelle, par commodité « la phase de lâcher-prise ». Elle présente effectivement le risque d’être un piège si on arrête le processus à ce stade. Elle n’en est pas moins fabuleusement riche lorsque l’on accepte d’y passer pour mieux reconstruire derrière.

    La technique avec laquelle je travaille, le glacis à l’huile du XVIIéme siècle français, présente la particularité d’avoir une marge accidentelle énorme. Entre ce que le peintre induit et ce qui restera sur le tableau, il peut y avoir une écart non négligeable, d’une richesse qu’il serait dommage de ne pas prendre le temps de considérer.

    Si certains y voit « n’importe quoi », je pense, moi, qu’il y a dans cette marge accidentelle bien plus d’informations sur les possibles de son auteur que ce que sa raison seule exprimerait.

    L’occasion d’élargir son champ de vision sur ses croyances et ses possibles, d’engager des postures différentes, de faire sauter le clivage tenace encore entre « figuratif » et « abstrait ». D’envisager que l’on soit, comme vous le dites, capables de « positionnements différents » d’une œuvre à l’autre et même, souvent, à l’intérieur d’une même œuvre.

    De mon point de vue, le progrès est une création perpétuelle qui ne se conjugue qu’au présent.

    • Bonjour Blandine,
      merci pour ce commentaire qui me touche (savoir que d’autres m’ont lu et partagent en partie les problématiques est toujours rassurant), et qui apporte beaucoup d’éléments de réflexion intéressants, et pas forcément sur le sujet direct initial.
      Ce commentaire, centré sur la créativité, le lâcher-prise, et le moment présent me questionne et ouvre sur des questions intéressantes : que signifie le progrès au présent ? Voilà qui défixe ma pensée et me force à investiger la question sous un aspect intéressant aussi. Surtout que je réfléchis aux liens entre « représentation » et « sens », et que « sens » se décline aussi au sens de « sensation ». Quelle implication d’une représentation sur mon action au présent ? ça me fait penser aussi aux travaux de Berthoz (sur les perceptions qui sont conditionnées par nos représentations)…

      une réaction à votre commentaire : la pensée est toujours une construction qui prend le risque de « manquer » le réel, ou de le simplifier à outrance. En même temps, personne ne vit sans penser, et le risque à ne pas penser est plus grand que celui de déformer la réalité. Il faut donc accepter ces « modèles », ces représentations, avec un regard toujours critique sur eux. Il FAUT donc accepter cet élagage, cette simplification pour avancer. C’est une aussi un processus bénéfique que de couper des branches, faire le deuil mental de certaines pistes, etc.. Mourir à soi pour avancer et se construire. Du coup ça me pose la question suivante concernant ton processus créatif : après la déconstruction et la lâcher prise, quelle construction ? par quel moyen y’a-t-il une reconstrcution après cette phase ? utilise-t-elle les mots ? merci d’avance ça m’intéresse beaucoup !

  4. Fabien Grenet10 mai 2012 Ge9nial ! Merci de nous faire profiter de ce retuor d expe9rience ! Oui, les FabLabs sont une bonne ide9e e9galement pour permettre l installation d une dynamique d expe9rimentation tangible et d une e9mulation entre colle8gues !Accepterais tu de partager encore un peu plus ton expe9rience avec les lecteurs du blog en re9pondant une interview relative projet que tu de9cris ? (mise en place IP + incubateur + projet FabLab). Je ne dispose pas de suffisamment de temps actuellement pour te proposer une vraie interview filme9e, mais j ai en teate quelques questions simples et ouvertes que je pourrais t envoyer..